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16 décembre 2016 5 16 /12 /décembre /2016 21:52

 

 

Source : http://www.lemonde.fr

 

 

Le mariage d’une fillette jette une lumière crue sur les violations des droits des femmes en Tunisie

 

 

 

A Tunis, le 14 décembre 2016, manifestation contre l’article 227bis du Code pénal tunisien qui permet à un violeur de mineur d’échapper à la prison s’il épouse sa victime.

 

Sur la pancarte, elle a écrit en lettres capitales « How I met your mother ? » (« comment ai-je rencontré votre mère ? »), reprenant le titre d’une série télé américaine humoristique, et cette réponse, cinglante : « Je l’ai violée lorsqu’elle avait 13 ans ». A l’image de cette jeune manifestante tunisienne, plusieurs dizaines de personnes, en majorité des femmes, se sont rassemblées, mercredi 14 décembre, à Tunis devant le Parlement pour dénoncer une nouvelle affaire de mariage d’une mineure.

 

La colère des militantes a éclaté mardi lorsque a été connue la décision d’un tribunal du Kef, région au nord-ouest de la Tunisie, prise le 1er décembre et autorisant le mariage d’une jeune fille de 13 ans avec un proche âgé de 20 ans qui l’a mise en enceinte. Pour les organisations de défense des droits des femmes, l’adolescente a été violée et ce mariage n’est qu’une façon pour son agresseur d’éviter des poursuites, comme le lui permet la loi.

 

Chokri Mejri, porte-parole du tribunal de première instance, a tenté d’expliquer la décision, assurant que l’adolescente n’avait pas été violée. « Nous avons entendu la fille et après vérification de tous les détails, nous avons considéré qu’elle était apte au mariage. La preuve, elle est enceinte », a-t-il ainsi déclaré à l’AFP, précisant que « les deux familles ont demandé le mariage pour ne pas faire scandale ». Une version vertement contredite par la responsable de la protection de l’enfance de la région du Kef, Houda Abboudi : « Quand il s’agit d’une enfant de 13 ans, on ne peut parler d’un rapport sexuel avec consentement. Il s’agit d’un viol. »

 

« Subir sans violence »

Au cœur de l’affaire : un article du Code pénal tunisien (l’article 227bis), adopté en 1958, qui punit de six ans de prison toute personne ayant « fait subir sans violence l’acte sexuel à un enfant de sexe féminin âgé de moins de 15 ans accomplis » (cinq ans si elle a entre 15 et 20 ans), mais précise que « le mariage du coupable avec la victime (…) arrête les poursuites ». L’abrogation de cet article est une demande récurrente des organisations de défense des droits des femmes depuis des décennies, qui, outre la clause sur le mariage, soulignent l’aberration de l’idée même d’un acte sexuel sur mineur « sans violence ».

« Il n’a jamais été abrogé, car cela ne fait pas partie des priorités politiques, mais il y a eu, aussi, la volonté de ménager une société patriarcale et conservatrice dans laquelle des femmes et des filles continuent d’être sacrifiées sur l’autel de l’honneur familial », dénonce Alya Cherif Chammari, avocate et militante pour les droits des femmes et des petites filles.

 

Lire aussi :   Maroc : le suicide de Khadija Souidi, violée et torturée, relance le débat sur l’impunité de ses agresseurs

 

L’histoire du Kef rappelle que, dans un pays pionnier des droits des femmes, le combat pour leur respect est loin d’être achevé. Depuis 2011, et la chute du président Zine El-Abidine Ben Ali, plusieurs projets de loi sur le sujet sont en souffrance, que ce soit une réforme globale du Code pénal, un projet visant spécifiquement à abroger l’article 227bis, ou encore un texte entièrement dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes. Elaborée en 2014 grâce à un partenariat très étroit entre le ministère de la femme et les organisations de la société civile, la loi est toujours dans les cartons du Parlement.

 

Principes constitutionnels

Cette affaire peut-elle provoquer un électrochoc ? Alya Cherif Chammari estime que oui, soulignant que cette fois l’indignation est allée bien au-delà des traditionnels cercles militants. « La société tunisienne est prête pour ces changements, assure-t-elle. De manière générale, il faut harmoniser les lois à la Constitution qui affirme l’égalité entre hommes et femmes et la lutte contre toute forme de violence contre les femmes. Que l’Etat passe au scanner les lois à l’aune de ces deux principes constitutionnels. »

Face à la levée de boucliers, Chokri Mejri est revenu sur ses déclarations. Le porte-parole du parquet de Kef a annoncé, mercredi 14 décembre, que le procureur général s’était constitué partie civile et réclamait l’annulation de la décision judiciaire ayant autorisé cette union. Les organisations de défense des droits des femmes demandent, elles, l’annulation du mariage.

 

 

 

Source : http://www.lemonde.fr

 

 

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Published by democratie-reelle-nimes - dans Tunisie Ils réagissent
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14 février 2016 7 14 /02 /février /2016 18:19

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

L'UE ne sait proposer que le libre-échange à la Tunisie

14 février 2016 | Par Ludovic Lamant
 
 
 

Cinq ans après les révoltes arabes, l’UE espère conclure un accord de libre-échange avec la Tunisie. Les eurodéputés réclament un partenariat politique d’un nouveau genre. Mais les premières versions de l’accord en chantier, dont Mediapart publie dix chapitres en exclusivité, montrent une autre réalité. À Tunis, des figures de la société civile s’inquiètent.

De notre envoyé spécial à Bruxelles. – Cinq ans après les révolutions arabes, les eurodéputés spécialisés dans les questions commerciales s’apprêtent à adopter mardi une résolution qui veut faire de l’accord de libre-échange en chantier avec la Tunisie « un partenariat politique » pour soutenir la jeune démocratie tunisienne. Mais les documents publiés en exclusivité par Mediapart, qui décrivent le point de départ des négociations déjà menées par la commission européenne à Tunis en 2015, laissent penser que les élus auront toutes les peines du monde à se faire entendre.

Ce projet d’« accord de libre-échange approfondi et complet » (ALECA ou DCFTA) entre l’UE et la Tunisie est dans l’air depuis la chute du régime Ben Ali en 2011. Mais Tunis avait voulu attendre les élections de 2014, et la soi-disant « stabilisation » de son paysage politique, pour enclencher cette négociation clé pour l’avenir du pays. Le processus a vraiment été lancé en mai 2015, lors d’une visite du premier ministre tunisien, Habib Essid, à Bruxelles. Un accord plus modeste, qui libéralise les droits de douane pour certaines industries, existe déjà depuis 1995. Cette fois, l’accord doit porter sur les droits de douane (à réduire un peu plus), mais surtout sur les normes et régulations (à rapprocher entre les deux régions).

 

Le chef du gouvernement tunisien Habib Essid et le président de la commission Jean-Claude Juncker. Le chef du gouvernement tunisien Habib Essid et le président de la commission Jean-Claude Juncker.
 

Les eurodéputés qui suivent le dossier le promettent haut et fort : il n’est pas question de conclure un accord de libre-échange comme les autres. D’autant que les regains de tensions sociales, en janvier, ont rappelé à quel point la situation restait précaire en Tunisie, et les inégalités sociales colossales. « Cet accord ne peut pas être seulement commercial, il doit être politique, pour vraiment aider la Tunisie et les Tunisiens et soutenir leur développement économique », prévient Marielle de Sarnez (UDI-MoDem), rapporteure du texte. « C’est un partenariat politique qui vise à encourager la transition démocratique dans un contexte qu’on connaît troublé, renchérit un autre Français, le socialiste Emmanuel Maurel. Ce qui implique que l’accord soit asymétrique et progressif. »

« Asymétrique », c’est-à-dire que l’accord pourrait ouvrir davantage les marchés européens aux Tunisiens, que les marchés tunisiens aux Européens. « C’est d’abord pour la Tunisie », résume de Sarnez. « On ne va pas imposer aux Tunisiens des règles qu’on imposerait aux Américains ou aux Canadiens », assure Maurel. Et « progressif », parce que « l’état d’esprit de la négociation, ce n’est pas du tout d’imposer une ouverture là tout de suite maintenant, l’idée, c’est que la Tunisie en sorte gagnante ».

 

Le problème de ces discours prudents du côté du parlement européen, c’est qu’ils cadrent mal avec la réalité des négociations. Mediapart a pris connaissance des premières versions de dix chapitres du futur traité, rédigées en français par la commission. Ces textes – à télécharger en intégralité sous l’onglet Prolonger de l’article – ont été finalisés à Bruxelles en juillet 2015, et présentés aux experts tunisiens lors du premier « round » de négociations, en octobre 2015 à Tunis. La prochaine rencontre entre Européens et Tunisiens devrait avoir lieu « après Pâques », fait-on savoir du côté de la commission.

Dans son compte-rendu (pdf, 146.2 kB) des négociations d’octobre, la commission fait état de discussions encore « préliminaires » et – selon la formule habituelle – « ouvertes et constructives ». Mais les documents publiés par Mediapart, à analyser avec précaution puisqu’ils remontent à l’été dernier, montrent que la commission est arrivée à Tunis avec, dans ses bagages, un projet déjà avancé, extrêmement précis par endroits, qui semble calqué sur le modèle de n’importe quel traité de libre-échange conclu par l’UE. Difficile de voir quelles seront les marges de manœuvre offertes à la démocratie tunisienne pour négocier cet accord…

Certains jugeront l’anecdote révélatrice : à plusieurs endroits du texte, il est question du Maroc, et non de la Tunisie, ce qui laisse penser que le copié-collé de l’accord de libre-échange négocié avec Rabat semble avoir marché à plein (par exemple l'annexe 3 du chapitre sur les droits à la propriété intellectuelle, ou encore les articles 42 et 52 du chapitre sur les services).

À Tunis, des activistes s’inquiètent d’un texte où l’UE imposerait ses vues de A à Z. « Il faut bien comprendre le déséquilibre flagrant entre ces deux partenaires. On a un géant économique d’un côté, un État minuscule de l’autre. Le PIB par habitant est huit fois supérieur en Europe à celui en Tunisie », met en garde Azzam Mahjoub, un universitaire tunisien auteur d’un rapport l’an dernier sur le sujet pour une ONG, le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme. « La Tunisie représente 1 % à peine de l’ensemble du commerce extérieur de l’UE, alors que l’UE représente près des trois quarts du commerce extérieur pour la Tunisie… »

« Le gouvernement tunisien n’est plus provisoire, mais on ne peut pas dire qu’il soit stable pour autant. Il n’a pas encore formulé de vraie vision pour l’avenir, et il va falloir repenser le modèle économique du pays », prévient, de son côté, Abdeljelil Bédoui, membre du comité directeur du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, qui a été consulté par l’UE en amont des négociations. À ses yeux, « le modèle néolibéral, qui repose sur une logique marchande, ne peut pas réaliser les objectifs en matière économique et sociale qui ont été fixés dans la nouvelle constitution ». Bref, Tunis devrait d’abord engager un vaste débat sur le développement du pays, avant de s’engager dans une négociation périlleuse avec l’UE.

 

Pas (encore ?) de mécanisme d’arbitrage des différends

 

La commissaire au commerce Cecilia Malmström avec le ministre du commerce tunisien Ridha Lahouel, à Tunis, en octobre 2015. ©CE. La commissaire au commerce Cecilia Malmström avec le ministre du commerce tunisien Ridha Lahouel, à Tunis, en octobre 2015. ©CE.
 

À la lecture des documents, l’accord en gestation, assez proche dans sa structure de textes comme celui conclu avec la Corée du Sud (en vigueur depuis 2011), insiste très souvent sur la nécessité d’un transfert – à sens unique – des normes européennes vers la Tunisie. C’est particulièrement net dans le chapitre consacré à la concurrence, où des pans du droit européen de la concurrence sont repris tels quels dans le texte (voir l’article 1.3, qui fait des traités européens et de la jurisprudence de la Cour européenne de justice les références en dernier ressort). Cela peut s’avérer constructif, s’il s’agit de contrer des cartels entre entreprises qui voudraient s’entendre sur les prix. Mais c’est plus problématique lorsque cela permet de bloquer toute aide d’État en soutien à un secteur ou une entreprise. La Tunisie consent à se doter, d’ici un laps de temps à négocier, d’une autorité indépendante chargée d’évaluer la légalité des aides d’État, conformément aux critères européens (article 3.1.b).

Ailleurs, la logique est identique, et c’est à chaque fois la Tunisie, sous couvert de « rapprochement des législations », qui semble devoir consentir les vrais efforts. Dans le chapitre consacré à l’énergie : « Dans la mise en œuvre de ce chapitre, la Tunisie veille à rendre progressivement ses législations existantes et futures dans ce domaine compatibles avec l'acquis de l'UE quand nécessaire et approprié » (article 11)Ou celui sur les « mesures sanitaires et phytosanitaires » : « La Tunisie procède au rapprochement progressif de sa réglementation sanitaire et phytosanitaire à l'acquis de l’UE » (article 6). À l’inverse, cette toute première mouture du texte semble très peu contraignante pour l’UE. Dans le chapitre sur les investissements, les entreprises étrangères ne sont par exemple pas contraintes d’employer un minimum de travailleurs locaux (« Aucune Partie ne peut imposer (…) de recruter un nombre donné ou un pourcentage donné de ses ressortissants » : chapitre 2, section 1, article 7).

À ce stade, le texte ne contient pas de mécanisme d’arbitrage – ce système qui autorise une multinationale étrangère à attaquer un État en justice –, dit ISDS dans le jargon juridico-commercial. Un article le prévoit (article 4 du chapitre concurrence), mais il reste à compléter. À l’été 2015, la polémique faisait rage sur le recours à l’ISDS dans le traité avec les États-Unis (elle s’est depuis apaisée). Ce qui explique sans doute la prudence, alors, des négociateurs européens sur le sujet. Dans le même ordre d’idées, une section entière est prévue pour encadrer le « secret des affaires », autre dossier très sensible à Bruxelles, mais elle est là encore laissée vierge (section 3 du chapitre sur la propriété intellectuelle).

« Les négociateurs européens souhaitent le pur et simple transfert des normes de l’UE à la Tunisie. La marge de manœuvre laissée aux Tunisiens pour construire leur propre système normatif est très faible », s’inquiète Amélie Canonne, spécialiste des questions commerciales au sein de l’AITEC, une association française de solidarité internationale. Elle ajoute que « nous avons déjà entendu cent fois les promesses de transparence ou de consultation, mais dans les faits, c'est toujours l'UE qui impose sa rationalité et ses exigences aux pays plus faibles, qui n'ont rien à y gagner ».

En Tunisie, le débat ne fait que commencer. Il devrait s’intensifier cette année. « Pour le moment, le débat n’est pas sérieux. La Tunisie doit au moins mener sa propre étude d’impact sur l’offre présentée par l’UE », estime Abdeljelil Bédoui, du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux. « Pour l’instant, les seules études qui existent ont été commandées par l’Union européenne auprès d’un bureau d’études qui publie systématiquement des conclusions positives pour n’importe quel accord, avec n’importe quel pays. »

 

L’universitaire Azzam Mahjoub regrette lui aussi l’absence d’études en profondeur du sujet. « Les Tunisiens, ces cinq dernières années, ont eu vraiment d’autres chats à fouetter. Les gens sont plutôt prudents sur le sujet pour le moment. Mais il y aura sans aucun doute un débat houleux au niveau du parlement. » Pour lui, l’UE devrait opérer une différence, dans la manière dont elle négocie ses accords de libre-échange, « entre des États qui s’engagent résolument vers une certaine convergence avec les valeurs démocratiques de l’UE et les autres ». Il plaide pour des « accords de solidarité », qui iraient plus loin que la simple politique de voisinage de l’UE, et autoriseraient, pourquoi pas, un accès à certains fonds structurels d’ordinaire réservés à l’UE.

Il regrette également l’absence de stratégie collective – jusqu’à présent – du Maroc, de la Tunisie, de l’Égypte et de la Jordanie, qui tous ont négocié ou sont en train de négocier des accords de libre-échange avec l’UE. « Il ne faut pas toujours renvoyer la balle au camp adverse : il y a clairement un défaut de solidarité Sud-Sud, une coordination zéro, qui nous empêche de négocier dans de meilleures conditions avec Bruxelles », juge-t-il.

À l’instar du traité avec les États-Unis, les eurodéputés, tout comme leurs homologues à Tunis, auront le dernier mot : ils pourront valider ou rejeter le texte définitif sorti des négociations. Dans sa résolution (à télécharger ici (pdf, 490.5 kB)), qui devrait faire l’objet d’un vote très large, aux environs du 15 février, en commission « commerce international » du parlement européen, Marielle de Sarnez défend en particulier la création d’une « commission mixte » intégrant 15 eurodéputés et autant de députés tunisiens, afin de superviser le chantier (mais ce sont bien les experts de la commission européenne et du gouvernement tunisien qui sont en charge de la négociation technique).

La résolution réclame aussi la publication du mandat de négociation. Comme pour l'accord avec les États-Unis, dont le texte d'origine est longtemps resté secret, la commission assure être partante pour publier le mandat, mais renvoie la balle au conseil européen, où certaines capitales bloqueraient la publication du texte. L'Allemand Martin Schulz, président du parlement européen, s'est rendu en Tunisie, du 8 au 10 février.

Du côté de l'exécutif de Jean-Claude Juncker, où quelque 27 personnes travaillent, avec des degrés d'investissement divers, sur le texte, on assure partager le même souci d’un « accord asymétrique », et l’on rappelle que la politique commerciale de l’UE a toujours intégré des enjeux politiques et diplomatiques. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les premiers documents de la négociation permettent d'en douter. L’intégralité des documents (en français) est à télécharger sous l’onglet Prolonger.

 

 

 

 

Lire aussi

 

 

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 17:36

 

Source : http://cadtm.org

 

 

 

« Il y a une tension sociale extrême aujourd’hui en Tunisie qui rappelle la tension révolutionnaire d’il y a cinq ans »

1er février par Fathi Chamkhi , Nathan Legrand

 
 
 
 

 

Peux-tu revenir sur la situation actuelle en Tunisie, l’urgence sociale face au chômage et à la pauvreté, les manifestations qui ont eu lieu depuis la mort d’un jeune chômeur à Kasserine le 16 janvier, et la réponse sécuritaire à ces manifestations ?

Effectivement, depuis quelques jours, la Tunisie connaît un embrasement social. On parle déjà d’une « révolte des sans-emploi ». Cet embrasement a commencé après la mort accidentelle d’un diplômé chômeur le 16 janvier.

Dès le lendemain, le 17 janvier, le mouvement de protestation et de colère a commencé à Kasserine. Puis il s’est étendu à pratiquement tout le reste du pays. Pendant six jours, il y a eu des manifestations, des sit-in, des blocages de route, des affrontements avec les forces de l’ordre, ce qui a amené le pouvoir à décréter le couvre-feu. Il faut rappeler que la Tunisie vit déjà sous l’état d’urgence suite aux attentats de 2015.
Cette révolte des sans-emploi, de la jeunesse, a été l’occasion pour des bandes et des réseaux de contrebande de profiter de la situation et de piller des magasins, des dépôts de la douane. Est-ce que ces pillages ont été commandés ? On n’a pas de preuve pour affirmer quoi que ce soit. Mais ça tombe très bien pour une presse, des partis politiques et un gouvernement qui voulaient à tout prix isoler le mouvement de jeunes et jeter le discrédit dessus en accusant cette contestation d’être en fait un mouvement de casseurs, de pilleurs et de contrebandiers.

Qu’il y ait eu de la casse et des pillages, c’est un fait. Mais ça ne cache pas une vérité qui est en train de faire surface : celle de la très grave crise de l’emploi touchant surtout la jeunesse, qui est sinistrée. Il y a un état d’extrême urgence dans lequel vit la jeunesse en général et les diplômés de l’université en particulier. Aujourd’hui, on compte quelques centaines de milliers de diplômés de l’université qui sont au chômage, parfois pour plusieurs années. Leur nombre, entre 2010 et 2015, a augmenté de plus de 70% : ils étaient 139 000 et sont aujourd’hui 242 000. Un autre chiffre paraît impressionnant : parmi ces chômeurs, on compte 34 000 médecins, pharmaciens et ingénieurs. Ainsi, la situation s’est aggravée encore davantage après la révolution.

La Tunisie a connu une explosion de colère, cette révolte des sans-emploi, qui vient rappeler que les choses ne se sont pas améliorées après la révolution. Il y a une tension sociale extrême aujourd’hui en Tunisie qui rappelle la tension révolutionnaire d’il y a cinq ans. Le mouvement n’est pas terminé : il y a un calme très relatif depuis quelques jours, mais les sit-in se poursuivent dans plusieurs endroits, les manifestations aussi. Il y a aussi des grèves générales dans certaines localités. Disons que le mouvement a baissé d’intensité, surtout au niveau des affrontements avec les forces de l’ordre. Mais la tension risque de monter de nouveau, parce que les grévistes et les diplômés au chômage attendent des réponses claires du gouvernement, et ces réponses ne viennent pas. En fait, le gouvernement n’a pas de solution. Il maintient le même cap, or la politique économique et sociale qu’il applique n’a pas comme priorité de créer de l’emploi.

Quelle est la position du Front populaire dans cette situation ?

La position qui a été adoptée par le Front populaire a été très claire. D’abord, nous avons affirmé un soutien inconditionnel au mouvement de contestation. Ensuite, le Front populaire a proposé des mesures d’urgence au gouvernement, mesures capables de mobiliser les fonds nécessaires pour commencer à apporter des solutions, ou un apaisement. Parmi ces mesures, les deux plus importantes sont le moratoire sur la dette pour trois ans et l’impôt sur les grandes fortunes (et il y en a en Tunisie !) qui se sont engraissées sous la dictature. En même temps, les militantes et les militants du Front populaire sont présents sur le terrain, ils sont parmi les jeunes. Le mouvement n’est pas sous la direction du Front populaire, loin de là, mais le Front populaire est présent dans ces actions.

Il est nécessaire de mentionner la campagne de désinformation et de diffamation menée par les partis de gouvernement et les médias dominants. Cette campagne essaie de désigner le mouvement comme étant une manœuvre politique de déstabilisation organisée par le Front populaire. Selon cette campagne qui prend de l’ampleur, le Front populaire soudoie les chômeurs pour les encourager à la rébellion. C’est une campagne qui assimile les diplômés chômeurs à des gens irresponsables qui se laisseraient facilement manipuler. Cette campagne essaie d’isoler le mouvement des jeunes diplômés au chômage, et de dénoncer le Front populaire en tant qu’organisation qui chercherait à déstabiliser le pays. Rappelons qu’en Tunisie, il y a un autre ennemi qui est réel : ce sont les groupes djihadistes et terroristes. Ainsi selon les acteurs de cette campagne d’intox, le Front populaire affaiblirait le gouvernement, l’empêchant d’apporter des solutions, mais affaiblirait aussi le pays, le rendant vulnérable face au djihadisme et au terrorisme.

Évidemment, il s’agit de mensonges. Le Front populaire ne cache pas son soutien au mouvement mais, bien entendu, il n’a pas des centaines de milliers d’euros à dépenser pour soudoyer les jeunes diplômés chômeurs !! (rires) La situation sinistrée dans laquelle ils vivent est suffisante pour qu’ils se révoltent. Ce n’est pas nouveau : partout où il y a un mouvement social, on essaie de le dénigrer, de l’isoler par rapport à l’opinion publique en l’entourant d’un cordon sanitaire, et dans le même temps on pointe du doigt un coupable qui serait ici le Front populaire, qui voudrait mettre le pays à feu et à sang. Cette campagne de désinformation et de diffamation se propage rapidement à l’aide d’Internet et des réseaux sociaux. Comme il y a eu trois attentats l’année dernière en Tunisie, les gens sont réceptifs, même si les mensonges sont très grossiers.

Y a-t-il d’autres soutiens que celui du Front populaire ? On peut penser notamment aux organisations syndicales.

La grande centrale syndicale, l’UGTT, a soutenu le mouvement de manière assez nette. L’UGTT et le Front populaire sont vraiment les deux soutiens de taille, même si tous les partis d’opposition ont soutenu le mouvement. Au sein de l’opinion publique, il est évident qu’il y a un soutien aux revendications puisqu’il n’y a pas de famille en Tunisie qui ne soit accablée par ce problème très particulier qui est celui du chômage des diplômés du supérieur. Tout le monde est touché d’une manière ou d’une autre.
Mais il y a eu au même moment ces actions de pillage et de violence, qui ont un peu nui au mouvement de soutien. Les affrontements ont été très violents : plusieurs centaines de manifestants ont été blessées, un policier est mort et une centaine de policiers a été blessée. Ainsi dans le soutien affiché, il y avait un soutien aux protestations pacifiques et dans le même temps une dénonciation de toute action de pillage. Le gouvernement et le président de la république, comme les commentateurs, commencent leurs allocutions par dire : « Nous comprenons la colère et les revendications des grévistes » … Et puis ils enchaînent sur une condamnation de la violence. Ils finissent par mettre tout ça dans le même sac pour appeler au calme et à ne pas mettre en danger la stabilité de la Tunisie.

Où en est la campagne pour l’audit de la dette lancée en décembre par le Front populaire ? Où en est la proposition de loi, et quand pourra-t-elle être déposée ?

Effectivement, une campagne a été lancée par le Front populaire, et plus précisément par le groupe parlementaire du Front populaire. C’est une campagne très importante qui porte sur un audit de la dette tunisienne depuis juillet 1986 jusqu’à aujourd’hui. Beaucoup de choses ont été faites depuis la mi-décembre. Il y a une proposition de loi en préparation, qui a pris un peu de retard parce qu’il y a fort à faire sur d’autres questions très importantes au sein du groupe parlementaire. Et il faut rappeler que les parlementaires en Tunisie ne disposent pas d’assistant et travaillent dans des conditions difficiles. Sur le principe, tout le monde au sein du groupe parlementaire est d’accord et estime que c’est une proposition très importante. Mais il a fallu prendre le temps afin d’être bien capables de défendre l’initiative, car tout le monde au sein du groupe n’avait pas forcément l’habitude de traiter de la question de la dette. La proposition avance, on a fait beaucoup de réunions et un comité de travail a rassemblé les amendements. Le 1er février, nous avons un rendez-vous lors duquel ce comité proposera un texte modifié et élaboré. À partir de là, ce sera une question de jours : la proposition de loi devrait être déposée dans les dix premiers jours de février. Ce sera une date historique pour nous.

Cette proposition de loi s’accompagne d’une campagne de terrain. On a réalisé 20 portraits de femmes et d’hommes, de jeunes et de moins jeunes Tunisiens, de situations sociales différentes. Chaque portrait est accompagné d’un slogan central sur la dette et d’une citation répondant aux problèmes posés par la dette, comme « Notre argent doit servir nos intérêts ». Ces portraits ont été exposés dans 14 villes, sur 80 grands panneaux de 12 m2, pendant deux semaines à un mois, complétés par 40 « sucettes » de taille plus petite. Nous avons tenu une conférence internationale le 19 décembre. J’ai moi-même rédigé un livre sur la dette tunisienne, et j’ai été invité à plusieurs émissions de télé et de radio pour présenter cette campagne. Nous prévoyons de nous déplacer dans sept villes une fois que la proposition de loi aura été déposée, et de nous installer dans le centre de ces villes avec une tente et du matériel pour aller à la rencontre des citoyens et leur présenter la campagne et la proposition de loi sur l’audit de la dette.

Qu’en est-il des plans d’ajustement structurel et des prêts en prévision par les créanciers internationaux, et notamment le FMI ?

Depuis la chute de Ben Ali, il y a un emballement de l’endettement de l’État tunisien, une accélération infernale du rythme des emprunts. Au sein de la commission financière de l’Assemblée dont je suis membre, on a eu six projets de loi depuis le début de l’année 2016, et cinq d’entre eux concernent les emprunts. La Tunisie est déjà sous traitement du FMI depuis 1986. Après la révolution, il y a eu un nouveau plan d’ajustement structurel suite à l’accord signé en avril 2013, qui prévoit un financement d’environ 1,7 milliard de dollars. Ce plan d’ajustement est achevé, mais aucune amélioration de la situation économique n’a eu lieu. Au contraire, la crise est plus grave aujourd’hui. Le projet d’un nouveau plan d’ajustement structurel est désormais lancé, et la délégation du FMI va bientôt arriver en Tunisie pour négocier ce nouveau plan avec le gouvernement, qui va bien entendu amener d’autres mesures draconiennes sur le plan économique et social.

Aujourd’hui, la Tunisie est terriblement plus endettée qu’elle ne l’était sous Ben Ali. Ce qui est grave, c’est que ce surendettement n’a pas amélioré la situation, qui s’est même dégradée tandis que les capacités de remboursement de la Tunisie sont presque nulles aujourd’hui. 4/5 environ des nouveaux emprunts ont été consacrés au remboursement de la dette. Il n’y a pas de croissance, les rentrées de l’État ne cessent de baisser, et la question qui se pose maintenant est celle de la viabilité des finances publiques. Il y a quelques jours, le ministre des Finances a annoncé que le gouvernement avait du mal à mobiliser l’argent nécessaire pour payer les fonctionnaires.

Les mesures prévues par les plans d’ajustement touchent quasiment tous les domaines, et elles sont très douloureuses, comme le gouvernement le dit lui-même. Mais la résistance est toujours très vivante au sein de la société contre ces mesures de restructuration, comme on vient de le constater avec la révolte des sans-emploi. Ce qui marche le mieux pour le gouvernement, ce sont les mesures qui n’ont pas d’impact direct sur la vie des gens, c’est-à-dire les nouvelles lois qui libéralisent les marchés publics, comme la loi sur les partenariats public-privé, le nouveau code de l’investissement, le démantèlement des protections douanières. Pour la quatrième année consécutive, il y a un gel des embauches dans la fonction publique, ce qui, bien sûr, aggrave la situation de l’emploi. Le gouvernement voudrait bien geler les salaires, comme le désirent le FMI et la Banque mondiale. Mais le mouvement ouvrier est très puissant et ne cesse d’imposer des reculs au gouvernement. Dernièrement, il y a eu un accord dans le secteur privé : une augmentation salariale de 6% arrachée après un important cycle de luttes.

Où en est la négociation de l’Accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) entre l’UE et la Tunisie ? Que peux-tu nous dire sur cet accord ?

L’ALECA fait partie d’un cadre plus large qui est le partenariat euro-méditerranéen. On parle ici de la politique de l’Union européenne (UE). Personnellement, je considère l’UE comme une nouvelle entité impérialiste. C’est une superpuissance économique et politique qui est en train d’être forgée depuis 1957, qui a une constitution, un parlement, un budget, un drapeau, un marché. Cette superpuissance a sa propre politique vis-à-vis des pays du Sud de la Méditerranée, comme la Tunisie. Cette politique, depuis 1995, est représentée par le partenariat euro-méditerranéen. C’est le cadre dans lequel s’inscrivent toutes les relations (économiques, politiques, culturelles, etc.) entre l’UE et la Tunisie. Cette politique est aussi responsable de la crise sociale et économique qui a poussé la Tunisie à la révolution.
À l’intérieur de ce cadre, le libre-échange concernant la liberté de circulation des marchandises et des capitaux occupe une place importante. L’ALECA est le nouveau nom que l’UE a donné à sa politique de libre-échange avec la Tunisie et d’autres pays. L’UE n’a pas trouvé mieux après la révolution en Tunisie que de proposer l’élargissement et l’approfondissement d’une politique qui était en grande partie responsable de la ruine sociale et économique qui a poussé le pays à la révolution. Ce qui est proposé, c’est de doubler la dose pour être sûr de tuer le malade. Tel est le génie de la Commission européenne.

Les négociations ont officiellement commencé il y a quelques mois. Le début des négociations a été annoncé en Tunisie même. Mais bien sûr, les négociations se déroulent à Bruxelles. L’ALECA est donc en train d’avancer. Dans l’ALECA, il existe plusieurs sous-dossiers. L’accord concernera surtout l’agriculture, les services, les marchés publics, le transport aérien. Au menu, une libéralisation totale de la Tunisie face aux capitaux et aux produits de l’UE, qui se traduira par une exclusion de l’État et donc de la souveraineté nationale tunisienne. L’idée est de réduire l’État à sa plus simple manifestation, celle du maintien de l’ordre. Voilà la nouvelle forme du néo-colonialisme européen en Tunisie.
Le FMI et la Banque mondiale ne sont donc pas les seuls responsables de la situation de dépendance de la Tunisie. Il y a aussi et surtout ce rôle joué par la Commission européenne, avec ses instruments comme la Banque européenne d’investissement et la Banque européenne de reconstruction et de développement, qui d’ailleurs ne reconstruit rien – c’est un bulldozer. Ceux qui sont responsables de la ruine de la Tunisie durant la période de la dictature, FMI, Banque mondiale et Commission européenne, poursuivent aujourd’hui leur œuvre destructrice.
Ce que n’arrivent pas à comprendre les technocrates de la Commission européenne, de même que ceux des institutions financières internationales, ou ce qu’ils feignent d’ignorer, c’est que la Tunisie a fait sa révolution ! C’est vrai que la revendication centrale de celle-ci, à savoir le changement du régime, n’a pas encore abouti, mais une chose est sûre : les Tunisiens ont bien changé. Désormais, ils sont déterminés à défendre leurs libertés et à imposer leurs droits.

 

Auteur.e

Fathi Chamkhi

Fathi Chamkhi, député du Front Populaire, animateur de RAID (ATTAC et CADTM en Tunisie), est militant de la Ligue de la gauche ouvrière, une des organisations fondatrices du Front populaire.

 

Auteur.e

 

Nathan Legrand

Stagiaire CADTM

Autres articles en français de Nathan Legrand (1)

La dette étrangle toujours le peuple tunisien cinq ans après la chute de Ben Ali !

25 janvier, par Nathan Legrand

 

 

 

Source : http://cadtm.org

 

 

 

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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 18:07

 

Source : http://rue89.nouvelobs.com

 

 

En Tunisie, un petit port à l’avant-garde de la démocratie ?

 

 

Alors que la Tunisie vient de connaître une semaine très agitée, retour sur le cas de Sayada, petite localité qui a tenté une expérience de démocratie participative.

 

 

 

http://api.rue89.nouvelobs.com/sites/news/files/styles/mobile2-tablette-article-retina/public/article/tablette_article/2016/01/5858143575_0e7dab8d2f_o_0.jpg

 

 

L’équipe de « Tous les Internets » a interviewé, en juin dernier, l’un des acteurs de l’open data en Tunisie, Nizar Kerkeni. Cet informaticien vit à Sayada, un petit port de pêche. Pour lui, l’avenir de la démocratie dans son pays passe par le libre accès à la Toile. Et la participation des citoyens. (Pour voir la vidéo, cliquer ici)

A Sayada, où il milite depuis des années pour mettre à disposition des citoyens des outils libres et gratuits pour qu’ils puissent s’emparer de l’Internet, il a commencé par demander l’autorisation de mettre les procès verbaux des conseils municipaux en ligne. Il se souvient :

 

« Quand on a commencé l’expérience, ni moi ni aucun membre du conseil municipal ne savait ce que voulait dire “open data” ou “open gov”... »

Les choses se sont construites petit à petit. Des données ont été ouvertes, les processus de décision sont devenus plus transparents. Des mini-référendums ont été organisés sur le site internet de la ville. Jusqu’à la création du premier réseau wifi communautaire de Tunisie !

A l’heure où nous publions cet entretien, il est important de noter que :

  • le maire de Sayada a démissionné devant la tournure des événements politiques, et parce qu’il estime que « la Tunisie prend un virage dangereux » ;
  • le pays vient de vivre une semaine d’agitation sociale inédite depuis la révolution de 2011.

Nous avons choisi de publier cet entretien malgré tout pour rendre hommage à l’engagement de nombre de Tunisiens dans la transformation de leur relation à la politique.

 

 

Source : http://rue89.nouvelobs.com

 

 

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 15:33

 

Source : http://www.bastamag.net

 

 

Forum social mondial

La société civile de plus de 120 pays se mobilise à Tunis pour la démocratie

par , Simon Gouin, Sophie Chapelle

 

 

 

 

Le Forum social mondial a débuté à Tunis le 24 mars. Quatre ans après le printemps arabe, les luttes pour davantage de démocratie, de dignité et d’égalité se poursuivent, au Maghreb et ailleurs. 70 000 personnes venues de 122 pays sont attendues, pour échanger et débattre durant cette semaine sur les résistances à l’œuvre, les mobilisations, les alternatives. Reportage-photo à Tunis, lors de la marche d’ouverture de ce forum.

La pluie tombe sans discontinuer à Tunis, mardi 24 mars. Mais elle n’entame pas la détermination des milliers de participants au Forum social mondial (FSM), venus du monde entier, pour cette marche d’ouverture. Destination, le musée du Bardo où a eu lieu l’attentat qui a fait 21 victimes six jours plus tôt. Sur place, Abderrahmane Hedhili, coordinateur du comité d’organisation du FSM 2015 et président du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, négocie avec les forces de l’ordre pour faire aboutir la marche devant le musée. « L’un des enjeux de ce FSM, indique-t-il, c’est de se demander pourquoi notre jeunesse est attirée par ces terroristes salafistes. Si on ne touche pas également aux questions économiques et sociales, aux migrations, on n’avance pas. Il faut aussi parler d’audace et d’alternatives. »

 

 

Au même moment, à l’intérieur du musée, les autorités tunisiennes organisent une cérémonie officielle en hommage aux 20 touristes étrangers et au policier tunisien tué lors de l’attentat. Afef, dont la famille habite en face du Bardo, a réussi à se glisser parmi les invités. Elle était présente au moment de l’attentat. Elle a accompagné les blessés à l’hôpital et peine encore à trouver le sommeil. « Je suis choquée par ce qu’il s’est passé et je tenais à être présente à cette marche contre le terrorisme », explique-t-elle. Elle retrouve le sourire face à une assemblée de figurants vêtus de costumes traditionnels variés, qui patientent dans un coin. « Les salafistes voudraient que nous soyons tous habillés de noir. On leur montre notre attachement à la diversité », poursuit-elle, avant de les rejoindre pour poser fièrement devant les photographes.

 

 

Continuer la révolution

Aux abords du musée, derrière des barrières de sécurité, une foule brandit des ballons rouges et blancs avec le visage de Chokri Belaïd. Ce responsable du parti de gauche radicale Al Watad a été assassiné devant son domicile, à Tunis, en février 2013 (lire notre article). « Tunisie libre, terrorisme dehors ! », scandent femmes et enfants, mais aussi « Je suis Bardo ! ». Plusieurs personnes affichent également la photo du journaliste et blogueur Sofiène Chourabi et du photographe Nédhir Ktari, deux Tunisiens enlevés en Libye par Daech le 8 septembre dernier.

 

 

Des mesures de sécurité renforcées ont été prises ces derniers jours à Tunis. Des militaires et policiers encadrent la marche d’ouverture du FSM et l’entrée du musée. De nombreux Tunisiens se font prendre en photo avec les policiers, comme à Paris en janvier lors de la marche en hommage aux victimes des attentats de Charlie Hebdo et de la supérette casher.

 

 

Au FSM, les femmes ont tenu une Assemblée générale le matin-même, et sont très présentes dans le cortège. Pour la tunisienne Mosbah Saadir, de l’association M’nemty Heducap (« rêver les yeux ouverts »), « les femmes n’ont pas atteint leurs objectifs en Tunisie. On nous veut complémentaires mais pas égales, et nous n’avons rien gagné au niveau de la parité. Le seul changement de taille depuis la révolution, c’est la parole libre. Mais il est possible que nous retournions demain en "liberté provisoire". »

 

 

Défendre la liberté d’expression

Yassine Ayari est condamné à un an de prison ferme par un tribunal militaire tunisien, début 2015, pour avoir critiqué l’armée sur Facebook. Cet ingénieur-informaticien vivant en France est arrêté à son arrivée à Tunis, le 25 décembre 2014. Les mois précédants son arrestation, il s’est montré très critique envers Nida Tounès, le parti du président actuel de la Tunisie, Béji Caïd Essebsi. La liberté d’expression reste fragile...

 

 

Zohra est membre du comité de soutien de Yassine Ayari : « On est là pour crier notre peur. On est en train d’exploiter le terrorisme pour porter atteinte aux droits de l’Homme, à la liberté d’expression. Bien sûr, nous sommes tous contre le terrorisme, mais nous sommes aussi opposés à ce qu’on puisse accuser des gens à cause d’une publication sur Facebook. »

 

 

D’autres mondes sont possibles

De nombreux Algériens participent également à la marche d’ouverture du FSM. Au total, plus de 4300 organisations sont inscrites au FSM. 122 pays sont représentés et un tiers environ des structures viennent du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie, Mauritanie) ou du Machrek (Irak, Syrie, Palestine).

 

 

La situation en Palestine est un des nombreux sujets qui seront abordés pendant le Forum. « Les peuples du monde sont unis contre toutes les formes d’agressions et de terrorisme », explique Abderrahmane Hedhili, un des organisateurs du FSM. Droits de l’Homme, égalité homme-femme, climat, économie, justice sociale, migration : plus de 1000 ateliers et débats vont se dérouler pendant quatre jours, à l’université El Manar de Tunis. Un moment de rencontre et d’échanges, pour montrer que d’autres mondes sont possibles. Et continuer d’avancer.

 

 

Textes : Sophie Chapelle et Simon Gouin (à Tunis)
Photos : Nathalie Crubézy / Collectif à-vif(s)

 

A lire sur Basta ! :
- En Tunisie, les mouvements sociaux en première ligne dans la lutte contre le terrorisme
- « Être tué pour avoir donné son opinion, c’est malheureusement le monde dans lequel on vit »

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 18:02

 

Source : http://www.bastamag.net

 

Attentats

En Tunisie, les mouvements sociaux en première ligne dans la lutte contre le terrorisme

par , Sophie Chapelle

 

 

 

Après l’attentat au musée du Bardo, comment réagissent les Tunisiens ? Alors que les rassemblements ont été jusqu’à présent sporadiques, des citoyens engagés – jeunes, syndicalistes, chômeurs en grève de la faim ou militants écologistes – s’apprêtent à rejoindre le Forum social mondial qui débute mardi 24 mars, à Tunis. Ils porteront la voix des luttes sociales et environnementales qui se multiplient dans le pays. Des mouvements sociaux fer de lance de la lutte contre l’obscurantisme et le terrorisme. Reportage dans la ville de Gabès et sur l’île de Djerba.

Gabès, à 400 kilomètres au sud de Tunis. Au café Charchara, les regards des clients sont rivés sur l’écran. Au soir du 18 mars, Barcelone affronte Manchester City dans la Ligue des champions. Dans cette ambiance footballistique, la fumée des chichas envahit doucement la salle. Difficile d’imaginer que s’est produite quelques heures plus tôt l’attaque terroriste la plus meurtrière dans l’histoire du pays. Selon le dernier bilan officiel, vingt touristes étrangers et un tunisien ont été tués lors de l’attentat au musée du Bardo à Tunis, revendiqué par le groupe État islamique.

Entre stupéfaction et indignation, les jeunes Tunisiens rencontrés ce soir-là peinent à mettre des mots sur cette attaque. Il faut attendre la prise de parole du président Béji Caïd Essebsi, qui appelle à « combattre sans pitié le terrorisme » pour que les langues se délient. « Il ne faut pas avoir peur, on est en sécurité ici », affirme Khaled, qui a grandi dans une oasis près de Gabès. « Les terroristes n’ont aucune relation avec l’islam, ce sont des criminels ! », renchérit son ami, Mohamed Ali, un jeune cadreur. Il s’inquiète cependant : « Ces attentats vont provoquer de l’instabilité politique, qui vient s’ajouter au désespoir économique. » A Gabès, des jeunes diplômés chômeurs ont entamé une grève de la faim depuis trois semaines pour obtenir un emploi.

 

« Pour lutter contre le terrorisme, il faut s’attaquer au chômage »

Des bouteilles d’eau sucrée sont alignées à l’entrée du local de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) à Gabès, où sont accueillis ces grévistes. Ils sont huit, âgés de 30 à 40 ans, dont deux femmes. Tous sont diplômés, titulaires de maitrises voire de doctorats. Mais au chômage depuis plus de dix ans. « Ce ne sont pas de simples chômeurs, mais des chômeurs persécutés pour avoir été militants de syndicats étudiants », explique Abdeljabbar Reguigui, militant de la LTDH. « Sous la dictature de Ben Ali, il y avait un filtre sécuritaire qui ne permettait jamais à ces militants d’obtenir les concours dans la fonction publique. » Quatre ans après la révolution, ces jeunes toujours privés d’emplois s’estiment « délaissés » par le gouvernement. La revendication de ces militants, membres de l’Union des diplômés chômeurs (UDC), est simple : obtenir un emploi. Mais dans un pays où le taux de chômage officiel est de plus de 15 % – les personnes rencontrées évoquant plutôt 20, voire 25 % –, les jeunes ont d’énormes difficultés à se faire embaucher.

 

 

Enfouis sous les couvertures, deux grévistes reviennent tout juste de l’hôpital, car leur état de santé s’est détérioré ces derniers jours. Bien que très affaiblie, Chahira a participé à une manifestation en hommage aux victimes de l’attentat. Elle se bat pour obtenir un travail. « La dignité est en lien direct avec l’argent. Je ne veux pas être éternellement obligée de tendre la main vers mes parents, explique t-elle. On veut arriver en haut de l’échelle sociale sans recourir à la corruption et sans porter préjudice à notre pays. La priorité politique est d’aider les jeunes Tunisiens qui refusent de partir faire le djihad. Il faut vraiment des décisions politiques qui prennent en considération notre combat. »

Le rendez-vous qu’ils ont obtenu auprès du ministre de l’emploi à Tunis avait allumé une lueur d’espoir. « Mais tout est parti en fumée avec l’attentat, déplore Abdeljabbar. Le pays s’en va en guerre contre le terrorisme et les revendications sociales n’ont plus de place. L’éradication du terrorisme ne doit pas signifier l’éradication des libertés, des droits et des revendications sociales. » Un constat partagé à la section régionale de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la centrale syndicale tunisienne. « Pour lutter contre le terrorisme, il faut s’attaquer au chômage », assure le secrétaire régional, Ben Hamed Slah, à Gabès. « On est en train d’apprendre la démocratie, ajoute son adjoint, Belghaieb Lassaad. Pour le moment, les soucis majeurs des citoyens, notamment l’emploi, ne sont pas entendus. C’est le pouvoir de l’argent qui règne, parmi les politiques qui gouvernent la Tunisie. »

 

Se battre pour l’écologie et pour la paix

Dans la cour du syndicat, au lendemain des attentats, des jeunes préparent le Forum social mondial (FSM), le rassemblement altermondialiste qui débute le 24 mars à Tunis, et va rassembler des ONG, des syndicats et des associations du monde entier. L’occasion pour les jeunes de Gabès de faire entendre leur voix dans la capitale. Leur symbole : des masques anti-pollution avec un logo nucléaire, qu’ils dessinent avec des bombes de graffiti sur de grandes bâches. Leur mot d’ordre : « L’avenir vert ».

 

 

Entre pollution atmosphérique et forte diminution des ressources en eau, Gabès, 120 000 habitants, est touchée de plein fouet par l’industrie de transformation du phosphate. Une réalité sur laquelle les jeunes militants veulent communiquer lors du Forum social mondial. « Le FSM nous permettra aussi de montrer notre solidarité et notre unité, alors que les terroristes veulent que nous arrêtions de vivre, raconte Ala Ben Kabeh, un journaliste de 22 ans. La Tunisie est un pays de culture et de paix. »

 

Liberté d’expression et organisation de la « société civile »

Depuis la révolution, les initiatives citoyennes se multiplient. La liberté d’expression retrouvée favorise la création d’associations. La « société civile » – expression utilisée par tous ces acteurs – s’organise progressivement. Ici, contre l’installation d’une décharge de boues toxiques ou le déversement anarchique de poubelles. Là, pour la formation de paysans bio ou la sensibilisation aux enjeux politiques à travers un festival de cinéma [1]. Ou encore des luttes sociales pour de meilleures conditions de travail. Au grand dam de certains, qui semblent regretter « l’ordre » qui régnait sous Ben Ali. « L’industrie du phosphate est en difficulté, et le tourisme vient de subir un coup dur avec cet attentat », fait ainsi remarquer un responsable du Groupe chimique tunisien, une entreprise d’État spécialisée dans la production d’engrais. « Il est temps d’avancer et de cesser les grèves. »

L’ouverture de la société tunisienne n’en est pourtant qu’à ses débuts. « Nous voulons profiter des échanges du FSM pour que la société civile se renforce, grâce à un autre regard sur le monde », espère Cheima Ben Hmida, coordinatrice des volontaires, au siège de l’organisation du FSM, à Tunis. Pour elle, le Forum sera l’occasion de sensibiliser des Tunisiens à un autre modèle de développement que celui de « la société de consommation et du capitalisme ». Ce forum pourrait aussi être une réponse donnée à la menace terroriste, en Tunisie et ailleurs. Le comité d’organisation a ainsi appelé « à la mobilisation de toutes les forces sociales, civiles, altermondialistes et pacifiques [...] pour s’opposer au terrorisme ». Il s’agit pour les organisateurs de soutenir « un rapport de forces au profit de la paix de la démocratie, de la justice sociale dans la région et dans le monde ». Symbole de cette détermination : mardi, la marche d’ouverture du FSM se terminera devant le musée national du Bardo.

 

Ne pas laisser le terrain libre aux islamistes

Deux jours après l’attentat, les petites rues de la médina d’Houmt Souk, sur l’île de Djerba, sont presque désertes. Le long de la côte nord-est, les complexes hôteliers qui comptent chacun plusieurs centaines de lits, semblent abandonnés. Rien d’anormal : la saison touristique n’a pas encore commencé. Mais l’attaque terroriste de Tunis risque fortement de la retarder. Et les milliers d’îliens qui vivent principalement du tourisme d’en pâtir. En Tunisie, depuis la révolution, le tourisme a chuté de 12 % en quatre ans [2] « Pour attirer de nouveaux clients, les hôtels baissent les prix et les agences paient des campagnes de publicité dans le métro parisien, explique Chedly Ben Messaoud, dermatologue et président de l’ONG de solidarité Djerba Ulysse. Mais ce n’est pas la bonne solution : les touristes ne viendront que s’ils se sentent en sécurité. »

Avec son association, Chedly Ben Messaoud organise début juin une chaîne humaine pour la paix et la tolérance. Cette année, l’événement revêtira une importance toute particulière après l’attentat du 18 mars, sur une île connue pour son mélange des cultures. Sur ses 140 000 habitants, Djerba compte entre 2000 et 5000 résidents permanents juifs et l’une des plus anciennes synagogues d’Afrique. C’est cette synagogue de Ghriba qui a été touchée, en 2002, par un attentat suicide faisant 19 morts.

 

 

« Ces jeunes [qui ont perpétré les attentats à Tunis] sont des victimes, estime Chedly Ben Messaoud. Comment les arracher de la gueule de ces loups ? » Le militant associatif pointe lui aussi du doigt le chômage : « Dans le secteur de l’hôtellerie par exemple, les employés ne travaillent que trois mois l’été. Le reste du temps, ils n’ont pas de revenus. Alors quand on leur propose des milliers de dinars pour partir en Syrie... . » Entre 2000 et 3000 djihadistes tunisiens seraient partis combattre en Irak, en Syrie ou en Libye. La moitié serait rentrée en Tunisie. « Il ne faut pas laisser le terrain libre aux islamistes, ajoute Chedly Ben Messaoud. Il faut redonner vie à la culture religieuse, que les jeunes puissent apprendre à comprendre le Coran plutôt que le réciter. Et se libérer de la crainte inculquée par la religion qui pousse à l’obscurantisme. » En Tunisie, le travail est immense, pour continuer la transition démocratique, le développement économique, la construction d’une société civile solide. Mais la mobilisation citoyenne ne faiblit pas.

 

Texte : Sophie Chapelle et Simon Gouin

Photos : Nathalie Crubézy / Collectif à vif(s)
- Une : les grévistes de la faim de Gabès, membres de l’Union des diplômés chômeurs

A l’occasion du Forum social mondial, la rédaction de Basta ! est à Tunis cette semaine.

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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 20:46

 

 

Source : nadiafromtunis.blogspot.fr

 

 

Jeudi 15 mai 2014

Azyz Amami contre le système



 Ce matin, l’activiste Azyz Amami  et le photographe Sabri Ben Mlouka ont comparu devant le Tribunal de Première Instance à Tunis. Ils restent tous deux en détention jusqu’au 23 mai, date à laquelle ils comparaitront devant un juge. Ils sont officiellement accusés de « détention avec intention de consommer » de stupéfiants (cannabis), accusation pour laquelle la loi 52 prévoit une peine de prison allant de 1 à 5 ans, ainsi qu’une amende, sans possibilité de tenir compte des circonstances atténuantes.
L’arrestation de Azyz et Sabri n’est cependant pas une banale affaire de toxicomanes arrêtés par la police comme certains persistent à dire. Non seulement des doutes sérieux existent concernant cette accusation que beaucoup pensent être un piège tendu par les policiers, mais cette arrestation s'est faite dans la violence, et ne semble pas être un hasard. Contexte.
La révolution s’étant transformée en slogans creux dans la bouche d’élus adeptes de spectacles et de politiciens de tous bords se battant pour arracher des voix dans des élections hypothétiques, il ne restait plus que Azyz et une poignée d’irréductibles, rêveurs et idéalistes, hommes et femmes de principes, pour être de toutes les batailles.
Dans l’arrestation de Azyz et Sabri, plusieurs aberrations sautent aux yeux : les pratiques policières toujours aussi violentes et arbitraires, l’abus de pouvoir, les textes de lois qui empêchent un citoyen arrêté par la police de bénéficier immédiatement du support de son avocat sachant que le motif d’arrestation peut ne pas être communiqué, y compris à l’avocat en question, et cet outil de répression hérité du bénalisme et utilisé exagérément à l’encontre de la jeunesse tunisienne en général et à l’encontre de tous ceux dont la voix dérange en particulier, la loi 52. Azyz fait partie de ceux qui se battent contre chacune de ces aberrations : contre des policiers corrompus et violents qui ne respectent pas le citoyen et l’agressent au lieu de le protéger, contre des lois qui ne sont pas au service du citoyen et de la société et ne respectent pas les Droits de l’Homme, contre l’abus de pouvoir et les dépassements du système, contre la loi 52 et d’autres. Azyz se bat contre un système qui, au lieu de servir le citoyen, l’infantilise, le brutalise, lui manque de respect et tente de lui voler toute dignité, tout espoir de prendre sa vie en main. De tout cela nous avons parlé, et nous parlerons encore, et le chemin, comme il l’a toujours dit lui-même, est encore long devant nous.
Mais dans l’arrestation de Azyz, une question essentielle est au cœur du problème : Pourquoi lui ? Pourquoi a-t-il arrêté ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi est-il important de soutenir sa cause ? En quoi le cas de Azyz est-il différent, remarquable ?
Azyz porte en lui plusieurs batailles, et les exemples cités plus haut ne représentent qu’une partie de ses combats. Azyz est une cible idéale pour une machine qui refuse de changer et s’agrippe à ses anciennes pratiques, à son égo démesuré et à son pouvoir abusif. Parce que Azyz parle, et il parle fort.
Azyz a parlé de l’injustice commise à l’encontre des martyrs et blessés de la révolution, lorsque leurs dossiers sont vides (rapports balistiques manquants, autopsies non pratiquées, preuves et témoignages traités à la légère, …) et lorsqu’ils sont confiés à une justice militaire, juge et partie, dont les compétences sont inadaptées à un contexte extrêmement particulier. Le résultat, des peines extrêmement clémentes dans le meilleur des cas, en est choquant. Nous avons entendu beaucoup de pleurnicheries d’élus outrés que l’on ait osé des jugements pareil, alors qu’eux-mêmes ont eu entre les mains le pouvoir de légiférer et d’agir pour préparer un contexte favorable pour rendre la justice.
Azyz a parlé des jeunes de la révolution arrêtés et jugés pour avoir "brûlé un commissariat", alors que les faits qui leur sont reprochés - quand ils leur sont reprochés à raison – sont ces mêmes faits qui ont constitué la révolte populaire contre le dictateur, menant à son éviction du pouvoir, et fêtée aujourd’hui par les mêmes slogans creux comme la « révolution du peuple qui a ébloui le monde ». Le monde aurait donc été ébloui par ces mêmes flammes allumées par des jeunes poursuivis en justice … parce qu’ils les ont allumées ! Comme le disait un ami il n’y a pas si longtemps, on a l’impression que la justice veut faire payer ceux qui ne sont pas morts pendant ce qu’on appelle la révolution. Peut être qu’ils auraient dû mourir eux aussi, et atterrir sur un pin’s sur la veste du président des Droits de l’Homme, plutôt que de rester en vie et de construire un avenir dans ce pays qu’ils ont tenté de récupérer à la dictature.
Azyz a parlé de ces affaires qu’on cherche à coller sur le dos des jeunes de la révolution et des vérités que certains tentent de détruire et de nier. Il a parlé de ces autres postes de police, brûlés avec leurs archives, non pas par des jeunes révoltés, mais par ceux qui cherchaient à cacher leurs méfaits et leurs abus, policiers et autres profiteurs de l’ancien régime. Beaucoup aujourd’hui relèvent cette étrange « coïncidence », qui a fait qu’il ait parlé de ce poste de police de la Goulette brûlé par ses propres agents à la télévision, et que quelques jours plus tard, il se retrouve arrêté à ce même poste.
Azyz a parlé de la loi 52 et la combattait tous les jours. Cette loi exagérément répressive détruit des vies et constitue une arme de choix pour des policiers corrompus et autres pour se débarrasser des voix qui les dérangent.  D'après le Directeur Général des Prisons, les détenus pour usage de cannabis représentent le tiers de la population carcérale tunisienne. Parmi eux, beaucoup de jeunes, beaucoup d'artistes, beaucoup d'activistes, sacrifiés.
Azyz a parlé de ses rêves, de ses idéaux, des hommes qu’il admire, de ses lectures, de sa vision politique, philosophique et humaine. Azyz est ce jeune homme intelligent aux principes et au dévouement sans limites qui lutte au plus près du peuple, et qui a aussi ses faiblesses, ses défauts, sa part d'humanité en somme. S'il a été arrêté, c'est pour le faire taire et pour faire taire tous ceux qui auraient eu envie de le suivre. Il a été arrêté pour tuer cette liberté d’expression qui reste la seule arme, hier comme aujourd’hui, contre un système encore en place.
Azyz a été arrêté de façon arbitraire et tabassé, on l’a peut être même piégé (il nie l'accusation). Lui et Sabri Ben Mlouka restent aujourd'hui en détention et risquent la prison ferme. Mais Azyz reste libre où qu’il soit. Il était, est et sera un symbole pour chacune de ses luttes. Son arrestation et son jugement pourraient faire de la bataille pour la liberté d'expression, de la lutte contre les violences policières et de la réforme de la loi 52 un enjeu considérable dans l'opinion publique. Quoique le système, avec ses aberrations, décide concernant le sort de Azyz, le plus important reste que sa parole continue à se faire entendre. Parce que quand Azyz ne parle pas, le silence est assourdissant.
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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 14:20

 

Source : blogs.rue89.nouvelobs.com

 

Rires, larmes et youyous : la Tunisie tient son Printemps arabe

Thierry Brésillon - Journaliste

Publié le 27/01/2014 à 10h37

 

 


Euphorie des députés à la sortie de le l’Hémicycle (Thierry Bresillon)

Sur l’écran où s’affichent les votes à la Constituante, les points verts (pour) s’allument. De plus en plus nombreux. Avant même l’annonce du résultat, l’évidence s’impose : c’est un raz-de-marée ! La majorité des deux tiers des membres est largement dépassée. Les applaudissements et les sifflets fusent : 200 pour, 12 contre et 2 abstentions. Un score inespéré.


L’affichage des votes de la Constitution (Thierry Bresillon)

Le long discours chargé d’émotion prononcé par le président de l’Assemblée entre la fin de lecture du texte et le vote a probablement eu raison des réticences des derniers sceptiques.

L’hymne national retentit. Des tribunes, où se massent plus de spectateurs qu’il n’y a de députés dans l’Hémicycle, des jeunes lancent des chansons de stade.

La IIe République est née

La Constitution qui fonde la IIe République tunisienne est née, portée par un consensus que les divisions idéologiques et l’âpreté des débats ne laissaient pas présager. Les députés tombent dans les bras des uns et des autres. Les larmes coulent. Les adversaires politiques, qui ne se sont pas ménagés pendant deux ans, s’embrassent. Même les deux élus les plus diamétralement opposés, Habib Ellouze, l’un des radicaux d’Ennahdha, et Mongi Rahoui, d’extrême gauche, se saluent chaleureusement !


Des députés s’embrassent après le vote (Thierry Bresillon)

Pendant plus d’une heure, députés, militants, observateurs des ONG (et même journalistes) ont prolongé cette fusion émotionnelle dans le hall de l’Assemblée, transcendant les clivages politiques. Salma Baccar, députée du parti El Massar (l’un des plus éloignés des islamistes), danse et lance des youyous avec ses collègues d’Ennahdha.

Les députés islamistes, inquiets jusqu’à la dernière journée de voir le processus politique interrompu, et d’être évincés de la vie politique sur le mode égyptien, n’en reviennent pas d’être allés au bout du processus. Le complexe hérité de l’exclusion sociale radicale imposée par la répression à l’époque de Ben Ali (en plus de l’emprisonnement et de la torture) semble s’éloigner un peu plus. Ils ne cessent de célébrer « l’unité du peuple tunisien ».

De son côté, l’opposition se réjouit des avancées obtenues depuis la version initiale du texte présentée le 1er juin : la notion d’islam religion d’Etat écartée, les droits acquis des femmes confirmés, l’indépendance de la justice renforcée, la liberté de conscience reconnue, les limitations aux libertés réduites…

Le spectre du scénario égyptien conjuré


Mehrezia Laabidi avec un député de l’opposition Yiedh Dahmani. (Thierry Bresillon)

Mehrezia Laabidi (Ennahdha), vice-présidente de l’Assemblée, exulte :

« Avec cette constitution, la Tunisie démontre qu’il existe une autre voix entre la dictature et le chaos. C’est la liberté ! »

Une slogan monte :

« Plus de peur, plus de terreur, c’est la Constitution du peuple ! »

Un contrepoint heureux à l’évolution tragique de la révolution égyptienne. En dépit des réserves que les uns et les autres peuvent avoir sur le texte, de la déconnexion entre le microcosme politique et une partie de la société, le spectacle de communion offert par les députés démontre que que les différends idéologiques peuvent cohabiter dans un même cadre politique.

Tous les scénarios catastrophes, redoutés depuis un an, ont été conjurés. Les menaces d’échec du processus de transition après les assassinat de Chokri Belaid le 6 février 2013 et de Mohamed Brahmi le 25 juillet, la déligitimation de facto de la Constituante par la mobilisation de l’opposition au Bardo cet été, la contestation de plus en plus menaçante de syndicats de police, puis le risque d’échec du Dialogue nationale, notamment le 14 décembre dernier, semblaient ouvrir la voie à une forme de restauration et à une reprise en main autoritaire.

Un nouveau Premier ministre

Finalement, le choix, accepté le 14 décembre, de Mehdi Jomaa comme Premier ministre par la majorité des forces politiques a relancé la transition. Un ultime suspens samedi soir a fait craindre un nouvel échec du processus : au terme d’un bras de fer, le nouveau Premier ministre a pu imposer à l’opposition le maintien de l’actuel ministre de l’Intérieur, Lotfi Ben Jeddou, et Ennahdha et ses alliés, le relèvement de la majorité nécessaire à la censure du gouvernement et à la destitution des ministres.

Après un report de 24 heures, Mehdi Jomaa a annoncé son nouveau gouvernement juste avant le début du vote de la Constitution. La transition tunisienne continue et entre dans un nouvelle phase.

Pour l’heure, l’ambiance est la communion. Même si la suite s’annonce sans pitié dans la perspective des élections, le souvenir de cette nuit d’émotion partagée, inimaginable avant 2011, devrait laisser une empreinte dans les esprits.

 

Source : blogs.rue89.nouvelobs.com

 

 

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 14:10

 

 

Source : www.mediapart.fr

La Tunisie réveille l'espoir démocratique

|  Par Pierre Puchot

 

 

 

À l’heure où les voisins libyen et égyptien sombrent dans la violence et l’autoritarisme, l’adoption d'une nouvelle constitution marque une étape importante dans le cheminement du pays vers un idéal démocratique unique dans la région.

C’est un nouveau pas, décisif, sur le chemin de la construction démocratique tunisienne. Une étape qui, plus largement, prend valeur d'exemple et fait mentir tous ceux qui ne voyaient que régression, confusion et désespoir dans les révolutions arabes. Ce dimanche 26 janvier, les députés ont adopté une nouvelle Constitution, qui prendra la suite de celle votée le 1er juin 1959, suspendue en mars 2011 (lire ici notre analyse des principaux articles et le texte intégral traduit en français). Dimanche, le chef du gouvernement, Mehdi Jomaa (indépendant), a formé une nouvelle équipe. À charge pour le gouvernement et l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) de mener le pays vers de nouvelles élections. Peu à peu, la Tunisie se met en ordre de marche.

Avec ses contradictions, mais aussi ses avancées et ses innovations, le texte constitutionnel constitue une étape cruciale d’un processus politique bloqué pendant près d’une année. Pour les Tunisiens, 2013 fut une année noire : deux assassinats politiques, le retour du terrorisme, l'absence de réforme de la justice qui donnait lieu à plusieurs condamnations d’artistes et d’intellectuels… Fin novembre, le pessimisme était de rigueur.

L’heureuse issue des débats parlementaires démontre aujourd’hui la capacité de la classe politique tunisienne à sortir des impasses pour bâtir un consensus qui dépasse les simples logiques partisanes. En cela, le vote de la Constitution est encore plus important que l'élection de l'Assemblée nationale constituante, le 23 octobre 2011, car il renforce la Tunisie dans son processus de sécularisation. Après de nombreux revirements de leur parti, tout au long de l’année 2013, plusieurs députés du parti musulman conservateur Ennahda, dont la vice-présidente de l’Assemblée, Mehrezia Labidi, ont ainsi voté aux côtés de l’opposition pour faire adopter une partie des articles les plus progressistes, comme celui instaurant l'objectif de parité au sein des instances élues. Inédit en Tunisie, ce processus « trans-partisan » est sans doute l’acquis le plus précieux, même si les échanges houleux qui ont eu lieu au sein de l’Assemblée n’ont pas manqué de souligner sa fragilité.

Largement dévoyé à l’époque de l’ancien dictateur Ben Ali, le terme « consensus » avait recouvré tout son sens déjà en décembre 2013, avec l’accélération d’un processus du dialogue national qui associait les principales forces politiques du pays autour d’une « feuille de route », élaborée en concertation avec le syndicat unique UGTT, mais aussi l’organisation patronale Utica. La Tunisie avait alors trouvé les ressources pour poursuivre son avancée en sortant du tête-à-tête stérile qui s’était installé entre Ennahda et la principale organisation d’opposition, Nida Tounes. Les présidents des deux partis s’étaient réunis à l’été 2013 à Paris pour décider ensemble de l’avenir politique de la Tunisie.

Fin 2013, la nomination du premier ministre Mehdi Jomaa fut une vraie victoire pour les Tunisiens, dans le sens où elle marquait clairement la volonté des acteurs politiques de tous bords de ne pas voir la révolution confisquée par un vulgaire marchandage entre les deux plus importantes formations politiques du pays.

Autre enseignement important de la séquence politique qui vient de s'achever : Ennahda a finalement joué le jeu de l’alternance, contrairement aux multiples supputations de l’opposition. Son bilan à la tête du pays demeure certes catastrophique : les gouvernements successifs menés par le parti de Rached Ghannouchi ne sont pas parvenus à améliorer la situation économique, ni à endiguer le retour de la violence, encore moins à amorcer une réforme des forces de sécurité et du système judiciaire. Mais en acceptant de passer la main sans pour autant « noyauter » l’Instance supérieure indépendante pour les élections, composée de neuf membres indépendants, la direction du parti Ennahda a montré qu'elle s’inscrivait dans une logique démocratique.

Tout imparfait qu’il soit, ce texte constitutionnel est le symbole de ce compromis politique désormais possible en Tunisie, au nom de l’intérêt général. Cette nouvelle étape du processus démocratique tunisien revêt pour le pays une portée considérable, dans un environnement régional marqué par une très forte polarisation politique, sociale et religieuse.  

En Égypte, le processus constituant s’est fait par le haut, sans que les citoyens égyptiens n’aient jamais eu l’espoir de pouvoir véritablement influer sur son contenu, que ce soit en 2011 avec l'armée, fin 2012 avec le président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, ou même cette année. Adopté par référendum les 14 et 15 janvier, grâce, officiellement, à un taux de participation de 38 %, le texte avait été une nouvelle fois amendé en toute discrétion par l’armée, qui garde la main sur les secteurs clés du pays et de l’économie. Depuis l'été 2013, la répression sanglante des forces de l’ordre contre les Frères musulmans a encore accentué la polarisation de la société égyptienne, qui doit faire face à une résurgence du terrorisme au cœur même de la capitale.

Voisine directe de la Tunisie, la Libye demeure en proie à la violence des milices et fait face à une crise politique ininterrompue qui favorise les vues séparatistes des acteurs régionaux. Issu des Frères musulmans libyens, le Parti pour la justice et la construction a annoncé ce jeudi le retrait de ses ministres du gouvernement de Ali Zeidan. Un retrait motivé par ce qu’ils considèrent comme l’« échec cuisant » du gouvernement actuel dans les dossiers de la sécurité, des réformes administratives et de la gestion des ports pétroliers dans l’est du pays, bloqués par des manifestations depuis plusieurs mois.

Face à ce contexte chaotique de deux sociétés gangrénées par la répression et l’omnipotence de l’armée (Égypte) ainsi que la persistance des milices locales (Libye), la Tunisie constitue une source d’inspiration sans égale pour toute la région. Pas un modèle, certes, qui pourrait s’exporter tel quel dans d’autres contextes moins apaisés. Mais un phare, ou l'exemple d'un esquif, encore frêle bien sûr, mais qui garde le cap.

En 2014, la Tunisie a devant elle l'obligation de traiter les dossiers mis de côté depuis trois ans, avec la nécessaire mise au pas du terrorisme via une refonte des services de renseignement, la réforme de l’administration, de la magistrature et des forces sécuritaires. L’article 133 de la Constitution, qui pose que « les collectivités locales sont dirigées par des conseils élus » et que les « les conseils municipaux et régionaux sont élus au suffrage universel, direct, libre, secret, intègre et transparent », fait figure de révolution en Tunisie, où les régions de l'ouest, du centre et du sud ont toujours été marginalisées par le pouvoir central.

La mise en place de cette décentralisation ne répondra aux attentes des Tunisiens des régions à l’origine de la révolution que si elle s’accompagne d’un plan de relance et de rééquilibrage de la répartition des richesses nationales, quand en Tunisie les bassins miniers les plus riches (Gafsa) sont aussi les plus pauvres en infrastructures. Après l’adoption de la Constitution, le nouveau défi tunisien est de démontrer que la future campagne électorale peut déboucher sur la réalisation des objectifs économiques et sociaux de la révolution, totalement ignorés jusqu’ici par les forces politiques.

Plus que jamais, il faut accompagner la Tunisie. La France et l'Europe, trop souvent spectatrices ou réticentes, doivent se mobiliser au service de cet espoir démocratique qui se concrétise enfin dans le monde arabe.

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 14:53

 

Source : blogs.rue89.nouvelobs.com

 

Tunisie : vote historique pour les femmes à la Constituante

Thierry Brésillon - Journaliste

Publié le 12/01/2014 à 11h26

 

 


Réaction à l’adoption de l’amendement de l’article 45 (Thierry Bresillon)

 

Larmes d’émotion, cris de joie et chant de l’hymne national dans les rangs et les tribunes de la Constituante ont salué, jeudi, l’adoption d’un amendement qui inscrit dans la Constitution les droits acquis par les Tunisiennes et ouvre de nouvelles de perspectives.

Les craintes de voir le Code du statut personnel, promulgué en 1956 par Habib Bourguiba, remis en question, semblent définitivement écartées. L’enjeu c’est noué autour de deux articles : l’article 20, adopté en début de semaine, et l’article 45.

 

L’égalité et la virgule

La portée de l’article 20 qui évoque le principe de l’égalité était incertaine et son interprétation divise même les députés du groupe démocrate.

Pour Nadia Chaabane :

«  L’article 20 n’est que la féminisation de l’ancien article 6 de la Constitution de 1959 qui établit le principe de l’égalité des citoyens devant la Loi. »

Fadhel Moussa estime à l’inverse que

«  L’article 20 pose bien le principe de l’égalité hommes-femmes, en stipulant dans un premier temps que “ citoyens et citoyennes sont égaux en droits en devoirs ” puis, après une virgule, qu’ils sont égaux devant la loi.  »

Une virgule semble un rempart bien fragile pour préserver toutes les avancées sociétales que la Loi tunisienne accorde aux femmes, et pour ouvrir la voie à de nouveaux progrès.

C’est sur l’article 45 que s’est investie toute la charge émotionnelle et politique de cet enjeu à la fois symbolique et humain qu’est le statut des femmes dans une société musulmane.

 

Craintes pour le Code de statut personnel

Si le CSP est depuis longtemps présenté comme une loi d’avant garde dans le monde arabe, il est a été également vécu dans les milieux conservateurs comme un des éléments du traumatisme identitaire imposé par la modernisation autoritaire menée par Habib Bourguiba.

Pour Ennahdha, la question du maintien du CSP est tranchée depuis longtemps. Mais la pression des mouvements religieux radicaux dénonçant le féminisme et l’émancipation des femmes comme des influences néfastes de l’Occident, contraires à l’islam, ajouté au machisme encore largement ancré dans les mentalités, a suscité l’inquiétude.

D’où la volonté d’inscrire dans la Constitution les acquis du CSP. Sans se limiter à ce texte, insiste Nadia Chaabane :

«  L’objectif n’était pas de sanctuariser un code du statut personnel encore inégalitaire par certains aspects. D’autant qu’il se limite aux questions relatives à la famille. Des sujets comme l’avortement, la contraception, l’accès l’emploi, dépassent le champ du CSP.  »

 

Les acquis essentiels de l’article 45

                                                                                                                                                                                                                             1 L’Etat garantit les droits acquis des femmes

 

La formulation initiale de l’article 45 prévoyait que

«  L’Etat garantit la protection des droits de la femme et soutient ses acquis.  »

Une formule encore trop floue aux yeux de Selma Mabrouk, députée du groupe démocrate et membre de la commission de consensus chargée de proposer à l’Assemblée des amendements sur les points restés litigieux et susceptibles d’avoir un large soutien.

Elle y a défendu une rédaction plus précise et qui ne limite pas la portée de l’article à la défense d’un statu quo, rédigée par la députée Samia Abbou avant la crise de l’été :

«  L’Etat garantit les droits acquis des femmes et œuvre à les soutenir et à les développer.  »

                                                                                                                                                                                                                             2 L’égalité des chances dans tous les domaines

 

Les avancées du CSP ont concerné essentiellement le divorce, l’abolition de la polygamie, et accordé une relative autonomie juridique aux femmes qui ont pu accéder aux études et à l’emploi. Mais sans réellement transformer les inégalités économiques et sociales. Comme le souligne Lobna Jribi, député Ettakatol :

«  62 % des diplômes sont des femmes, mais on est loin de retrouver cette proportion dans les emplois.  »

Sans parler de la condition des femmes dans les zones rurales où elles continuent à assumer des tâches mal rémunérées et où même l’accès à l’école n’est pas toujours garanti pour les filles.

La version initiale de l’article posait le principe de l’égalité des chances :

«  L’État garantit l’égalité des chances entre la femme et l’homme pour assumer les différentes responsabilités.  »

Amna Guellali, représentante du bureau de Human Rights Watch qui avait, conjointement avec d’autres associations, suggéré certaines améliorations au texte, estime qu’il fallait élargir le champ de cette égalité :

«  mentionner seulement les responsabilités pouvait limiter l’égalité des chances au seul exercice des fonctions dans l’entreprise ou l’administration, alors que les inégalités concernent toutes les femmes.  »

Conformément à ces recommandations, l’article adopté a été enrichi :

« L’État garantit l’égalité des chances entre la femme et l’homme pour assumer les différentes responsabilités et dans tous les domaines.  »

La Constitution ouvre donc la voie à des dispositifs pour corriger les inégalités structurelles entre hommes et femmes.

                                                                                                                                                                                                                             3 Le principe de la parité dans les assemblées élues

 

C’est la notion la plus audacieuse introduite dans le texte au niveau de la commission de consensus :

«  L’Etat veille à mettre en œuvre la parité entre l’homme et la femme au sein des assemblées élues.  »


Des élus d’Ennahdha protestent après l’adoption de l’amendement (Thierry Bresillon)

 

La députée Mounia Brahim (Ennahdha) s’est insurgée contre un principe qu’elle estime contraire au principe d’égalité. Après le vote de l’amendement, elle a vivement protesté, déclenchant l’une des empoignades les plus passionnées qu’a connues la Constituante.
 Le principe a en effet divisé les rangs islamistes.

Ameur Laarayedh, président du bureau politique d’Ennahdha expliquait la polémique :

«  Nous ne sommes pas contre l’égalité. Mais la parité pose problème à certains de nos élus. Notamment parce qu’ils craignent que cette obligation irréalisable à court terme place de facto les assemblées élues hors la loi. D’autres estiment que cette disposition ne relève d’une Constitution mais de la Loi.  »

D’autres élus islamistes ont estimé que ce dispositif niait la capacité des femmes à être reconnues pour leurs compétences.

Porte parole d’Ennahdha, Zied Laadhari explique également que

«  Les réticences viennent aussi du sentiment que certains articles sont passés en force, imposés par quelques députés  ».

Ce principe de parité avait déjà été appliqué pour l’élection de l’assemblée constituante où siègent 49 femmes sur 217 députés (dont 42 dans les rangs d’Ennahdha).

Cette fois il est élargi aux conseils des collectivités locales. Les partis devront donc présenter autant de femmes que d’hommes, y compris dans les zones rurales où la discrimination est la plus forte. L’impact promet d’être considérable pour apporter à la situation des femmes en Tunisie, une dimension de participation citoyenne qui, à terme, peut profondément faire évoluer les mentalités.

                                                                                                                                                                                                                              4 L’engagement de l’Etat à lutter contre les violences

 

Le dernier alinéa préconise que

«  L’Etat prend les mesures nécessaires à l’élimination de la violence contre les femmes.  »

Dans un pays où les violences domestiques concernent pratiquement une femmes sur deux, l’engagement de l’Etat ne sera pas superflu pour faire évoluer les mentalités.

Une adoption à suspens

Le texte de l’amendement avait été finalisé rapidement par la commission de consensus, et après d’intenses débat, le groupe parlementaire d’Ennahdha et le bureau exécutif du parti ont choisi de le soutenir. Mais la protestation de Mounia Brahim a instillé le doute sur l’issue du vote et le résultat a été précédé d’un vrai suspens.

L’amendement n’a été adopté qu’avec sept voix de majorité (116 voix) et de manière exceptionnelle, le groupe Ennahdha a manqué à sa légendaire discipline puisque seuls 46 députés islamistes sur 89 ont voté pour, et 23 sont allés à l’encontre de la consigne de vote.

Le suspens s’est donc prolongé tout l’après midi. Ennahdha a fait circuler une proposition reformulant l’alinéa concernant la parité pour préciser que l’obligation ne concernait que les candidatures. Le Président du parti Rached Ghannouchi et le ministre des Droits de l’Homme Samir Dilou ont fait le déplacement à l’Assemblée.

Finalement l’article a été soumis au vote tel qu’amendé, et adopté cette fois avec 127 voix. Une majorité encore inférieure aux 145 exigées pour l’adoption de l’ensemble de la Constitution.

Un article visionnaire

L’enthousiasme qu’a soulevé l’adoption du texte, y compris de la part de certains élus d’Ennahdha, s’explique par la portée d’un article qui ne se réduit pas à préserver l’existant.

Pour Selma Mabrouk,

«  la combinaison de l’article 20, de l’article 45 et du principe de l’Etat civil est parfaite compte tenu de la réalité de la Tunisie d’aujourd’hui, et c’est assez pour avancer. La question de l’égalité de l’héritage, reste très sensible dans la société. Ce n’est pas à nous de profiter du pouvoir que nous donne la Constituante pour trancher sur des sujets qui requièrent une évolution des mentalités.  »

Lobna Jribi salue :

«  Un texte visionnaire comme l’a été le Code du statut personnel en son temps  ».

Amira Yahyaoui, présidente de l’association Al Bawsala, qui a poussé le travail d’influence auprès des députés jusqu’à appeler les députés absents en séance juste avant le passage au vote, est persuadée que

«  L’article 45 est celui qui aura le plus d’impact sur le reste du monde arabe.  »

En abordant les aspects économiques et sociaux à travers l’égalité des chances, l’article 45 indique aussi la limite d’une démarche purement juridique, c’est par la transformation sociale du pays que passeront les progrès réels de la condition des femmes en Tunisie.

 


Dans une localité proche du Kef, à l’ouest de la Tunisie. (Thierry Bresillon)

 

 

Source : blogs.rue89.nouvelobs.com

 

 


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