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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 15:52

 

 
© Nathanaël Charbonnier

L'effervescence régnait au Palais-Bourbon. Les circonstances donnaient un peu de répit aux élus car depuis des mois ils  battaient la campagne dans un climat délétère. L'hospitalisation de Maurizio Caillard tombait à point. Le diagnostic de ses médecins ne laissait aucune place au doute : « épisode dépressif majeur caractérisé ». Traitement lourd, cure de sommeil, longue indisponibilité... Le Président était aux abonnés absents.

Avec une police à mi-temps, une armée dépassée par les évènements, des juges qui refusaient de rendre la justice, la vice-Présidente chargée de la sécurité nationale ne pouvait pas présider par intérim bien longtemps. Elle était disqualifiée. Les parlementaires se tournèrent donc vers les gardiens de la Constitution.

Le texte fondateur de la République avait été entièrement remanié par Maurizio Caillard lui-même. Il s'y était arrogé (il s'était bien marré) des pouvoirs auxquels aucun de ses prédécesseurs n'avait osé penser. Il avait bien prévu la déchéance du chef de l'Etat mais dans des conditions qui rendaient sa destitution quasiment impossible. Il avait écrit : « Le Président légitimement élu par le Peuple souverain ne peut être démis de ses fonctions avant le terme de son mandat que si l'altération profonde et prolongée de ses capacités de jugement vient à être constatée par l'Académie de médecine à l'unanimité de ses membres ».

On respecta la loi, l'affaire fut bouclée en deux temps trois mouvements. Dans un communiqué, les académiciens dirent  « oui » avant même qu'on les eût interrogés.

Le calendrier de l'élection présidentielle anticipée fut annoncé dans la foulée. Le processus comportait trois étapes : tout d'abord, chaque groupe parlementaire avait  quinze jours pour désigner un champion choisi en son sein ; le Parlement disposait ensuite d'un laps de temps équivalent pour construire des alliances entre familles politiques élargies et resserrer le nombre des prétendants ;  deux semaines encore et le suffrage universel direct à un tour était sollicité. La victoire se jouait donc sur une majorité relative.

Le petit monde professionnel de la politique se satisfaisait de ce système. A l'intérieur des groupes qui se formaient à l'Assemblée et au Sénat, les quelques prétendants à la fonction suprême se reconnaissaient à leur aptitude à dispenser faveurs et fatwas. Avec une adresse consommée, ils donnaient d'une main ce que prenait l'autre et inversement. Ces jongleurs étaient mus par une ambition manipulatrice ; quiconque ne brillait pas comme eux dans ce grand numéro de cirque pouvait passer son chemin et se résoudre vite à n'être qu'un servant.

Dans ce registre, Maurizio Caillard s'était toujours montré le meilleur. Très tôt dans la carrière, il avait cru avoir la faculté innée de pouvoir effacer ses concurrents sur un vœu, sur un geste. De vieux jongleurs avaient dû parfois lui indiquer plus ou moins brutalement que la piste était occupée et qu'il lui faudrait attendre un peu avant de fouler la sciure. Ça ne l'avait jamais découragé.

Et il n'était plus là.

Il dormait dans un lit du Val de Grâce, une perfusion dans le bras, une infirmière à son chevet.

En son absence tellement inattendue, les hémicycles voyaient se lever une poignée de jeunes coqs déjà prêts au combat présidentiel. Crête fièrement dressée, gonflés de fatuité, ils se pavanaient dans les travées parlementaires en ergotant sur tout. Les vénérables assemblées en retinrent cinq, comme les doigts de la main. Cinq hommes, pas une femme. En d'autres circonstances, le temps nécessaire aux  tractations entre groupes aurait permis de ne dégager que deux candidats, mais l'anticipation du scrutin et l'échéance trop proche n'avaient pas été propices au marchandage habituel entre les familles politiques qui constituaient le Parlement.

Moins de deux mois après l'hospitalisation de Caillard, le Peuple fut appelé aux urnes afin de choisir le nouveau Président parmi les cinq visages et les discours convenus qui lui étaient proposés. Au cours des années précédentes, le vote avait été rendu obligatoire. Quand vint la mi-journée, les présentateurs des journaux télévisés ne perdirent donc pas leur temps à commenter le taux de participation. Ils concentrèrent leur blabla sur une image, une seule, que toutes les caméras avaient immortalisée ce jour-là : celle d'Imogène Caillard sortant de l'isoloir avant de rejoindre au dehors un Arnaud Pillorègues amoureux et radieux.

Le soir du dépouillement, le résultat tarda à être publié. Deux heures trente après la fermeture des bureaux électoraux, Marie-Michèle Laborde fit une brève apparition à la télévision. En multipliant les « euhyeeuu », elle expliqua aux Français qu'une première addition des suffrages n'avait pas permis de désigner formellement le vainqueur et qu'il semblait indispensable de reprendre intégralement le comptage des bulletins de vote.

A cet instant, en fait, l'élection présidentielle avait bien un vainqueur, même si deux ou trois centaines de voix seulement le séparaient de son rival le plus proche. Mais claironné sur internet, le nom du candidat victorieux  n'intéressait personne. Ce soir-là, ce qui retenait l'attention de tous résultait de ce que les agit'nautes avaient semé sur la toile depuis quinze jours : la quantité de bulletins nuls glissés dans les urnes atteignait 82,21% du nombre des votants. En obtenant 39% des suffrages exprimés, le successeur de Caillard représentait à peine 7% du corps électoral.

Il fallut attendre 24 heures pour voir apparaître cette évidence sur les écrans des chaînes de CapTV... Les journaux se dispensèrent d'être patients. Dès le lendemain du scrutin, ils proclamèrent les résultats officieux dans leurs pages intérieures en brocardant en « Une » la victoire des bulletins nuls. Jamais en retard d'une analyse,  Roland Mouchard signait en première page l'éditorial de L'Affranchi. Son article était disposé en gouttière à côté du gros titre bien gras qui disait : « Un scrutin nul »... En lettres plus petites et entre parenthèses, s'ajoutait l'expression : « ... et non avenu ».

Dans son papier intitulé « Illégitime », Mouchard prononçait la condamnation sans appel du système électoral et réglait son compte au nouvel élu sans jamais prononcer son nom. Le directeur de L'Affranchi écrivait : « Après s'être étonné du poids des abstentionnistes dans le débat public, on n'a rien trouvé de mieux pour remédier à ce problème que de supprimer l'abstention en rendant le vote obligatoire. Va-t-on maintenant interdire les bulletins nuls ? (...) Il est grand temps de se soucier enfin de ce que le Peuple demande. Quand se décidera-t-on à entendre sa voix ?... Au prétexte que le pouvoir législatif est issu des urnes et du suffrage universel, on refuse de voir que le mécanisme électoral mis au point par la Représentation nationale tourne en boucle et s'autoalimente. Prenons-en vite conscience : la démocratie est trahie par elle-même et la politique n'est plus qu'une machine à cloner les ambitions ». Dans la même veine, Roland Mouchard s'adressait ensuite indirectement à celui qui pouvait prétendre succéder à Maurizio Caillard : « S'il tient compte honnêtement du rejet exprimé par plus de huit électeurs sur dix, le gagnant de dimanche ne peut se contenter d'avoir surclassé ses rivaux pour se considérer comme le Président de tous les Français. Choisi par une part infime du corps électoral, il ne peut se prévaloir de l'incontestable  légitimité qui fait les grands desseins et les grands chefs d'Etat. S'il aime son pays, s'il respecte ses compatriotes, qu'il démissionne sitôt élu... et qu'enfin les parlementaires se montrent dignes de ceux qui les ont mis là où ils sont ».

Tous les éditoriaux allèrent dans le même sens à une poignée de mots près. Le système électoral était ouvertement contesté... et le Président tout juste élu était aussitôt récusé. Quant au Parlement, il était placé face à ses responsabilités et aux risques d'un incendie populaire dont il n'était guère difficile de prévoir l'ampleur. D'ailleurs, dès la proclamation des résultats du scrutin présidentiel, des étincelles apparurent sur les sites sociaux du web. Les internautes se déchaînèrent, il ne fallut pas bien longtemps pour que naisse l'idée d'une manifestation permanente.

C'est dans ce contexte que la rédaction de l'hebdomadaire « Consciences » lança sa pétition « Pour un changement de Constitution ». Signé par trois dizaines de personnalités toutes infiniment respectables parmi lesquelles figuraient trois lauréats du Prix Nobel, une poignée d'académiciens chenus et deux philosophes échevelés, ce texte invitait ses lecteurs à se rendre sur un site de partage afin d'y ajouter leur nom à ceux des premiers pétitionnaires. Une fois cette formalité accomplie, il leur était suggéré d'exposer en un maximum de cinq lignes le processus électoral de leurs rêves. Autant dire qu'après l'écrasant succès des bulletins nuls dans les urnes de  l'élection présidentielle, cette initiative eut un impact énorme. Autant le dire aussi : de cette boîte à idées jaillit un bouleversement, une révolution institutionnelle.

 

***

 

Le Lieutenant de police Tranh allait mettre son ordinateur en veille quand les pas de Keller résonnèrent dans le couloir.

Le chef de cabinet du Préfet vit la porte ouverte. Il s'arrêta sur le seuil et attendit un signe de Constance. Elle l'invita à la rejoindre. Il paraissait n'avoir rien d'autre à faire qu'à parler. Pas de dossier urgent à traiter, pas d'instruction particulière. En fin de journée, il ne venait chercher auprès de sa collaboratrice qu'un peu de cette sensibilité qui n'affleurait même pas chez les plus tendres des autres fonctionnaires affectés aux tâches préfectorales. Il prononça son rituel : « Quoi de neuf, Mademoiselle ? ». La jeune femme lui répondit en le remerciant. Grâce à lui, Brigitte Tranh, sa mère, avait récupéré très vite les bras artificiels à crochets articulés que les hommes du Colonel Duboïs l'avaient contrainte à retirer avant de les lui confisquer. « Pièces à conviction » lui avaient-ils précisé avant de la laisser manchotte et penaude près de son mari indigné devant l'entrée du Stade de France.

Keller baissa la tête dans un réflexe de modestie. Il dit : « Si j'ai pu rendre service »... Puis il releva le menton et relança Constance :

-  Alors ?... Où en êtes-vous ?

Sans s'attarder sur les détails, le Lieutenant Tranh raconta ses dernières investigations. Elle confia à son chef qu'il lui arrivait -assez rarement heureusement- de traverser de courtes périodes de découragement tant il était vrai que la recherche de napix310, chatgrix et dupleix s'apparentait à la quête d'un ouvrage de poésie dans la bibliothèque de Maurizio Caillard. Cette allusion au Président déchu fit pouffer Keller ; Constance s'en amusa,  et la discussion glissa vers des sujets moins professionnels.

Ils parlèrent de littérature, de leurs loisirs respectifs, de voyages, de cinéma. Elle manifesta un vif intérêt pour l'histoire et la randonnée sportive, il avoua un penchant pour les films romantiques et reconnut verser sa petite larme quand s'affichait le mot « fin ». Les œuvres légères le reposaient des dossiers lourds du moment, des secrets politiques, des complexités administratives qui plombaient les urgences. Il ajouta que les cours qu'il dispensait à l'ISERSP avaient aussi sur lui l'effet d'un exutoire.

-  Qu'enseignez-vous, Monsieur ?

La question du Lieutenant Tranh lui arracha un drôle de sourire. Il prit l'air faussement mystérieux, se pencha vers elle et lui répondit à voix basse et en articulant bien :

-  Stratégies et tactiques.

Les yeux plissés pour souligner le caractère énigmatique de sa réponse, il secoua lentement la tête de haut en bas sans prononcer un mot de plus.

Constance haussa vivement les épaules.

-  Oui, d'accord... Mais encore ?

-  Eh bien, comment dire ?... J'encourage mes étudiants à élaborer et développer des stratégies qu'ils doivent compléter par tout un jeu de tactiques. En fait, mon cours comporte une partie théorique durant laquelle je leur enseigne, exemples à l'appui, l'histoire des grandes stratégies politiques.  Pendant les mois qui précèdent le  stage au terme duquel ils reçoivent leur diplôme, ils travaillent par petits groupes sur des études de cas. Je leur soumets une problématique ; ils sont invités à la résoudre en élaborant et en développant des stratégies. C'est souvent aussi instructif pour moi que pour eux !

Cette fois, c'est Constance Tranh qui se mit à secouer la tête. Elle le fit avec un air admiratif et captivé.

-  Si vos étudiants peuvent répondre à vos attentes, je suppose qu'ils sont très doués.

-  Vous dites cela en pensant à vous, Constance ?

Elle se mordit les lèvres en rougissant et en pensant très fort : « Comment ai-je pu formuler une remarque aussi maladroite ? ». Elle allait protester -« Mais pas du tout !»- quand Keller poursuivit son propos sans se soucier de la réaction qu'allait provoquer sa question.

-  Certains d'entre eux sont très doués, c'est vrai. Chaque nouvelle promotion d'étudiants fait preuve de qualités plus grandes que celles des générations qui l'ont précédée. D'ailleurs, je vous l'avoue : Je vais d'étonnement en étonnement.

Constance reprit aussitôt.

-  Donnez-moi donc un exemple de ces études de cas, je ne suis pas bien sûre de comprendre.

Il prit quelques secondes pour réfléchir, puis recommença à parler, d'abord lentement.

-  Eh bien... l'année dernière... j'ai demandé à quelques élèves de mettre au point une stratégie qui permette, dans un pays démocratique, de réaliser un coup d'Etat et une révolution institutionnelle sans violence.

-  Mon Dieu !!!... Mais dans quel but ?

-  Ce n'est qu'un exercice, Mademoiselle Tranh ! s'esclaffa Keller... Apprenez que pour assouplir un peu la fibre stratégique et tacticienne des jeunes gens de l'ISERSP, tous les sujets sont bons. Même les plus fantaisistes !

-  Et... le résultat de leurs travaux vous a-t-il satisfait ?

Le chef de cabinet du Préfet de police la fixa longuement avec la sérénité d'un Bouddha.

-  Je le saurai quand j'aurai corrigé leurs copies.

 

***

 

Après le coup de filet opéré dans Paris par les soldats du Colonel Duboïs et l'assaut libérateur lancé contre le Stade de France par les résidents des ZATHRA voisines, des relations amicales se nouèrent entre les Visiteurs du Soir et les Zautres. Une fois libérés, les premiers se hasardèrent à accepter l'invitation des seconds dans les immeubles de cités dont la seule évocation inspirait partout la peur.

Pas toujours très rassurés, les noctambules s'aventurèrent dans ces zones dont on leur avait toujours donné une description proche de l'enfer. Un lieu noir. L'empire du non-droit. Certains d'entre eux eurent la sensation d'un voyage sans retour, mais ils ne s'arrêtèrent pas pour autant. Ils ne reculèrent pas. Ils y allèrent d'une démarche mal assurée, un peu comme lorsque l'on vous bande les yeux afin de vous guider vers la promesse d'un cadeau.

Dans les ZATHRA de Saint-Denis, les Visiteurs du Soir ne découvrirent pas seulement l'hospitalité chaleureuse des habitants ; ils virent apparaître sous leurs yeux toute une organisation sociale, un système économique et politique qui n'avait pas eu besoin d'experts pour éclore. Là précisément où l'on disait l'humanité livrée au vice s'épanouissait un peuple matériellement pauvre, certes, mais opulent de valeurs et de solidarités. Face à ce spectacle inattendu, les visiteurs s'imaginèrent  les débuts de la République en France. Dans le champ clos des ZATHRA contraintes à la survie avaient germé l'égalité et la fraternité. Faute de pouvoir circuler librement hors de ces ghettos, les occupants avaient d'abord subi le règne fétide du chacun pour soi avant de s'assagir. Le temps de la parole revenant au fil des ans, ils avaient mis en place de quoi surmonter ensemble l'exclusion qui les frappaient. A force de palabres, ils s'étaient résolus à rendre viable cette société dans la société. Profitant du chaos, quelques caïds avaient bien tenté d'étendre leur influence minable à des cages d'escaliers ou à des groupes d'immeubles ; au nom de l'ordre évidemment, des présidents autoproclamés d'associations de locataires avaient cherché à imposer leurs lois. Les vocations de dictateurs s'étaient mises à fleurir et le sang avait coulé. Les cités avaient alors connu des moments douloureux. Et finalement, la brutalité ne remplissant pas les ventres, la sagesse avait gagné le combat. Chacun avait enterré ses morts, on s'était tourné vers les anciens, on les avait écoutés et l'on s'était parlé.

Les Zautres n'étaient pas ces bêtes sauvages que l'on croyait avoir enfermées dans des cages en les privant de nourriture et de liberté de circuler. On croyait qu'ils s'étaient entredévorés depuis longtemps et que seuls subsistaient dans la fange les plus durs d'entre eux, ceux dont la violence contagieuse représentait une menace pour l'Etat et pour les citoyens honnêtes.

Ils n'étaient pas ce que l'on disait d'eux.

Soumis à un embargo presque total, ils avaient très souvent déployé des trésors d'astuces pour survivre, transformant peu à peu les espaces verts en terrains cultivables et en pâturages. Les rez-de-chaussée étaient devenus salles de réunion, crèches ou lieux d'accueil pour handicapés et personnes âgées. Rien ne se perdait, sauf le superflu. Tout s'échangeait, tout se recyclait. Le troc avait fini par quasiment supplanter toute activité monnayable. L'argent n'avait pas disparu : on en avait fait un bien commun géré comme tel par une structure dédiée, l'unique moyen d'entretenir avec « l'autre côté » un commerce de contrebande collectivement maîtrisé. Certains produits manufacturés dont la collectivité des ZATHRA pouvait avoir besoin étaient importés en douce, parfois par des tunnels, au nez et à la barbe des policiers chargés d'isoler du reste du pays ces Zones A Très Hauts Risques Avérés.

Les règles en cours dans ces cités n'étaient pas tombées du ciel. En tâtonnant, les habitants avaient mis au point un mécanisme de désignation de leurs élus qui s'appuyait sur un processus électoral à deux tours tout à fait novateur. Au premier tour, les électeurs n'étaient pas invités à voter pour un nom mais pour un projet de société. Les textes soumis aux votants émanaient des longues discussions qui avaient préalablement animé pendant des mois les soirées des ZATHRA. Une fois le projet choisi, le second tour servait à désigner celles et ceux qui le mettraient en oeuvre. C'était un scrutin de listes. On ne cherchait pas une incarnation mais une équipe compétente et motivée, portée par une feuille de route issue d'une réflexion commune. On cueillait le fruit  de la volonté populaire.

Cette façon de faire retint l'attention des Visiteurs du Soir. Sitôt rentrés chez eux, ils se ruèrent avec enthousiasme sur leurs blogs et sur les forums. Ils témoignèrent de ce qu'ils venaient de voir dans les ZATHRA proches du Stade de France. Le bouche à oreille fit le reste, la pétition en ligne lancée par l'hebdomadaire  « Consciences » emporta un franc succès. Nombreux furent les signataires qui déposèrent quatre ou cinq lignes sur le site pétitionnaire afin d'exiger le remplacement de Maurizio Caillard... par un projet.

 

***

 Constance prit l'enveloppe que lui tendait le vaguemestre. Jacques-Julien Keller l'avait prévenue d'un coup de fil quelque temps plus tôt : il lui confiait le soin d'accueillir pour l'été trois stagiaires de l'ISERSP, elle recevrait leurs CV au plus vite.

La jeune policière maugréa en pensant à ce qui l'attendait. Elle passerait les prochaines semaines, se dit-elle, à faire du baby-sitting au sein de la Préfecture. Et ce sont ces mêmes gosses qui, bientôt, lui ordonneraient de faire ceci ou cela. Elle qui n'avait pas allumé une cigarette depuis des années, elle ressentit l'envie de fumer, un désir qu'elle chassa de son esprit comme on éloigne une volute incommodante. Elle ouvrit l'enveloppe, y glissa une main et en sortit les dossiers des protégés de son patron en lâchant à haute voix mais pas trop fort et d'un air résigné : « Oui, Monsieur le chef de cabinet. Bien, Monsieur le chef de cabinet. Ce sera fait, Monsieur le chef de cabinet »...

Le premier Curriculum Vitae était celui d'un jeune homme très brun aux cheveux bouclés courts, plutôt séduisant, l'air souriant du petit farceur que très certainement il était. Pour un garçon parvenu à ce niveau d'études, il affichait un parcours atypique : né en France de parents algériens, grandi à la lisière d'une ZATHRA et d'un quartier réputé fréquentable quoique défavorisé, il avait accompli tout un tas de petits boulots pendant ses études secondaires. Il avait travaillé au milieu des cageots de fruits comme manutentionnaire aux halles, puis sur une presse hydraulique dans une usine de fabrication de panneaux de signalisation au poste d'arrondisseur d'angles. Constance Tranh s'en amusa. « Arrondir les angles est donc un métier » pensa-t-elle.

Dès sa sortie du lycée, Tarek Boussaïdane avait signé un engagement de trois ans dans l'armée. Unité de combat, opération extérieure, sérieusement blessé sous le feu. Démobilisé avant l'échéance. Valeur militaire.

Son retour à la vie civile, il l'avait passé dans les livres, dans les amphithéâtres et dans les concours. Après une fac d'histoire, il avait été admis d'extrême justesse à l'ISERSP. Cela dit, les notes des deux premières années qu'il y avait passées semblaient bonnes : bientôt, il en sortirait diplômé après une soutenance de thèse. Ce serait l'épilogue de deux années de cours magistraux et de neuf mois passés loin de France, en Inde, dans la province du Tamil Nadu.

Le Lieutenant de police Tranh allait classer ce dossier avant d'examiner le suivant quand un détail attira son regard : le stagiaire introduit par Keller avait consacré un mémoire universitaire à un gouverneur colonial français du XVIIIe siècle devenu nabab indien. Un aventurier nommé Dupleix.

D'un geste vif et un rien fébrile, elle saisit l'enveloppe apportée par le vaguemestre et glissa une main dedans encore une fois. Avec un luxe de lenteur, elle commença à en extraire un autre dossier dont la photo ne tarda pas à apparaître hors du kraft. Le deuxième stagiaire était une jeune femme noire, assez claire pour être métisse. Constance tira la fiche jusqu'aux deux-tiers. Au bout de la ligne intitulée « Année diplômante de l'ISERSP, séjour pratique de neuf mois à l'étranger... », ses yeux s'agrandirent, un tressaillement parcourut l'une de ses narines. Elle lut : « ...à Libreville, Gabon ».

 

********

Jamais le débat démocratique n'avait été aussi intense. Pendant quelques semaines, la France était devenue une immense agora. Servi par une parenthèse estivale de rêve, on avait ouvert la discussion partout, dans les jardins publics, au coin des rues, sur les terrains de sport, dans les écoles. Partout.

Des projets se construisaient de jour en jour et prenaient place sur le net. En quelques heures, ils s'agrégeaient par affinités. Des familles se composaient. De plusieurs centaines, leur nombre descendait à quelques dizaines puis à une douzaine. Les petites résolutions se dissolvaient dans de plus grosses de même nature, et  autour d'elles se constituaient des associations. Pour participer au premier tour de scrutin, les projets encore en lice devaient réunir l'adhésion d'un million de citoyens. Les signatures étaient collectées par un réseau social d'internautes. Le tout prenait du temps. Un mouvement émergea subitement d'internet pour appeler à l'organisation d'un vote électronique. Chaque électeur disposerait d'une clé sécurisée et d'un identifiant qui lui permettraient de se prononcer dans un délai de cinq jours sans devoir passer par l'isoloir.

Au milieu de cette frénésie participative, les députés ne voulurent pas être en reste. Ils ne se firent pas prier pour modifier le processus électoral. Les dates du scrutin  que plus personne n'osa appeler « présidentiel » furent fixées à la deuxième quinzaine d'août. La disposition qui avait rendu le vote obligatoire fut annulée... Et le taux de participation frisa le carton plein avec un nombre de bulletins nuls ridiculement bas.

Au début de cet été mémorable, le Lieutenant de police Constance Tranh vit un jour arriver trois stagiaires. Le premier d'entre eux se présenta à l'entrée de son bureau un peu avant 8h00.

C'était un grand type très souriant. Il avait les cheveux bruns, courts et bouclés. Apparemment pas intimidé d'être là, il vint vers elle la main tendue et se présenta : « Je suis Tarek Boussaïdane ». Elle lui rendit son sourire et lui dit simplement : « Bonjour, dupleix ».

A 9 heures et 57 minutes, Constance se pencha à la fenêtre de son bureau. Elle balaya du regard la cour de la Préfecture jusqu'au moment où la démarche tonique d'une petite jeune femme noire attira son attention. La visiteuse avait l'allure d'un phacochère plus que celle d'une gazelle. Nerveuse, ronde, tout en muscle. Le genre que rien n'arrête et surtout pas la peur.

Bérénice Moussounda s'engouffra en contrebas dans l'entrée intérieure sud du bâtiment préfectoral. Une minute plus tard, elle frappa à la porte du Lieutenant Tranh. A dix  heures précises, la stagiaire s'entendit répondre d'une voix ferme mais guère inquiétante : « Entrez, chagrix ! ».

Ce même jour, au même moment, le Brigadier Kevin Payet venait de prendre son service devant une annexe du ministère de la Culture située tout près des studios privés d'une société de production cinématographique. Dans cette rue tranquille aux immeubles cossus, le C.R.S. en faction vit passer la silhouette familière d'un grand et gros homme enveloppé d'une fumée de Havane. Eugène Dieulefit se rendait à un rendez-vous important. Quelques jours plus tôt, on lui avait proposé d'incarner napix310 dans un film à gros budget qui retracerait l'histoire des agit'nautes et des Visiteurs du Soir.

Qu'il ait eu vingt à vingt-cinq ans d'écart avec son personnage et quatre-vingts kilos de plus, cela n'avait pas gêné  le producteur. Dieulefit se rengorgea à l'idée que l'on avait tout de suite pensé à lui pour ce rôle. A dix mètres de sa destination, l'acteur sortit de sa poche intérieure une paire de lunettes rondes qu'il posa sur son nez. Le Brigadier Payet le vit jeter son cigare, se passer une main dans les cheveux, retirer sa veste et sortir ses pans de chemise de ses pantalons. Eugène Dieulefit ralentit le rythme de sa démarche, son pas devint hésitant. Il se retourna avec une souplesse féline ; le temps de cette volte-face, Payet put lire sur le visage du comédien l'air candide et ahuri de l'étudiant ou du jeune professeur qui cherche sa salle de cours le matin de la rentrée.

Le Brigadier leva les yeux au ciel et sourit aux anges. Il se sentait indifférent à cette comédie humaine. Il la trouvait insignifiante. Rien n'était plus important pour lui désormais que la sanction infligée l'avant-veille par le Commandant de sa Compagnie. Kevin allait être muté avec femme et enfants. Il était affecté à la C.R.S. de Saint-Denis, Ile de La Réunion.

Le troisième stagiaire se montra deux minutes avant midi. Une fois dans la cour de la Préfecture, il marqua le pas et tira de sa poche la convocation de la P.P. Il y chercha le numéro du bureau où il lui fallait se rendre.

A l'autre bout de la cour, Constance contemplait Aurélien qui ne la voyait pas... Aurélien Fenaux, né un 3 octobre de Nathalie et Pierre Fenaux.

Nathalie + Pierre + 3-10 : c'était tout ce qu'il avait fallu pour forger le pseudonyme de napix310. Quant au « x » présent dans les alias des trois agit'nautes, il renvoyait au nom de baptême de leur promo de l'ISERSP. Des stratèges comme eux ne pouvaient qu'opter pour la vingt-quatrième lettre de l'alphabet, le chi grec derrière lequel se planquent l'inconnu, le mystère, et les variables mathématiques. Tarek, Bérénice et Aurélien étaient donc de la « promo x ». Ils auraient pu sortir aussi bien de la « promotion Jacques-Julien Keller », la tête haute, fiers d'avoir fait la fierté de leur Maître.

Aurélien replia la feuille de papier et la remit dans sa poche. Il reprit sa marche vers l'entrée intérieure sud du bâtiment préfectoral lorsqu'il aperçut Constance Tranh qu'il reconnut sans l'avoir jamais rencontrée. Elle l'attendait en bas de l'immeuble.

Il ôta ses lunettes de soleil et marcha droit vers elle. Le voyant arriver, Constance se dit que napix310 n'avait pas l'allure d'un putschiste. C'était un beau jeune homme d'une élégance sans apprêt, très naturelle. Il se planta devant elle comme s'il allait lui demander son chemin. Elle ne lui en laissa pas le loisir. « Lieutenant de police Constance Tranh », lui dit-elle, en le regardant droit dans les yeux. A la manière d'un gardien de la paix, elle lui adressa en même temps un rapide salut de la main. Elle ajouta : « Le chef de cabinet, Monsieur Keller, m'a demandé de vous accueillir ici et de vous suivre pendant toute la durée de votre stage ». Il allait répondre « J'en suis ravi » quand elle l'interrompit en allant vers l'escalier : « Veuillez m'accompagner ».

Au fil des marches, Aurélien Fenaux eut tout le loisir d'apprécier la plastique sportive de Constance Tranh. Elle portait ce jour-là des pantalons et des souliers plats. Sous le tissu léger, les cuisses de la jeune femme imprimaient leur galbe ferme. Sa taille était mince et son dos était droit. Elle portait un petit haut de soie. D'une teinte claire, ce vêtement vaporeux mettait en valeur ses épaules dorées, joliment dessinées. La peau de ses bras nus paraissait douce et sans aspérités. Ses longs doigts fins, tout comme sa nuque et ses poignets, n'avaient pas besoin de bijoux pour se montrer gracieux.

Arrivée à l'étage, elle s'écarta devant son hôte et lui indiqua l'entrée du bureau. Il pénétra le premier dans la petite pièce, un rectangle tout en longueur. Sur un geste d'elle, il s'installa sagement sur l'unique chaise du lieu, un meuble métallique à l'assise froide et dure. La policière prit place face à lui sur un moelleux fauteuil ergonomique à roulettes.

« Accordez-moi une seconde » dit-elle, « ...j'ai un SMS à envoyer ». Elle porta devant son visage le téléphone mobile qu'elle tenait dans une main et fit immédiatement la moue : «...Plus de batterie ». Constance Tranh  leva la tête vers le stagiaire : « Dites-moi, Aurélien... Vous me prêteriez votre GSM un instant ? ». Il bredouilla un « oui oui, bien sûr » et lui tendit son smartphone. Sur la page d'accueil du portable, elle découvrit un couple de quinquagénaires charmants. Sans doute s'agissait-il de Nathalie et Pierre, les parents Fenaux.

Aurélien n'avait donc pas d'amoureuse.

Tandis que descendaient d'un clocher voisin les premiers coups de midi, elle écrivit : « Il est là, devant moi ». Puis elle envoya le message à Maria Luisa.

Car à peine avait-elle eu la photo d'Aurélien sous les yeux que Constance n'avait eu de cesse de la montrer à son amie madrilène d'antan.  Sans la moindre hésitation, la fille de Juan Bajos de Villaluenga et d'Imogène Pillorègues avait formellement identifié le jeune homme croisé neuf mois plus tôt au pied du grand hévéa, son interlocuteur de Séville en panne de téléphone, ce « Napitch » qui lui avait causé tant de soucis.

L'air grave et circonspect, l'officier de police dévisagea le stagiaire qui attendait un signe pour engager la conversation.

On frappa à la porte entrouverte.

La tête d'un ouvrier en bleu de travail apparut. Il dit qu'il avait « un truc à faire ici » ; le Lieutenant Tranh ne comprit pas bien quoi. Constance fit oui de la tête et le vit s'avancer en tirant avec peine ce qui ressemblait à un caddie de supermarché déjà plein de cadres identiques de format 50 par 65.

En claudiquant, l'homme aux brodequins sans lacets  s'approcha du portrait officiel du Président, le décrocha du mur et le plaça dans le chariot sur les autres cadres avant d'aller frapper à la porte du bureau d'à côté cahin-caha, afin d'y accomplir la même besogne.

La fenêtre était ouverte, le ciel était tout bleu et les oiseaux piaillaient. Il faisait chaud mais pas trop.

Le son strident d'une scie circulaire retentit dans le lointain et s'éteignit avant de retentir à nouveau puis on ne l'entendit plus.

A l'heure du déjeuner, la rumeur de la ville paraissait s'atténuer et l'on devinait les clients assis comme au spectacle aux terrasses des brasseries. Paris mettait les pouces. Soudain, un rire monta de la cour, si communicatif que le Lieutenant Tranh se départit de sa gravité et parvint à se relâcher. C'est le moment que sembla choisir l'ouvrier sans lacets pour revenir sur ses pas. Une pince à la main, il se dirigea vers le clou resté dans le mur et le fit venir à lui d'un coup sec en murmurant : « Il valait même pas ça ».

Durant quelques secondes, Constance contempla la trace blanche que l'enlèvement du portrait présidentiel avait laissée sur la cloison jaunâtre. Caillard n'était plus là... et un jeune homme en costume de lin se tenait devant elle, immobile et silencieux, en attendant la suite.

Après avoir pris soin d'en effacer le dernier message envoyé, elle rendit à Aurélien Fenaux son téléphone portable. Enfin, elle lui sourit. Jamais elle n'avait été plus rayonnante qu'à cet instant précis. Les yeux dans ceux du garçon assis là, elle dit du bout des lèvres avec l'accent sévillan :

-  Mucha' gracia', Aurélien.

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