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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 19:17
Vendredi 9 Mars 2012 à 18:00

 

Greek Crisis
Historien et ethnologue, ancien correspondant en France pour la revue grecque Nemecis, Panagiotis...

 

L'histoire a changé. Même si la ville de Rhodes se bat toujours contre le colosse, ce n'est plus de la mythologie mais le combat d'un peuple contre le dictat des banques et de l'Union européenne... Choses vues par Panagiotis Grigoriou dans cette Grèce des îles touchée par la crise et en insurrection lantente contre son gouvernement.

 

(Rhodes, Ile de Dodecanese - FRILET/SIPA)
(Rhodes, Ile de Dodecanese - FRILET/SIPA)
Lorsque l'ancien et le nouveau se mélangent violemment, mordant ainsi à plein croc dans la nuque de la théâtralité humaine, eh bien, c'est évident, les temps changent, même ici, à l'autre bout de la mer Égée, sous le signe du printemps.
 
Je me trouve sur l'île de Rhodes, bénéficiant de l'hospitalité offerte par le Centre International des Écrivains et des Traducteurs qui dépend de la ville de Rhodes. J'avais terminé ici deux livres, d'abord une monographie historique comme on dit encore parfois, un livre-enquête sur les pratiques culturelles des soldats et officiers de l'armée grecque entre 1916 et 1923, puis, la dernière fois, durant mai 2011, j'achevais un roman de fiction politique (en grec), ce dernier n'ayant pas trouvé d'éditeur (pour le moment en tout cas).
 
Quant au livre historique, il résultait d'une recherche financée par le CNRS grec. Ce contrat annuel arrivant à son terme en décembre 2010, il n'a pas été renouvelé pour cause de Mémorandum. Je me souviens d'avoir présenté l'avancement de mon enquête aux locaux du Centre de Recherche en juillet 2010, par une chaleur si accablante.

Le CNRS en difficulté

Le directeur a alors branché un ventilateur en apportant une grande carafe d'eau et des gobelets : « Excusez-nous, c'est la première fois que nous nous trouvons dans une telle situation, l'usage de la climatisation nous est désormais interdit, le financement ne suit plus depuis le Mémorandum ».

Fin 2010, l'organisme a tout de même pu honorer notre contrat, sauf sur un point : « Vous venez de rendre votre livre-enquête à temps, j'ai aussitôt signé l'ordre de paiement, n'hésitez pas, téléphonez à partir de la semaine prochaine au service comptable et tous les jours même, jusqu'à l'édition de votre chèque. Ensuite, venez le récupérer rapidement et encaissez-le tout de suite. Par contre, je dois vous annoncer avec regret que votre texte, tout comme les autres textes issus des enquêtes de cette année, ne sera pas publié par nos éditions... nous n'éditerons plus me semble-t-il, durant un long moment, les temps sont durs ».

Ainsi, « mes » fantassins disparus à jamais, doivent sans doute patienter encore un moment, avant de ressurgir j'espère un jour, des tranchées de l'oubli. Moi ou d'autres confrères, nous finirons par les aider à enjamber le parapet de l'histoire plus tard. Mais pour l'instant, c'est dans l'urgence que nous devons tout mettre en œuvre pour enjamber, celui colossal paraît-il des banksters... espérons au moins ne pas inaugurer une nouvelle guerre de Cent Ans !
 
Travaillant en ce moment sur un nouveau projet éditorial, je constate alors avec plaisir, que ce Centre International des Écrivains et des Traducteurs demeure encore... vivant. Les écrivains, les traducteurs et les artistes qui produisent ici ne rangent pas forcement parmi les plus connus. Ils ne disposent d'aucune résidence sur les îles de chez nous ou d'ailleurs, pour ainsi s'isoler et écrire dans ce cadre si apaisant.

Je pense finalement que la seule grande aventure commune, ou sinon parallèle, et en tout cas initiale chez nos peuples et nations de la vieille Europe, est bien celle-ci. La CCE (Communauté Culturelle Européenne), potentiellement institutionnalisée pourquoi pas d'emblée, et durant cinquante ans, sans rapport aucun avec les rouages économiques des pays restés alors souverains et autonomes, finançant finalement de leur propre budget, cette République des lettres. Eh bien, au bout d'un demi siècle de navigation difficile à travers notre archipel paneuropéen de la pensée et de l'inventivité, un projet politique européen serait alors envisageable, en excluant le secteur banquier et la finance, de toute implication, et ceci dès le Traité initial.

Des coutumes aux manifestations

Oui, sur Rhodes on peut éventuellement encore rêver je crois, ce qui à Athènes n'est déjà plus possible car le syllogisme collectif est trop amputé par la souffrance, et dans sa clarté. Pour l'instant, en tout cas. Mais à Rhodes, à part le rêve, il y a également de la colère du peuple. J'ai voulu être là ce 7 mars, car on commémore à Rhodes et dans toutes les îles du Dodécannèse, le rattachement à la Grèce, à la suite de l'occupation italienne de 1912 à 1945, de surcroît essentiellement fasciste par la séquentialité de l'histoire italienne. Occupation ensuite allemande vers la fin de la guerre, et après 1945, un bref épisode de gestion britannique a précédé la nouvelle ère du 7 mars 1948.
 
Cette commémoration s'organise suivant les symboles les plus stéréotypés des fêtes nationales grecques, ce qui ne veut pas dire que ce processus soit dépourvu de sens. Il y a d'abord un défilé de la jeunesse des écoles, puis un défilé militaire, devant la tribune des officiels, politiques, militaires et de l'Église, le peuple se trouvant en face et tout autour. Voilà pour le cadre.
Les historiens ont déjà remarqué que les défilés de ce type, pour ainsi dire « globaux », relèvent d'une pratique introduite par la dictature du général Ioannis Metaxas (1936-1941), induisant une certaine militarisation de la société. Ce qui n'est pas au goût de tout le monde, et c'est vrai, une partie de la gauche grecque et bien évidemment le mouvement anarchiste du pays, ont souvent réclamé leur suppression.
 
Seulement, depuis la bancocratie nationale et supranationale, voilà que ces commémorations ont pris un caractère d'indignation et de jacquerie populaire, spontanément au départ, puis suivant une séquentialité plus organisée par la suite, surtout après les évènements de la fête nationale du 28 octobre dernier. Dans la majorité de nos villes aujourd'hui, les parades et autres festivités nationales se sont donc transformées en violentes manifestations populaires.

Dans de nombreux cas, les tribunes officielles ont pris l'allure de sièges éjectables, surtout pour les députes PS et les ministres qui pensaient encore poser dans le cadre nationale. Du jamais vu depuis l'occupation (de 1940), Karolos Papoulias, notre Président de la « République » fut conspué par la foule des indignés à Salonique, il a été évacué d'urgence et le défilé militaire fut annulé (voir sur ce blog, le billet du 29 octobre 2011).

Rhodes dans les rues

Donc, j'ai voulu mesurer à une échelle locale, si lointaine géographiquement de la place de la Constitution à Athènes, combien et comment, l'ancien et le nouveau se mélangent alors violemment ou encore harmonieusement, mordant justement à plein croc dans la nuque de la théâtralité humaine, en l'occurrence celle de la commémoration. Puis soulignons que Rhodes fait partie de la Grèce généralement plus aisée que la moyenne nationale.
 
En mai 2011 j'avais assisté déjà à une première manifestation du mouvement des indignés comme on disait alors, la plus grande manifestation de protestation politique sur l'île depuis bien de décennies selon les habitants. Les gens étaient très en colère, et ils ont manifesté à travers la ville, puis tout le monde s'était rendu devant le bâtiment de la mairie avant la dispersion, sans incidents. Beaucoup de détermination dans la joie pourtant et l'espoir, certes vagues. Ensuite, les amis de Rhodes ont refait le monde et resserré les coudes de la « révolution »... aux bistrots près de la mer. Pourquoi pas ?
 
Ce 7 mars, j'ai vu autre chose. D'abord sur l'arrêt du bus desservant la ligne entre l'aéroport et la ville de Rhodes, une affichette dans une pochette, indique qu'ici aussi, on se chauffe au bois, surtout cet hiver assez rude. « Nous n'avions pas connu un tel froid depuis les années 70 ici », a alors expliqué un retraité. Puis, certains magasins et boutiques ont fait faillite, y compris au centre ville, car comme me disait un habitant : « La crise chez nous a été ressentie après l'été, pas avant. Elle n'a rien à voir avec le tourisme qui a été bon en 2011, mais ses ressources, enrichissent désormais une partie seulement de la population, de plus en plus restreinte, et tout le reste, devient alors comme ailleurs en Grèce, mais en moins dramatique pour l'instant. Je sais qu'à Salonique, les gens ont déjà faim ».
 
Une autre affichette collée un peu partout en ville cette fois-ci, résumait ainsi l'appel du jour : « Appel patriotique du 7 mars sur la place de la Mairie. Grecs du Dodécannèse, le 7 mars 2012 nous comptons déjà 65 ans depuis notre libération. Aujourd'hui notre nation est l'esclave des banquiers et des politiciens traîtres et corrompus. Nos droits inscrits dans la Constitution sont violemment bafoués, ainsi le peuple se voit dépossédé de ses libertés liées au travail, à la santé et à la prévoyance. Notre peuple si fier est humilié par une poignée de traîtres et par le chantage. Peuple du Dodécannèse, rendez-vous le 7 mars sur la place de la Mairie. Révoltez-vous, le peuple grec ne baissera pas la tête devant aucun occupant !!! À bas les banquiers !! Les Allemands dehors de notre pays !!! »

Arrestations et espoir

J'ai remarqué que cet appel n'était pas signé, intéressant! Une dernière affichette, posée à l'intérieur d'une voiture et montrant une photo de la chambre des députés, exprimait ceci : « Vous avez volé mon argent, le sourire de mes enfants, le rêve et l'espoir de mes petits enfants ». Et le défilé a démarré avec les écoliers. Devant la mairie, une grande banderole reprend le texte de la dernière affichette en y ajoutant : « Vous avez volé à nous Grecs, notre patrie », ainsi qu'une signalétique bien connue de l'UE. fut accompagnée du texte suivant : « Union Européenne Allemande ». Cette banderole fut par contre signée par « l'Union des Associations Culturelles de Rhodes ».
 
Sur fond d'architecture datant de l'ère mussolinienne, une banderole bien remarquée par tous explicite le lien à travers l'imaginaire populaire entre la commémoration, et le présent : « À l'époque c'était le fascisme des Italiens, maintenant c'est le fascisme des banques », cette banderole a été plébiscitée par des applaudissements fréquents.
 
Devant l'estrade des officiels les manifestants se mêlent aux spectateurs. Ils crient leur indignation, le personnel politique, députés et élus régionaux sont insultés durant un long moment. Soudainement, les barrières tombent et la foule se lance contre les officiels, interrompant ainsi le défilé. La police intervient mais d'abord sans violence vis à vis des manifestants, juste pour laisser le temps aux hommes politiques. Évidemment, ces derniers vont rapidement se diriger vers le bâtiment situé derrière, montant les escaliers sous les insultes et les bouteilles d'eaux lancées par certains manifestants. Un grand et bref moment expiatoire, pratiquement préparé car prévisible, presque un rituel.

Un élu a fait le bras d'honneur à l'encontre de la foule, renforçant les traits de notre dramaturgie du jour. Peu de gens ont exprimé du mécontentement, tel un homme âgé : « Moi je suis là pour voir défiler mes petits enfants, vous m'emmerdez espèce de communistes », mais aussitôt plusieurs personnes l'on fait taire : « Quels communistes ? Tu ne vas pas bien, ils veulent nous diviser, ici nous sommes tous unis contre les voleurs » et l'homme n'a pas insisté. Mais si effectivement cela relève désormais du rituel expiatoire, il faut alors inventer autre chose, car ce n'est pas vraiment par le rituel qu'on arrive d'habitude à la praxis politiquement efficace, au-delà de toute signification symboliquement certes forte et tout à fait réelle.
 
En tout cas, seuls les militaires, les élus locaux et les dignitaires de l'Église sont restés à leur place, car les manifestants n'ont pas montré d'autre hostilité. Ces derniers, ont même reculé pour permettre à la fanfare militaire de prendre place. Ensuite, le défilé s'est poursuivi avec les militaires, très applaudis par tout le monde il faut dire. Deux ou trois personnes ont alors crié : « Nous voulons l'armée maintenant » mais le gros des manifestants n'a pas repris le slogan. Vers la fin, un manifestant a ainsi commenté : « C'est un peu du cinéma tout cela, c'est dans les urnes qu'il faut se montrer efficace votant à gauche » mais personne n'a prêté attention, peut-être, parce qu'au même moment devant le bâtiment de mairie des jeunes se faisaient interpeller par les policiers, et toute la foule a couru derrière. 

« Ils n'ont rien dit d'insultant, rien fait non plus — a crié une jeune femme — j'étais à proximité, j'ai tout vu, les flics, les ont arrêtés au faciès, ces jeunes ont la coiffe des Iroquois, le pouvoir montre ses dents, salopards... la maman d'un de ces garçons a exigé des flics qu'on laisse son fils, puis quelqu'un, un policier en civil peut-être, lui a répondu — Madame nous ouvrirons les îles pour les déportés politiques comme jadis et nous vous réserverons une bonne place — n'importe quoi... » !

Une partie de la foule s'est dirigée vers le poste de la police pour ainsi faire libérer les manifestants interpellés. Ils ont été relâchés sauf deux, ils seront déférés devant le parquet demain jeudi car selon le communiqué de la police « ils ont violemment poussé les barrières, un agent a été blessé, ils ont troublé l'ordre public et en plus, un couteau a été trouvé sur une personne interpellée ».

La journée fut ainsi belle et ensoleillée, les terrasses des cafés se sont vite remplies après le défilé, les chats de Rhodes, tous originaires de Chypre sont sortis aussi prendre le soleil, et les cargos au large, imperturbables, poursuivaient leur route.
 
« À l'année prochaine mais libres », a souhaité un homme, à sa compagne, quittant la place de la mairie. L'année prochaine, elle est loin...
 

Retrouvez Panagiotis Grigoriou sur son blog.

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 19:11
| Par Laurent Mauduit

C’est l’un des paradoxes les plus étonnants de cette campagne présidentielle : le pouvoir d’achat est, avec l’emploi, le sujet qui préoccupe le plus les Français. Mais c’est aussi l’un de ceux dont parlent le moins François Hollande et Nicolas Sarkozy. Ou plutôt, c’est l’un de ceux sur lequel le candidat socialiste pourrait se montrer le plus offensif, tant le bilan du « candidat sortant » est le plus calamiteux ; et pourtant il n’en fait rien. Il faut donc savoir décrypter cet étrange théâtre d’ombre autour d’un sujet pourtant majeur de toute politique économique. Un sujet qui a valeur de test car il révèle les graves inégalités qui se sont creusées au cours du quinquennat mais aussi la prudence sinon la gêne des socialistes.

C’est peu dire en effet qu’avec cette question du pouvoir d’achat, François Hollande pourrait pousser son avantage et établir devant l’opinion que non seulement le « président des riches » a abreuvé les plus grandes fortunes d’une cascade de cadeaux fiscaux mais que de surcroît, il a infligé aux plus modestes une politique d’austérité.

C’est même pis que cela ! C’est le dossier qui pourrait permettre au candidat socialiste d’établir le plus facilement l’une des principales impostures sur laquelle Nicolas Sarkozy a construit sa victoire à la présidentielle de 2007, promettant avant l’élection d’être le « président du pouvoir d’achat », et s’indignant ensuite qu’on lui rappelle son engagement, comme en rend compte la vidéo ci-dessous :


Que l'on se souvienne ! Battant la campagne, au début de 2007,  Nicolas Sarkozy explique jour après jour à qui veut l'entendre que « l'une des questions centrales pour la France, c'est celle du pouvoir d'achat des Français ». « Les salaires sont trop bas, les revenus sont trop faibles. Et moi, je veux parler à la France qui travaille, celle qui a un métier, (...) celle qui travaille dur et qui pense pourtant que l'on n'arrive pas à joindre les deux bouts », martèle-t-il jour après jour. Et puis, sitôt l’élection présidentielle passée, le nouveau chef de l’Etat tombe le masque et applique une politique de rigueur salariale sans précédent.

Un seul exemple, le plus révélateur de tous : Nicolas Sarkozy est le premier président de la République depuis que le Smic a été créé, en 1970 (dans le prolongement du Smig, créé, lui en 1950) qui a choisi de ne le faire profiter d’aucun « coup de pouce ». En clair, le salaire minimum a bénéficié depuis 2007 des revalorisations légales obligatoires (ici les règles de revalorisations), mais Nicolas Sarkozy n’a jamais usé de la faculté que lui donne la loi de faire plus que les revalorisations légales – c’est cela que l’on appelle communément un « coup de pouce ». Et cinq ans de suite, inflexible, il s’en est tenu à cette ligne de conduite, manifestant un égoïsme social sans précédent (lire Le pacte que Sarkozy a passé contre le Smic).

Ainsi, au 1er janvier dernier, Nicolas Sarkozy a refusé pour la cinquième année consécutive de donner un « coup de pouce » au Smic. Celui-ci n’a donc été revalorisé que de l’obligation légale : le Smic mensuel brut pour 151,67 heures de travail est passé de 1.343,77 euros à  seulement 1.365 euros. Ce qui correspond à un Smic mensuel net de près de 1.073 euros contre 1.055,42 euros tout au long de l'année 2010.

« Le premier sujet de préoccupation des Français »

Et le résultat est celui que l’on sait : n’usant d’aucun des outils de la politique économique pour amortir le choc de la crise, Nicolas Sarkozy est devenu « le président… de la baisse du pouvoir d’achat ». Il suffit de se référer aux derniers chiffres qui font foi, ceux de l’Insee, pour en prendre la mesure (Lire Les 7 péchés du sarkozysme 2/ L’avarice et Alerte, récession !). Dans sa dernière note de conjoncture, l’Insee révèle ainsi que le pouvoir d'achat par unité de consommation (qui correspond à ce qu'éprouvent réellement les Français), la hausse a seulement été de 0,7 % en 2011 et pour le premier semestre de 2012, il devrait être en baisse de l'ordre de -0,5 à -0,6 point.

Sous les effets de la crise mais tout autant de la politique économique, le nombre de pauvres a aussi explosé. Pour la seule année 2010, il a ainsi augmenté de plus de 400.000, portant le nombre de pauvres en France à plus de 8,2 millions de personnes, un niveau historique. Et pour 2011 et le début de 2012, les chiffres ne sont pas encore connus, mais ils seront naturellement en hausse spectaculaire, compte tenu de l’envolée du chômage. Et pour ceux qui ont un travail, cela vaut à peine mieux, puisque le revenu médian des Français est actuellement de 1.584 euros par mois. Autrement dit, 50 % des Français ont un revenu inférieur à ce seuil.

Voilà donc le bilan sarkoziste. Il est accablant. On comprend donc mieux pourquoi Nicolas Sarkozy tente aujourd’hui de brouiller les cartes, en suggérant un obscur tour de bonneteau consistant à supprimer la prime pour l’emploi et à la remplacer par un allègement des charges sociales sur les bas salaires, et en voulant faire croire que cela génèrerait une hausse des salaires nets, alors qu’en vérité cela ne dégagerait qu’une hausse microscopique. On comprend donc mieux aussi pourquoi, face à un pays où l’exaspération sociale est palpable, Nicolas Sarkozy multiplie les opérations de diversion et vient de plus en plus souvent sur le terrain nauséabond de l’extrême droite, pour attiser d’autres haines.

Témoin cette sortie stupéfiante, soulignée à juste titre par Rue89, proférée par le champion de l’UMP, le 5 mars à Saint-Quentin (Aisne) sur « le premier sujet de préoccupation des Français ». Quel est-il, ce « premier sujet », aux dires du candidat de l’UMP ? S’agit-il précisément du pouvoir d’achat ? Ou alors de l’emploi ? Nenni ! Pour Nicolas Sarkozy, « le premier sujet de préoccupation de discussion des Français, c'est cette question de la viande halal », a-t-il osé dire, comme en atteste le document sonore ci-dessous.

Face à ces manœuvres de diversion d’une droite de plus en plus radicale – ou extrême, c’est comme l’on veut –, le candidat socialiste avait donc une formidable opportunité de placer la question sociale au centre de son projet. Et tout particulièrement la question du pouvoir d’achat.

Or, force est de le constater, depuis le début de sa campagne, François Hollande se montre sur le sujet discret ou prudent. De cela, il existe un premier indice. Quand il publie ses « 60 engagements pour la France », à la mi-janvier dernier, le candidat socialiste crée la surprise (Lire Un projet social au souffle court) : les mots de « pouvoir d’achat » ne sont pas même mentionnés dans la plate-forme du candidat, sauf une fois, pour justifier les… économies de chauffage ! Et il n’est pas fait mention non plus du salaire minimum.

Pour le vérifier, il suffit de se reporter à ce projet que voici :


Plaidoyer « pour une modération salariale»

S’agit-il d’un oubli ? Non, c’est évidemment un choix délibéré, qui a été discuté puis tranché par le candidat socialiste avec son équipe de campagne. Car voici un an, l’affaire était entendue : le projet initialement voté par les militants socialistes au printemps 2011 envisageait une revalorisation du salaire minimum.

Pour nous en assurer, replongeons-nous dans ce projet du PS. Le voici :

A la page 14 de ce document, l’engagement était clairement consigné : « Le Smic constitue un levier à court terme pour améliorer les conditions de vie des plus modestes et stimuler la consommation. La revalorisation de son pouvoir d’achat sera engagée après des années d’abandon par la droite. »

Mais, durant l’été, alors que se préparent les primaires socialistes, François Hollande et ses proches débattent du sujet et ne manifestent guère d’enthousiasme pour cette revalorisation du Smic. Et cela transparaît publiquement quand François Hollande organise le 24 août 2011, à la Maison de l’Amérique latine, une première réunion avec des économistes qui lui sont proches (Lire L’énigme François Hollande).

L’un des économistes présents est en effet Gilbert Cette. Peu connu du grand public, cet expert, qui apparaît sur la vidéo officielle ci-dessous retraçant les travaux de la réunion, s’est en effet distingué en co-signant en 2008 un rapport public pour François Fillon préconisant ni plus ni moins que de casser le système du salaire minimum. Mediapart s’en était fait l’écho et avait révélé le rapport le 9 avril 2008 (lire Un rapport officiel veut casser le salaire minimum).

 

 

Or, le 24 août, le même Gilbert Cette repart à la charge contre le Smic. Et le plus étonnant, c’est que ce qu’il dit est retenu comme parole d’évangile. On en trouve trace dans le compte-rendu officiel (il est ici) de la troisième table ronde qui a eu lieu ce jour-là, dénommée – ce n’est guère enthousiasmant ni mobilisateur ! : « Concilier pouvoir d’achat, compétitivité, et consolidation des finances publiques ».

Cela commence par l’énoncé suivant: « Cette troisième table ronde a permis de définir des pistes de conciliation entre, d’une part, la sauvegarde du pouvoir d’achat et, d’autre part, deux forces contraires : un regain de compétitivité qui plaide pour une modération salariale et un contexte de sobriété budgétaire susceptible de toucher les dépenses dont bénéficient les foyers modestes. »

Autrement dit, la table ronde fait siens tous les poncifs réactionnaires de la politique libérale, qui a été le socle des politiques économiques suivies par la droite comme par la gauche depuis le virage de 1982/1983 : une politique salariale trop généreuse fait le lit du chômage et nuit à la compétitivité. Cela a été en particulier le credo de Pierre Bérégovoy comme celui d’Édouard Balladur. Il faut donc conduire une politique de l’offre plutôt qu’une politique de la demande. Tout est dit dans cette formule : il faut privilégier « un regain de compétitivité » et cela « plaide pour une modération salariale ».

Et le compte-rendu officiel poursuit : « S’agissant des classes populaires, les participants font le constat d’un tassement de l’échelle des salaires lié à une progression du Smic plus rapide que celle du salaire médian. Les intervenants se sont accordés pour dire qu’un Smic élevé n’est pas le meilleur outil de soutien aux plus modestes, les dispositifs de solidarité de type RSA ou PPE étant mieux adaptés car sans incidence directe sur le coût du travail. Ces outils pourront être évalués et ajustés, mais les moyens qui leur sont alloués devront être ménagés afin que la phase de désendettement ne génère pas de nouvelles inégalités. » Plus brutalement dit, si « un Smic élevé n’est pas le meilleur outil », on peut en déduire qu’il ne faudrait donc pas donner de « coup de pouce » au Smic.

Mélenchon pour un Smic net à 1 700 euros pendant la législature

En quelque sorte, les économistes proches de François Hollande donnent donc raison, sans le dire ouvertement, à Nicolas Sarkozy de ne pas avoir donné de « coup de pouce » au Smic et prennent donc leur distance avec le projet du PS.

L’absence de référence au salaire minimum dans le projet de François Hollande ne doit donc rien au hasard. Mais sans doute l’équipe du candidat socialiste a-t-elle compris qu’elle avait commis une erreur en faisant à ce point l’impasse, plus largement, sur la question du pouvoir d’achat dans la plate-forme. Depuis quelques semaines, les proches de François Hollande essaient donc de rectifier le tir et, agrégeant différentes mesures éparpillées dans le projet, ils s’appliquent à faire la démonstration qu’elles constituent le socle d’une véritable politique en faveur du pouvoir d’achat.

Le site Internet du candidat présente même désormais une page dédiée à cette question (elle est ici) où sont détaillées les sept propositions de François Hollande pour le pouvoir d’achat : « 1. Une nouvelle tarification progressive de l'eau, du gaz et de l'électricité ; 2. Baisse des frais bancaires et valorisation de l’épargne populaire ; 3. Lutte contre la spéculation sur les prix de l'essence ; 4. Fiscalité : protéger le pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires ; 5. Augmentation de 25 % de l'allocation de rentrée scolaire ; 6. Encadrement des loyers ; 7. Baisse du prix des médicaments ».

On admettra pourtant qu’en dehors de la revalorisation de l’allocation de rentrée scolaire, aucune de ces mesures n’aurait d’effet direct et vraiment sensible. Et dans tous les cas de figure, sans doute pourraient-elles contribuer à défendre le pouvoir d’achat, mais guère plus. En tirer argument pour dire que le candidat socialiste prône une politique de relance relèverait en tout état de cause de l’abus de langage.

Dans l’entourage de François Hollande, certains veulent croire toutefois que le débat n’est pas tranché. Comme Mediapart le racontait dans un article récent, (Lire Le candidat Hollande affine sa méthode de gouvernement), syndicats et patronat seront en effet appelés, en cas de victoire du PS, à se retrouver au lendemain de la présidentielle pour une « conférence sociale », qui pourrait s’appeler « Assises de la démocratie sociale ». Elle pourrait se tenir avant même les élections législatives.

« Il s'agira d'évoquer le calendrier des négociations sociales entre les partenaires sociaux sur toute une série de sujets, mais aussi de lancer les mesures urgentes pour l'emploi et d'évoquer une éventuelle revalorisation du Smic », affirme Alain Vidalies, qui est responsable du pôle « travail, emploi » dans l’équipe de campagne de François Hollande. Dans ce même article, nous précisions que, selon ce même responsable socialiste, l'idée d'un coup de pouce au salaire minimum a même été validée par l'entourage du candidat.

Mais pour l’heure, le candidat s’est gardé de le dire publiquement. Sur ce front, donc, la différence entre le projet du candidat socialiste et celui de Jean-Luc Mélenchon est donc grande. La plate-forme du Front de gauche (elle est ici) préconise en effet une forte revalorisation du Smic : « Afin d’enrayer la montée des inégalités de richesse dans notre pays, nous procéderons à une réévaluation globale des salaires et des traitements, des indemnisations du chômage et des retraites, et les indexerons sur l’évolution du coût de la vie. Cette réévaluation se fera aux deux extrémités de l’échelle des salaires. Nous porterons immédiatement le Smic à 1.700 euros brut par mois pour 35 heures, conformément aux revendications syndicales, et 1.700 euros net pendant la législature. Un salaire maximum sera instauré. La Confédération européenne des syndicats propose d’ailleurs, dans toutes les entreprises, que l’écart entre le plus bas et le plus haut salaire ne puisse dépasser 1 à 20. Ainsi, les patrons ne pourront gagner plus sans d’abord augmenter les salariés du « bas de l’échelle ». Par la fiscalité, nous établirons un revenu maximum fixé à 20 fois le revenu médian (soit aujourd’hui 360.000 euros par an) ».

La prudence de François Hollande est d’autant plus sensible que le Smic n’est pas le seul levier de la politique économique lui permettant de relancer le pouvoir d’achat. Parmi d’autres leviers, il y a aussi la politique fiscale. Le projet initialement conçu par l’économiste Thomas Piketty, et repris à son compte par le PS dans son projet entériné au printemps 2011, pouvait avoir cet effet. Prévoyant de fusionner l’impôt sur le revenu et la Contribution sociale généralisée (CSG) et de redessiner des taux d’imposition organisant une meilleure progressivité de ce nouvel impôt, la réforme visait à organiser une vaste redistribution des revenus, pour redonner du pouvoir d’achat aux revenus modestes et assujettir davantage les hauts revenus.

Or, François Hollande n’envisage plus cette fusion rapidement. Elle n’aura lieu qu' « à terme ».  Du même coup, le candidat socialiste s’est aussi privé d’un outil de relance du pouvoir d’achat, comme l’a expliqué l’économiste Thomas Piketty dans un entretien-vidéo récent (Lire Piketty à Hollande : davantage d’audace !)

 


 

Dans cet entretien, l’économiste faisait en particulier ces constats : « Dans ce que propose Hollande actuellement, il y a un mérite, c’est qu’il dit assez clairement là où il veut aller chercher des recettes complémentaires, mais il y a plusieurs insuffisances qui tiennent au fait que, comme il ne remet pas en cause les structures, comme il ne refonde pas véritablement l’impôt sur le revenu, il s’interdit de mener une politique du pouvoir d’achat vis-à-vis des classes populaires et des classes moyennes. » Car c’était cela, faisait-il valoir, le sens de la proposition de révolution fiscale qu’il préconise. « Cette absence de politique de pouvoir d’achat dans le programme de Hollande est intimement liée à l’absence d’ambition fiscale, de véritable remise à plat fiscale. »

Mais il est vrai que la campagne n’est pas encore finie. Alors, comme il l’a fait dans le cas de l’impôt sur le revenu, en se prononçant pour un taux supérieur à 75 % (Lire Fiscalité : Hollande invente la réforme Canada dry), François Hollande pourrait-il sortir de sa hotte une mesure surprise un peu plus spectaculaire en faveur du pouvoir d’achat ? Si beaucoup de Français aspirent à tourner une bonne fois pour toutes la page du sarkozisme, c’est aussi pour cela…

 

 

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 19:03
A Fessenheim (© Aurélien Pic).  
A Fessenheim (© Aurélien Pic).

Fukushima à Fessenheim, est-ce possible ? Il n’y a pas de tsunamis en Alsace. La centrale nucléaire alsacienne ne compte que deux réacteurs, contre six pour la centrale japonaise. Leurs technologies sont différentes. Les autorités de sûreté ne fonctionnent pas de la même manière. Et pourtant... Ce « et pourtant » est l'objet, à partir du 11 mars, d'un grand feuilleton à découvrir sur Mediapart.

Faut-il s’interdire d’imaginer un accident nucléaire très grave à Fessenheim ? Les statistiques nous y incitent. Selon les calculs de probabilité, la survenue d’une catastrophe atomique en Alsace est très faible. Pourtant, pendant une semaine, sur Mediapart, nous allons vous raconter en détail un accident nucléaire gravissime à Fessenheim. C’est notre premier reportage fiction.

Pourquoi ce détour par la fiction, alors que Mediapart pratique un journalisme d’enquête sur des faits réels ? Parce que précisément, en matière d’enquête sur les différents débats autour de la sûreté du nucléaire, apparaît cette donnée nouvelle : la logique probabiliste et statistique est de plus en plus critiquée. Une grave catastrophe nucléaire est certes improbable en France, et peut être plus improbable que dans d’autres pays (c’est aussi ce qui se disait au Japon avant le tsunami du 11 mars 2011). Mais elle ne peut être totalement exclue.

Notre société est-elle prête à accepter ce danger nucléaire ? Et quelle échelle de danger ? L’Allemagne a décidé de le refuser, à la suite de longues années de débat national – et pas seulement à cause de l’accident de Fukushima. Par ce choix, elle est sortie d’une pure approche de gestion statistique du risque pour choisir une position de principe de refus du danger atomique.

Quel rapport collectif souhaitons-nous établir avec le danger nucléaire ? Une menace est-elle plus acceptable parce qu’improbable ? C’est pour soulever cette question que nous avons voulu écrire ce reportage-fiction, un an après le désastre de Fukushima.

À partir de dimanche 11 mars, nous vous invitons donc  à lire le récit d’une catastrophe nucléaire à Fessenheim. Nous nous sommes basés sur des études, des plans et analyses existants. Tous les problèmes techniques que nous faisons vivre dans ce feuilleton peuvent survenir. Ils ont tous été analysés dans des documents officiels que nous publions en accompagnement de cette série. Nous ne les inventons pas. Dans chaque cas, nous avons simplement choisi de faire advenir l’hypothèse la plus défavorable. C’est un choix narratif. Il est forcément partial. Mais c’est la force de la fiction de nous permettre ce genre d’exercice.

Et nous conclurons cette fiction avec une longue interview de l’expert indépendant Mycle Schneider. En espérant que ce récit d’un Fukushima à Fessenheim alimentera le débat public nécessaire sur l’avenir du nucléaire.

 

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:54

 

Rue89 - 10/03/2012 à 09h04

 

 

 

Une websérie poétique et émouvante nous mène à la rencontre de ces Japonais vivant dans l'enfer de la radioactivité, ce poison invisible. Angoissés, ils commencent tout juste à se révolter contre un gouvernement qui continue de leur jurer que tout va bien.

Un an après l'accident à la centrale de Fukushima, la catastrophe « n'est pas finie, elle vient de commencer ». C'est le constat dressé par Alain de Halleux, réalisateur de la série de huit petits films qu'Arte nous autorise exceptionnellement à publier.

A la fin du premier épisode, les larmes d'Eiko nous font comprendre ce qui est dit explicitement dans le dernier des huit films :

« Nous avons perdu le Japon que nous connaissons. »

Rien ne sera plus jamais comme avant pour ceux qui refusent de croire le discours trop rassurant du gouvernement.

Eiko vit à Tokyo, elle tient une crêperie avec son mari français et c'est pour ne pas jouer l'avenir de petite fille de quatre ans à la roulette russe qu'ils ont décidé de partir :

« Dans vingt ans elle tombe amoureuse de quelqu'un, et si elle hésite à faire un enfant avec lui, c'est malheureux, et je ne veux pas de ça. »

Elle n'habite pas dans la zone concernée par la radioactivité, mais refuse de prendre le risque d'avaler une nourriture contaminée, car la traçabilité totale est impossible.

« Je ne viens pas pour les aider, c'est eux qui vont nous aider »

Alain de Halleux est parti à l'automne pour un repérage en vue d'un documentaire pour la RTBF. Mais le réalisateur, à qui on devait le très remarqué documentaire sur les travailleurs du nucléaire (en France cette fois), a fait des rencontres si fortes qu'il a monté in extremis cette série. Il a trouvé un pays en mouvement :

« Une minorité de citoyens se réveillent et se demandent comment ça se fait qu'ils ont suivi le gouvernement depuis la deuxième Guerre Mondiale.

Comme personne n'avait voulu prendre la responsabilité de la défaite, il s'est développé une culture de l'irresponsabilité : il n'est pas possible d'émettre une idée qui va à l'encontre de l'opinion générale. »

Pour obtenir des témoignages aussi poignants, Alain de Halleux a fait très attention à ne pas être dans la démarche classique du journaliste qui vient prendre de l'information et retourne chez lui (d'ailleurs en général il devient ami avec les personnes qu'il interviewe) :

« Je ne viens pas pour les aider, c'est eux qui vont nous aider : ils doivent témoigner pour qu'on ouvre les yeux. Je veux que cette catastrophe serve à ce que la France sorte du nucléaire. »

« Les médecins : la radioactivité n'est pas dangereuse »

A Minami Soma, ville située juste au-delà de la zone d'exclusion de 20 km autour de la centrale, de plus en plus de citoyens font leurs valises. Maki, maman dont la petite fille est confinée à l'intérieur depuis un an, raconte :

« Ne plus promener son chien, ne plus laisser son enfant jouer dehors... si encore c'était pour le court terme. »

« Quand on est en prison, au moins, on sait quand se termine la peine », compare Alain de Halleux. Il a rencontré les bénévoles du Citizen's Radioactivity Measuring Station (CRMS), association qui a ouvert des laboratoires à Fukushima City, à 65 km de la centrale. Son récit ressemblerait à de la fiction s'il n'était recoupé par les informations livrées par nos contacts sur place depuis des mois :

« Les médecins des hôpitaux sont tenus d'avoir le même discours que le gouvernement, c'est-à-dire que la radioactivité n'est pas dangereuse, et qu'il ne faut pas paniquer. Quand les citoyens évoquent les mesures du CRMS, on leur répond qu'il ne faut pas écouter ces gens qui sont des activistes, des musiciens... »

Derrière ce discours rassurant se cache aussi une affaire de gros sous, explique-t-il, car :

« Au-delà de la zone des 20 km, les gens sont libres de partir ou pas. Rappelons que les victimes du tsunami sont fortement aidés, ceux de la centrale n'ont rien. »

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:41

LEMONDE.FR avec AFP | 09.03.12 | 21h36   •  Mis à jour le 09.03.12 | 22h26

 
 

 

Les avocats généraux ont requis une peine plus clémente qu'en première instance contre Serge Biechlin (au centre), directeur d'AZF à l'époque des faits.

Les avocats généraux ont requis une peine plus clémente qu'en première instance contre Serge Biechlin (au centre), directeur d'AZF à l'époque des faits.REUTERS/Jean-Philippe Arles


Au procès en appel de l'explosion de l'usine AZF de Toulouse, les avocats généraux ont requis, vendredi 9 mars, l'amende maximale, soit 225 000 euros, contre le propriétaire de l'usine Grande Paroisse, propriété du groupe Total. Ils ont cependant réduit leur réquisition contre l'ex-directeur de l'usine à dix-huit mois de prison avec sursis et 15 000 euros d'amende.

En première instance, ils avaient requis la même somme contre la société, mais avaient demandé trois ans de prison avec sursis et 45 000 euros contre l'ancien directeur Serge Biechlin. Relaxés en première instance faute de preuve matérielle, la société et l'ancien directeur sont poursuivis pour homicides involontaires. L'accusation attribue la catastrophe de septembre 2001, à un accident chimique dû au mélange de deux produits.

L'avocat général Lionel Chassin a estimé que l'amende contre la société devait avoir une "connotation symbolique forte". Cette "sévérité" est liée aux "conséquences d'une exceptionnelle gravité" de cette "catastrophe industrielle particulièrement douloureuse", a-t-il déclaré. Il a estimé que dans le cas de M. Biechlin, on ne pouvait "prononcer le maximum de la peine, car, en poste depuis trois ans, il n'avait pu tout réformer, mais avait toujours inscrit la sécurité comme élément important de la bonne marche de l'entreprise".

 

 

 PAS DE RÉQUISITOIRE CONTRE TOTAL

A l'issue d'un réquisitoire fleuve de neuf heures entamé par Pierre Bernard, l'autre avocat général, Lionel Chassin, a notamment mis en cause des "fautes dans la gestion et le traitement des déchets" et l'absence de "consignes précises écrites" aux sous-traitants chargés de ces tâches. Il a estimé que M. Biechlin n'avait pas commis de "violation délibérée des règles de sécurité", mais s'était rendu coupable de "fautes caractérisées" en s'abstenant de faire respecter certaines réglementations.

L'accusation estime, avec les experts judiciaires, que des négligences ont permis la rencontre de deux produits incompatibles, du DCCNa (dichloroisocyanurate de sodium, un désinfectant) apporté par erreur dans une benne sur un tas de nitrate d'ammonium (engrais ou explosif minier) stocké dans le hangar 221, dont l'explosion a fait trente et un morts et des milliers de blessés, le 21 septembre 2001.

Le ministère n'a pas requis contre la maison mère, Total, et son ex-PDG Thierry Desmarest, que plusieurs parties civiles veulent voir jugés au même titre que les "lampistes".

 

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:34

LEMONDE.FR | 10.03.12 | 08h28   •  Mis à jour le 10.03.12 | 09h20

 
 

 

La semaine dernière, le diesel, qui représente 80 % de la consommation en France, s'établissait à 1,44 euros le litre en moyenne, approchant le record de mai 2008 avec 1,45 le litre

La semaine dernière, le diesel, qui représente 80 % de la consommation en France, s'établissait à 1,44 euros le litre en moyenne, approchant le record de mai 2008 avec 1,45 le litreAFP/MYCHELE DANIAU


Ils le découvrent généralement au retour d'une pause déjeuner, après une sieste ou une courte nuit de sommeil. Après avoir laissé leur véhicule sans surveillance, de plus en plus de routiers se retrouvent face à un réservoir vide. Alors que les prix à la pompe atteignent de nouveau des sommets, les vols de carburant se multiplient.

La semaine dernière, le diesel, qui représente 80 % de la consommation en France, s'établissait à 1,44 euros le litre en moyenne, approchant le record de mai 2008, avec 1,45 euros le litre. Tiré par le prix du baril, le coût de l'essence est en effet dopé depuis la fin de l'année 2011 et le début 2012 par la tendance haussière sur le marché pétrolier.

"Chaque fois que le prix du carburant est en hausse, le vol de carburants augmente de façon considérable", confirme Frédéric Plan, délégué général de la Fédération des combustibles, carburants et chauffage (FF3C). Depuis le début de l'année, ces délits animent les colonnes faits divers de la presse régionale : dans le Loir-et-Cher, des bidons d'essence d'une grande surface ont été dérobés, rapporte La Nouvelle République. Dans le Morbihan, la gendarmerie a été alertée sur un vol de carburant par le gérant d'une station service, raconte Le Télégramme. Dans le Rhône, c'est le réservoir d'un routier qui a été vidé, relate Le Progrès.

 

"SIPHONNAGE" ET BANDES ORGANISÉES

Il est difficile pour les fédérations de routiers de quantifier avec précision les cas de vols de carburants. Les organisations notent cependant, à l'appui des témoignages de professionnels, une réelle recrudescence de ce type de délits. A la FF3C, Frédéric Plan remarque une nette augmentation des vols "depuis novembre 2011". Même constat de Nicolas Paulissen, adjoint au délégué général de la Fédération nationale des transports routiers : "Les vols augmentent depuis l'automne dernier, et cela s'est encore amplifié ces deux derniers mois."

En matière de vol de carburants, il existe deux types de scénarios très distincts : la "grivèlerie", c'est à dire un départ sans paiement en station service, et le siphonnage. "Le vol du contenu des réservoirs de camions est prémédité, organisé : ce sont des bandes qui ont du matériel pour siphonner, et qui revendent ensuite aux particuliers", explique le commandant Dominique Ramat, CRS-autoroute sur le secteur Lyon Rhône-Alpes Auvergne.

A la fin du mois de février, son service a démantelé "une bande de Roumains", rapporte le CRS. Le vol est généralement commis la nuit, sur un véhicule isolé. "Ils viennent munis de jerricanes, à deux ou trois pour siphonner les réservoirs qui peuvent atteindre jusqu'à 1 000 litres", relate Nicolas Paulissen. Celui-ci relève empiriquement une augmentation de ces cas de l'ordre de 25 % depuis l'automne 2011. Pour les entreprises, l'augmentation des vols de carburant entraîne une perte importante, souligne Nicolas Paulissen : "Le gazole représente 5 % de leur coût de revient pour les véhicules longue distance, 17% à 18% pour ceux à distance régionale."


GRIVÈLERIES ET FINS DE MOIS DIFFICILES

Les grivèleries affichent également une nette augmentation, et sont quant à elles le fait de particuliers. Sur le secteur autouroutier lyonnais, les cas ont augmenté de 44 % entre périodes équivalentes du début 2011 et 2012, selon le commandant Dominique Ramat. "Sur six stations Total des autoroutes lyonnaises, le préjudice subi sur l'année 2011 s'élève à 110 000 euros", révèle-t-il. Les auteurs sont "des petits voyous habituels, selon le commandant. Ils vont très rarement au même endroit, et installent souvent de fausses plaques d'immatriculation."

L'Union française des industries pétrolières (UFIP), qui dispose d'une évaluation nationale des vols en général en station service, rapporte une augmentation de 20 % des délits entre 2010 et 2011. Le Conseil national des professions de l'automobile se veut  plus nuancé : il existe une "petite recrudescence" des vols liée à l'augmenation du prix de l'essence, admet Christian Roux, président de la branche représentant les professionnels de la distribution de carburants, qui assure que ce sont essentiellement "les banlieues des grandes villes" qui sont concernées.

Les stations contactées en banlieue parisienne, à Aubervilliers, Aulnay-sous-Bois ou encore à Créteil, affirment en effet que les tentatives de départ sans paiement sont "fréquentes". "Il y en a tout le temps, s'exclame une employée d'une station service du Val-de-Marne sous couvert d'anonymat. Une à deux fois par semaine." "Je les appelle avant qu'ils ne partent, je bloque les fonctionnement des pompes", raconte l'employée. Mais ces tentatives ne sont pas nouvelles ni toujours liées au prix de l'essence, soulignent les professionnels.

 

 

Les stations services développent le pré-paiement pour se prémunir des cas de vols.

Les stations services développent le pré-paiement pour se prémunir des cas de vols. AFP/ERIC CABANIS


"On peut en revanche clairement faire le lien avec le prix de l'essence quand on observe la part des particuliers que l'on retrouve et qui sont en situation de pauvreté", estime le commandant Ramat. Son service évalue entre 30 % et 40 % la part les conducteurs retrouvés qui ne relève pas de la petite délinquance et "commettent ces vols pour stricte raison économique". "Ce sont des gens qui n'arrivent pas à boucler leurs fins de mois, des chômeurs, des gens dans la galère. Ils camouflent une partie de leur plaque avec du ruban adhésif, et on finit par les retrouver", rapporte le CRS. Les affaires ne sont généralement pas portées au pénal, les conducteurs interpellés retournant payer l'essence qu'ils viennent de voler.

Avec la recrudescence de ces vols, stations sevices et routiers modifient leurs habitudes. Les camionneurs privilégient le stationnement systématique sur des avenues passantes ou des parkings éclairés. Surtout, "ils mettent le moins d'essence possible pour que le stationnement se fasse à vide", explique Frédéric Plan. En station service, ce sont les systèmes de pré-paiement et d'automates qui se développent, note Yves-Marie Dalibard de l'UFIP.

Face à la montée du prix de l'essence, les particuliers changent leurs usages : des internautes du Monde.fr expliquaient en mai 2011 déjà comment ils réduisaient leurs déplacements, leur vitesse ou privilégiaient d'autres modes de transport.

Flora Genoux

 


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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:27

 

Le Monde - l y a 7 heures

 

Un an après le tremblement de terre, le tsunami puis la catastrophe de Fukushima, l'équipe d'Eva Joly, candidate d'Europe Ecologie-Les Verts (EELV), qui prône une sortie du nucléaire, a diffusé vendredi 9 mars une vidéo commémorant à sa façon cet accident. Obscurité, un son angoissant, un homme portant un masque à gaz devant un gâteau "Happy Birthday Fukushima"... Le clip conclut : "Il y a des anniversaires qu'on aimerait ne pas souhaiter. Sortons du nucléaire", avant d'afficher un lien vers le site de campagne d'Eva Joly.

 

 

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:20

LEMONDE.FR avec AFP | 10.03.12 | 18h55

 
 

L'armée syrienne a pris d'assaut samedi soir Idleb, après avoir violemment bombardé cette ville rebelle où 14 civils ont péri, a rapporté une ONG syrienne. "Les transports de troupes sont entrés dans la ville d'Idleb alors que les bombardements et les combats" entre armée et rebelles se poursuivaient, a indiqué à l'AFP le président de l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), Rami Abdel Rahmane. Il a fait état d'au moins 14 civils tués, de dizaines de blessés et de 150 arrestations dans la ville située dans le nord-ouest du pays.

Depuis l'aube, Idleb était visée par les "bombardements les plus violents depuis l'envoi de renforts de troupes cette semaine", avait auparavant indiqué le président de l'OSDH. "Les forces du régime bombardent de l'extérieur de la ville, à partir de plusieurs axes", a précisé Milad Fadl, militant local de la Commission générale de la révolution syrienne (opposition), qualifiant les bombardements de "très, très violents" et estimant que l'opération visait à "faire plier la ville".

Depuis plusieurs jours, des troupes se massaient dans cette province montagneuse et frontalière de la Turquie, faisant craindre aux militants une réédition de l'offensive contre Baba Amr, le quartier rebelle de Homs (centre) repris le 1er mars par l'armée après près d'un mois de siège et de pilonnage.

Cet assaut est intervenu alors que le dirigeant syrien Bachar El-Assad a rencontré, ce samedi à Damas, Kofi Annan, l'envoyé spécial de l'ONU, toujours présent dans la capitale syrienne ce samedi soir. Sur le plan diplomatique, la pression s'est accentuée contre la Chine et la Russie, toujours opposés à toute intervention dans les "affaires intérieures" syriennes de la part de la communauté internationale. L'Arabie saoudite et le Qatar ont violemment critiqué ce samedi la position de la Chine et de la Russie, qui ont déjà fait usage de leur droit de veto aux Nations Unies pour bloquer des résolutions contraignantes pour le régime syrien. "Il y a un génocide systématique de la part du gouvernement syrien pendant que nous parlons en ce moment de cessez-le-feu", a notamment déclaré le ministre qatari des affaires étrangères cheikh Hamad ben Jassem al Thani, lors d'une réunion de la Ligue arabe au Caire.

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:14

LEMONDE.FR | 10.03.12 | 15h24   •  Mis à jour le 10.03.12 | 15h27

 

Une cérémonie à la mémoire des moines tibétains qui se sont immolés par le feu à Dharmsala (Inde), le 8 octobre 2011.

Une cérémonie à la mémoire des moines tibétains qui se sont immolés par le feu à Dharmsala (Inde), le 8 octobre 2011.AP/ASHWINI BHATIA


De notre correspondant à Pékin - Désigné comme le Jour du soulèvement national (National Uprising Day) à Dharamsala, dans le nord de l'Inde, où siège le gouvernement tibétain en exil, le 10 mars a chaque année un écho très fort parmi les 6 millions de Tibétains de la Région autonome tibétaine (sous contrôle chinois) et des zones tibétaines des quatre provinces chinoises qui la bordent.

Cette année, l'anniversaire du soulèvement de 1959, bien sûr tabou en Chine, intervient alors que la crise au Tibet a atteint un nouveau paroxysme. Non seulement les nouveaux médias ont favorisé une diffusion sans précédent d'informations en provenance du "Tibet libre" vers les hauts plateaux tibétains, mais, aux yeux des Tibétains de Chine, le temps presse.

La première revendication qui ressort des multiples manifestations ou actes récents de vis-à-vis de Pékin est le retour au Tibet du dalaï-lama, et la fin de sa diabolisation par le régime communiste. Le Monde a pu constater, en 2010 et 2011, combien celle-ci est ressentie comme une atteinte à la dignité des Tibétains et à leur identité culturelle et religieuse dans les zones tibétaines du Sichuan et du Qinghai.

SOULÈVEMENT GÉNÉRALISÉ

En 2008, c'est le Jour du soulèvement national que les moines du monastère de Drepung, l'un des trois plus grands de Lhassa, ont organisé une marche de protestation en réaction aux mesures de "rééducation patriotique" qui leur avaient été imposées. S'en suivra un soulèvement généralisé à tout le Tibet historique, qui durera plusieurs mois.

La répression sera féroce : les arrestations et les peines de prison toucheront le clergé comme la population laïque, et une grande partie de l'intelligentsia tibétaine. Elle s'accompagnera d'une double stratégie de reprise en main systématique des monastères et de la population, mais aussi de "subventions" ciblées. Le résultat a été désastreux : les autorités chinoises se sont aujourd'hui aliénés une plus grande partie encore de la population tibétaine, toutes catégories confondues.

RENFORCEMENT DE LA FIERTÉ D'ÊTRE TIBÉTAIN

La fierté et la conscience d'être tibétain n'auront cessé de se renforcer ces quatre dernières années : "Les manifestations de 2008 ont renforcé le sentiment d'identité des Tibétains et depuis ils expriment régulièrement leur fierté nationale, explique la tibétologue française Katia Buffetrille qui a fait un long séjour en Amdo fin 2011. Ainsi, on peut voir dans divers lieux en Amdo [actuelle province chinoise du Qinghai] de petits papiers collés aux vitrines des boutiques et appelant à parler une langue pure [au lieu d'être mélangée avec du chinois]."

"Des manifestations pacifiques ont eu lieu en 2010 à Rebkong [Amdo] contre le projet de supprimer l'enseignement en tibétain dans le secondaire, poursuit-elle. Des initiatives de la société civile sont apparues comme le "mercredi blanc" qui a débuté dans le Tibet oriental et qui est une journée durant laquelle les Tibétains mangent tibétain, s'habillent tibétain, parlent uniquement tibétain. Ce mouvement s'est répandu maintenant parmi les exilés."

ACCROISSEMENT DES IMMOLATIONS PAR LE FEU

Cette année, le Jour du Soulèvement National se tient à Dharamsala au milieu de témoignages quotidiens d'actes de résistance et de répression en provenance du Tibet. Pour la première fois, le dalaï-lama n'a pas prononcé d'allocution – il avait annoncé en 2011, pour son dernier discours officiel du 10 mars, qu'il transférait son pouvoir politique à un chef de gouvernement élu.

En Chine, au Sichuan, mais aussi au Qinghai et au Tibet, la cadence des manifestations et immolations par le feu s'est accélérée depuis le début de l'année 2012, tandis que l'intensification des représailles policières – au moins trois manifestations ont conduit à des morts par balles – ou de mauvais traitements des immolés qui survivent à leurs blessures, comme le moine Lobsang Kunchog, amputé des quatre membres et soumis aux brimades du personnel chinois de l'hôpital où il est traité - alimentent en retour la colère des Tibétains.

Tout dernièrement, à Rebkong, dans le Qinghai, des collégiens tibétains ont protesté le 7 mars quand ils ont découvert que les manuels scolaires de la rentrée n'étaient qu'en chinois – plusieurs manifestations d'écoliers avaient déjà eu lieu dans la même région en octobre 2010.

Un jeune homme a été tué par balles le 6 mars dans la préfecture autonome tibétaine de Golog (province du Qinghai), parce qu'il s'est interposé lors de l'arrestation d'un autre Tibétain recherché par la police et accusé d'avoir décroché le drapeau chinois d'un bâtiment officiel le 26 janvier dernier. Le 5 mars, un Tibétain de 18 ans s'est immolé dans la préfecture de Ngaba (Sichuan), soit la 26e immolation par le feu depuis 2009. La veille, une femme de 32 ans, mère de quatre enfants, s'immolait à Ngaba, le lendemain de l'immolation par le feu d'une lycéenne de 19 ans, cette fois à Machu dans le Qinghai.

 SURVIVRE À L'OPPRESSION

Liées au départ à la persécution du monastère de Kirti, à Ngaba, où les forces armées avaient massacré une dizaine de civils en mars 2008, les immolations de moines (et souvent de moines expulsés des monastères en raison des nouvelles mesures de discipline imposés par le parti), sont devenues un mouvement collectif de protestation : désignées comme des "martyrs" à Dharamsala, les immolés sont des "terroristes" pour le gouvernement chinois.

A Pékin, la dissidente tibétaine Woeser, placée sous résidence surveillée à l'approche de la date sensible du 10 mars, a pris l'initiative dans une lettre ouverte cosignée par la poétesse tibétaine Gade Tsering et le bouddha vivant Arjia Lobsang, en exil aux Etats-Unis, d'en appeler à cesser les immolations par le feu. Woeser avait été l'une des premières à qualifier les immolations d'actes de résistance. Il est temps, écrit-elle le 7 mars après avoir rendu hommage "au dévouement rare" qui a poussé 26 Tibétains à recourir à cette forme extrême de protestation depuis février 2009, de "chérir sa vie au temps de l'oppression".

Ces 26 immolations ont clairement exprimé la volonté des Tibétains, dit-elle, or l'expression ne peut être un but en soi : il est temps de "mettre cette volonté en pratique", de rester vivant et de survivre à l'oppression. L'intégralité de la traduction en anglais de son texte est sur son blog.

SURENCHÈRE RÉPRESSIVE

Côté chinois, la désignation des immolés comme des "terroristes" s'inscrit dans la continuité d'une surenchère répressive que rien n'incite à freiner. La politique de la "stabilité à tout prix", qui commence à être modulée ailleurs en Chine en raison de ses excès, ne souffre aucun aménagement au Tibet.

Les participants à des manifestations ou des actes de résistance sont souvent laissés libres le temps que les choses se calment, puis les meneurs présumés sont traqués et arrêtés. Les procès sont expéditifs et les condamnations pour "séparatisme" ou "subversion" sont le plus souvent très lourdes. C'est le cas récemment des participants à un rassemblement pacifique à Nangcheng, dans la préfecture de Yushul au Qinghai. Ainsi qu'à Drango (Luhuo en chinois) dans le Sichuan, où une centaine d'arrestations ont eu lieu récemment selon Free Tibet.

Les familles, les employeurs, et les monastères sont "punis" pour les crimes de leurs employés ou membres. De fait, si, ailleurs en Chine, des contrepouvoirs balbutiants se mettent en place, grâce à la presse, aux réseaux sociaux, aux avocats et aux ONG, les régions tibétaines sont livrées aux formes les plus brutales de gouvernance.

INDIFFÉRENCE DE L'OPINION PUBLIQUE CHINOISE

L'opinion publique chinoise est indifférente et hostile aux revendications des Tibétains : les immolations ou autres manifestations, quand elles sont rapportées dans les médias chinois, le sont sous la forme d'entrefilets ou de brèves. Enfin, la perception que la question tibétaine est "intouchable" en raison de l'agressivité des autorités n'incite aucun des intellectuels ou des bloggeurs chinois, pourtant prompts à se mobiliser sur d'autres sujets touchant à la dignité humaine, à s'en mêler de trop près, par peur des représailles.

Du reste, au sein de l'appareil de sécurité qui continue de baigner dans une vision maoïste des rapports de force, le pire cynisme règne en maître : "Plus la situation est chaotique au Tibet, mieux c'est. Cela servira à entraîner nos troupes et à endurcir les masses. En outre, cela nous procurera une raison suffisante pour écraser la rébellion et mener des réformes dans l'avenir", confiait Mao Zedong en février 1959, il y a 53 ans, alors que la révolte battait son plein dans le Kham.

Brice Pedroletti


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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:09

Lettre du Proche-Orient | LEMONDE | 10.03.12 | 14h48   •  Mis à jour le 10.03.12 | 14h49

 
 

Le raid s'est déroulé mercredi 29 février, à 2 heures du matin, en toute discrétion et impunité. Les Jeep et véhicules blindés israéliens, avec à leur bord une quarantaine de soldats, techniciens du ministère des télécommunications et agents du Shin Beth (le service de sécurité intérieure) ont foncé dans les rues désertes de la capitale du non-Etat palestinien. La ville dormait, ils n'ont pas rencontré âme qui vive et, de toute façon, les Ramallahwis s'écartent au passage d'une troupe de soldats israéliens.

Cette prudence est d'abord celle des forces de sécurité palestiniennes. Cela ne fait pas plaisir au général Adnan Damiri, leur porte-parole, de l'admettre, mais c'est un principe de réalité : "Mes hommes ont pour consigne de s'éloigner, nous confirme-t-il. Nous ne voulons, ni ne pouvons, entrer en confrontation avec l'armée israélienne. Alors, nous laissons faire." Les soldats israéliens se sont arrêtés devant l'immeuble de Watan-TV, dans le quartier de Qaddoura, l'ont cerné, puis ont mené tambour battant leur razzia.

En un peu plus d'une heure, les deux émetteurs, 25 ordinateurs, les archives, des vidéos, les contrats, les factures, une foule de dossiers, ont été confisqués. Peu de mots ont été échangés : les soldats avaient "des ordres", notamment de se saisir des émetteurs. Puis, le convoi s'est ébranlé, pour se rendre à peu de distance, à Al-Bireh, au siège de Al-Quds Educational TV. Il était 3 h 30 du matin. Le même scénario s'est déroulé, mais le butin a été plus maigre : l'émetteur de la station et quelques équipements.

Le lendemain, les réactions des Palestiniens ont été empreintes de stupeur, avant de laisser place au fatalisme : l'armée israélienne est chez elle à Ramallah. Les Etats-Unis, l'Union européenne, la France, ont protesté, enfin plus exactement "déploré". Le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a dénoncé "un assaut flagrant contre la liberté d'expression" et le premier ministre, Salam Fayyad, a estimé que le but d'Israël est "d'affaiblir ce qui reste de la stature de l'Autorité nationale palestinienne".

Ramallah est située en zone "A" de la Cisjordanie, laquelle, aux termes des accords de paix d'Oslo II (1995), est sous contrôle exclusif de l'Autorité palestinienne. Rien à voir, en principe, avec la zone "B", où Israël conserve la responsabilité de la sécurité, et encore moins avec la zone "C", entièrement sous l'emprise de la puissance occupante. Le siège de l'Autorité palestinienne, c'est la Mouqata'a, au centre de cette ville bourgeonnante de 200 000 habitants (durant le jour), où Mahmoud Abbas a sa résidence officielle.

Mais le roi est nu : le raid de l'armée israélienne a rappelé que l'Etat palestinien, dont M. Fayyad s'efforce avec ténacité de poser les fondations, et dont M. Abbas demande qu'il soit reconnu par les Nations unies, est un Etat croupion, dont la souveraineté est virtuelle, tout comme l'autorité de son président. Huit jours après la descente des soldats israéliens, les directeurs de Watan-TV et Al-Quds TV, Mouammar Orabi et Haroun Abuarrah, ne se perdent pas en conjectures sur les raisons de cette opération coup- de-poing : "Il s'agissait de nous réduire au silence", dit le premier. Leur but était double, précise le second : "Ils veulent récupérer nos fréquences, pour des raisons politiques tout autant que commerciales. Ils voulaient aussi rappeler aux médias palestiniens un message simple : "Nous sommes là, chez vous ; quand nous voulons, nous pouvons tout contrôler." " L'explication des autorités israéliennes est autre : les soldats sont intervenus pour fermer "deux télévisions pirates à Ramallah", Watan-TV et Al-Quds TV, qui "interrompent significativement d'autres chaînes légales et perturbent les communications aériennes" de l'aéroport Ben-Gourion, à Tel-Aviv.

Suleiman Zuhairi, ministre adjoint des télécommunications palestiniennes, s'en étranglerait presque de rage : il montre, documents à l'appui, que les deux chaînes émettent sur les mêmes hautes fréquences UHF depuis quinze ans et sont enregistrées comme telles depuis 2004 à l'Union internationale des télécommunications (UIT). Il souligne que Watan TV et Al-Quds TV diffusent respectivement sur 615,2 MHz (mégahertz) et 607,2 MHz, alors que la bande de fréquence des aéroports et des avions est comprise entre 108 et 137 MHz.

"Techniquement, martèle-t-il, les interférences sont impossibles. La vérité est que les Israéliens veulent faire taire toutes les voix qui luttent contre l'occupation et la colonisation. Ils veulent récupérer les fréquences des Palestiniens sur la bande UHF et, par-dessus tout, ils veulent tuer la solution de deux Etats." Suleiman Zuhairi rappelle que les accords d'Oslo ont créé une commission conjointe des télécommunications (JTC), et que celle-ci n'a été saisie d'aucune plainte israélienne. Il est vrai que ladite commission est une feuille de vigne : "Depuis dix ans, aucune fréquence ne nous a été accordée, et nous n'avons pas le droit d'importer des émetteurs", souligne-t-il.

Dans leur malheur, Mouammar Orabi et Haroun Abuarrah ont presque de la chance : en 2002, au début de la deuxième Intifada, les soldats israéliens avaient occupé les locaux de Watan-TV et Al-Quds TV pendant 40 et 19 jours, et tout avait été détruit. S'agit-il du signe avant-coureur d'un nouveau tour de vis sécuritaire en Cisjordanie ? Les deux hommes ont une certitude : "Ils vont revenir." Ce n'est pas le général Damiri qui les démentira : "L'armée israélienne fait des incursions deux ou trois fois par semaine à Ramallah ; et la nuit, je ne le sais pas toujours..."


lzecchini@lemonde.fr

Laurent Zecchini

 


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