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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 23:01

 

Source : http://cadtm.org

 

 

Le pouvoir des multinationales et leur impunité étouffent la voix des peuples

Non aux multinationales !

4 août par La Vía Campesina

 

 

La Via Campesina

 

(Harare, 9 juillet 2015) LVC dénonce le fait que les processus législatifs et de politiques internationales, qui devraient être vus comme des décisions démocratiques et citoyennes, sont de plus en plus dominés par les intérêts des grandes multinationales et cela avec la complicité des classes gouvernantes |1|. De plus, on constate une forte tendance à criminaliser les populations qui luttent pour leurs droits ainsi qu’une impunité structurelle pour les crimes commis par ces mêmes multinationales.

Au niveau international, régional, national et local, nous observons que de plus en plus, les cadres législatifs se conçoivent, s’interprètent et se mettent en œuvre en fonction des intérêts des grandes entreprises et des multinationales, malgré la résistance des mouvements et des organisations qui défendent d’autres voies et l’intérêt général. A cela s’ajoute un manque de transparence vis-à-vis de la société civile.

Il est évident que les accords commerciaux internationaux avec des mécanismes de protection des investissements, la dérégulation du commerce et de la production et l’abandon de critères sociaux et sanitaires comme on peut le voir de façon flagrante dans les accords comme le TTIP, TPP, CETA, TISA et les APEs répondent aux demandes pressantes des multinationales et non pas aux intérêts des populations.

On crée aussi une confusion permanente du rôle des organisations qui représentent la société civile et l’intérêt public et des entités qui défendent les intérêts du secteur privé. Les multinationales sont traitées de la même façon que les organisations de la société civile alors qu’en fait, elles ne représentent personne et ne cherchent qu’à défendre les intérêts de leurs actionnaires. Ceci réduit l’espace public de manière considérable.

On crée et on appuie davantage des entités mixtes, des tables rondes ou des plateformes regroupant différents acteurs comme les instances gouvernementales, les organismes de recherche, les bailleurs, les ONGs et les organisations de la société civile alors que l’autonomie des mouvements sociaux n’est pas garantie et encore moins soutenue. Ces espaces poussent à des positions diluées et occultent les réalités du terrain. Un exemple clair est celui de l’ILC (International Land Coalition – Coalition internationale pour la terre) qui est une organisation qui compte sur des fonds de plus en plus importants ces dernières années et qui se présente, de façon opportuniste, à la fois comme un organisme de recherche, un bailleur et un représentant de la société civile. Or, le travail de ILC sert principalement à mitiger les effets négatifs de l’accaparement des terres plutôt que d’arrêter les accaparements eux-mêmes.

Comme mouvement social de paysans, de travailleurs agricoles, de paysans sans terre et de peuples indigènes nous sommes confrontés à une vision du monde réductrice et complètement capitaliste, basée sur un paradigme de croissance à tout prix, sur un marché qui dirige et résout tout et sur un modèle occidental imposé. Ce modèle comprend la privatisation et la marchandisation des biens communs et des droits de base comme l’eau et l’alimentation. Il inclut aussi le mépris pour les mouvements sociaux et un culte à l’entreprise comme l’unique acteur « utile » de la société. La chasse au bénéfice privé est l’élément dominant dans la prise de décision et dans la vision du monde. C’est une vision patriarcale, capitaliste, individualiste et occidentale du bien-être qui est promue et qui mène à une uniformité sur un marché mondialisé. Dans cette vision, le rôle et la responsabilité des Etats sont de plus en plus limités et superflus. Ceci réduit de manière considérable la capacité d’influence et d’incidence démocratique des acteurs de base.

De nouveaux marchés sont créés pour soi-disant résoudre les problèmes que ce marché a créés. C’est ce que l’on voit dans l’exemple des marchés carbones (REDD) qui ont généré de la spéculation foncière, des évictions de communautés et une plus grande contamination en lieu et place de la réduction des émissions carbones recherchée. On propose des solutions technologiques comme les transgéniques et des fertilisants sans prendre en compte une analyse du pouvoir et des intérêts actifs et sans vision à long terme. Le marché d’un cadastre social pour les populations affectées par les barrages montre que les problèmes sociaux sont aussi gérés comme un marché. Nous mentionnons également les partenariats public-privé (PPP) où les entreprises remplacent les Etats dans des constructions obscures qui ne profitent qu’aux entreprises. La terre, l’eau, les semences et nos terroirs, biens communs gérés par les communautés, deviennent des marchandises sous le diktat du titre foncier, du brevetage du vivant via des lois foncières et semencières diligentées, dépossédant les peuples de leurs droits, qui sont les garants de l’avenir de la planète et de l’humanité.

Des initiatives sous prétexte de « lutter contre la faim dans le monde » se mettent en place avec la complicité des Etats occidentaux et des pressions sur de nombreux Etats comme laNouvelle Alliancepour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition (NASAN) soutenue par le G8 ou l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) qui s’inscrivent insidieusement dans les programmes de développement agricole nationaux et sous-régionaux pour imposer un modèle agricole occidentale et introduire des OGMs et des produits prohibés dans les pays et s’accaparer de leurs ressources naturelles comme la terre et l’eau.

Il existe un manque permanent de solutions structurelles et durables, à cause de la pression pour maintenir un statu quo et par crainte de limiter les bénéfices de quelques uns.

Nous vivons une augmentation de la criminalisation des syndicalistes, des activistes de l’environnement et des paysan(ne)s qui luttent pour leurs droits ou pour le droit de la nature. Rien qu’au Honduras, il y a des centaines de paysans et de paysannes en procès pour défendre leurs droits. Les violences contre les défenseurs de l’environnement ont augmenté de manière exponentielle ces dernières années |2|.

Nous soulignons l’importance d’ouvrir aux organisations de base les espaces où les normes internationales sont discutées et adoptées et de développer des mécanismes de consultation transparente, d’information et de divulgation conduits par les mouvements eux-mêmes. Nous mentionnons ici la Déclaration des Droits des paysans et des travailleurs ruraux qui se développe au sein du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies comme un exemple positif |3|.

Nous avons besoin de nouveaux processus de démocratie participative, transparente qui partent de la base (national, régional et mondial) pour appliquer la souveraineté des peuples dans le monde d’aujourd’hui et non pas leur oppression.

Nous avons besoin de mécanismes régionaux et internationaux contraignants pour arrêter les crimes contre l’humanité commis par les multinationales. Dans ce sens, nous accueillons positivement l’initiative du Conseil de Droits de l’Homme qui s’est fixé comme objectif un Traité contraignant pour punir les crimes des multinationales et nous soutenons la campagne pour le Démantèlement du pouvoir du secteur privé |4|.

Nous reconnaissons que le rôle de l’État est de représenter les intérêts des peuples. Donc, l’État a le devoir de s’opposer à tout politique ou traité international qui mine les droits humain ou sa propre souveraineté. Il est essentiel de soutenir la souveraineté et la responsabilité des Etats au lieu de les saper au niveau international.

La Via Campesina défend la souveraineté alimentaire comme une utopie rebelle à ce système exploiteur. Nous construisons nos alternatives dans la solidarité, chaque jour, depuis la base.

Source : La Via Campesina

 

Contacts :

Marina Dos Santos (PT, ES) : +55 21 981850558

Unai Aranguren (ES, PT, EN) :+34 636 369361

Ndiakhate Fall (FR) : +221 77 5508907

 

 

Auteur

 
 
La Vía Campesina

Autres articles en français de La Vía Campesina (1)

La Via Campesina : Journée internationale contre la violence faite aux femmes

26 novembre 2014, par La Vía Campesina

 

 

Source : http://cadtm.org

 

 

 

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Published by democratie-reelle-nimes - dans Ils réagissent
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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 22:47

 

Source : http://cadtm.org

 

Alexis Tsipras : « Le peuple grec a tenté de s’échapper de la prison de l’austérité. Rattrapé, il a été placé en cellule d’isolement »

4 août par Alexis Tsipras , Kostas Arvanitis

 

 

 

CC - wikimedia

 

Bien qu’en désaccord avec une partie importante des déclarations et des orientations d’Alexis Tsipras, dans un souci d’information, nous publions une longue interview que le premier ministre grec a donnée le 31 juillet 2015 à la radio Sto Kokkino de Syriza.

Le 29 juillet, le Premier ministre grec s’exprimait longuement à l’antenne de Sto Kokkino. L’entretien, conduit par Kostas Arvanitis, le directeur de cette radio proche de Syriza, offre un éclairage inédit sur cinq mois d’une négociation aux allures de guerre d’usure avec les créanciers d’Athènes et les « partenaires » européens. Avec l’autorisation de nos confrères, nous en publions ici la retranscription intégrale.

Parlons de ces six mois de négociations. Quel bilan en tirez-vous ?

Alexis Tsipras. Il faudra en tirer les conclusions de façon objective, sans s’avilir ni s’auto-flageller car ce fut un semestre de grandes tensions et de fortes émotions. Nous avons vu remonter en surface des sentiments de joie, de fierté, de dynamisme, de détermination et de tristesse, tous les sentiments. Je crois qu’au bout du compte si nous essayons de regarder objectivement ce parcours, nous ne pouvons qu’être fiers, parce que nous avons mené ce combat. Et parce que les combats perdus d’avance ne sont que ceux que l’on ne livre pas. Nous avons tenté, dans des conditions défavorables, avec un rapport de force difficile en Europe et dans le monde, de faire valoir la raison d’un peuple et la possibilité d’une voie alternative. Au bout du compte, même si ces rapports de forces étaient déséquilibrés, même si les puissants ont imposé leur volonté, ce qui reste c’est l’absolue confirmation, au niveau international, de l’impasse qu’est l’austérité. Cette évolution façonne un tout nouveau paysage en Europe. L’Europe n’est pas la même après le 12 juillet. Quand Jürgen Habermas lui-même affirme que l’Allemagne a détruit une stratégie de cinquante ans, une stratégie de l’imposition par la persuasion et non par la force, je pense que ce sont des mots qu’il nous faut écouter.

Vous-même, le gouvernement, Syriza étaient-ils prêts à affronter l’adversaire ? N’y êtes-vous pas allés avec de bonnes intentions, face à des institutions qui ne se sont pas comportées de façon très institutionnelle ?

Alexis Tsipras. Il n’y a pas eu de « bonnes intentions », de notre côté ou du leur. Il y a eu une négociation très dure. Pour la première fois. Et la différence avec le passé c’est que sur la table il y avait des stratégies très différentes, contradictoires. Il y avait d’un côté un gouvernement qui avait et continue à avoir la majorité du peuple grec à ses côtés, qui revendique une autre voie, une autre perspective et de l’autre côté les institutions, qui ne sont ni indépendantes ni neutres mais aux ordres d’un plan stratégique précis.

Est-ce que Syriza s’est rangé à l’unisson derrière cette ligne de la négociation ou y avait-il d’autres opinions ? Avez-vous pris la négociation sur vous ? Les organes du parti connaissaient-ils les procédures ? Le parti était-il au courant de ce qui se passait ?

Alexis Tsipras. Le gouvernement fonctionne collectivement, avec le Conseil des Ministres, le conseil gouvernemental, qui tenait des réunions régulières afin que les ministres soient tenus au courant et qu’ils puissent définir le cours des négociations. Et en même temps nous avions créé, et ils existent toujours, des organes institutionnels comme le Groupe de négociation politique à laquelle de façon exceptionnelle assistaient tant le secrétaire du groupe parlementaire de Syriza que le secrétaire du comité central de Syriza, afin qu’ils soient absolument tenus au courant et qu’ils participent aux prises décisions. Le parti était lié aux organes gouvernementaux. Étroitement lié. Et bien sûr il y avait des réunions régulières du secrétariat politique de Syriza. C’est une autre question qu’il faut se poser. À quel point le parti participait de façon active à pour créer les conditions d’un soutien à l’effort gouvernemental dans la négociation ? C’est une question que l’on doit se poser.

Mais c’est vous le président de Syriza.

Alexis Tsipras. Effectivement mais je pense que le peuple grec a surpassé le parti et le gouvernement.

Cela s’est vu aussi lors du référendum.

Alexis Tsipras. Pas seulement. Certains regardaient se dérouler les négociations en grognant au moment même où la majorité du peuple grec voulait renforcer cet effort de la négociation. La négociation est une chose, la lutte quotidienne en est une autre. Les combats sociaux sont indispensables pour créer de nouveaux cadres, dépasser les cadres institutionnels en place, créer les structures et les infrastructures facilitant la confrontation avec l’ordre établi, tout en soutenant les populations qui souffrent des politiques actuelles.

Une grande partie de la population voit toujours d’un œil positif la trajectoire du gouvernement mais il y a aussi ceux qui se sont battus, dans la rue, dans les quartiers, qui se sentent contraints par les évolutions récentes. Qu’en est-il aujourd’hui du mandat populaire donné à Syriza ? Les memoranda n’ont pas été déchirés. L’accord est particulièrement dur. Vous-même, le gouvernement, le parti, avez posé la dette comme étant notre problème principal. Le sujet est enfin en discussion. Mais sur le reste, l’addition finale ?

Alexis Tsipras. Tout d’abord le mandat que nous avons reçu du peuple grec était de faire tout ce qui était possible afin de créer les conditions, même si cela nous coûte politiquement, pour que le peuple grec cesse d’être saigné.

Pour que s’arrête la catastrophe…

Alexis Tsipras. C’est le mandat que nous avons reçu, il nous a guidés dans la négociation…

Vous aviez dit que les memoranda seraient supprimés avec une seule loi.

Alexis Tsipras. Ne vous référez pas à l’un de mes discours de 2012. Avant les élections je n’ai pas dit que les memoranda pouvaient être supprimés avec une seule loi. Et personne ne disait cela. Nous n’avons jamais promis au peuple grec une ballade de santé. C’est pour cela que le peuple grec a conscience et connaissance des difficultés que nous avons rencontrées, auxquelles lui-même fait face, avec beaucoup de sang-froid. Laissons de côté ce cadre d’approche populiste « Vous avez-dit que vous déchireriez les memoranda ». Nous n’avons pas dit que nous déchirerions les memoranda avec une loi. Nous avons dit que nous mènerions le combat pour sortir de ce cadre étouffant dans lequel le pays a été conduit à cause de décisions politiques prises avant 2008 générant les déficits et les dettes, et après 2008, nous liant les mains.

Vous aviez bien dit que vous arrêteriez la catastrophe.

Alexis Tsipras. Je reviendrai sur la catastrophe. Mais nous n’avons pas promis au peuple grec que tout serait facile et que tout serait réglé en un jour. Nous avions un programme et nous avons demandé au peuple de nous soutenir afin de négocier dans des conditions difficiles pour pouvoir le réaliser. Nous avons négocié durement, dans des conditions d’asphyxie financières jamais vues auparavant. Pendant six mois nous avons négocié et en même temps réalisé une grande partie de notre programme électoral. Pendant six mois, avec l’angoisse constante de savoir si à la fin du mois nous pourrions payer les salaires et les retraites, faire face à nos obligations à l’intérieur du pays, envers ceux qui travaillent. C’était cela notre angoisse constante. Et dans ce cadre nous avons réussi à voter une loi sur la crise humanitaire. 200 millions, c’est ce qu’on a pu dégager. Des milliers de nos concitoyens, en ce moment, bénéficient de cette loi. Nous avons réussi à réparer de grandes injustices, comme celles faite aux femmes de ménage du ministère des finances, aux gardiens d’écoles, aux employés de la radiotélévision publique ERT, qui a rouvert. Nous avons voté de manière unilatérale, contre les institutions et la troïka, une loi instaurant la facilité de paiement en 100 fois, qui a permis à des centaines de contribuables, d’entrepreneurs, de s’acquitter de leurs dettes envers l’Etat, et de se débarrasser ainsi d’un poids. Nous avons voté une loi sur la citoyenneté, nous portons un projet de loi sur les prisons… Sans essayer d’enjoliver pour autant, n’assombrissons pas tout. Si quelqu’un a le sentiment que la lutte des classes est une évolution linéaire et se remporte en une élection et que ce n’est pas un combat constant, qu’on soit au gouvernement ou dans l’opposition, qu’il vienne nous l’expliquer et qu’il nous donne des exemples. Nous sommes devant l’expérience inédite d’un gouvernement de gauche radicale dans les conditions de cette Europe, de l’Europe néo-libérale, un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais nous avons aussi, à gauche, d’autres expériences de gouvernement et nous savons que gagner les élections ne signifie pas, du jour au lendemain, disposer des leviers du pouvoir. C’est un combat constant. Mener le combat au niveau gouvernemental ne suffit pas. Il faut le mener, aussi, sur le terrain social.

Pourquoi avez-vous avez pris cette décision de convoquer un référendum ? En quoi cela vous a-t-il aidé ? En quoi cela a-t-il aidé le gouvernement et le pays ?

Alexis Tsipras. Je n’avais pas d’autre choix.

Pourquoi vous n’aviez pas d’autre choix ?

Alexis Tsipras. Il faut garder en tête ce que j’avais avec le gouvernement grec entre les mains le 25 juin, quel accord on me proposait. Je dois admettre que c’était un choix à haut risque. La volonté du gouvernement grec n’était pas seulement contraire aux créditeurs, elle se heurtait au système financier international, au système politique et médiatique grec. Ils étaient tous contre nous. La probabilité que nous perdions le référendum était d’autant plus élevée que nos partenaires européens ont poussé cette logique jusqu’au bout en décidant de fermer les banques. Lorsque nous avons pris la décision du référendum ceci n’était pas en jeu, loin de là. C’était donc un choix à haut risque mais c’était pour nous la seule voie, puisqu’ils nous proposaient un accord avec des mesures très difficiles, un peu comme celles que nous avons dans l’accord actuel, voire légèrement pires, mais dans tous les cas des mesures difficiles et, à mon avis, inefficaces. En même temps ils n’offraient aucune possibilité de survie. Car pour ces mesures ils offraient 10,6 milliards sur cinq mois. La principale position de nos partenaires lors des Sommets et des réunions de l’Eurogroupe était que la Grèce devait compléter ses obligations et ses engagements, avec une cinquième évaluation du programme précédent, ce que [le précédent Premier ministre] Samaras avait laissé à moitié fait. Ces engagements sont en fait les mêmes engagements que nous avons maintenant, c’est la cinquième évaluation que nous complétons dans un programme plus étendu, ce sont exactement les mêmes mesures. Ils voulaient que la Grèce, donc, prenne, une fois ses engagements tenus, ce qui restait du programme précédent en termes de financements. C’est à dire à peu près 10 milliards d’euros – 7 existants et 3,6 du FMI – et 2 milliards d’augmentation des bons du Trésor grec que la BCE, juste après notre élection, a mis comme limite – extrêmement basse – pour ne laisser aucune marge de respiration pour l’économie grecque. Essentiellement ils nous donnaient à peu près 12,6 milliards pour cinq mois d’extension, durant lesquels nous devions être soumis à quatre « revues » successives. Nous aurions dû appliquer le programme en cinq mois, au lieu de trois ans désormais, et l’argent que nous aurions obtenu aurait été issu des restes du programme précédent, sans un euro en plus, parce que telle était l’exigence des Néerlandais, des Finlandais, des Allemands. Le problème politique principal des gouvernements du Nord était qu’ils ne voulaient absolument pas devoir aller devant leurs Parlements pour donner ne serait-ce qu’un euro d’argent « frais » à la Grèce, car ils s’étaient eux-mêmes enfermés dans un climat populiste selon lequel leurs peuples payaient pour ces paresseux de Grecs. Un climat qu’ils ont eux-mêmes fabriqué. Tout ceci est bien sûr faux, puisqu’ils paient les banques et les prêts des banques, pas les Grecs.

La droite grecque reprend ce discours…

Alexis Tsipras. Qu’a apporté la position forte tenue contre vents et marées par le peuple grec au référendum ? Elle a réussi à internationaliser le problème, à le faire sortir des frontières, à dévoiler le dur visage des partenaires et créditeurs. Elle a réussi à donner à l’opinion internationale l’image, non pas d’un peuple de fainéants, mais d’un peuple qui résiste et qui demande justice et perspective. Nous avons testé les limites de résistance de la zone euro. Nous avons fait bouger les rapports de forces. La France, l’Italie, les pays du Nord avaient tous des positions très différentes. Le résultat, bien sûr, est très difficile mais d’un autre côté la zone euro est arrivée aux limites de sa résistance et de sa cohésion. Le chemin de la zone euro et de l’Europe au lendemain de cet accord sera différent. Les six mois prochains seront critiques et les rapports de forces qui vont se construire durant cette période seront tout aussi cruciaux. En ce moment le destin et la stratégie de la zone euro sont remis en question. Il y a plusieurs versions. Ceux qui disaient « pas un euro d’argent frais » ont finalement décidé non pas seulement un euro mais 83 milliards. Donc de 13 milliards sur cinq mois on est passé à 83 milliards sur trois ans, en plus du point crucial qu’est l’engagement sur la dépréciation de la dette, à discuter en novembre. C’est un point-clé pour que la Grèce puisse, ou non, entrer dans une trajectoire de sortie de la crise. Il faut cesser avec les contes de Messieurs Samaras et Venizelos, qui prétendaient sortir des mémoranda. La réalité est que ce conte avait un loup, ce loup c’est la dette. Avec une dette à 180-200% du PIB, on ne peut pas retourner sur les marchés. On ne peut pas avoir une économie stable. Le seul chemin que nous pouvons suivre est celui de la dépréciation, de l’annulation, de l’allégement de la dette. La condition pour que le pays puisse retrouver une marge financière, c’est qu’il ne soit plus obligé de dégager des excédents budgétaires monstrueux, destinés au remboursement d’une dette impossible à rembourser.

Le non au référendum était un non à la proposition de la troïka, donc un non à l’austérité…

Alexis Tsipras. Il y avait deux parties dans la question posée au référendum. Il y avait la partie A, qui concernait les mesures pré-requises, et la partie B, qui concernait le calendrier de financement. Si nous voulons être tout à fait honnêtes et ne pas enjoliver les choses, par rapport à la partie A, l’accord qui a suivi le référendum est similaire à ce que le peuple grec a rejeté. Avec des mesures en partie améliorées, en partie plus difficiles, par exemple ce qui a été rajouté au dernier moment sur le Fonds de remboursement de la dette pour les 30 prochaines années. Sur d’autres mesures c’est un accord amélioré, il n’y a plus de suppression de l’EKAS [prime de solidarité pour les petites retraites, NDLR], la proposition Junker parlait de supprimer l’EKAS, d’augmenter à 23% de la TVA sur l’électricité. En ce qui concerne la partie B par contre, et là nous devons être tout à fait honnêtes, c’est le jour et la nuit. Nous avions cinq mois, 10 milliards, cinq « revues ». Nous avons 83 milliards – c’est à dire une couverture totale des besoins financiers sur le moyen terme (2015-2018), dont 47 milliards pour les paiements externes, 4,5 milliards pour les arriérés du secteur publique et 20 milliards pour la recapitalisation des banques et, enfin, l’engagement crucial sur la question de la dette. Il y a donc un recul sur la partie A, de la part du gouvernement grec, mais sur la partie B il y a une amélioration : le référendum a joué son rôle. Le mercredi soir précédent le référendum, certains avaient créé les conditions d’un coup d’État dans le pays, en proclamant qu’il fallait envahir Maximou [le Matignon grec, NDLR], que le gouvernement emmenait le pays vers une terrible catastrophe économique, en parlant de files d’attente devant les banques. Je dois dire que le peuple grec a su garder son sang-froid, au point que les télévisions avaient du mal à trouver du monde pour se plaindre de la situation, ce sang-froid était incroyable. Ce soir-là je me suis adressé au peuple grec et j’ai dit la vérité. Je n’ai pas dit : « Je fais un référendum pour vous sortir de l’euro ». J’ai dit : « Je fais un référendum pour gagner une dynamique de négociation ». Le « non » au mauvais accord n’était pas un « non » à l’euro, un « oui » à la drachme. Appelons un chat un chat. On peut m’accuser d’avoir eu de mauvaises estimations, de mauvais calculs, des illusions, mais à chaque moment, à chaque avancée, et je pense personne d’autre ne l’avait fait auparavant, j’ai dit les choses clairement, j’ai informé deux fois le Parlement, c’était un processus ouvert, Il n’y avait pas dans cette négociation de cartes cachées, tout était ouvert. À chaque avancée j’informais le peuple grec, je disais les difficultés, mes intentions, ce que je préparais, même au moment crucial du référendum, j’ai dit précisément ce que je comptais faire, j’ai dit la vérité au peuple grec.

Avec dans vos mains, aux heures de la négociation, les 61,2% que vous a donné le peuple grec, quel aurait été l’accord qui vous aurait satisfait lors de votre retour de Bruxelles ?

Alexis Tsipras. Le référendum a été décidé le jour de l’ultimatum, le 25 juin, vendredi matin, lors d’une réunion que nous avons tenue à Bruxelles, avec, devant nous, la perspective d’une humiliation sans sortie possible. C’était, pour eux, à prendre ou à laisser. « The game is over », répétait le président du Conseil européen, Donald Tusk. Ils ne s’en cachaient pas, ils voulaient des changements politiques en Grèce. Nous n’avions pas d’autre choix, nous avons choisi la voie démocratique, nous avons donné la parole au peuple. Le soir même en rentrant d’Athènes, j’ai réuni le Conseil gouvernemental où nous avons pris la décision. J’ai interrompu la séance pour communiquer avec Angela Merkel et François Hollande. Je leur ai fait part de ma décision, le matin même je leur avais expliqué que ce qu’ils proposaient n’était pas une solution honnête. Ils m’ont demandé ce que j’allais conseiller au peuple grec et je leur ai répondu que je conseillerai le « non », pas dans le sens d’une confrontation, mais comme un choix de renforcement de la position de négociation grecque. Et je leur ai demandé de m’aider à mener à bien ce processus, calmement, de m’aider afin que soit accordé par l’Eurogroupe, qui devait se réunir 48 heures plus tard, une extension d’une semaine du programme afin que le référendum ait lieu dans des conditions de sécurité et non pas dans des conditions d’asphyxie, avec les banques fermées. Ils m’ont tous les deux assuré à ce moment-là, qu’ils feraient tout leur possible dans cette direction. Seule la chancelière m’a prévenu qu’elle s’exprimerait publiquement sur le référendum, en présentant son enjeu comme celui du maintien ou non dans l’euro. Je lui ai répondu que j’étais en absolu désaccord, que la question n’était pas euro ou drachme, mais qu’elle était libre de dire ce voulait. Là, la conversation s’est arrêtée. Cette promesse n’a pas été tenue. Quarante-huit heures plus tard l’Eurogroupe a pris une décision très différente. Cette décision a été prise au moment où le Parlement grec votait le référendum. La décision de l’Eurogroupe a mené en vingt-quatre heures à la décision de la BCE de ne pas augmenter le plafond ELA [mécanisme de liquidités d’urgence dont dépendent les banques grecques, NDLR] ce qui nous a obligés à instaurer un contrôle de capitaux pour éviter l’effondrement du système bancaire. La décision de fermer les banques, était, je le pense, une décision revancharde, contre le choix d’un gouvernement de s’en remettre au peuple.

Est-ce que le « non » au référendum reste, pour vous, une carte à jouer ?

Alexis Tsipras. Cela ne fait aucun doute. C’est une carte très importante. Le référendum a fait de la Grèce, de son peuple et de son choix démocratique le centre du monde. C’était un référendum contre vents et marées. Tous nos partenaires, nos créanciers et la classe dirigeante internationale affirmaient que la question était euro ou drachme. Mais la question formulée par le gouvernement grec souverain, c’était la question inscrite sur le bulletin de vote.

Vous attendiez-vous à ce résultat ?

Alexis Tsipras. J’avoue que jusqu’au mercredi [précédent le scrutin, NDLR] j’avais l’impression que ce serait un combat indécis. À partir du jeudi, j’ai commencé à réaliser que le « non » allait l’emporter et le vendredi j’en étais convaincu. Dans cette victoire, la promesse que j’ai faite au peuple grec de ne pas jouer à pile ou face la catastrophe humanitaire a pesé. Je ne jouais pas à pile ou face la survie du pays et des couches populaires. À Bruxelles, par la suite, sont tombés sur la table plusieurs scénarios terrifiants. Je savais durant les dix-sept heures où j’ai mené ce combat, seul, dans des conditions difficiles, que si je faisais ce que me dictait mon cœur – me lever, taper du poing et partir – le jour même, les succursales des banques grecques à l’étranger allaient s’effondrer, nous parlons là d’actifs valant 7 milliards d’euros, plus de 405 établissements, environ 40 000 emplois. En quarante-huit heures, les liquidités qui permettaient le retrait de 60 euros par jour se seraient asséchées et pire, la BCE aurait décidé d’une décote des collatéraux des banques grecques, voire auraient exigé des remboursements qui auraient conduit à l’effondrement de l’ensemble des banques. Il n’était pas donc pas question de décote, seulement. C’était bien la menace d’effondrement. Or un effondrement se serait traduit non pas par une décote des épargnes mais par leur disparition. Malgré tout j’ai mené ce combat en essayant de concilier logique et volonté – et je dois dire que moi-même et nos partenaires européens avons pris quelques coups durant ces dix-sept heures. Je savais que si je partais j’aurais probablement dû revenir, dans des conditions plus défavorables encore. J’étais devant un dilemme. L’opinion publique mondiale clamait « #ThisIsACoup », au point que c’est devenu cette nuit-là sur Twitter le premier hashtag au niveau mondial. D’un côté il y a avait la logique, de l’autre la sensibilité politique. Après réflexion, je reste convaincu que le choix le plus juste était de faire prévaloir la protection des couches populaires. Dans le cas contraire, de dures représailles auraient pu détruire le pays. J’ai fait un choix de responsabilité.

Vous ne croyez pas à cet accord et pourtant vous avez appelé les députés à le voter. Qu’avez-vous en tête ?

Alexis Tsipras. Je considère, et je l’ai dit au Parlement, que c’est une victoire à la Pyrrhus de nos partenaires européens et de nos créanciers, en même temps qu’une grande victoire morale pour la Grèce et son gouvernement de gauche. C’est un compromis douloureux, sur le terrain économique comme sur le plan politique. Vous savez, le compromis est un élément de la réalité politique et un élément de la tactique révolutionnaire. Lénine est le premier à parler de compromis dans son livre La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme ») et il y consacre plusieurs pages pour expliquer que les compromis font partie des tactiques révolutionnaires. Il prend dans un passage l’exemple d’un bandit pointant sur vous son arme en vous demandant soit votre argent, soit votre vie. Qu’est censé faire un révolutionnaire ? Lui donné sa vie ? Non, il doit lui donner l’argent, afin de revendiquer le droit de vivre et de continuer la lutte. Nous nous sommes retrouvés devant un dilemme coercitif. Ce chantage est cynisme : soit le compromis – dur et douloureux – soit la catastrophe économique – gérable pour l’Europe, pas au niveau politique, mais économiquement parlant – qui pour la Grèce et la gauche grecque aurait été insurmontable. Aujourd’hui les partis de l’opposition et les médias du système font un boucan impressionnant, allant jusqu’à demander des procédures pénales contre Yanis Varoufakis, pour savoir si oui ou non il avait un plan de crise. Imaginez ce qui se passerait dans ce pays s’il y avait eu une telle catastrophe économique. Nous sommes tout à fait conscients que nous menons un combat, en mettant en jeu notre tête, à un niveau politique. Mais nous menons ce combat en ayant à nos côtés la grande majorité du peuple grec. C’est ce qui nous donne de la force.

Toute cette procédure de négociation pour en arriver là... Cela en valait-il le coût, politiquement parlant ? Au point où nous en sommes, avec les banques fermées, les dommages causés à une économie grecque déjà affaiblie, cela en valait-il la peine ?

Alexis Tsipras. Je ne regrette pas un seul de ces moments, je ne regrette rien de tout ce qui s’est passé ces cinq mois. Cela en valait la peine, et concernant l’économie, les choses sont réversibles. La Grèce est à la Une des journaux, en des termes positifs. Le drapeau grec flotte sur des manifestations à travers les capitales d’Europe. Des milliers de personnes en Irlande, en France, en Allemagne, ont manifesté leur solidarité avec le peuple grec. Cela en valait la peine, bien sûr.

Mais la conclusion de ces négociations est considérée comme une défaite...

Alexis Tsipras. C’est considéré comme une défaite par certains esprits étroits qui pensent que la révolution aura lieu via l’invasion des Palais d’Hiver et qu’elle durera un instant.

Et si l’on regarde les sondages en Espagne pour Podemos ?

Alexis Tsipras. Ceux de Podemos ont devant eux la possibilité de revendiquer une alternative. Ils ne l’auraient pas si le 12 juillet nous avions assisté à une énorme catastrophe économique. Podemos a toutes les possibilités de gagner, ils ont trois mois devant eux pour mener le combat et la bataille électorale en Espagne en novembre fait partie du changement qui arrive en Europe. Tout comme les changements et transformations qui auront lieu dans le reste de l’Europe. Mais revenons aux dommages causés à l’économie grecque. Ils sont réversibles, à condition que l’accord soit complété. Nous ne sommes pas tous seuls : le projet de Grexit des cercles conservateurs extrémistes pour un Grexit est toujours sur la table. Il y restera jusqu’à la décision de dépréciation de la dette grecque, une décision qui doit déterminer si le FMI participera ou non au programme. Je dis que la situation est réversible. S’il n’y avait pas eu de changement politique, le pays, de toute façon, serait contraint de dégager des excédents budgétaires primaires équivalents à 3,5% en 2015 et 4,5% à partir de 2016 et par la suite. Aujourd’hui, nous avons l’obligation, d’arriver en 2018 à un excédent de 3,5%. Aujourd’hui nous pouvons n’en dégager aucun, voire être en négatif, arriver à 1% demain, à 2,5% en 2017, en fonction de la situation économique. Qu’est-ce que cela signifie en pratique ? Cela veut dire que le changement politique et la négociation ont sauvé l’économie grecque de mesures qui lui auraient coûté plus de 15 milliards d’euros.

Mais l’économie réelle devra fait face à la hausse de la TVA… Nous n’avons plus notre mot à dire sur le niveau de taxation de tel ou tel produit. Ils font irruption tels des gangsters dans la gestion de nos affaires internes...

Alexis Tsipras. Il n’y a pas de doute là-dessus.

Les Grecs ont porté la gauche au pouvoir pour arrêter cela...

Alexis Tsipras. La gauche a fait tout ce qu’elle a pu et elle va continuer à se battre que cela s’arrête. Mais il faut que la gauche – et nous tous avec – se rende compte que nous devons nous battre dans un cadre très précis, en mesurant les alternatives qui s’offrent à nous. À ce stade en particulier les alternatives que nous avions devant nous étaient soit la faillite désordonnée soit le compromis difficile qui nous laisse la possibilité de survivre et de nous battre dans les années à venir pour « casser » cette étroite mise sous surveillance. Nous avons la possibilité de nous libérer de cette surveillance asphyxiante. Le peuple grec est comme le fugitif qui, parce qu’il a tenté de s’échapper de la prison de l’austérité, a été placé à l’isolement. Il mène un combat pour s’enfuir mais à la fin il est arrêté et jeté dans une cellule encore plus étouffante et plus étroite. Comment sortir de cette prison désormais ? Certains préconisent de se jeter dans les douves avec les crocodiles ou sur les grillages électriques. Non, ce n’est pas une façon de s’échapper : c’est une façon de se suicider. Aujourd’hui pour quitter cet isolement il faut susciter une immense vague de solidarité internationale pour aider le peuple grec à se libérer du joug de l’austérité. C’est seulement ainsi que nous nous libérerons.

Peut-on encore entrevoir une solution au sein de cette Union Européenne, dans le cadre de cette zone euro ? C’est un peu une alliance de loups...

Alexis Tsipras. Nous vivons dans le cadre d’une économie mondialisée. Regardez les pays voisins, en dehors de l’UE, de la zone euro : la Serbie, l’Albanie. Vous avez l’impression que là-bas il n’y a pas d’austérité ? Que les conditions de survie n’y sont pas difficiles ? Que ces pays ne sont pas contraints d’importer les produits de base ? Tout d’un coup, le pays deviendrait autonome et pourrait couvrir les besoins pour la survie de la population ? Nous ne pouvons pas faire ça du jour au lendemain. Nous sommes donc obligés de voir la réalité en face. Et de voir, dans le cadre de cette réalité, si la lutte des classes existe seulement au niveau des négociations ou aussi au sein du pays. Existe-il, pour un gouvernement de gauche, des possibilités d’ouvrir un espace, de créer des respirations de solidarité et de redistribution ? La différence entre une politique progressiste et une politique conservatrice, au sein de l’étroit cadre européen est-elle possible ? Nous devrons répondre collectivement à ces questions. Cet accord a été un choc pour le peuple et pour la gauche. Certains en concluent que dans ce contexte un gouvernement de gauche n’a pas de raison d’être. Je suis prêt à débattre de ce point de vue. Cela équivaut à dire au peuple grec : « Nous nous sommes trompés en disant que nous pouvions mettre fin à ce mémorandum, demandons au système politique déchu qui nous a mené jusqu’ici de gérer cela. Choisissez plutôt ce système qui toutes ces dernières années ne négociait pas mais complotait avec la troïka afin de vous imposer ces mesures. » Le peuple grec nous répondrait qu’il n’en veut pas, qu’il attend de nous que nous assumions nos responsabilités. Si nous devions renoncer parce que les conditions trop difficiles, comment cela se traduirait-il en pratique ? Nous ne nous présenterions pas aux prochaines élections pour ne pas courir le risque d’être élus, comme l’a fait le KKE en 1946. Voyons maintenant les choses différemment. Supposons que nous en arrivions à la conclusion théorique que nous autres les « sages » de la gauche, façonnions mieux les conditions objectives en étant dans l’opposition. Si nous avouons au peuple, les yeux dans les yeux, que nous ne pouvons pas gérer les choses, en étant au gouvernement, comment pourrait-il nous faire confiance pour le faire dans l’opposition ? Dans l’opposition, nous aurions dix fois moins de pouvoir. Si elle suit cette logique, la gauche en arrivera à clore volontairement une opportunité historique de mener le combat pour changer les choses – tant qu’elle le peut – depuis une position de responsabilités. Au fond, ce serait céder à la peur des responsabilités.

Ne sommes-nous pas dans une position surréaliste, avec des travailleurs appelés à se battre contre une politique que la gauche est supposée mettre en œuvre ? C’est une folie !

Alexis Tsipras. La grande différence, l’énorme différence, et c’est là où se concentre leurs attaques, à l’intérieur comme à l’extérieur du Parlement, c’est que nous, nous ne revendiquons pas la propriété de ce programme. Quand l’opinion publique européenne et mondiale a vu de quelle façon le gouvernement grec et moi-même avons été contraints à ce compromis, personne ne peut prétendre que la propriété de ce programme nous revient. Ici permettez-moi de répéter la citation de Jürgen Habermas qui a dit, je le cite mot à mot : « J’ai peur que le gouvernement allemand, y compris sa frange social-démocrate, ait dilapidé en l’espace d’une nuit tout le capital politique qu’une Allemagne meilleure avait accumulé depuis un demi-siècle ». Voici quelle défaite politique ont subi nos partenaires européens. Ici s’ouvre devant nous un espace, très important, de transformations en Europe. Doit-on l’abandonner, nous qui en sommes les protagonistes, nous qui avons suscité ces fissures ? Enfin, un gouvernement de gauche obligé de mettre en œuvre ce programme va rechercher en même temps les moyens d’en équilibrer les conséquences négatives, tout en restant dans les combats sociaux, parmi les travailleurs qui se battront.

Mais ils vous couperont l’herbe sous le pied ! Pourquoi vous laisseraient-ils compenser les effets de ces mesures ?

Alexis Tsipras. Vous pensez que la négociation s’est arrêtée le 12 juillet ? C’est un combat constant. Tant que nous façonnerons les conditions pour des rapports de force plus propices au niveau européen, ce combat penchera en notre faveur. Il ne faut pas abandonner le combat.

Il y a déjà des rumeurs sur de nouvelles mesures, sur de nouveaux paquets de mesures.

Alexis Tsipras. J’ai bien peur que ces rumeurs ne naissent ici, avant de se propager à l’étranger pour ensuite revenir ici.

Cela fait partie du jeu. Mais vous les avez bien entendues vous aussi. Des rumeurs de prêt-pont.

Alexis Tsipras. Je connais le cadre de l’accord que nous avons signé le 12 juillet au Sommet de la zone euro. Ces obligations fondamentales, indépendamment du fait que nous soyons ou non d’accord avec elles, nous les mettrons en œuvre. Pas une de plus, pas une de moins.

Un auditeur nous dit : « J’ai trois enfants, ils sont au chômage, je travaille à temps partiel, je dois m’acquitter d’une taxe immobilière de 751€, je veux les soutenir mais je n’ai rien ! »

Alexis Tsipras. C’est la réalité de la société grecque aujourd’hui. Un rapport de l’Institut du travail de la Confédération syndicale des salariés du privé évalue à 4 sur 10 le nombre de personnes en situation de pauvreté. Nous devons affronter cette réalité. Si nous abandonnons le combat, ces 4 pauvres sur 10 vont-il cesser d’être pauvres ? Le seul choix, c’est de rester, d’organiser un mouvement de solidarité et en même temps de nous battre pour des mesures qui contrebalancent les conséquences néfastes des obligations imposées par les recettes néolibérales de l’austérité. Dans le cadre d’un projet que nous allons devoir établir au plus vite, nous allons nous reconstituer pour contre attaquer. Ce projet sera un projet de gauche, il ne peut venir ni de la droite ni de la social-démocratie. Le projet de la droite et de la social-démocratie c’est de dire que s’il n’y avait pas de mémorandum, il faudrait l’inventer ! Nous, nous affirmons que le mémorandum est une mauvaise recette. Les alliances en face étaient trop fortes et nous avons été obligés de l’accepter. Mais nous livrons un combat pour en retourner les termes, pour nous en désengager petit à petit. J’entends dire que c’est le pire mémorandum de tous ceux que nous avons eus. C’est le plus douloureux parce qu’il arrive dans le cadre d’un compromis douloureux. Je suis d’accord là-dessus. Mais les deux précédents memoranda se sont traduits par 16% d’ajustement budgétaire sur quatre ans. Ils comportaient des licenciements collectifs - des licenciements de fonctionnaires, ici nous n’avons pas de licenciements de fonctionnaires, mais nous avons eu des réembauches de gens injustement traités. En même temps, nous avons la poursuite de l’austérité de manière directe avec l’augmentation de la TVA, dans la restauration par exemple, c’est une mesure qui ne va rien donner à notre avis et c’est un des grands problèmes, mais nous n’avons pas de baisse nominale des retraites et des salaires !

Mais nous avons des baisses indirectes !

Alexis Tsipras. Dites-moi donc où sont ces baisses ?

L’augmentation de la TVA se traduira par une perte de pouvoir d’achat.

Alexis Tsipras. Je l’ai dit ça, sur la TVA, je ne vais pas me répéter. Mais est-ce la même chose que d’avoir des baisses de salaires ou de retraite de 40% comme avec les deux précédents memoranda ? 40% de baisse nominale sur les retraites, est-ce la même chose que la TVA à 23% sur la restauration ? Cela justifie-t-il que l’on juge ce memorandum pire que les deux précédents ?

C’est une autre logique...

Alexis Tsipras. Non nous ne sommes pas dans des logiques différentes ! Nous sommes tous déçus, nous sommes tous amers, mais de là à se charger d’un poids supplémentaire, s’auto-fustiger, parce que la gauche s’est habituée à un discours de la faute ces quarante dernières années, et ne pas reconnaître que nous avons réussi quelque chose et que nous allons continuer...

Vous n’avez pas décrit l’accord qui vous aurait fait dire : « c’est un bon accord », après le référendum.

Alexis Tsipras. Oui. Après le référendum un bon accord aurait été celui qui nous aurait donné la possibilité d’assurer nos obligations budgétaires à moyen terme, celles que nous avons assurées désormais, en plus de l’engagement sur la dette. Mais avec un cadre de compromis honnête. D’accord, acceptons les règles de la zone euro, acceptons d’entrer dans une logique de budgets équilibrés et d’excédents budgétaires - mais modérés, pour qu’ils soient viables, ces excédents. Des excédents de 1 ou 2% pour éviter des mesures qui sont, de l’avis des meilleurs économistes de la planète, contre-productives. Par exemple je considère que l’augmentation de la TVA est une erreur. Parce que le pays a besoin d’une amélioration de l’encaissement des impôts et de la TVA. Cela implique de renforcer les mécanismes de contrôle, dans les îles où il y a actuellement énormément de fraude et d’évitement fiscal ; de convaincre les citoyens de prendre part en demandant des factures, pour améliorer l’encaissement. Si on augmente l’encaissement de 3%, on encaissera d’avantage que ce qui est prévu avec l’augmentation de 10% de la TVA dans la restauration. Je dis des choses logiques, il n’y a là rien d’incroyable. De même je considérerais comme logique de ne pas imposer une pression fiscale supplémentaire sur des secteurs touchés par la crise, comme l’agriculture. Là nous devons trouver des mesures qui compensent cette pression fiscale supplémentaire.

Mais qui sont vraiment les agriculteurs ? Ils ne sont pas tous les mêmes. La Grèce compte-elle 800.000 agriculteurs ? On ne peut pas caresser certaines catégories dans le sens du poil…

Alexis Tsipras. Certaines catégories sociales sont habituées à ne pas faire face à leurs obligations et à revendiquer sans critères de justice. Nous devons nous attaquer à tout cela. D’autre part, nous devons comprendre que ces changements ne peuvent pas intervenir dans un contexte de conflit social, mais seulement dans un contexte de cohésion sociale. Mais là vous m’offrez l’occasion de prendre position sur les nombreux choix qui peuvent se faire, dans une perspective progressiste, même dans le cadre d’un ajustement budgétaire difficile imposé de l’étranger. Prenons les exemples de la fraude fiscale, de la corruption. La gauche sera jugée sur sa capacité à les affronter Peut-on suivre un programme politique de gauche, une politique socialement juste sans contrôle de ceux qui fraudent depuis des années, envoient de l’argent à l’étranger, au vu et au su de tous, tout en restant hors d’atteinte ? Nous serons jugés là-dessus.

Qui peut arrêter ceux-là ? Est-ce si difficile, pour l’administration, de repérer les comptes depuis lesquels l’argent est transféré à l’étranger ?

Alexis Tsipras. Cela demande du temps et de la méthode. Je dois avouer que ces derniers six mois, notre attention a été accaparée par les confrontations liées à la négociation. Mais il n’y a pas que la négociation ! Si l’on considère que les étrangers sont responsables de tout ce qui ne marche pas dans le pays, on déroule le tapis rouge à la bourgeoisie et à l’oligarchie locale qui ont mené le pays à la catastrophe. Nous devons nous occuper de l’oligarchie intérieure, cela implique de réorienter notre projet, notre plan de bataille, de confrontation et de conflit, contre l’oligarchie qui a conduit le pays à la destruction et qui continue à contrôler des centres de pouvoir. Certains diront : mais là aussi vous allez vous retrouver avec la Troïka comme adversaire ! Oui. Mais alors chacun devra prendre ses responsabilités publiquement. C’est une chose que la Troïka dise : « Je ne veux pas que vous ayez des déficits » - même si on n’est pas d’accord avec sa politique - et c’en est une autre qu’elle dise : « Je ne veux pas que les riches de votre pays soient mis à contribution et je veux que les pauvres paient toute l’addition ». La Troïka prendra publiquement ses responsabilités, elle devra rendre des comptes devant l’opinion internationale parce qu’en ce moment tous nous regardent, l’Europe et le monde entier. Je suis allé au Parlement européen, il y avait une immense dichotomie : la moitié de notre côté et l’autre moitié avec ceux d’en face. Tout le monde regarde vers la Grèce ! Il faut donc que nous prenions des initiatives, dans le sens de grands changements, des réformes au contenu progressiste, qui vont changer le système politique, combattre la corruption, la fraude fiscale, les pratiques de l’oligarchie. Voilà les buts que doit se donner une politique progressiste et radicale pour notre pays.

Des combats n’ont pas été menés par le gouvernement de gauche. Par exemple, sur les mines d’or de Skouriès où les citoyens se sont dressés contre la compagnie Ellinikos Chrysos. Le gouvernement de droite a poursuivi et réprimé ces citoyens. La Compagnie Ellinikos Chrysos fonctionne encore.

Alexis Tsipras. À Skouriès ce que je sais c’est que l’entreprise se plaint, elle réclame une décision car elle n’a pas encore reçu d’autorisation pour continuer l’extraction et la séparation de l’or sur place. Ce combat continue. Pas seulement contre les grands intérêts. C’est aussi un combat qui se livre sur place contre des intérêts locaux. Il faut trouver un modus vivendi parce que de l’autre côté, ils avancent l’argument de l’emploi.

Mais nous sommes d’un côté, pas de l’autre !

Alexis Tsipras. Nous sommes un gouvernement, nous avons des responsabilités, nous ne pouvons pas mettre 5000 salariés au chômage. Il faut trouver une solution. Ce dossier était géré par Panayotis Lafazanis en tant que ministre [de l’Énergie et de la Reconstruction productive, qui a quitté le gouvernement le 18 juillet, NDLR]. Il est aujourd’hui repris par Panos Skourletis. Ce n’est pas encore réglé mais je suis certain que la solution prendra en compte à la fois la cohésion, la justice sociale et le bon droit du combat citoyen.

Quels citoyens ? Ceux qui se battent contre cet « investissement » ou ceux qui réclament du travail ?

Alexis Tsipras. La justice sociale implique que les gens qui travaillaient ne perdent pas leur emploi. Le droit du combat citoyen, c’est celui des gens qui se battent pour l’environnement et pour leurs vies. Je suis clair là-dessus.

Concernant les médias de masse, il y a depuis des années un environnement anarchique. Le gouvernement a pris des engagements, un projet de loi a été déposé. Cela se fait-il dans un esprit de revanche ? Les nouveaux acteurs qui vont surgir dans le paysage audiovisuel seront-ils plus honnêtes ? Le gouvernement favorisera-t-il ses amis, l’entourage des ministres ?

Alexis Tsipras. Je ne pense pas qu’il y ait de place pour un sentiment de revanche dans le projet de loi. Il exprime pour la première fois la volonté de mettre de l’ordre et d’imposer des règles dans ce secteur. Lorsque quelqu’un veut utiliser un bien public, il a le devoir de payer au secteur public le loyer équivalent à l’usage de ce bien public - et il a le devoir aussi de respecter certaines règles sur la manière de gérer ce bien public. Il ne s’agit pas seulement d’imprimer un journal et de le vendre à celui qui veut bien l’acheter. Il y a usage du domaine public, donc il faut respecter quelques règles ! Pour la première fois depuis l’entrée des investisseurs privés dans le secteur audiovisuel, il va y avoir une règlementation, le cadre va être réglementé. Tous ceux qui, jusqu’ici, ne respectent pas leurs engagements envers la loi seront obligés de les respecter... Les consultations qui vont suivre le projet de loi nous permettrons d’entendre les positions des uns et des autres.

Ces consultations seront-elles ouvertes à tous et sincères ?

Alexis Tsipras. Nous entendrons toutes les parties, journalistes, propriétaires de médias et nous sommes prêts à entendre tous les points de vue. Ce qui compte c’est que nous puissions dire au peuple grec - et s’il doit y avoir des améliorations, des modifications, nous sommes prêts à l’entendre, - que ce secteur va enfin être régulé et qu’il le sera dans la légalité. Aucun groupe de presse ne pourra plus dissimuler des pertes financières et en même temps bénéficier de facilités de la part du système bancaire privé en contrepartie d’un soutien à certains acteurs du système politique. Dans ce triangle de l’intrication, de la corruption, ce triangle du pêché, des entreprises de presse en déficit se voyaient accorder des prêts bancaires de manière scandaleuse tandis que des entreprises saines, dans les autres secteurs d’activité, ne pouvaient obtenir de prêts. Ce triangle scandaleux est terminé. L’information des citoyens est un bien public, elle doit être objective, se plier à des règles et le fonctionnement des entreprises de presse et des mass media doit se faire dans la transparence selon les règles applicables à toutes les entreprises du pays.

Des auditeurs nous interpellent sur les violences policières, puisque nous avons abordé le sujet des mines d’or de Skouriès. C’est un gouvernement de gauche qui réprime les manifestations. Il y a eu des membres cassés, parfois.

Alexis Tsipras. Je n’en doute pas, mais la différence, c’est qu’il n’y a aucune volonté politique de couvrir, de cacher ces faits. Au contraire. Il faut faire toute la lumière sur ces violences et mettre à la disposition de la justice ceux qui provoquent ces incidents, laisser la loi faire son travail. Le rôle du policier n’est pas de tabasser ou de dissoudre la légitimité d’une manifestation publique, comme nous l’avons vécu ces dernières années. Tout de même sur ce point il y a eu des changements importants.

Nous, nous étions heureux du retrait des grilles autour du Parlement. Elles sont de retour aujourd’hui.

Alexis Tsipras. Quand ça ?

Je les ai revues.

Alexis Tsipras. Vous parlez des incidents qui ont eu lieu. Des cocktails Molotov ont explosé devant les gens, il a failli y avoir des blessés graves. Quinze personnes de nationalités étrangères ont été arrêtées pour cette raison. Est-ce que quelqu’un a relevé ce fait ? Entendons-nous bien : où étaient les grandes foules, les grandes passions ? Juste ces quinze étrangers ! Que voulaient-ils ? Attention ! Il ne s’agissait pas de migrants. Je ne sais pas s’il s’agissait de provocateurs liés à des services secrets étrangers. Je l’ignore, ce point reste à éclaircir. Peut-être s’agissait-il de militants solidaires. Cela ne m’intéresse pas. Mais je suis désolé : pourquoi ne relevez-vous pas aussi ces faits-là ? Certaines actions, certains mouvements, je parle objectivement, fonctionnent de façon provocatrice. Que doit faire la police, dans une démocratie, lorsqu’une pluie de cocktails Molotov s’abat aux abords d’une manifestation, menaçant de bruler vifs des manifestants ? Doit-elle laisser faire, jusqu’à ce qu’il y ait mort d’homme ?

Pourquoi vous mettez vous en colère ?

Alexis Tsipras. Parce que je suis dans un environnement familier et que j’aime me mettre en colère en terrain connu [rires].

Venons-en aux questions relatives au parti. Comment avez-vous fait pour faire des problèmes internes à Syriza des problèmes de la Grèce ? Il n’y a que Syriza pour réussir un tour pareil.

Alexis Tsipras. [Rires] Non, il n’est pas question d’en faire un problème du pays. Le pays avance dans le cadre de la Constitution, selon laquelle les décisions sont prises par les représentants du peuple au Parlement grec. Le gouvernement, le Conseil des ministres assume une responsabilité collective et le cadre dans lequel les décisions sont prises est clairement défini. À partir de là, Syriza est le parti gouvernemental, il joue un rôle important sur la scène politique et se doit, en respectant sa propre « Constitution », c’est-à-dire ses statuts, dans un cadre démocratique, de prendre des décisions. Il y a un décalage lié à la « violente maturation » de Syriza, qui est passé très vite d’un parti à 4% à un parti dans lequel une grande majorité du peuple grec place ses espoirs et ses attentes. C’est un parti de 30 000, soutenu par 3 millions de citoyens. Malgré tout, les partis doivent fonctionner dans les cadres fixés par leurs statuts. Nous devons mener la discussion, pour savoir si Syriza doit s’ouvrir, être en phase avec les angoisses, les espoirs de sa base sociale. Nous ne l’avons pas fait plus tôt, c’est une faute de notre part. Ce débat est désormais ouvert et les 30 000 membres de Syriza devront prendre des décisions.

Si Syriza s’ouvre il devra changer. Aujourd’hui, Syriza est perçu comme un parti de la gauche radicale. Doit-il le rester, devenir un grand parti progressiste ou un parti social-démocrate ?

Alexis Tsipras. Cette pensée ne traverse l’esprit de personne à Syriza. Pourquoi la posez-vous donc ici ?

Parce que c’est une crainte qui s’exprime.

Alexis Tsipras. Une crainte ou un désir ?

J’imagine que beaucoup souhaitent voir Syriza devenir un parti social-démocrate.

Alexis Tsipras. La social-démocratie à deux expressions en Grèce [Le Pasok et le Mouvement des démocrates socialistes de Georges Papandréou, NDLR], trois en comptant Dimar [Parti pro-mémorandum issu d’une scission de Syriza, NDLR], peut-être plus si d’autres partis se créent. La social-démocratie se trouve dans une impasse stratégique, pourquoi Syriza voudrait-il s’engager dans cette impasse stratégique ? Personne au sein de Syriza ne souhaite cela. Nous ne devons pas nous cacher les problèmes mais y faire face avec honnêteté. Il y a deux ans, en juillet 2013, Syriza tenait son premier congrès. Notre principal but était de créer un parti uni, un parti du futur. Il faut reconnaître que Syriza n’est pas devenu un parti uni. L’effort pour transformer une coalition en parti unitaire était honnête mais nous ne sommes pas parvenus au résultat recherché.

La responsabilité est partagée par tous...

Alexis Tsipras. Bien sûr ! Je suis le premier à l’assumer.

Syriza compte de nombreuses tendances, malgré la décision de former un parti uni.

Alexis Tsipras. C’est une réalité. Où se situent les responsabilités ? C’est une discussion. Mais regardons la réalité, demandons-nous comment résoudre ce problème. Un cadre ou un membre du parti qui n’appartient à aucune des tendances constituées n’a pas les mêmes droits que les autres. Tel que je le comprends, cette personne est exclue du processus de décision. Elle n’est même pas tenue informée. C’est dans ce sens que nous devons voir et juger les choses, calmement, à froid, en camarades. Le Secrétariat politique n’est pas le seul centre de décision, il en existe beaucoup d’autres, ces centres s’entrecroisent. Voilà la réalité que nous devons affronter. Pour certains, cette réalité peut être le modèle de fonctionnement moderne d’un parti déterminé. Je peux accepter cela aussi. Mais alors, mettons-y des conditions et des règles. Mon opinion est que cela peut fonctionner, être positif dans le cadre d’un parti pluraliste dans l’opposition. Mais quand un parti exerce le pouvoir, ce modèle n’est pas limité aux affaires internes, il est transposé au Parlement, cela ne peut pas fonctionner. Un parti ne peut pas, quand il est au gouvernement et qu’il s’appuie sur une majorité de 161 sièges, dans le cadre d’un gouvernement de coalition, fonctionner avec des centres de pouvoir parallèles. Qu’il y est une réunion du groupe parlementaire et des réunions dans des hôtels pour que certains députés décident de leur position, cela ne peut pas fonctionner. Je ne dis pas que c’est bien ou mal. Je dis simplement que ça ne peut pas être efficace. On ne peut pas avoir une majorité gouvernementale à la carte. Un coup avec ceux-là, un coup avec les autres. Je ne suis pas partisan du centralisme démocratique, et vous le savez. Je ne peux accepter que le pluralisme pour un parti…

Là-dessus nous sommes en désaccord.

Alexis Tsipras. Oui, vous vous êtes de l’ancienne école, je le sais. Je ne suis pas pour le centralisme démocratique ni même pour la fermeture de nos réunions. Je suis pour la transparence, pour que tous les points de vue puissent s’exprimer, être pris en compte et que nos décisions soient prises de façon démocratique. Mais lorsqu’on prend la décision de gouverner un pays, il faut le gouverner. Ce n’est pas une question d’ordre moral, ni de conscience, c’est une question d’efficacité élémentaire. Si la décision collective d’un parti est de gouverner, il faut que les décisions collectives soient respectées et soutenues par tous les députés sinon, comme le disent les statuts du groupe parlementaire, les députés qui s’y opposent doivent rendre leur siège pour le laisser au suivant. Ce n’est pas possible autrement.

Avez-vous demandé à des députés de rendre leurs sièges ?

Alexis Tsipras. Non, je ne l’ai pas fait. Ce sont des questions qui relèvent du groupe parlementaire. Mais je ne veux pas sous-estimer le problème capital posé par un désaccord stratégique que je respecte. Lorsqu’un parti n’est pas uni mais pluriel, des limites se posent quand ce parti se trouve en situation de gouverner. On ne peut pas transposer son multi-centrisme au sein du gouvernement et de la majorité parlementaire. Il y a des différences de stratégie, cela ne fait pas de doute. Je les respecte, je respecte l’opinion opposée, je ne fonctionne pas avec une culture du chef, une culture qui proclame que l’autre point de vue doit être noyé, c’est pour cela que je n’ai pas demandé de sanctions, ce que prévoient les statuts du groupe parlementaire, concernant les votes négatifs. Ce que je demande c’est que nous allions vers un processus collectif où le parti prendra des décisions. Une fois qu’elles seront prises, que l’on s’entende, que l’on fonctionne et que l’on avance. On ne va pas dire « Je vote contre les propositions du gouvernement mais je soutiens le gouvernement ». Pour moi c’est trop surréaliste. Comme je vous l’ai dit je respecte la différence d’opinion, je suis le premier à demander des procédures collectives. Mais je ne peux pas nier le fait que j’ai été surpris, même à titre personnel, de la position de certains camarades. Certains disent qu’il ne faut pas montrer ses sentiments en politique, je ne fais pas partie de ces gens-là, je considère que les sentiments font partie de la politique et que personne ne peut les cacher. Avec beaucoup de ces camarades nous menions des combats et nous étions à la même table avec la même angoisse il y a quelques jours. Avec l’angoisse commune que l’effondrement du système bancaire signerait notre destruction politique et morale face au mouvement populaire, aux travailleurs et à l’histoire de la gauche. Nous ressentions la même angoisse dans le combat, dans la recherche de solutions. Nous nous sommes battus pour le référendum et nous connaissions l’alternative posée devant nous. Ces mêmes personnes, après le rude combat que j’ai mené pendant dix-sept heures, avec cette alternative à ma disposition, ont considéré opportun de dire le lendemain : « Bien, maintenant que tu t’es assuré que les banques ne fermeront pas et que notre destruction ne viendra pas, nous te laissons la responsabilité de cet accord et nous gardons les lauriers de la pureté idéologique ». Je ne fais pas allusion à la position politique, je le répète, je respecte les différences de stratégie, l’avis selon lequel la gauche ne peut pas gouverner le pays sous de telles conditions. Cela, je le respecte. Je ne parle ni d’opinion ni de stratégie mais des limites de nos valeurs collectives, du cadre moral dans lequel se définit la solidarité au sein d’un parti, au sein d’un gouvernement et au sein d’un groupe parlementaire. Ceux qui, la veille, partageaient mon angoisse m’ont dit, le lendemain : « Je te soutiens, mais prends seul la responsabilité du compromis, moi je garde le droit de voter contre ». Je m’attendais à ce qu’ils me disent : « Nous avons une estimation différente de notre capacité à continuer mais les valeurs élémentaires de solidarité nous imposent de soutenir le gouvernement et le Premier ministre jusqu’à ce que soit possible l’accord – parce qu’il n’existe pas encore, de voter pour tout en soulignant notre désaccord, y compris durant le vote et ensuite de demander la redéfinition de la stratégie du parti et donc du gouvernement à travers une procédure de débat collectif comme le prévoient nos statuts ». Voilà ce qu’aurait dû être une position de solidarité. Je ne comprends pas cette posture, ou plutôt je comprends qu’elle est liée à des décisions prises il y a déjà longtemps. Des décisions de rupture. Des décisions qui peuvent conduire à l’implosion. Je suis le garant de l’unité de Syriza, en tant que président du parti et j’irai jusqu’au bout de mon effort pour garantir cette unité. Mais l’unité forcée, ça n’existe nulle part.

Rien n’indique que ces décisions étaient planifiées, les choses sont arrivées rapidement. Ceux qui, au Parlement, brandissaient le oui et ceux qui brandissaient le non partageaient la même douleur...

Alexis Tsipras. La vie nous dira si mes peurs sont fondées ou injustifiées. Mais voilà quelles étaient mes attentes à l’endroit de camarades avec qui nous avons fait tant de chemin, avec nos désaccords mais toujours ensemble dans les moments difficiles. J’ai dû gérer une réalité terrible, impitoyable. Si quelqu’un pense que Tsipras, en tant que Premier ministre, le 12 juillet, avait d’autres choix et qu’il a décidé de ne pas les suivre pour trahir ses principes et maintenir le pays dans l’asphyxie, qu’il l’explique publiquement, sans manipulations. Et qu’il nous dise quel était ce plan alternatif. Quel était donc ce plan que j’aurais choisi de ne pas suivre ? Posons ce débat en toute honnêteté. Pas en proférant des accusations d’apostasie. Discutons de la monnaie, de l’orientation européenne du pays ! Mais en des termes structurés, qui tiennent la route, pas seulement en théorie mais en pratique aussi. Dans le programme de Syriza, notre priorité absolue est d’empêcher la catastrophe humanitaire. Si notre plan théorique ne prend pas en compte cette priorité alors c’est un plan sans fondement. Je n’ai pas demandé au peuple grec de voter « non » pour aller à la drachme. Et pour autant que je sache, la majorité du peuple grec n’a pas compris la question du référendum en ces termes. Dire que ce grand « non » était un grand « oui » à la drachme, c’est manipuler la vérité. Manipulation que nous n’avons pas le droit de faire face à notre histoire, à nos combats, à notre dialogue démocratique entre égaux. Nous n’avons pas le droit d’essayer de régler nos différences dans un tel cadre.

Vous posez la question de vos rapports – non pas au niveau personnel, mais institutionnel, avec le Parlement et avec sa présidente, Zoé Konstantopoulou.

Alexis Tsipras. J’ai exprimé ma préoccupation, tant à elle en personne que publiquement. Nos relations sont des relations d’estime, il n’y a aucun doute là-dessus. À partir de là, les choix de chacune et de chacun, notamment lorsqu’on occupe des responsabilités institutionnelles, produisent des résultats. De facto. Se trouver face à quelqu’un qui vous dit : « Je te dénonce pour te protéger », c’est surréaliste. Je ne suis pas un enfant, j’ai d’autres façons de me protéger [Rires]. Maintenant, si cela induit un mauvais fonctionnement institutionnel nous en jugerons dans la prochaine période. Si la volonté est de jouer la guérilla pour finir par voter, épuisés, à six heures du matin, en dormant sur les bancs de la Vouli, afin de montrer que de cette façon, on résiste à la Troïka, que dire ? Ce sont des enfantillages.

Quelles est la position du président de la République face à la crise ?

Alexis Tsipras. Le président de la République, avec beaucoup d’angoisse, s’est positionné sur ces décisions difficiles et il respecte scrupuleusement le cadre institutionnel de ses prérogatives. Je me souviens que tout le monde lui était tombé dessus, lui demandant de ne pas accepter le référendum. Il a fait son devoir, comme le définissait la Constitution, mais au-delà du cadre constitutionnel, au-delà des clichés institutionnels et du protocole, je pense qu’il ressent une sincère angoisse pour le pays. Une angoisse qu’il me communique quotidiennement. Nous avons des opinions différentes mais c’est une collaboration exceptionnelle.

Faut-il aller à des élections législatives anticipées ?

Alexis Tsipras. J’aurais été le dernier à vouloir des élections, si nous avions une majorité parlementaire garantie, pour aller jusqu’à la fin du programme et à la sortie des memoranda, tout en menant le combat afin d’être jugés non pas sur des intentions, mais sur une politique de confrontation avec l’oligarchie, de respiration, de redistribution, de soutien aux plus faibles. Mais si nous n’avons pas la majorité parlementaire je serai obligé, nous serons obligés d’aller vers des élections. Cela tiendra en grande partie aux décisions prises au niveau du parti, étant données les dissensions exprimées au sein du comité central et du groupe parlementaire.

Quelle est votre proposition au niveau du Comité Central ?

Alexis Tsipras. Je pense que ma proposition est une proposition logique. Nous avons un parti, avec des membres, il faut leur faire confiance, entendre leurs réponses, de façon ordonnée, démocratique. Qu’il y ait une procédure structurée, pour un congrès extraordinaire, étant donné que ce sont des conditions d’urgences qui se profilent. Les procédures devraient être lancées juste après les vacances d’été, dès septembre il faut qu’il y ait un congrès, que soient élus des délégués appelés à trancher des désaccords stratégiques critiques, à définir la voie de la gauche à partir de maintenant, le nouveau plan stratégique, le nouveau programme. À partir de là, si des membres du Comité Central exigent que le parti se positionne immédiatement, avant la conclusion de l’accord… j’aurai une bombe entre les mains [rires]. Mais enfin si telle est l’exigence, la moindre des choses serait que ce débat crucial pour le futur de la gauche et pour le futur du pays ne soit pas simplement posé au niveau de la direction du parti. Que les adhérents s’expriment. Et comme en si peu de temps il n’existe pas d’autre moyen de leur demander leur avis que par un bulletin. Si telle est l’exigence, la démocratie étant toujours la solution, comme le peuple, le parti devrait voter et décider rapidement. Ce qui n’invalide pas pour autant la proposition d’un congrès extraordinaire par la suite, pour résoudre les problèmes de stratégie.

Une dernière question. Durant tout ce parcours, depuis cinq mois, quelle a été votre erreur ?

Alexis Tsipras. S’il n’y en avait qu’une je serais un homme heureux ! [Rires]

La plus grande ?

Alexis Tsipras. Ce n’est que plus tard que quelqu’un pourra en juger. Disons que cette confrontation frontale avec les principaux pouvoirs en Europe, aurait dû avoir lieu plus tôt. Nous avons été emportés après le 20 février dans une négociation qui était une guerre d’usure. Je dois avouer cependant qu’il n’est pas facile de prendre la décision de dire : « Je ne paye pas, advienne que pourra. » C’est une décision très difficile. Cependant, rétrospectivement, il était certain que nous en arriverions là mais vous savez, l’espoir meurt en dernier. Il y avait toujours l’espoir que l’attachement aux principes démocratiques, que les manifestations des peuples nous offriraient une issue, un cadre pour une solution. Ça n’a pas été le cas. Cependant, je le répète, je me sens fier de ce semestre, du combat mené. Il y a eu bien sûr des erreurs. Je crois que malgré les difficultés nous n’en sommes pas arrivés au point où ces erreurs ont mené à une catastrophe irréversible. Tout est réversible. Je pense que nous avons devant nous une voie très accidentée faite de combats constants et de revendications, afin de réussir le mieux possible pour les intérêts du peuple. Tel est notre but.

Entretien réalisé par Kostas Arvanitis (Sto Kokkino)
Retranscription et traduction Theodoros Koutsaftis

Source : l’Humanite
Source vidéo

 

 

 

Auteur

 

Alexis Tsipras

homme d’État grec membre de la Coalition de la gauche radicale (SYRIZA), qu’il préside depuis 2012. Il est nommé Premier ministre le 26 janvier 2015, au lendemain des élections législatives anticipées remportées par son parti.

 

Auteur

 
 

Kostas Arvanitis

 

 

Source : http://cadtm.org

 

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 23:37

 

Source : http://www.lesechos.fr

 

 

Facebook condamné pour avoir refusé à une internaute allemande d’utiliser un pseudonyme

Les Echos |
 
 
 
 
L’entreprise fondée par Mark Zuckerberg a subi un revers par le gendarme de la vie privée allemande. - AFP

 

 

L’autorité pour la protection des données personnelles de Hambourg a interdit au géant américain de forcer les internautes à donner leur identité réelle sur le réseau social.

C’est un jugement important. L’autorité pour la protection des données personnelles de Hambourg a jugé que Facebook n’avait pas le droit de forcer ses utilisateurs à utiliser leur véritable identité sur le réseau social, révèle la BBC . Depuis octobre 2014, l’entreprise américaine pousse ses utilisateurs à utiliser leur vrai nom , dans un souci de sécurité des communications. Une volonté qui passe mal dans la communauté LGBT et drag queen, pour qui Facebook a assoupli ses règles Malgré tout pour l’autorité allemande, cette volonté est illégale.

Au cœur de l’affaire, un blocage de compte par Facebook d’une utilisatrice qui utilisait un pseudonyme. Elle ne souhaitait pas avoir son nom sur le réseau social afin d’éviter d’être contactée pour des raisons professionnelles. Facebook avait réouvert le compte après que l’utilisatrice ait changé son nom pour correspondre à son nom sur sa carte d’identité. Pour le gendarme des données personnelles allemand, l’équivalent de la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) française, Facebook n’avait pas le droit de demander la carte d’identité d’un utilisateur ou de changer le nom qu’ils avaient indiqué sur le réseau social.

 

« Quiconque joue sur notre terrain doit obéir à nos règles »

L’entreprise s’est dite déçue de ce jugement. « L’utilisation de noms authentiques sur Facebook protège la vie privée des personnes ainsi que leur sécurité, en s’assurant qu’elles connaissent les personnes avec qui elles communiquent », a expliqué Facebook dans un communiqué.

L’autorité allemande considère que le fait d’obliger les utilisateurs de Facebook de s’inscrire avec leur vrai nom nuit à leur vie privée. Elle a également refusé un argument du géant américain selon lequel l’entreprise, basée en Europe en Irlande, était de ce fait uniquement soumise à la loi irlandaise, pour qui la volonté de Facebook est légale. « Facebook peut affirmer que seule la loi sur la protection des données irlandaise s’applique. Mais quiconque joue sur notre terrain doit obéir à nos règles », a affirmé Johannes Caspar, un des commissaire de l’autorité allemande.


 

Source : http://www.lesechos.fr

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 23:27

 

Source : http://www.humanite.fr

 

 

Le contrôle des demandeurs d'emploi

Daniel Roucous
Samedi, 1 Août, 2015

 

 

Photo AFP
 
Ce 1er août débute la généralisation renforcée des contrôles de recherche d’emploi des chômeurs... qui ont aussi des droits, le premier d'entre eux étant le droit au travail.

Alors que le chômage ne cesse de grimper, le gouvernement s'essaie à inverser la courbe ascendante du chômage en créant 200 emplois de contrôleurs ! Leur mission : contrôler que les « sans emploi » recherchent bien un emploi... souvent précaire. Certes les demandeurs d'emploi ont des obligations mais aussi des droits et des recours que nous rappelons dans cette rubrique juridique de L’Humanité.fr

 

Les obligations et les droits

Tout demandeur d’emploi inscrit à Pôle emploi doit (article L5411-6 à L5411-6-3 et R5411-9 à R5411-12 du code du travail) :

- de sa propre initiative et sur proposition de Pôle emploi, faire des démarches effectives et régulières de recherche d’emploi. Celles-ci peuvent être justifiées, en cas de contrôle, par des copies de candidatures, des réponses des employeurs, des justificatifs de démarches en vue d’une création d’entreprise pour être auto-entrepreneur par exemple et tous autres justificatifs.

Pour info, depuis le mois de juillet une plateforme numérique est mise à la disposition des demandeurs d’emploi pour rechercher un emploi. Cliquez sur www.emploi-store.fr        Celles et ceux qui n’ont pas accès à Internet peuvent se connecter à ce site dans les agences de Pôle emploi.

- être immédiatement disponible et tenu de participer au PPAE (projet personnalisé d’accès à l’emploi)… même en congés maladie, paternité ou payés. A ce propos, il est possible de s’absenter de son domicile jusqu’à 35 jours par année civile (1er juin – 30 mai) à condition d’avertir Pôle emploi.

- accepter des offres raisonnables d’emploi. De quoi s’agit-il ? Une offre est considérée comme raisonnable, après 6 mois d’inscription sur la liste des demandeurs d’emploi, lorsqu'elle n'entraîne pas un temps de trajet aller/retour, en transport en commun, supérieur à une heure ou à 30 km ET est compatible avec la qualification et les compétences de l’intéressé. Le demandeur d’emploi n’est pas non plus obligé d’accepter un emploi à temps partiel s’il est prévu dans le PPAE la recherche d’un emploi à temps complet, ni d’accepter un niveau de salaire inférieur au salaire normalement pratiqué dans la région et la profession concernées, ni d’accepter de travailler le dimanche (en attendant l’application de la loi Macron sur le travail du dimanche).

- répondre aux convocations écrites (la loi ne prévoit pas de convocation téléphonique) de Pôle emploi.

- actualiser mensuellement sa situation par téléphone au 3949, sur place ou sur le site Internet www.pole-emploi.fr rubrique « je m’actualise » en haut à gauche.

 

Cas de radiation et leurs durées

- ne pas justifier la recherche effective et répétée d’emploi, sauf pour les demandeurs d’emploi de catégories D et E (en stage, en formation, en arrêt maladie ou dispensés de recherche d’emploi) – durée de la radiation = 15 jours (1 à 6 mois si récidive),

- refuser, sans motif légitime, deux offres raisonnables d’emploi (lire ci-dessus les conditions et exceptions) -  durée de la radiation = 2 mois (2 à 6 mois si récidive),

- refuser, sans motif légitime, d’élaborer ou d’actualiser le PPAE - durée de la radiation = 2 mois (2 à 6 mois si récidive),

- refuser, sans motif légitime, toute formation ou d’aide à la recherche d’emploi proposée par les services de Pôle emploi - durée de la radiation = 15 jours (1 à 6 mois si récidive),

- refuser, sans motif légitime, de répondre à toute convocation – durée de la radiation = 2 mois (2 à 6 mois si récidive),

- refuser, sans motif légitime, de se soumettre à une visite médicale des services médicaux de main-d’œuvre pour vérifier l’aptitude au travail ou à certains types d’emplois - durée de la radiation = 2 mois (2 à 6 mois si récidive),

- refuser, sans motif légitime, une proposition de contrat d’apprentissage ou de contrat de professionnalisation ou de contrat aidé ou toute action d’insertion – durée de la radiation = 15 jours (1 à 6 mois si récidive),

- faire de fausses déclarations – durée de la radiation = 6 à 12 mois.

Notez-bien que la radiation n’est jamais définitive, que les allocations de chômage (ARE etc.) ne sont plus versées pour la seule durée de la radiation mais que celle-ci ne réduit pas la durée des droits acquis à l’indemnisation.

Références : articles L5412-1 et L5412-2 du code du travail.

 

Les recours

Comme vous l’avez lu, tout demandeur d’emploi peut motiver son refus (motif légitime) et dispose de 15 jours (samedis, dimanches, jours fériés et chômés inclus) pour le faire à compter de l’envoi de la lettre d’avertissement par Pole emploi.

Possibilité également de demander un rendez-vous au directeur de l’agence et de se faire accompagner d’une personne de son choix.

Si la radiation est maintenue ET surtout motivée par Pole emploi, elle est alors notifiée par écrit au demandeur d’emploi et au préfet.

Les recours possibles dans cet ordre :

- recours amiable auprès du directeur de l’agence,

- recours auprès du médiateur en cliquant sur http://www.pole-emploi.fr/candidat/le-mediateur-de-pole-emploi-@/article.jspz?id=60586

- si rien n’aboutit recours contentieux auprès du tribunal administratif.

C’est un peu la même procédure face aux contrôleurs. Les demandeurs d’emploi convoqués ou visités doivent motiver les raisons du non respect de leurs obligations et disposent des mêmes recours ci-dessus.

 

Notre article sur les droits et le montant de l’ARE (allocation de retour à l’emploi) :

http://www.humanite.fr/lallocation-daide-au-retour-lemploi-are-574790

 

En pièce jointe : les différentes catégories de demandeurs d'emploi.

 

Document à télécharger: 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 23:13

 

Source : http://www.humanite.fr

 

 

Bienvenue à Dunkerque, son chantier pharaonique, ses esclaves à 300 euros par mois

cyprien boganda
Jeudi, 30 Juillet, 2015
Humanité Dimanche

 

 

Gilles Rollé
 
Deuxième plus important chantier industriel de France, le terminal méthanier doit entrer en service industriel et commercial fin 2015. Pendant des mois, la loi du silence a prévalu sur le chantier soi-disant modèle du terminal méthanier de Dunkerque, devenu le paradis du dumping social. Mais des soupçons de travail dissimulé commencent à filtrer, éclaboussant le propriétaire du méthanier, filiale d’EDF. Les syndicats alertent depuis un an et demi.

«Ex-em-plaire. » Maîtres d’oeuvre et gouvernement, tous n’avaient que ce mot-là à la bouche pour qualifier le chantier du futur terminal méthanier (1) de Dunkerque, lancé fin 2012. Vendu comme le nouveau poumon économique d’une région sinistrée, ce projet à 1 milliard d’euros se devait d’être une vitrine sur le plan social. Mais le verre a commencé à se fissurer à la fin du mois de juin, lors d’une opération de contrôle surprise menée sous l’égide du parquet de Dunkerque (« la Voix du Nord » du 18 juillet). Ce jour-là, des enquêteurs de plusieurs services (police aux frontières, inspection du travail, Urssaf…) déboulent à l’improviste sur le chantier.

Entre les auditions menées par les policiers et les documents dénichés par l’inspection du travail, il semblerait qu’une entreprise italienne exploite des dizaines de travailleurs roumains en toute illégalité. Ces derniers effectueraient jusqu’à 60 heures par semaine, pour un salaire effectif de 300 euros par mois, une fois déduits les « prélèvements » opérés par les patrons. Rappelons que des travailleurs détachés en France doivent toucher au moins le SMIC et ne pas dépasser la limite légale de 48 heures par semaine… Selon plusieurs sources, de nombreux salariés roumains dorment par ailleurs entassés dans des campings de la région.

 

DES OUVRIERS PAS PAYÉS
A priori, cette affaire ne serait que la partie émergée de l’iceberg. Elle n’étonne pas les syndicalistes, qui remuent ciel et terre depuis un an et demi pour alerter les pouvoirs publics sur les conséquences d’un dumping social acharné. Dès le début, les délégués CGT et CFECGC ont soupçonné le pire, en voyant affluer les salariés étrangers par centaines. Sur 1 200 ouvriers employés sur le chantier, plus de la moitié sont des travailleurs détachés – Roumains, Italiens, Portugais –, trimant pour une cascade de sous-traitants. Au total, une bonne centaine de sociétés étrangères ont opéré sur le terminal depuis son lancement. « On s’est vite mobilisé, raconte François Croquefer, de l’union locale CGT. Il nous a fallu huit mois de blocage devant le terminal pour que la direction accepte de nous laisser un local sur le chantier, où nous pouvions parler aux salariés. Les histoires racontées sont édifiantes. Les sous-traitants effectuent toutes sortes de prélèvements sur les fiches de paie : transport, hébergement, nourriture… À l’arrivée, certains ouvriers ne touchent même pas un euro de salaire ! »

 

POUR 300 EUROS PAR MOIS, DES DIZAINES DE TRAVAILLEURS ROUMAINS SONT EXPLOITÉS 60 HEURES PAR SEMAINE.

Au sommet de la myriade de soustraitants, trône le maître d’ouvrage, Dunkerque LNG (2). Il s’agit d’une filiale à 65 % du groupe EDF, à 25 % du belge Fluxys (transport de gaz) et à 10 % du géant Total. Fort de sa participation majoritaire, c’est bien EDF qui pilote le chantier, comme le rappelle d’ailleurs le site Internet du projet. Il est difficile d’imaginer que le mastodonte tricolore ait été totalement ignorant des conditions de travail désastreuses imposées par certains soustraitants, au vu des tarifs pratiqués.
Fin 2013, par exemple, la direction du chantier lance un appel d’offres pour y installer l’électricité. Chose plutôt rare, les deux géants du BTP, SPIE Batignolles et Vinci, s’allient pour décrocher le marché. À la surprise générale, c’est une société italienne qui remporte le gros lot, en affichant un tarif 25 % inférieur à ceux de ses concurrentes. « On a rapidement compris qu’il y avait anguille sous roche, se souvient Fabienne Deroy, déléguée CFE- CGC chez SPIE. On ne peut pas pratiquer des prix aussi bas, tout en respectant la durée légale du travail. »

 

ENCORE DEUX MORTS EN JUIN

CGT et CFE-CGC commencent alors à faire la tournée des pouvoirs publics (dont la DIRECCTE et la préfecture), pour réclamer un minimum de transparence. À chaque fois, ils se heurtent à un mur. L’inspection du travail non plus n’a pas chômé. Selon les informations de l ’« HD », au moins quatre procèsverbaux ont atterri sur le bureau du procureur de Dunkerque depuis 2012, pour des motifs allant du non-respect du repos dominical à des infractions plus graves, en lien avec l’hygiène et la sécurité. Ces dernières étaient très souvent liées à des accidents du travail survenus sur le chantier. Deux ouvriers auraient encore trouvé la mort en juin, à la suite de malaises cardiaques. « Cela n’a malheureusement rien d’étonnant, souligne un syndicaliste. Les gars n’arrêtent pas de bosser, au-delà de ce que permet la législation. Le midi, ils doivent se contenter d’un simple sandwich parce que les patrons ne veulent pas leur payer de vrai repas. Il y a plusieurs mois, un salarié étranger est mort dans un tunnel. Son corps a été rapidement rapatrié dans son pays: les patrons ne veulent surtout pas de vagues. »
Pas de vagues, donc, pour ne pas éclabousser le chantier « vitrine », ardemment désiré à la fois par les élus locaux et les grands groupes de l’énergie (voir encadré). Les syndicalistes espèrent cependant que le couvercle s’entrouvre enfin, maintenant que la justice s’en est mêlée.
Les prochains jours permettront peut-être de briser l’omerta.

(1) Port accueillant des méthaniers, c’est-à-dire des navires transportant du gaz naturel liquéfié dans leurs citernes.

(2) Jointe par l ’« HD », la direction de Dunkerque LNG a refusé de commenter les soupçons de travail dissimulé avant de connaître les résultats de l’enquête.

 

UN TERMINAL ÉNORME, À L’UTILITÉ DISCUTÉE

C’est le deuxième plus gros chantier de France après l’EPR de Flamanville. Prévu pour ouvrir en novembre prochain, le terminal méthanier de Dunkerque sera capable d’accueillir en France les plus grands navires méthaniers du monde. En pratique, le chantier nécessite la création de trois réservoirs de GNL (gaz naturel liquéfié) de 190 000 m 3 et un tunnel de 5 km de long qui acheminera les eaux tièdes de la centrale nucléaire de Gravelines vers le terminal. EDF, actionnaire ultramajoritaire, en a fait son cheval de bataille. Mais les syndicalistes sont sceptiques depuis le début, à l’instar de Laurent Langlard, de la fédération mines et énergie de la CGT (« Basta », 1 er septembre 2011): « Le gaz ne sera pas destiné à la France puisqu’il ne sera pas odorisé, contrairement à ce qu’exige la loi française sur le transport du gaz (l’odorisation du gaz permet de détecter d’éventuelles fuites grâce à l’odeur). Il sera donc vendu dans tout le reste de l’Europe, dans le but unique de faire fonctionner le marché. » Conclusion: ce sera surtout l’occasion pour EDF de faire du business sur le continent européen.
Pour Total, actionnaire à 10 %, il s’agissait de redorer son blason après la fermeture de la raffinerie de Dunkerque. Mais le compte n’y sera pas. À l’arrivée, le terminal emploiera 57 salariés, alors que la raffinerie en comptait 600!

 

 

Source : http://www.humanite.fr

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 23:03

 

Source : http://www.marianne.net

 

 

 

L'économie a une histoire 2/6

1773 : les Anglais inventent la propriété privée

 
 
Cette année-là, le Parlement prend acte d'une révolution légale. En autorisant les propriétaires à clore leurs champs, la Chambre des communes inaugurait la possibilité d'utiliser, d'user et de disposer d'un bien. La propriété exclusive était née.
 
John Locke - MARY EVANS/SIPA
 

>>> Article paru dans Marianne daté du 24 juillet 2015

« Le Parlement anglais peut tout faire sauf changer une femme en homme », professait au XVIIIe siècle un juriste calviniste et rousseauiste du nom de Jean-Louis de Lolme. Sans doute notre Genevois fut-il impressionné lorsque, en 1773, le Parlement de Sa Gracieuse Majesté réussit une véritable révolution légale. Par le vote de l'Inclosure Act (1), la Chambre des communes autorisa les propriétaires à entreprendre une action tout à fait inouïe : clore leurs champs pour en interdire l'accès à toute personne et à tout animal.

Les Anglais inauguraient le droit de propriété privée individuelle et exclusive. Les suites se racontent comme un film de Ken Loach. Pour fermer ses champs, la loi exigeait bien une pétition collective des habitants ainsi qu'une enquête par un commissaire. Mais la rapacité des propriétaires et la corruption des fonctionnaires balayèrent ces obstacles, provoquant une concentration de la propriété foncière sans égale en Europe, la paupérisation des paysans locataires et un exode rural massif. Quelques dizaines de milliers de landlords dominèrent alors les campagnes, punissant durement ceux qui attentaient à leurs biens. Comme le dit une chanson populaire de l'époque : « Ils ont pendu l'homme et fouetté la femme qui avaient volé l'oie dans le champ. / Mais ils ont laissé courir le méchant qui avait volé le champ où mangeait l'oie. »

Une dure bataille qui dure depuis le Moyen Age entre propriété individuelle et propriété collective était gagnée. Jusque-là deux types de propriétés cohabitaient, une commune et une individuelle. Les communaux venaient de la nuit du néolithique, vestiges des anciennes communautés paysannes. Les bois, les friches, les haies, les marais, étaient souvent exploités en commun par tous les paysans d'une localité. Quant au droit de propriété des champs, il était limité, le glanage et la vaine pâture permettaient de se nourrir des restes et de faire paître son bétail sur toutes les terres après les récoltes, sur les siennes comme celles des voisins. Coexistence difficile. Dès le XIIe siècle, le droit de propriété individuelle grignote les autres droits. Les contestations du « droit d'exclure » (2) sont légion. En 1516, le juriste et humaniste anglais Thomas More tance les propriétaires qui clôturent les prés pour y mettre leurs troupeaux. « Vos moutons que vous dites d'un naturel doux et d'un tempérament docile dévorent pourtant les hommes... » écrit-il dans Utopia. Pendant la révolution anglaise, les « niveleurs » partagent les terres, contre les maîtres et les propriétaires. Ainsi en avril 1649 des journaliers occupent-ils des terres de la paroisse de Walton (Surrey) affirmant : « C'est indéniablement affaire de justice que le peuple travailleur puisse bêcher, labourer et habiter sur les communs, sans avoir à louer ni à payer une redevance à quiconque. » Le phénomène est européen, outre-Rhin les « rustauds » se révoltent contre ce grignotage. Ici aussi, l'aristocratie et la bourgeoisie exproprient des communes établies depuis des siècles. En 1525, une armée de paysans communisants est massacrée (près de 100 000 morts) par les armées de l'aristocratie appuyée par Luther. Mais, au bout du processus séculaire, les prolétaires agricoles, qu'ils soient anglais ou allemands, n'ont plus qu'à aller mendier dans les villes et à se préparer à servir de main-d'oeuvre bon marché pendant l'ère industrielle.

 

TOUR DE PASSE-PASSE

Des philosophes vont donner au mouvement une assise théorique. John Locke, présenté comme « le fondateur de la propriété privée au sens moderne du terme » par Fabrice Flipo, dans son Deuxième Traité du gouvernement civil, en fait un « droit naturel », une évidence indiscutable. A la fin du XVIIe, le philosophe anglais fait un constat : « Tout homme possède une propriété sur sa propre personne. » Il l'étend ensuite à son travail, pour en conclure qu'il est normal que sa récolte, « si elle n'est pas gaspillée, soit aussi marquée du sceau de la propriété ». En revanche, que se passe-t-il si la production dépasse les besoins des propriétaires, si à force d'acquérir des terres elle devient excédentaire ? Dans ce cas, la récolte risque de pourrir. Inadmissible, affirme le philosophe libéral, les famines sévissent encore. Mais il trouve immédiatement la parade. Si la récolte est vendue, alors tout s'arrange, car l'argent de la vente, dit Locke, « ne pourrit pas ». Par un joli tour de passe-passe, voilà le droit de propriété individuelle étendu quasi sans limites. Avec la bénédiction du philosophe, les grands propriétaires fonciers vont pouvoir exproprier tous les communaux. Les renards libres peuvent s'en donner à coeur joie.

La critique de Locke ne tarde pas. Jean-Jacques Rousseau attaque les enclosures. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : "Ceci est à moi", et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eut point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant un fossé, eût crié à ses semblables : "Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus." » Adam Smith, injustement passé à la postérité comme infâme libéral sans morale, voit dans la propriété privée de la terre l'origine de la rente. Le laboureur, écrit l'auteur de la Richesse des nations, doit désormais « payer pour avoir le droit de récolter les fruits naturels de la terre, en retournant au propriétaire une partie de ce que son travail avait toujours produit. Cette portion, ou le prix de celle-ci, c'est la rente de la terre ».

En France, malgré la mise en garde de Rousseau, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 sanctifie la propriété privée. L'article 2 entend faire respecter « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ». Exit la propriété commune, toute propriété est privée, l'association entre ces deux termes devient un quasi-pléonasme. Pour les rebelles et les durs d'oreille, l'article 17 précise que « la propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité ». La philosophie a fait son oeuvre, reste au droit de porter l'estocade.

Quinze ans plus tard, le Code civil de Napoléon consacre cette évolution majeure par un de ses articles et en fait également une liberté publique. Voilà notre concept cristallisé dans sa définition actuelle. Elle agrège trois concepts ; la possibilité d'utiliser le bien, d'en user (usus), de bénéficier de ses fruits (fructus) et d'en disposer (abusus) - donc éventuellement de s'en séparer en le vendant.

 

DIFFICILE ACCEPTATION

Le nouveau droit est entré dans la loi et est surprotégé par son statut de liberté publique. La droite orléaniste et la gauche libérale se réjouissent. Mais cette victoire va faire réagir les socialistes et les anarchistes. La résistance va durer tout au long du XIXe et une grande partie du XXe siècle. Le combat enflamme toute l'Europe, Engels dans la Guerre des paysans en Allemagne réhabilite Thomas Müntzer et sa « propriété commune des choses ». En France, la diatribe de Pierre-Joseph Proudhon, « la propriété, c'est le vol », est encore dans toutes les mémoires. Il n'est pas le seul, les socialistes Jaurès et Mauss militent de concert pour des sociétés coopératives, avatars des anciens biens communs autogérés.

Les campagnes aussi résistent. Les historiens soulignent la difficile acclimatation des paysans. Alain Corbin, dans un très beau livre (3), raconte les difficultés des paysans à respecter la propriété privée. Les actes des tribunaux de police en témoignent. Un exemple parmi d'autres : « La veuve Maillard, des Hautes-Roches, est prise en flagrant délit par le garde Dupuis. Elle pousse une chèvre dans un bois. »

Mais la nouvelle classe dominante est la plus forte. « Avec l'avènement de la bourgeoisie louis-philipparde, le vol et les atteintes à la propriété sont le plus sévèrement poursuivis », écrit Jacques Julliard dans Marianne. Tout le monde s'y met. Il faut faire la pédagogie de cette nouvelle norme. A son corps défendant, Victor Hugo s'en fera l'instituteur. Quinze ans de bagne pour avoir volé du pain, c'est le sort de Jean Valjean ; de quoi dissuader les plus téméraires. Le très conservateur Charles Maurras remet le couvert : « La première des libertés est la sécurité des biens et des personnes. » Même Proudhon modère son propos. En 1849, dans les Confessions d'un révolutionnaire, il affirme : « La propriété, c'est la liberté. »

 

RÉSISTANCE DES INSTITUTIONS

Mais, dès 1917, la révolution russe et le développement d'une société communiste, ainsi que la crise de 1929 avec ses conséquences désastreuses, redistribuent les cartes. En 1948, la Déclaration universelle des droits de l'homme fait un pas de travers, une légère concession à la propriété commune. Son article 17 affirme que « toute personne, aussi bien seule qu'en collectivité, a droit à la propriété ». Cette nouvelle notion permet à la France, à la Grande-Bretagne et à l'Italie de nationaliser sans se retrouver au ban des nations libres. La mode est au collectif et parfois même au communisme. S'il est facile de qualifier les nationalisations de propriété collective, il est plus difficile de faire rentrer la protection sociale dans cette catégorie-là. N'est-ce pas le retour d'une propriété commune ? Il est évidemment hors de question de revenir à cette notion. Preuve s'il en est, à l'échelon européen, l'Europe adopte le 4 novembre 1950 la Convention européenne des droits de l'homme qui énonce en son article 1er du protocole additionnel no 1 : « Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. »

L'arrivée au pouvoir des néolibéraux va mettre fin pour un temps aux escarmouches. En France, le 16 janvier 1982, le Conseil constitutionnel réussit un coup de maître. Jugeant de la loi de nationalisation du gouvernement « socialo-communiste » de Pierre Mauroy, il inscrit dans le marbre que l'un des buts de la société politique est de défendre le droit de propriété et rappelle qu'il est un « droit naturel ». Cette décision s'impose « aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles », elle a plus de force qu'une loi, plus de force même que la souveraineté nationale. Ce jour-là, la victoire semble totale.

Pourtant, certaines institutions résistent encore. Ainsi le droit de glanage est toujours reconnu en France. Dans certains départements du Nord, il est courant de voir des familles ramasser en toute légitimité des pommes de terre ou des haricots verts après la récolte. Il existe d'autres scories institutionnelles qui remettent en cause l'abusus. En France, les tableaux des collections nationales sont inaliénables, personne ne peut les vendre. Cette décision remonte à bien avant la Révolution française... La culture n'est pas la seule à profiter de cette protection. Les forêts domaniales sont, elles aussi, incessibles. Les communs n'ont pas dit leur dernier mot.

 

Lorsque la propriété redevient absurde
Dans le monde intellectuel aussi les choses ne sont pas jouées. En 2009, Elinor Ostrom est la première femme prix Nobel d'économie, pour son travail sur les biens communs. Les écologistes utilisent la notion de « biens publics mondiaux » pour lutter contre les pollutions. Récemment, quelques francs-tireurs de l'université française s'attaquent à ce bastion. Autour de Benjamin Coriat, une équipe d'économistes vient de publier un Retour des communs. La crise de l'idéologie propriétaire (Les Liens qui libèrent). Les vulgarisateurs ne sont pas en reste. « La formidable montée en puissance des nouvelles technologies de l'information au tournant du XXIe siècle a propulsé la société dans une nouvelle ère de coût marginal quasi nul... Cela signifie que, avec un coût de production d'une unité supplémentaire se rapprochant de zéro, l'abondance devient telle qu'un nombre croissant de secteurs s'émancipent des lois du marché », explique Jeremy Rifkin dans Libération du 19 octobre 2014. Et, « lorsque la rareté disparaît, que la quantité d'offre et de demande n'a plus d'effet sur les prix, le profit, qui se fait à la marge, se tarit, la propriété devient absurde ».

(1) Inclosure : du vieil anglais, devenu par la suite enclosure.
(2) Le Retour des communs, la crise de l'idéologie propriétaire, Les Liens qui libèrent, 2015, p. 88.
(3) Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d'un inconnu, 1798-1876, d'Alain Corbin, Champs Histoire no 504, 2002.

 

 

Source : http://www.marianne.net

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 22:47

 

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Simplifier la feuille de paie ? Mieux vaut l'augmenter

 

Directeur adjoint de la rédaction de Marianne

 

Le gouvernement a nommé une commission pour travailler sur la simplification de la feuille de paie. ce n'est pas forcément inutile, mais l'augmenter serait assurément plus efficace, pour les intéressés comme pour l'économie nationale !
 
SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
 

Il paraît qu'il faut absolument simplifier la feuille de paie. Pourquoi pas ? Dans d'autres pays, nous dit-on, elle est plus facile à lire, et comme l'on sait depuis les moutons de Panurge qu'il est obligatoire de faire ce que font les autres, le gouvernement a nommé une commission sur le sujet — une de plus.

Fort logiquement, cette vénérable instance était présidée par un digne représentant de l'élite économique, en l'occurrence le directeur des ressources humaines du groupe Solvay, Jean-Christophe Sciberras. Dès qu'il s'agit d'animer un groupe de réflexion sur un sujet économique ou social, il faut soit être sorti de la promotion Voltaire de l'ENA, comme François Hollande, soit avoir fréquenté les couloirs du Medef. Jean-Christophe Sciberras suggère donc différentes pistes qui permettraient aux 24 millions de salariés de mieux comprendre le document où est détaillé leur salaire. Rassurons-le : ces derniers la comprennent très bien. Ils saisissent parfaitement l'enjeu, lequel se situe sur une ligne où l'on peut lire le salaire net versé à chacun, une fois déduites des « charges » qui n'en sont pas, car elles constituent une partie du salaire dévolu aux contributions sociales (Sécu, retraites...) qui font l'originalité d'un système de solidarité que certains rêvent de mettre à bas pour y substituer la logique privée du système anglo-saxon.

Simplifier la feuille de paie n'est pas forcément inutile, mais l'augmenter serait assurément plus efficace, pour les intéressés comme pour l'économie nationale, dont l'atonie est en rapport direct avec les aléas d'une consommation elle-même dépendante des salaires. Or, depuis qu'il est arrivé aux commandes, François Hollande a fait du prétendu « coût du travail » l'ennemi public numéro un, a contrario de toute réalité économique.

Il a fallu la vigilance de certains syndicats pour que le rapport Sciberras ne reprenne pas la mention « coût du travail », ce qui aurait été une petite provocation. Mais l'esprit de cette conception néolibérale dévastatrice demeure, comme s'il fallait faire entrer dans les esprits la leçon quotidiennement administrée par les sicaires du Medef.

Au nom du « coût du travail » excessif, le gouvernement a versé des sommes records aux entreprises, sans engagements précis ni vérifications. Un jour, victime d'une incontinence verbale, Pierre Gattaz a promis de créer un million d'emplois, allant jusqu'à porter le pin's prometteur à la boutonnière. Les chiffres du chômage sont là pour témoigner du fiasco. D'où la nécessité d'une réorientation totale des choix publics, afin d'en finir avec la diabolisation des salaires, cette maladie des temps modernes.

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>>> Retrouvez cette éditorial dans le numéro de Marianne en kiosques.

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 22:21

 

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En Grèce, la troïka rançonne encore les retraités pour épargner les millionnaires

 

 
 
 

 

Protection des millionnaires, nouvelle ponction des retraités
 
Mais que se passe-t-il dans la tête de la troïka pour pousser des idées aussi révoltantes ? D’une part, après avoir déjà obtenu une réduction de l’effort demandé aux entreprises bénéficiaires (par la réduction d’un tiers de la contribution supplémentaire demandée au titre de l’Impôt sur les Sociétés), la troïka exige maintenant que « l’impôt de solidarité soit ramené de 8% à 6% maximum pour les revenus supérieurs à 500 000 euros. Car, selon eux, le taux actuel encouragerait l’évasion fiscale ». D’abord, il faut noter que ce sont les règles imposées par cette même troïka qui permettent cette désertion fiscale… Ensuite, il est plus que révoltant que ceux qui ont demandé une baisse du salaire minimum de 22% (et 32% pour les jeunes) et de 45% de certaines retraites demandent un allègement de l’effort des millionnaires.
 
Pire, la troïka veut aussi « accélérer la suppression des retraites anticipées ou celle d’une prime spéciale aux faibles retraites (et) raccourcir le délai de la mise en place du départ à la retraite à 67 ans ». En clair, baisser plus encore des retraites dont certaines ont déjà chuté de 45%... Même le Monde souligne que « le gouvernement grec estime qu’il lui appartient de choisir comment répartir l’effort de l’impôt » et qu’une source de Syriza dénonce une mesure où « on voudrait de nouveau épargner les plus riches ». Tout ceci souligne à nouveau le caractère humiliant et totalitaire de la façon de faire de cette troïka avec la Grèce, dont on se demande bien pour quelle raison elle demande à réduire la contribution des millionnaires ou des entreprises bénéficiaires tout en demandant plus aux simples citoyens.
 
Alexis Tsipras, apprenti négociateur ?
 
 

Paul Krugman, qui avait pourtant apporté son soutien à Alexis Tsipras lors du référendum, a précisé depuis qu’il avait « peut-être surestimé la compétence du gouvernement Grec ». En effet, avec du recul, comment ne pas penser que Syriza est allé à la négociation la fleur au fusil, demandant des choses sans avoir le moindre plan B véritablement prêt, et donc, aucun moyen de pression sur ses créanciers ? Mais toutes ces erreurs ont malheureusement des conséquences bien concrètes pour les Grecs. Déjà, Alexis Tsipras a accepté de revoir à la baisse la contribution supplémentaire des entreprises bénéficiaires (une hausse de 2 points de l’IS au lieu de 3 points prévus initialement, et suppression d’une contribution exceptionnelle) tout en reculant sur bon nombre de ses promesses de campagne.

 
Et aujourd’hui, il n’est pas étonnant que les créanciers continuent à exiger toujours plus d’un gouvernement finalement aussi flexible. De manière assez stupéfiante, Athènes a déjà beaucoup cédé, passant déjà deux lois traduisant l’accord du 13 juillet, alors même que le nouveau plan de 80 milliards n’est pas encore bouclé. Pire, la question de la restructuration de la dette semble davantage poussée par le FMI que par Tsipras (et cette restructuration s’oriente dans un sens bien peu favorable à la Grèce, sans réduction du principal). Bref, la Grèce n’obtient pratiquement rien et les créanciers continuent à demander toujours plus sachant qu’ils n’ont pas encore cédé grand chose, au contraire d’Athènes et Tsipras. Mais après tout, pourquoi se gêner avec un partenaire de négociation aussi friable et peu organisé ?
 

 

Le plus effarant est que la tournure des négociations depuis plus de six mois indique que le gouvernement Tsipras pourrait bien encore céder sur la réduction de la contribution des millionnaires, tout en demandant plus encore aux retraités, y compris les plus pauvres. Que reste-t-il du mandat de Syriza ?
 

à  

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 21:54

 

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Stathis Kouvélakis : « Le non n’est pas vaincu, nous continuons »

1er août par Stathis Kouvelakis

 

 

 

 

Résumons à très grands traits. Le 25 janvier 2015, Syriza remporte les élections législatives grecques sur un programme de rupture ; le 5 juillet, c’est un tonitruant « OXI », à 61 %, qui envoie les petits barons de l’ordre européen dans les cordes ; le lendemain, Yánis Varoufákis, ministre des Finances grec, est poussé vers la sortie ; le lundi 13 juillet, le tout-venant apprend que les dix-huit heures de bataille psychologique, à la fameuse « table des négociations », ont eu raison des espoirs mis dans le gouvernement grec : capitulation en rase campagne, entend-on. La couleuvre de l’austérité avalée contre un hypothétique rééchelonnement de la dette. « J’assume la responsabilité d’un texte auquel je ne crois pas », affirme Tsipras à la télévision publique grecque. Mercredi, le comité central de Syriza rejette l’accord et dénonce « un coup d’État contre toute notion de démocratie et de souveraineté populaire ». Les ministères démissionnaires partent en claquant la porte, le texte passe avec les voix de la droite et de la social-démocratie grecques, les grèves générales repartent et la place Syntagma s’enflamme. « Trahison » ; la messe est dite. Pour Stathis Kouvélakis, philosophe francophone, membre du Comité central de Syriza et figure de la Plateforme de gauche, l’équation s’avère toutefois plus complexe, si l’on tient à prendre toute la mesure de ces récents événements. Entretien pour y voir plus clair et, surtout, organiser la riposte.

 

Vous émettez des réserves quant à la critique de Tsipras en termes de « trahison », qui revient pourtant fréquemment dans les gauches radicales européennes depuis l’accord du 12 juillet. Pourquoi la considérez-vous comme inefficace ?

Je ne nie pas que le terme de « trahison » soit adéquat pour traduire une perception spontanée de l’expérience Syriza. Il est évident que les 62 % qui ont voté « non » au référendum et les millions de gens qui ont cru en Syriza se sentent trahis. Néanmoins, je nie la pertinence analytique de la catégorie de trahison car elle repose sur l’idée d’une intention consciente : consciemment, le gouvernement Tsipras aurait fait le contraire de ce qu’il s’était engagé à faire. Je pense que cette catégorie obscurcit la réalité de la séquence en cours, qui consiste dans la faillite d’une stratégie politique bien précise. Et quand une stratégie fait faillite, les acteurs qui en étaient les porteurs se retrouvent uniquement face à de mauvais choix ou, autrement dit, à une absence de choix. Et c’est très exactement ce qui s’est passé avec Tsipras et le cercle dirigeant du gouvernement. Ils ont cru possible de parvenir à un compromis acceptable en jouant cette carte de la négociation – qui combinait une adaptation réaliste et une fermeté quant à des lignes rouges, dans le but d’obtenir un « compromis honorable ».

La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes.

Or la Troïka des créanciers n’était nullement disposée à céder quoi que ce soit, et a immédiatement réagi, en mettant dès le 4 février le système bancaire grec au régime sec. Tsipras et le gouvernement, refusant toute mesure unilatérale, comme la suspension du remboursement de la dette ou la menace d’un « plan B » impliquant la sortie de l’euro, se sont rapidement enfermés dans une spirale qui les amenait d’une concession à une autre et à une détérioration constante du rapport de force. Pendant que ces négociations épuisantes se déroulaient, les caisses de l’État grec se vidaient et le peuple se démobilisait – réduit à un état de spectateur passif d’un théâtre lointain sur lequel il n’avait prise. Ainsi, quand Tsipras affirme le 13 juillet qu’il n’avait pas d’autre choix que de signer cet accord, il a en un sens raison. À condition de préciser qu’il a fait en sorte de ne pas se retrouver avec d’autres choix possibles. Dans le cas précis de la Grèce, on assiste à une faillite flagrante de cette stratégie pour la simple raison qu’elle n’avait prévu aucune solution de repli. Il y a un véritable aveuglement de Tsipras et la majorité de Syriza dans l’illusion européiste : l’idée qu’entre « bons européens », nous finirons par nous entendre même si, par ailleurs, demeurent des désaccords importants ; une croyance dure comme fer que les autres gouvernements européens allaient respecter le mandat légitime de Syriza. Et, pire encore, l’idée de brandir l’absence de « plan B » comme un certificat de bonne conduite européiste, qui fut le comble de cet aveuglement idéologique...

La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle empêche de parler en termes d’analyse stratégique et point aveugle idéologique ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » – qui resteront toujours une boîte noire – et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes. Par ailleurs, elle empêche de saisir le cœur du problème, à savoir l’impuissance de cette politique : la violence de la réaction d’un adversaire a été sous-estimée alors même que le gouvernement Syriza, par son existence même, était allé suffisamment loin pour la déclencher.

 

De plus en plus de voix s’élèvent dans l’Europe du Sud pour dénoncer le carcan de la monnaie unique. Ce débat a-t-il sérieusement eu lieu au sein du gouvernement Tsipras et de Syriza ? Yánis Varoufákis, après avoir démissionné, a affirmé avoir proposé un plan de sortie de l’euro ou, du moins, la mise en circulation d’une monnaie nationale au plus dur des négociations.

Ce débat n’a jamais véritablement eu lieu — ou, plutôt, il n’a eu lieu que de façon limitée, au sein de Syriza, pendant les cinq dernières années. Et ce fut toujours contre la volonté de la majorité de la direction du parti, par une sorte d’état de fait créé par le positionnement d’une minorité substantielle en faveur d’une sortie de l’euro, comme condition nécessaire pour la rupture avec les politiques d’austérité et le néolibéralisme. La majorité de la direction du parti n’a jamais vraiment accepté la légitimité de ce débat. La sortie de l’euro n’était pas présentée comme une option politique critiquable avec des inconvénients qui justifiaient un désaccord. Elle était purement et simplement identifiée à une catastrophe absolue. Systématiquement, il nous était reproché que si nous défendions la sortie de l’euro, nous étions des crypto-nationalistes ou que la sortie de l’euro entraînerait un effondrement du pouvoir d’achat des classes populaires et de l’économie du pays. En réalité, c’étaient les arguments du discours dominant qui était repris par nos camarades. Ils ne cherchaient donc pas un véritable débat argumenté mais à nous disqualifier symboliquement, à disqualifier la légitimité de nos arguments à l’intérieur de Syriza et de la gauche radicale. Ainsi, quand Syriza est arrivé au pouvoir, la question s’est posée par la logique même de la situation, puisqu’il est rapidement devenu évident que ces négociations n’aboutissaient à rien. Déjà, l’accord du 20 février indiquait bien que Syriza était contraint de reculer au cours de ce bras de fer. Mais cette discussion s’est déroulée à huis clos : jamais de façon publique et jamais avec le sérieux nécessaire — si l’on excepte bien sûr les prises de position de la Plateforme de gauche de Syriza.

Yánis Varoufákis, de son côté, avait posé à divers moments la question d’un plan B. Panayótis Lafazánis et la Plateforme de gauche mettaient régulièrement sur la table ces propositions. Il faut préciser que le plan B ne se limite pas simplement à la reprise d’une souveraineté monétaire. Il met en avant l’interruption du remboursement des créanciers, le placement des banques sous contrôle public et un contrôle de capitaux au moment du déclenchement de l’affrontement. C’était, d’une façon générale, prendre l’initiative plutôt que d’être à la traîne de négociations qui amenaient un recul après l’autre. Le gouvernement n’a même pas fait les gestes minimaux afin d’être en mesure de tenir bon quand les Européens appuyèrent sur le bouton nucléaire, c’est-à-dire en arrêtant totalement l’approvisionnement en liquidité avec l’annonce du référendum. Le référendum lui-même aurait pu être conçu comme le « volet politique » du plan B : il a donné une idée d’un scénario réaliste conduisant à la rupture avec les créanciers et la zone euro. Le raisonnement aurait pu être le suivant : Le mandat initial de Syriza, celui issu des urnes du 25 janvier, était de rompre avec l’austérité dans le cadre de l’euro ; nous avons bien vu que c’était impossible dans ce cadre ; donc nous nous présentons de nouveau devant le peuple ; le peuple confirme son mandat en disant « Non à l’austérité et faites le nécessaire ». C’est effectivement ce qui s’est passé avec la victoire écrasante du « non », lors du référendum du 5 juillet, mais il était déjà trop tard ! Les caisses étaient déjà vides et rien n’avait été fait pour préparer une solution alternative.

 

Vous soulignez les rapports de force qui ont traversé Syriza depuis 2010. Comment expliquer que la frange acquise à l’Union européenne et l’euro l’ait emportée ?

Il faut replacer ces débats dans un cadre plus large : celui de la société grecque, et d’une façon plus générale, celui des sociétés de la périphérie européenne. Avant la crise de 2008-2010, les pays les plus europhiles au sein de l’Union européenne étaient précisément ceux du sud et de la périphérie. Il faut bien comprendre que, pour ces pays, l’adhésion à l’UE signifie une certaine modernité, à la fois économique et politique, une image de prospérité et de puissance que l’euro vient valider à un niveau symbolique. C’est l’aspect fétichiste de la monnaie que Karl Marx a souligné : en ayant la monnaie commune dans sa poche, le Grec accède symboliquement au même rang que l’Allemand ou le Français. Il y a ici quelque chose de l’ordre du « complexe du subalterne ». C’est notamment ce qui nous permet de comprendre pourquoi les élites dominantes grecques ont constamment joué avec la peur de la sortie de l’euro — leur carte maîtresse depuis la début de la crise. Tous les « sacrifices » sont justifiés au nom du maintien dans l’euro. La peur du Grexit est étrangère à la rationalité économique. Elle ne repose pas sur les conséquences éventuelles d’un retour à la monnaie nationale ; par exemple : les difficultés pour les importations ou, à l’inverse, les nouvelles facilitées à l’exportation. Au niveau du « sens commun », la sortie de l’euro charrie une sorte de tiers-mondisation symbolique. Pour le Grec moyen qui résiste à l’idée d’une sortie de la zone euro, la justification de son refus renvoie à la peur d’une régression du pays au rang de nation pauvre et retardataire – qui était effectivement le sien il y a quelques décennies. N’oublions pas que la société grecque a évolué très rapidement et que le souvenir de la misère et de la pauvreté est encore présent dans les couches populaires et dans les générations âgées.

Une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé.

Ce que je viens de dire explique aussi l’apparent paradoxe du vote massif du « non » chez les jeunes. Le journal Le Monde fait son reportage en disant : « Toutes ces générations des 18-30 ans qui ont grandi avec l’euro et l’Union européenne, qui ont bénéficié des programmes Erasmus et des études supérieures [le niveau d’accès à l’enseignement supérieur en Grèce est parmi les plus élevés d’Europe], comment se fait-il qu’elles se retournent contre l’Europe ? » La raison est en fait que les jeunes générations ont moins de raisons que les autres de partager ce complexe de la subalternité ! Cet « européisme » ambiant de la société grecque est resté toutefois hégémonique, y compris dans les forces d’opposition aux politiques néolibérales — à l’exception du Parti communiste, très isolé et sectaire. Et cela explique pourquoi Syriza a choisi, dès le début, de s’adapter à l’européisme et d’avoir une stratégie électoraliste à court terme plutôt que d’entrer dans un travail de pédagogie qui consisterait à dire : « Nous ne sommes pas contre l’Europe ou l’euro par principe, mais si eux sont contre nous, et qu’ils nous empêchent d’atteindre nos objectifs, il nous faudra riposter. » C’est un discours qui demandait un certain courage politique, chose dont Tsipras et la majorité de la direction de Syriza s’est révélée être totalement dépourvue.

 

Le référendum n’était donc en rien la possibilité d’une rupture mais un simple mouvement tactique afin de renforcer Tsipras dans les négociations ?

Tsipras est un grand tacticien. Penser que tout ce qui s’est passé est conforme à un plan préétabli serait se tromper lourdement. C’est une gestion au jour le jour de la situation qui a prévalu, sans vision stratégique autre que celle de la recherche de l’illusoire « compromis honorable » dont j’ai parlé auparavant. Le référendum a été conçu, d’emblée, comme un geste tactique, comme une issue à une impasse dans laquelle le gouvernement s’est trouvé à la fin du mois de juin, lorsque le plan Juncker a été présenté sous la forme d’un ultimatum. Mais, en annonçant le référendum, Tsipras a libéré des forces qui sont allées bien au-delà de ses intentions. Il faut ici souligner le fait que l’aile droite du gouvernement et de Syriza ont très bien perçu, elles, le potentiel conflictuel et de radicalisation que comportait objectivement la dynamique référendaire, et c’est pour cela qu’elles s’y sont fortement opposées. Je vais vous livrer une anecdote. Le jour du grand rassemblement du vendredi [3 juillet], une foule immense s’était rassemblée dans le centre-ville d’Athènes. Tsipras est allé à pied de la résidence du Premier ministre à la place Syntagma, séparées par quelques centaines de mètres. C’est une scène de type latino-américaine qui s’est produite : une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé.

 

Vous racontez qu’Euclide Tsakalotos, ministre des Finances grecques après la démission de Yánis Varoufákis, préparait son intervention devant l’Eurogroupe comme un professeur d’université prépare sa contribution à un colloque. Ne pointez-vous pas ici un des problèmes de la gauche radicale : une parfaite analyse des phénomènes mais une incapacité à mener des rapports de force, à établir des stratégies gagnantes, à jouer sur les contradictions de l’adversaire ? Est-ce dû à la promotion des savoirs académiques au sein de la gauche radicale au détriment d’autres profils ?

Je suis très réticent par rapport aux explications sociologistes : je ne pense pas qu’elles permettent de comprendre la situation. Dans un entretien à Mediapart¹, Tsakalotos expliquait en effet que, lorsqu’il est allé à Bruxelles, il avait préparé ses argumentaires de façon très sérieuse. Il s’attendait à entendre des contre-arguments et, au lieu de cela, il s’est retrouvé face à un mur de technocrates répétant des règles et des procédures. Il avait été choqué du faible niveau de la discussion – comme s’il s’agissait d’un colloque universitaire où le meilleur argument l’emporte. Or tout en étant moi-même universitaire, et même un ancien camarade de parti de Tsakalotos (nous avons milité dans le Parti eurocommuniste grec dans les années 1980), je n’en suis pas moins en désaccord profond avec lui. Par ailleurs, s’il y avait un reproche à lui faire, c’est justement un défaut d’analyse ! La gauche, dans son ensemble, a considérablement sous-estimé la nécessité d’analyser sérieusement l’Union européenne. Au lieu de cela, nous avons eu droit, pendant des décennies, au recours à une longue litanie de vœux pieux : « l’Europe sociale », « l’Europe des citoyens », « faire bouger les lignes en Europe », etc. Ce genre de discours sont répétés inlassablement depuis des décennies alors qu’ils ont fait la preuve flagrante de leur impuissance et de leur incapacité à avoir la moindre prise sur le réel.

Une dernière remarque à propos du statut sociologique du discours européiste : je fais partie d’un département d’Études européennes dans une université britannique. Je peux vous assurer que mes collègues, qui sont du côté mainstream, qui sont donc universitaires mais qui connaissent de façon intime la machine européenne, ont toujours refusé de prendre au sérieux la vision de Syriza. Ils n’arrêtaient pas d’ironiser sur les naïfs qui pensaient qu’à coups de négociations et d’échanges de bons arguments on arriverait à rompre avec le cadre des politiques européennes, c’est-à-dire avec l’austérité et le néolibéralisme. Personne n’a pris ce discours au sérieux chez les gens informés, alors, qu’à l’inverse, il déclenchait une sorte d’extase parmi les cadres et bon nombre de militants des formations de la gauche radicale européenne. Nous avons ici affaire à une question de politique avec un grand « P », à la puissance de l’idéologie dominante et à une déficience d’analyse et de pensée stratégique, loin de toute explication réductrice en termes de position sociologique des acteurs.

 

Slavoj Žižek a écrit le 20 juillet que « Syriza devrait exploiter, en montrant un pragmatisme impitoyable, en pratiquant le calcul le plus glacial, les fêlures les plus minces de l’armure de l’adversaire. Syriza devrait instrumentaliser tous ceux qui résistent à la politique hégémonique de l’Union européenne, des conservateurs britanniques à l’UKIP, le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni. Syriza devrait flirter effrontément avec la Russie et la Chine, elle devrait caresser l’idée de donner une île à la Russie afin que celle-ci en fasse sa base militaire en Méditerranée, juste pour effrayer les stratèges de l’OTAN. Paraphrasons un peu Dostoïevski : maintenant que le Dieu-Union européenne a failli, tout est permis². » Y souscrivez-vous ?

Il y a ici deux questions en une. Tout d’abord, il s’agit de s’interroger sur les contradictions internes à l’Union européenne et, ensuite, de se demander que faire en dehors de ce cadre. Quant à la première, la stratégie du gouvernement Tsipras consistait justement à exploiter ses contradictions internes, réelles ou, surtout, supposées. Ils pensaient pouvoir jouer sur l’axe Hollande-Renzi – vus comme des gouvernements plus « ouverts » à une approche anti-austérité –, Mario Draghi – vu également sur une ligne divergente de l’orthodoxie rigoriste de Wolfgang Schäuble [Ministre allemand des Finances] – et, enfin, sur le facteur américain – perçu comme pouvant faire pression sur le gouvernement allemand. Tout cela s’est révélé une illusion complète. Bien entendu, il ne s’agit pas de nier l’existence de contradictions dans le bloc adverse : le FMI, par exemple, a une logique de fonctionnement et des priorités en partie distinctes de celles de la Commission européenne. Ceci dit, toutes ces forces convergent sur un point fondamental : dès qu’une menace réelle émerge, et Syriza en était une car il remettait en cause l’austérité et le néolibéralisme, toutes ces forces ont fait bloc pour la détruire politiquement. Voyons le numéro de François Hollande. Il essaie d’endosser auprès de l’opinion française un rôle soi-disant amical vis-à-vis des Grecs. En réalité, il n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe — les divergences ne portent que sur des nuances.

Hollande n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe.

Que faire maintenant, en dehors du cadre de l’Union européenne ? Penser pouvoir s’appuyer sur l’administration Obama est une fausse bonne idée, on l’a vu. Quant à la Russie, c’était sans doute une carte à explorer. Syriza l’a tentée sans vraiment y croire ; en réalité, la diplomatie russe est très conservatrice. Elle ne vise pas du tout à favoriser des ruptures dans le bloc européen. La Russie, dans ses pourparlers avec Syriza, souhaitait un gouvernement dissonant quant à l’attitude antirusse des Occidentaux suite à l’affaire ukrainienne et aux sanctions économiques. Mais à condition de rester dans le cadre de l’Union européenne et de l’euro ! En dépit de quelques bonnes paroles, la Russie n’a été, à aucun moment, un allié du gouvernement Syriza : il me semble douteux de croire qu’elle serait disposée à faire davantage si les choses étaient allées jusqu’à la rupture.

 

D’aucuns avancent que Tsipras temporise et attend les élections générales espagnoles de novembre pour avoir le soutien de Pablo Iglesias – en pariant sur une victoire de Podemos. Cela vous semble-t-il crédible ?

Ce genre de propos relève d’une tromperie manifeste. En signant cet accord, la Grèce est soumise à un carcan qui va bien au-delà de celui imposé par les mémorandums précédents. C’est un véritable mécanisme institutionnalisé de mise sous tutelle du pays et de démembrement de sa souveraineté. Il ne s’agit pas simplement d’une liste – comme les naïfs peuvent le croire – de mesures d’austérité très dures, mais de réformes structurelles qui remodèlent le cœur de l’appareil d’État : le gouvernement grec perd en effet le contrôle des principaux leviers de l’État. L’appareil fiscal devient une institution dite « indépendante » ; elle se retrouve en fait dans les mains de la Troïka. Un conseil de politique budgétaire est mis en place, qui est habilité à opérer des coupes automatiques sur le budget si le moindre écart est signalé par rapport aux objectifs en matière d’excédents, fixés par les mémorandums. L’agence des statistiques devient elle aussi « indépendante » ; en réalité, elle devient un appareil de surveillance en temps réel des politiques publiques directement contrôlé par la Troïka. La totalité des biens publics considérés comme privatisables sont placés sous le contrôle d’un organisme piloté par la Troïka.

Privé de tout contrôle de sa politique budgétaire et monétaire, le gouvernement grec, quelle que soit sa couleur, est désormais dépossédé de tout moyen d’agir. La seule chose qui reste sous contrôle de l’État grec est l’appareil répressif. Et on voit bien qu’il commence à être utilisé comme avant, c’est-à-dire pour réprimer des mobilisations sociales. Les gaz lacrymogènes déversés sur la place Syntagma du 15 juillet, suivis d’arrestations de militants, de passages à tabac et maintenant de procès devant les tribunaux de syndicalistes, ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend lorsque la situation sociale se durcira, lorsque les saisies des résidences principales se multiplieront, lorsque les retraités subiront de nouvelles coupes dans leur retraite, lorsque les salariés seront dépossédés du peu de droits qu’ils leur restent. Le maintien du très autoritaire Yannis Panoussis comme ministre responsable de l’ordre public, et qui se voit également confier le portefeuille de l’immigration, est un signal clair du tournant répressif qui s’annonce. Ceux qui évoquent donc une stratégie de « gain de temps » ne provoquent chez moi qu’un mélange de dégoût et de révolte.

 

Vous analysez les résultats du référendum du 5 juillet comme un vote de classe. Pensez-vous, comme Frédéric Lordon en France, que l’Union européenne et l’euro sont l’opportunité historique donnée à la gauche radicale de reconstruire une frontière de classe dans nos sociétés européennes ? Faut-il, d’après vous, profiter des élans d’une sorte de « patriotisme émancipateur » (« Défendre les Grecs contre la Troïka », dit-on) – pour constituer des identités politiques « nationales-populaires » (Gramsci), comme en Amérique latine ?

Je me situe, de par ma formation intellectuelle au sein du marxisme, à la convergence de ces deux dimensions : associer la dimension de classe et la dimension nationale-populaire. Cela me paraît d’autant plus pertinent dans le cadre des pays dominés comme la Grèce. Disons-le sans ambages : l’Union européenne est une construction impérialiste – par rapport, certes, au reste du monde, mais aussi en interne, au sens où elle reproduit des rapports de domination impériale en son sein. On peut distinguer au moins deux périphéries : la périphérie Est (les anciens pays socialistes), qui sert de réservoir de main-d’œuvre bon marché, et la périphérie Sud (c’est un sud géopolitique, et non géographique, qui inclut l’Irlande). Ces pays sont soumis à des régimes de souveraineté limitée de plus en plus institutionnalisés via la mécanique des mémorandums. Quant à la force du vote « non » au référendum, elle vient de l’articulation de trois paramètres : la dimension de classe, la dimension générationnelle et la dimension nationale-populaire. Cette dernière explique pourquoi le « non » l’a emporté même dans les départements de tradition conservatrice. Je pense que pour devenir hégémonique, la gauche a besoin de tenir les deux bouts. D’abord, une identité de classe adaptée à l’ère du néolibéralisme, du capitalisme financier et des nouvelles contradictions qui en résultent — la question de la dette et des banques est un mode essentiel (mais non unique) sur lequel repose aujourd’hui l’antagonisme entre Travail et Capital. Par ailleurs, ces forces de classe doivent prendre la direction d’un bloc social plus large, capable d’orienter la formation sociale dans une nouvelle voie. Il devient ainsi bloc historique qui « se fait Nation » , autrement dit, qui assume une hégémonie nationale-populaire. Antonio Gramsci a beaucoup travaillé là-dessus, oui : articuler la dimension de classe et nationale-populaire.

Il s’agit d’une question complexe, qui se pose différemment selon chaque histoire nationale. En France, ou dans les nations anciennement coloniales et impérialistes, la notion nationale-populaire ne se pose pas de la même façon qu’en Grèce ; comme elle ne se pose de la même façon en Grèce qu’en Tunisie, ou dans un pays asiatique ou latino-américain. L’enjeu est d’analyser les contradictions propres des formations sociales. Ceci étant dit, la force de Syriza, et plus largement de la gauche radicale grecque (qui a un enracinement profond dans l’histoire contemporaine du pays et dans les luttes pour la libération nationale), est qu’elle combine la dimension de classe et la dimension nationale-populaire.



Le scénario grec a permis de dessiller les yeux des défenseurs de l’« autre Europe ». N’est-ce pas là le grand succès de Syriza : avoir révélé en quelques semaines la nature anti-démocratique des institutions européennes ? Par exemple, le dernier vote au Parlement grec a donné à voir un spectacle ahurissant : des députés qui doivent se prononcer sur un texte de 977 pages, reçu 24 heures plus tôt…

Il faut bien que les défaites servent à quelque chose ! Malheureusement, ce que je vois dominer, même maintenant, dans la gauche radicale, ce sont des réflexes d’auto-justification : malgré tout, il faut trouver des excuses à ce que fait Tsipras, tourner autour du pot, laisser croire qu’il ne s’agit que d’un mauvais moment à passer, etc. J’espère que ce n’est qu’un mécanisme psychologique transitoire face à l’étendue du désastre et que nous aurons rapidement le courage de regarder la réalité en face, le courage de réfléchir sur les raisons de ce désastre. Je ne sais pas, pour ma part, ce qu’il faut de plus comme démonstration éclatante de l’inanité de la position selon laquelle on peut rompre avec le néolibéralisme dans le cadre des institutions européennes ! L’un des aspects les plus choquants des développements qui font suite à la signature de l’accord est qu’on est revenu exactement à la situation de 2010-2012, en matière de démocratie, ou plutôt de sa négation ! À savoir que même les procédures formelles de la démocratie parlementaire – on voit d’ailleurs qu’elles ne sont pas que formelles au regard des efforts déployés pour les supprimer – ne sont pas respectées. Les députés n’ont eu que quelques heures pour prendre connaissance de pavés monstrueux qui changent de fond en comble le code de procédure civile : 800 pages, qui faciliteront la saisie des maisons ou renforcent la position juridique des banques en cas de litige avec des emprunteurs. En outre, on trouve dans ce même projet de loi la transposition d’une directive européenne sur l’intégration au système bancaire européen, qui permet, en cas de faillite des banques, de pratiquer ce qu’on appelle un « bail-in », c’est-à-dire un prélèvement sur les dépôts bancaires pour renflouer les banques. Le cas chypriote se généralise à l’échelle de l’Europe. Tout cela a été voté le 22 juillet par les mêmes procédures d’urgence que Syriza n’avait cessé de dénoncer durant toutes ces années, et qu’il est désormais obligé d’accepter puisqu’il a capitulé devant les créanciers. Le mot « capituler » est sans doute faible. J’ai vraiment des réactions de honte quand je vois un parti dont je suis toujours membre être au gouvernement et se livrer à ce type de pratiques, qui tournent en dérision les notions les plus élémentaires du fonctionnement démocratique des institutions.

 

Après le vote par le Parlement grec de l’accord d’austérité et desdites « réformes structurelles », comment se redéfinit l’échiquier politique grec ? Va-t-on vers une scission de Syriza ou, du moins, une recomposition des forces de gauche radicale ? D’autant que les grèves repartent et la place Syntagma se remplit de nouveau...

La recomposition est certaine et elle sera de grande ampleur. Il est peut-être trop tôt pour en avoir les contours exacts mais j’aimerais insister sur deux éléments. Le premier est la situation interne de Syriza. Il faut bien comprendre que les choix du gouvernement Tsipras n’ont pas de légitimité au sein du parti. La majorité des membres du Comité central a signé un texte commun, dans lequel l’accord est rejeté et considéré comme le produit d’un coup d’État contre le gouvernement grec. Une convocation immédiate du comité central est exigée — et elle s’est heurtée à une fin de non-recevoir de Tsipras, président du parti élu, lui-aussi, directement par le Congrès. La quasi-totalité des fédérations du parti et des sections locales votent des motions dans le même sens. On est devant une situation de blocage. Du côté des proches de Tsipras, le ton devient extrêmement agressif envers ceux qui sont en désaccord avec les choix qui ont été faits. Il est très choquant de voir que certains membres du parti reprennent mot pour mot les arguments propagés par les médias, jusqu’aux calomnies qui présentent les défenseurs de plans alternatifs, comme Varoufákis ou Lafazanis, comme des putschistes, des comploteurs de la drachme, des alignés sur le Grexit, façon Schäuble. Nous avons donc peu de raisons d’être optimistes quant à l’évolution de la situation interne de de Syriza.

Mais l’essentiel est ailleurs. La gauche de Syriza, dans ses diverses expressions (même si la Plateforme de gauche en constitue l’épine dorsale), se fixe à présent comme objectif la traduction et la représentation politique du peuple du « non » aux mémorandums et à l’austérité. La situation nouvelle créée est que le bloc social, avec ses trois dimensions – de classe, de génération et national-populaire –, se retrouve désormais orphelin de représentation politique. C’est à cette construction politique qu’il faut maintenant s’atteler. Il s’agit de rassembler, de façon très large, des forces politiques à l’intérieur et l’extérieur de Syriza. Les premiers signes qui nous parviennent sont positifs. Mais il est vital d’impliquer également dans ce nouveau projet des acteurs non strictement politiques, qui ont mené la bataille du « non » par en-bas, dans le mouvement social. C’est absolument extraordinaire : les initiatives, que ce soit sur les lieux de travail ou dans les quartiers, ont littéralement fusé en l’espace de quelques jours ; d’autres se sont créées dans la foulée du référendum ou se constituent actuellement.

L’image que véhiculent les médias, selon laquelle « en Grèce, tout le monde est soulagé, Tsipras est très populaire », est très loin de la réalité. Il y a un très grand désarroi, de la confusion, une difficulté à admettre ce qui s’est passé. Un ami a utilisé le terme de « choc post-traumatique ». Cela signifie qu’une partie de l’électorat du « non » est dans un tel désarroi qu’elle ne sait plus sur quel pied danser et se dit qu’il n’y avait peut-être pas d’autre choix possible. Mais nombreux sont ceux, surtout parmi les secteurs sociaux les plus massivement engagés dans le « non » – à savoir les jeunes et les milieux populaires –, qui sont révoltés et disponibles pour participer ou soutenir un projet alternatif. La Plateforme de gauche tient son premier meeting public au grand air à Athènes, lundi prochain [27 juillet — aujourd’hui]. Le titre de cette manifestation sera : « Le non n’est pas vaincu. Nous continuons. » Il faut construire de façon nouvelle la voix du « non » de classe, démocratique et anti-Union européenne.

C’est la stratégie qu’aurait dû entreprendre la gauche radicale française suite à la victoire du « non » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005, non ?

Exactement. Et au lieu de ça, elle a régressé et s’est empêtrée dans des luttes de boutique internes. Au lieu de pousser la critique de l’UE plus loin, à partir de l’acquis de la campagne du « non », elle est revenue en arrière et n’a cessé de rabâcher la litanie de « l’Europe sociale » et de la réforme des institutions européennes...

 

Le projet d’une plateforme commune des gauches radicales sud-européennes, afin d’établir un programme concerté de sortie de l’euro, est-il envisageable ?

Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons.

Depuis 35 ans, j’essaie d’être un militant communiste. Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons. Et je considère effectivement que cela serait la médiation nécessaire afin d’établir une stratégie anticapitaliste effective, non pas basée sur un propagandisme abstrait ou sur des velléités de répétition des schémas anciens dont on sait pertinemment qu’ils ne sont plus valides, mais sur les contradictions actuelles ; une stratégie qui tire les leçons des expériences politiques récentes, des luttes, des mouvements sociaux et qui essaie d’avancer dans ce sens, en posant la question du pouvoir et de la stratégie politique. Ce n’est donc pas simplement un projet prétendument « anti-européen », ce n’est d’ailleurs pas un projet limité à l’Europe du Sud, mais un projet authentiquement internationaliste — qui suppose en effet des formes de coordination plus avancées des forces d’opposition au système. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle gauche anticapitaliste. Et l’une des conditions, non pas suffisante mais nécessaire pour y parvenir, est d’ouvrir un front résolu contre notre adversaire actuel, c’est-à-dire l’Union européenne et tout ce qu’elle représente.

 

Dans vos interviews, écrits et articles, vous avez pris l’habitude d’écrire systématiquement entre guillemets « la gauche de la gauche » ou « la gauche radicale ». Cette incapacité à se définir clairement – sans ambages ni guillemets – marque-t-elle le signe que les identités politiques héritées du XXe siècle sont, pour partie, devenues obsolètes ?

Le terme de « gauche radicale » est sans doute utile car il correspond à cette situation mouvante. On est dans un entre-deux et les formulations souples sont nécessaires, ou du moins inévitables, pour permettre aux processus de se déployer de façon nouvelle, en rupture avec des schémas préétablis. Ce qui caractérise Syriza sont ses racines très profondes dans le mouvement communiste et la gauche révolutionnaire grecque. En d’autres termes, Syriza est issu de la recomposition de mouvements dont le but commun était la remise en cause, non pas seulement des politiques d’austérité ou néolibérales, mais du capitalisme lui-même. Il y a donc d’un côté un aspect de radicalité réelle, mais de l’autre, on a vu que la stratégie choisie était profondément inadéquate et renvoyait à des faiblesses de fond et, par là même, à des contradictions dans la constitution de Syriza, qui n’a pas résisté à cette épreuve terrible du pouvoir gouvernemental. La contradiction a ainsi fini par éclater. Il s’agit à présent d’assumer ce fait et de passer à une étape suivante pour que cette expérience chèrement acquise par le peuple grec et les forces de la gauche de combat servent au moins à ouvrir une perspective d’avenir.

 

 

Entretien inédit pour le site de Ballast.

 

 

Auteur

 

Stathis Kouvelakis

enseigne la philosophie politique au King’s College de l’université de Londres, est membre du comité central de Syriza et du Courant de gauche de ce parti.
Membre de la rédaction de la revue Contretemps, il a dirigé l’ouvrage Y a t il une vie après le capitalisme ? (Le Temps des Cerises, 2008) et il est l’auteur de La France en révolte : Luttes sociales et cycles politiques (Textuel, 2007) et de Philosophie et révolution, De Kant à Marx (PUF, 2003). Il est membre du comité central de la Coalition de gauche grecque SYRIZA -EKM.

 

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Source : http://cadtm.org

 

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 21:41

 

 

Grèce: premiers chiffres de la dévastation économique

|  Par martine orange

 

 

Cinq semaines après l’instauration du contrôle des capitaux, de la fermeture des banques et des marchés, les dommages portés à l’économie grecque paraissent immenses. La reconstruction du système bancaire grec, totalement effondré, se retrouve au cœur des différends européens.

 

C’est une économie grecque dévastée qui semble émerger cinq semaines après l’instauration du contrôle des capitaux, de la fermeture des banques et des marchés. Fermée depuis le 29 juin, la Bourse d’Athènes a rouvert lundi 3 août, donnant une première mesure des dommages causés par ces restrictions. Dans les premières échanges, le marché, bien que strictement encadré – les ventes à découvert avaient notamment été interdites – affichait une chute de 22,8 %, avant de se reprendre pour terminer la séance sur une baisse de 16,23 %.

Les chiffres ont les allures d’un krach boursier. « La situation sur le marché boursier grec est appelée à empirer avant de s’améliorer. Il y a encore beaucoup de questions critiques qui doivent être résolues », prédit Luca Paolini, chef stratégiste de Pictet à Londres, cité par l’agence Bloomberg. Parmi les questions critiques, figure celle des banques, très fortement touchées par la fermeture des guichets et le contrôle des capitaux décidés le 29 juin. Dès les premiers échanges, les cinq principales banques grecques – National Bank of Greece, Attica Bank, Piraeus Bank, Eurobank, Alpha Bank – s’effondraient et touchaient la limite à la baisse de 30 % fixée par les autorités boursières.

 

indice à la Bourse d'Athènes le 3 août à l'ouvertureindice à la Bourse d'Athènes le 3 août à l'ouverture © Reuters
 

L’inquiétude sur la solidité du secteur bancaire s’est renforcée avec la publication au même moment de l’indice Markit sur les prévisions des directeurs d’achat. Un indice très suivi par les milieux financiers, qui donne une représentation du climat des affaires. Pour la Grèce, cet indice fait état d’une chute sans précédent. En un mois, il est tombé de 46,9 à 30,2  – le point d’équilibre de cet indice s’établit à 50 – dans l’industrie manufacturière grecque.

indice sur le climat des affaires en Grèceindice sur le climat des affaires en Grèce © markit

« Des contractions record ont été enregistrées dans tous les domaines, que ce soit dans la production, les carnets de commandes, l’emploi et les stocks », commente Phil Smith, économiste de Markit, impressionné par les chiffres. « La production manufacturière s’est effondrée en juillet alors que la crise de la dette s’est amplifiée. Les entreprises ont fait face à une chute spectaculaire des commandes et étaient souvent dans l’incapacité de se procurer des produits dont ils avaient besoin, en particulier à l’étranger, la fermeture des banques et les restrictions sur les capitaux nuisant gravement à leur activité. La demande a été gravement frappée en raison des incertitudes sur l’avenir de la Grèce, amenant à la fois une chute des commandes et des exportations. Il faudra beaucoup de temps pour tout ceci se redresse », poursuit-il. Avant de conclure : « Bien que l’industrie manufacturière représente une très faible part de la production grecque, l’ampleur de la chute envoie un signal inquiétant sur la santé de l’économie dans son ensemble. »

Ce n’est que la première traduction chiffrée du contrôle des capitaux et de la fermeture des banques imposés le 29 juin après la décision de la BCE de ne plus assurer la liquidité des banques (lire : La BCE enclenche le plan B). Même si les banques ont rouvert depuis quinze jours, les retraits sont limités à 60 euros par jour et à 420 euros par semaine et le contrôle des capitaux est maintenu. Pour longtemps, selon de nombreux observateurs. Compte tenu de ces mesures restrictives, la récession est inévitable, d’après de nombreux économistes. Ils tablent sur une chute d’au moins 2 %  du PIB cette année, après une baisse de 25 % depuis 2008. Mais leurs prévisions ne prennent pas en compte les effets récessifs du troisième plan de sauvetage européen, estimés au moins à une chute de 4 à 5 points de PIB supplémentaires, s’il est adopté.

Ce nouvel effondrement de l’économie fragilise un peu plus le système bancaire grec. Les banques, qui ont dû faire face à 40 milliards d’euros de retrait depuis décembre 2014, dépendent entièrement de la Banque centrale européenne pour assurer la liquidité du système. Les fonds d’urgence de liquidité (ELA) accordés par la BCE s’élèvent désormais à 92 milliards d’euros. Mais leur solvabilité est désormais aussi en question. À combien se montent désormais leurs créances douteuses, alors que l’économie s’effondre, que les entreprises ne peuvent plus travailler et honorer leurs échéances, que les ménages n’ont plus de quoi rembourser leur crédit ?

De la Troïka au Quadrige

 

© Reuters
 

Une recapitalisation des banques grecques, accompagnée peut-être d’une réorganisation du système et de fusion de certains établissements, s’impose. Fin juin, les premières estimations évoquaient le chiffre de 10 milliards d’euros. Mais plus le temps passe, plus les risques augmentent et plus l’addition s’alourdit : aujourd’hui, le chiffre de 25 milliards d’euros circule à Francfort comme à Athènes. Des tests de résistance (stress tests) devraient être menés dans le courant du mois pour évaluer le montant des besoins réels des banques.

Selon le Financial Times, le sujet serait inscrit dès cette semaine à l’agenda des négociations entre le gouvernement grec et le dénommé “Quadrige”, puisque désormais le Mécanisme européen de stabilité a rejoint les membres de l’ancienne Troïka (Union européenne, FMI et BCE). Les banques sont au cœur du plan de sauvetage européen.

Les responsables européens sont restés très silencieux sur le dossier. Mais en coulisses, les désaccords sont nombreux, comme d’habitude. Toujours convaincu que la sortie de la Grèce de la zone euro est la meilleure solution possible et finira par s’imposer, le ministre allemand des finances, Wolfgang Schäuble, défend une ligne dure, la moins engageante pour le reste de l’Europe : le renflouement des banques grecques doit, selon lui, passer par l’éviction des actionnaires et des créanciers bancaires et par la mise à contribution des déposants par le biais d’une taxation des dépôts, comme cela s’est fait à Chypre, comme cela est prévu dans les textes européens.

Cette solution ne convient pas du tout à Mario Draghi, le président de la  BCE, à la France et à l’Italie notamment. Sortant pour une fois de sa légendaire réserve, le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, s’est fait le porte-parole de ces oppositions : « Je suis contre l’idée de solliciter les gros déposants grecs car ce sont aujourd’hui en majorité des PME. Cela reviendrait à détruire l’outil productif du pays », a-t-il déclaré le 24 juillet dans un entretien au Monde. Face à l’urgence de la situation, de la menace d’un effondrement du système bancaire, il préconise une première recapitalisation « dès cet été, afin de stabiliser le système ». Dans l’urgence, cet apport, soutient la BCE, pourrait être réalisé par le Mécanisme européen de stabilité, le fonds de sauvetage européen, qui dispose encore d’une petite dizaine de milliards d’euros. Cet argent serait garanti par les privatisations à venir.

Quelle ligne va l’emporter ? Une course de vitesse en tout cas s’est engagée. Plus le temps avance, plus un accord formalisé avant le 20 août, date d’une nouvelle échéance de paiement à la BCE, sur le troisième plan de sauvetage grec paraît s’éloigner. Le FMI a déjà annoncé qu’il excluait d’y participer, si les créanciers européens n’acceptaient une restructuration de la dette. De son côté, Berlin a fait savoir, par le biais du magazine Focus, qu’obtenir le vote du Bundestag, indispensable dans le processus du troisième plan de sauvetage grec, avant le 20 août lui paraissait hors de portée. Il suggère donc un nouveau prêt-relais à la Grèce, comme cela a été fait en juillet, mais consenti cette fois par le Mécanisme européen de stabilité.

Cette solution n’aurait que des avantages aux yeux de Berlin. D’une part, cela permettrait d’assurer le remboursement de l’échéance de 3,2 milliards dus à la BCE par Athènes. Comme en juillet, l’argent prêté d’une main par les créanciers reviendrait dans l’autre, sans qu’il n’en coûte rien aux Européens, même si cela alourdit un peu plus la dette de la Grèce. D’autre part, cela diminuerait les capacités du fonds européen : il faudrait bien trouver une autre solution alors pour renflouer les banques grecques, en commençant par en appeler aux déposants. Même si rien n’est ouvertement dit, cette dernière mesure pourrait être celle qui amène les Grecs, déjà passablement désorientés et déstabilisés par tout ce qu’ils ont vécu ces derniers mois, à finalement opter pour une sortie de l’euro. Sans en avoir l’air, Wolfgang Schäuble continue d’avancer ses pions.

 

 

Source : http://www.mediapart.fr

 

 

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