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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:03
| Par La rédaction de Mediapart

Par Caroline Donati

L'ONG Human Rights Watch publie jeudi un nouveau rapport sur les exactions en Syrie. Ce document traite des ordres qu'ont reçus les membres des forces de sécurité et de l'armée qui ont fait défection. Une chose est certaine: contrairement aux affirmations de Bachar El-Assad, les forces de sécurité ont des ordres très précis. La torture, le meurtre, les mutilations ne sont pas le fait d'individus ou de groupes isolés mais relèvent d'une véritable stratégie pour terroriser la population et empêcher les manifestations.

Dès son premier rapport, rendu public en juin dernier, HRW qualifiait de « crimes contre l'humanité » les meurtres et actes de torture commis dans la ville de Dera'a, assiégée et soumise à un blocus.

« Nous n'avons jamais vu pareille horreur », lançait déjà Human Rights Watch. « Passages à tabac prolongés », «torture sur des grils improvisés en métal et en bois », « viol avec matraque dans au moins un cas », « exécutions », « disparitions », les récits recueillis à Dera'a sont glaçants. Le silence des témoins et victimes, trop effrayés pour raconter « ce qu'ils ont vu à Dera'a », l'est davantage. Les habitants se murent dans le silence, non seulement en raison de ce qu'ils ont vu mais aussi de ce qu'ils redoutent de voir.

Depuis ce premier rapport, qui recensait 418 personnes tuées dans le gouvernorat de Dera'a et plus de 887 autres dans toute la Syrie, la spirale des morts et des horreurs s'est emballée. Au 1er août, Navi Pillay, la Haut-Commissaire aux droits de l'homme de l'ONU évoquait un bilan de 2000 morts, 3000 disparus, et 13.000 détenus. Cinq mois plus tard, elle fait le constat que la répression a tué 5000 personnes. Les enfants sont devenus des cibles comme les autres : Navi Pillay a ainsi affirmé devant le Conseil de sécurité, ce lundi 12 décembre, que plus de 300 mineurs ont été tués, dont 56 pour le seul mois de novembre.

« On voit beaucoup d'enfants parmi les victimes, non seulement parce que beaucoup de jeunes âgés de 10 à 18 ans manifestent mais aussi parce que les parents les ont emmenés avec eux, pensant qu'on n'allait pas tirer sur des enfants, témoigne Michel Fournier, responsable pour la région Afrique du Nord, Moyen-Orient de la section française d'Amnesty International. C'est une forme de répression rarement vue ailleurs. »

Le décompte macabre des victimes de la répression paraît loin de refléter la situation d'autant que le travail d'enquête des humanitaires et des ONG se heurte au black-out imposé par les autorités syriennes qui ont fermé le territoire aux observateurs indépendants, ONG et presse.

« Peut-être sommes-nous trop prudents ou trop lents, mais cette lenteur s'explique par notre souci de vérification des informations, affirmait ainsi Françoise Lemelle, de la section française d'Amnesty en octobre. Nous sommes certains que la réalité est nettement plus grave que ce que nous avançons aujourd'hui. »

Les témoignages livrés par les Syriens qui ont fui le pays le laissent à penser. Certains de ces récits ont pu être corroborés par les ONG et rendus publics : à l'instar de la mort en détention sous la torture du jeune Hamza Ali al-Khatib, 13 ans, après avoir été arrêté à la suite d'une marche pacifique organisée pour briser le blocus de Dera'a, le 29 avril. « Selon des vidéos rendues publiques et des documents confidentiels obtenus par Amnesty International, son visage, sa tête et son dos portaient des blessures, et son pénis avait été coupé », lit-on dans le rapport de l'organisation consacré aux morts en détention.

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D'autres ne le seront peut-être jamais. Comme le témoignage de Rami, originaire de Lattaquié et qui vit maintenant en Turquie. Il raconte comment des centaines de manifestants, tués début avril, auraient été entassés dans des containers, avant d'être jetés à la mer... Il dit encore les pressions exercées sur sa famille en raison de son engagement pour la Révolution : « De père, je n'en ai plus», affirme le jeune activiste en mimant de ses mains la disparition de celui-ci. Son père est toujours en vie... mais il a dû, sous la pression, renier son fils, sur les registres de l'état civil.

Dans cette même ville du littoral, l'Organisation générale de la révolution syrienne rapportait le 8 octobre le témoignage de détenus, contraints à assister au viol d'une jeune femme de 23 ans par un officier syrien, devant les yeux de son mari.

A Dera'a, des témoins ont encore indiqué à HRW l'exécution d'un groupe « de plus de vingt » personnes, dans une prison improvisée sur un terrain de football. Ces récits effrayants font dire aux humanitaires que le niveau de violations des droits humains atteint est comparable à celui des pires conflits. « Ce sont les précédents de la Tchétchénie et du Kosovo qui nous viennent à l'esprit », affirme l'un d'eux.

«Tirer pour tuer»

La stratégie de terreur mise en œuvre par le régime sert un objectif : punir les « dissidents » et dissuader à tout prix la population de manifester. Le régime recourt à des méthodes en cours depuis des décennies dans les geôles syriennes, comme les nombreux coups ou les décharges électriques. Mais de nouvelles pratiques de tortures apparaissent, inédites tant pour la Syrie que l'ensemble de la région.

« Il y a un acharnement que l'on n'avait jamais vu comme ces mutilations corporelles, et les mutilations des organes génitaux, confirme Michel Fournier. On ne sait pas si les mutilations ont été commises avant ou après la mort, mais ces corps mutilés sont remis aux familles ou sont laissés sur la voie publique alors qu'auparavant, les victimes disparaissaient. Cet acharnement à montrer ces mutilations relève d'une stratégie d'intimidation.»

De cette manière, c'est l'ensemble de la société qui est tenue en joue par la machine coercitive du régime syrien, y compris dans les villes qui paraissent échapper à la contestation. Comme à Alep, où le dispositif sécuritaire y est particulièrement redoutable afin de prévenir tout basculement. Depuis les affrontements des années 1980, la métropole du Nord est particulièrement redoutée par le pouvoir. Pour s'être rendu aux Etats-Unis pour un voyage professionnel, un Alépin a été tué à son retour en Syrie. « Il n'était pas manifestant, il se rendait à un congrès professionnel, mais soupçonné par le régime d'avoir livré des informations sur ce qu'il se passait en Syrie, il a disparu à son retour : son corps mutilé a été retrouvé dans un fossé », rapporte Michel Fournier.

Non content d'utiliser la force létale contre les manifestants, tués par les forces de sécurité ou des francs-tireurs « qui tirent pour tuer », comme le démontrent les rapports de HRW et de AI, le pouvoir recourt à une stratégie de terreur éprouvée depuis des décennies : frapper pour l'exemple.

Sur les 22 millions de Syriens, un million d'agents civils ou militaires seraient engagés dans les missions de quadrillage et de répression. Auxquels viendraient s'ajouter de nouvelles recrues : des populations alaouites paupérisées, armées par le régime, et des gangs constitués par des clients du régime.

Vidéos d'Amnesty : Syrie, tirer pour tuer :

 

 

Une par une, les villes et les quartiers « rebelles » connaissent le même sort que Dera'a, tel que décrit dans le premier rapport de HRW: encerclés par les chars et blindés, les cités étant soumises à un blocus.

Les chars et les milliers de soldats qui sont envoyés pour mater la révolte ne sont pas des moyens appropriés pour mettre fin aux manifestations de rue et ce sont les unités d'élite du régime qui se chargent des campagnes d'arrestation et des opérations de fouilles systématiques, mais cette violence sans mesure vise à réveiller le traumatisme de l'écrasement du soulèvement de Hama en 1982. La ville, alors fief de la contestation emmenée par les Frères musulmans, avait été assiégée pendant plus d'un mois : les bombardements à l'arme lourde, le « nettoyage » systématique, maison par maison, avaient entraîné la mort de plus de 20.000 personnes.

Une violence «en quelque sorte contrôlée»

Devenu l'épicentre de la crise, après Dera'a, Homs vit dans un état de quasi-guerre, que décrit le second rapport de l'ONG publié en novembre dernier (à lire ici). « Depuis les grandes manifestations du 29 avril, Homs est devenu l'épicentre de la crise, explique Nadim Houry, spécialiste de la Syrie et du Liban pour HRW, si la répression y est plus intense que dans les autres villes, ce n'est pas qualitativement différent. Le déploiement des chars et des forces de sécurité, les campagnes d'arrestation s'inscrivent dans la même stratégie que l'on a vu ailleurs : arrêter à tout prix les manifestations. »

Rendu public ce jeudi, le prochain rapport de HRW, traite des ordres qu'ont reçus les membres des forces de sécurité et de l'armée qui ont fait défection. Dans une interview diffusée le 7 décembre par la chaîne américaine ABC, le président Bachar El-Assad niait toute responsabilité dans la répression en cours, affirmant que « quelques erreurs » individuelles avaient pu être commises de la part de responsables.

Si la solution militaire a échoué jusqu'à présent à faire taire « la capitale de la révolution », le régime est néanmoins parvenu à isoler les quartiers « rebelles » les uns des autres. Les blocus imposés aux fiefs de la contestation ont pour effet de fragmenter l'espace : les manifestations se déroulent désormais dans des réduits.

Vidéo ci-dessous : Homs, quartier Khaldiyé, manifestation menée par l'artiste Fadwa Soleiman, lettre à Alep pour amener la ville voisine à se solidariser avec Homs. Source : Conseil de la révolution syrienne de Homs.

 

 

Hésitant à répéter le massacre de Hama, en raison de l'étendue géographique de la contestation et parce que l'information circule malgré tout, le régime « dose » la violence et mime la répression de 1982.

« De plus en plus acculé, le régime tue davantage chaque jour, mais il n'est pas sûr qu'il répète la stratégie de Hama, de raser la ville, qui est une stratégie dangereuse, analyse Nadim Houry. Il y a un niveau intense de violence, mais elle reste en quelque sorte contrôlée. Le régime a besoin de convaincre ses soutiens qu'il combat des salafistes et des jihadistes et qu'il ne commet pas un nouvel Hama. »

Encerclés, les habitants sont privés d'électricité, de téléphone, d'eau et d'accès à la nourriture et aux soins. L'acheminement des médicaments et de la nourriture est bloqué en prévision du siège, et lors de l'assaut, les habitants qui se hasardent à sortir pour se ravitailler sont visés sans sommation.

« Il y a clairement une politique de privation d'accès aux soins, confirme un humanitaire. Ne pouvant accéder aux soins, les blessés sont quasiment laissés pour morts : on fait des blessés pour en faire des morts. » A Homs, le bilan quotidien de ces blessés est évalué entre 50 à 70 personnes depuis un mois. Mais les travailleurs humanitaires ont toutes les peines à établir des listes de victimes. « L'information remonte difficilement parce que le corps médical est occupé à soigner et à s'organiser et parce qu'il est aussi terrorisé », poursuit l'humanitaire. Car les médecins et les pharmaciens sont devenus des cibles à part entière, au même titre que les leaders du mouvement pacifistes, assassinés ou contraints à l'exil.

Se sentant menacé, le Dr Ibrahim Nahel Othman avait pris la fuite. Il a été tué le 10 décembre dernier, à la frontière turque, par des tirs des forces de sécurité de l'armée de l'air, la puissante unité des services de renseignement du régime réputée pour son allégeance au clan Assad (voir ici la page qui lui est consacrée).

Tensions confessionnelles

Surnommé « le docteur de la révolution », Ibrahim Nahel Othman était l'un des fondateurs de la coordination des médecins de Damas qui apportait des soins de manière clandestine aux blessés, contraints de fuir le dispositif officiel hospitalier. A Dera'a mais aussi dans la banlieue de Damas, les activistes racontent comment, au début du soulèvement, les manifestants s'improvisaient en boucliers humains pour empêcher l'entrée des sécuritaires dans les hôpitaux.

Les hôpitaux publics et même privés sont devenus des « outils de la répression », comme le confirme le rapport publié par Amnesty International le 25 octobre. Les blessés y sont arrêtés par les forces de sécurité, voire achevés. Pour avoir délivré des soins à des victimes de la répression, des manifestants, des personnels de santé, ont été à leur tour victime de la répression.

« Le plus choquant est de voir comment le personnel hospitalier participe à la répression, souligne Michel Fournier qui cite l'exemple d'un infirmier qui a délibérément débranché un malade placé sous appareil respiratoire. La Syrie a atteint un degré d'atrocité exceptionnel que l'on est en train de découvrir. »

Vidéo d'Amnesty International sur ce sujet :

 

 

« A Homs mais aussi dans toutes les régions, on tue les enfants, on s'attaque au corps médical ainsi qu'aux structures médicales, dans ce qui s'approche d'une logique d'éradication », conclut un autre humanitaire.

Les rapports publiés par les ONG confirment aussi que les opérations de répression sont menées par les forces de sécurité et services de renseignement, les milices loyalistes armées, la plupart issues de la communauté alaouite et engagées dans la même lutte de survie que le clan au pouvoir. Elles sont aujourd'hui désignées par les manifestants sous le terme de Chabiha, en référence à ces groupes de voyous qui sévissent dans le pays alaouite depuis les années 1980 et se livrent à des trafics et des rackets en tout genre avec la protection du clan Assad. Une désignation à forte consonance communautaire.

Largement « médiatisées » par les contestataires, leurs exactions dont les vidéos circulent sur Internet accroissent les tensions confessionnelles du pays, déjà avivées par la violence du discours officiel, qui agite la dissension confessionnelle et dénigre les contestataires en les accusant d'être des terroristes et des islamistes armés. La communication est un élément clef du dispositif répressif. Cette stratégie qui s'appuie sur des provocations réelles est particulièrement efficace car la société syrienne a en mémoire les affrontements interconfessionnels des années 1970 et 1980. Elle épuise les cadres du mouvement pacifiste et les élites, engagés dans un travail quotidien pour pacifier les tensions, éviter les dérapages et vérifier les récits.

Dans un rapport alarmant sur les derniers événements à Homs, les comités de coordination locale exhortent les réseaux sociaux à faire preuve de la plus grande retenue et intégrité lorsqu'ils rapportent ces incidents afin de ne pas aider les médias officiels à alimenter des instincts de revanche.

« Il y a des indications d'un début de tensions confessionnelles qui, dans certains cas, ont évolué en violences confessionnelles à Homs, qui est un microcosme de ce qui se passe en Syrie en raison de la composition mêlée de la ville, observe Nadim Houry. En armant des groupes alaouites, et en jouant la carte des jihadistes et des salafistes, le régime a avivé les tensions confessionnelles. Il y a eu quelques dérapages, des enlèvements des deux côtés. » Quelle est l'étendue exacte de ces dérives ? « Personne ne le sait aujourd'hui, conclut le chercheur. Ce qui est clair, c'est que le régime cherche à écraser militairement le soulèvement, reprendre l'initiative sur le terrain et faire des réformes superficielles. »

Une chose est sûre : la machine à rumeur est lancée à folle allure. Une arme redoutable dans la guerre de position que le régime syrien livre aux révolutionnaires et aux défenseurs des droits humains.

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Retrouvez sous l'onglet Prolonger d'autres rapports d'Amnesty International ainsi que des vidéos.

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