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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 13:14

«Tapages Nocturnes», épisode 7

*Retrouvez les épisodes précédents déjà édités sur le blog dans la même rubrique

 

 
© Nathanaël Charbonnier

- Euhyyyeeeuh... Oui, Monsieur le Président, c'est cela même... Uuun yyyeeeuh... un couvre-feu.

Les doigts de Maurizio Caillard se portèrent à sa tempe. Ils  parurent chercher quelque chose à la lisière de sa courte mais épaisse chevelure teinte. Appuyé sur un coude, la tête penchée vers cette main caressante, il s'offrit  ostensiblement le temps de réfléchir quelques secondes devant sa vice-Présidente.

Depuis un long moment, elle se tenait là, figée debout dans une froide rigidité de marbre, talon contre talon, les semelles des souliers plats posées jusqu'à les épouser sur deux lattes de parquet disposées en équerre à quatre-vingt dix degrés.

- Alors? Comme ça vous me suggérez un couvre-feu, marmonna-t-il en soupirant.

- Euhyyyeeeuh... Oui, Monsieur le Président, c'est cela même... Uuun yyyeeeuh... un couvre-feu.

Il venait pour la quatrième fois de lui poser la question et n'était pas surpris d'entendre la même réponse, au yeuh près. Quand Marie-Michèle Laborde pensait avoir ferré son interlocuteur, elle le laissait mijoter dans son bain en veillant bien à ne pas perturber sa réflexion. Elle se faisait alors élément du décor. Rien ne bougeait plus chez elle, pas davantage son vocabulaire que ses membres ou les franges de son pashmina. Si elle avait pu cesser de cligner des yeux, elle l'aurait fait. A défaut de catalepsie, au moins était-elle parvenue à ralentir la fréquence de ses cillements et c'était déjà bien.

La grande prêtresse française de la sécurité jouait sa dernière carte. Les commissariats, les casernes de C.R.S. et de gendarmes mobiles bruissaient de fatigue et d'exaspération face aux cadences infernales imposées par les noctambules.

Les personnels en uniforme étaient à bout.

Tous s'apprêtaient à sortir de l'hiver avec non seulement la rage au cœur mais surtout la terreur devant l'arrivée des beaux jours quand les rassemblements nocturnes se feraient plus denses et plus fréquents que lors des nuits glacées de ces trois derniers mois. Ils n'en pouvaient plus de ces manifestants silencieux face auxquels ils devaient garder leur sang-froid; leurs mains gantées de flics anti-émeute fourmillaient de gifles contenues, de coups en-veux-tu-en-voilà, de matraques en action et de sang en giclées à vous en faire jouir de soulagement. Marie-Michèle Laborde sentait venir l'incident, ses collaborateurs en évoquaient de plus en plus souvent l'imminence. Il fallait donc agir. Agir vite. Traiter le mal avant le procès de Suzanne. Toujours poursuivie pour tapage nocturne, la sourde-muette de la Place Pasdeloup était convoquée en audience correctionnelle pour mardi en quinze. Il y avait urgence.

Immobile, Laborde fixait intensément Caillard qui allait trancher en sa faveur; comment en eut-il été autrement? Elle sut qu'il dirait oui à l'instant où elle vit l'index et le pouce du Président ne plus former qu'une pince sur un cheveu captif.

Elle connaissait ce geste, c'était le toc du chef dans les grandes circonstances. Il tira d'un coup sec. La sueur lui descendit du front jusqu'au nez, sa chemise était trempée. Il avait décidé. D'une voix monocorde, à peine audible, il dit d'un trait: «Couvre-feu de 23h à 6h00 du matin avec dérogation pour les salariés de nuit qui devront disposer d'un sauf-conduit remis par l'employeur, document visé par les services de police sous peine d'interpellation, entrée en vigueur sous huitaine».

Marie-Michèle Laborde se relâcha. Elle s'emplit d'oxygène, sa carcasse d'échassier sembla revenir à la vie. De ses longues jambes monta un picotement libérateur qui devint très vite irritant puis carrément douloureux. Si Caillard l'avait invitée à s'asseoir, elle ne se serait pas fait prier. Elle dit seulement: «Bien, Monsieur le Président». Sans se lever pour l'inviter à prendre congé, le fauteuil tourné vers les jardins de la Présidence, Maurizio Caillard répondit sans la regarder: «Je ne vous retiens pas plus longtemps».

Il resta seul un long moment dans la même posture, de trois-quarts par rapport au bureau, l'avant-bras droit posé sur le sous-main de cuir, la paume à plat, tourné vers les fenêtres côté parc, les yeux perdus dans les branches d'un chêne dont la cime oscillait avec langueur sous l'effet d'un vent printanier.

Indifférent à tant de beauté, le Président eut un grimacement fugace à la pensée de l'humiliation subie au Panthéon. Il revécut la chute, la chute à s'en décrocher les poumons, la panique de l'asphyxie due au choc pourtant amorti par le gilet pare-balles, la neige, l'hélicoptère en approche, les claquements de castagnettes, les «Olé!» et les rires par milliers.

Et puis... Et puis il y avait eu cette minerve ridicule et cette ceinture de contention. Un mois d'une raideur à s'en rendre invisible, un long mois d'insomnies douloureuses -comment dormir quand on a mal partout et que la fierté est atteinte?-; les piqûres, les potions; la pommade patiemment étalée par une Imogène compatissante («elle est mon unique soutien dans la solitude de la fonction»), sur des fesses salement bleuies par le gadin présidentiel.

Du plat de sa main gauche, Caillard frôlait maintenant le châssis enluminé d'une horloge à colonnes de style Louis XVI; deux jours plus tôt, il l'avait fait extraire des Musées nationaux et l'avait fait poser sur un guéridon Empire devant la cheminée ornementale («l'âtre» aurait dit Imogène) de son vaste bureau. A présent, le Président se sentait bien. Il éprouvait l'ivresse des grandes décisions. Elle le gagnait à chaque fois qu'il était -il aimait à le dire, il s'en gargarisait- «en responsabilité». Lui et lui seul venait de fixer le sort de la Nation. Plus de soixante-cinq millions de Français («les traîtres») se conformeraient à sa loi d'exception («ce sera de gré ou de force!»).

Au plus profond de son ventre, il ressentit soudain une sorte d'onde chaude. Elle lui fit frémir les narines et serrer les poings. Les paupières closes, il prononça cette incantation à voix basse: «Je suis le chef, le chef d'un pays très puissant peuplé de dizaines de millions d'abrutis. J'ordonne, ils exécutent. Ils dormiront car je le veux»... Il prit une grande inspiration et martela:«Je-suis-le-Pré-si-dent». Puis il sourit aux anges, le regard ivre, repu de pouvoir et de plaisir.

***

 

Le Lieutenant de police Tranh remercia vivement son collègue du labo. La carte SIM de chatgrix était en bon état, il n'aurait pas besoin de plus de quarante-huit heures pour lui faire vomir son contenu. L'affaire était donc bien engagée.

Constance l'accompagna jusqu'à la porte qu'elle referma derrière lui avant de s'y adosser. De là, de loin, elle fixa des yeux l'écran plat qui semblait prendre tant de place dans cette pièce tellement étroite. Sa main droite tenait comme une dague un crayon à papier. Sa main gauche s'éleva jusqu'à sa nuque, ses doigts fins saisirent la masse de ses cheveux de soie et les ramenèrent vers le haut en les entortillant prestement d'un geste coutumier. Le crayon s'enfonça dans la tignasse qu'il retint en chignon. Sur le point de regagner son fauteuil, les paupières plus bridées que jamais, elle dit juste pour elle-même: «Agit'nautes, je vous tiens».

 ***

 

Marie-Michèle Laborde n'avait pas l'intention de s'attarder au Palais présidentiel. D'un pas d'arpenteur, Elle se dirigeait à présent vers la cour où l'attendait son chauffeur. Pressées l'une contre l'autre, ses lèvres étaient agitées de petites contractions nerveuses auxquelles semblait répondre parfaitement le mouvement saccadé de ses yeux. On eut dit que, tout en marchant à fière allure, elle conversait silencieusement avec un interlocuteur absent.

Elle croisa sans le voir Louis Muzeau de la Chaizière. Elle ne répondit pas à son salut, pourtant très déférent.

Il insista.

-  Madame la vice-Présidente?

L'interpellée s'arrêta net et opéra un demi-tour impeccable sur elle-même; dans une curieuse contorsion, le corps suivit la tête en lame de serpe, tout entière tendue vers l'interpellateur.

-  Je vous écoute, Monsieur le conseiller.

Louis Muzeau sentait bien que le souffle commençait à lui manquer. Il tenta instamment d'oublier la sourde crainte que cette femme lui avait toujours inspirée. Le Vicomte se racla la gorge et se lança...

-  Le Président vient de m'appeler, il veut me voir... Il veut me voir afin que nous évoquions le... le couvre-feu qui entrerait en vigueur dans quelques jours... Vous en êtes... Vous en êtes l'initiatrice, je crois, Madame...

Elle resta silencieuse, ne remua pas un cil en attendant la suite de cette logorrhée asthmatique. Il poursuivit son propos...

-  ...Pardonnez-moi cette question, Madame la vice-Présidente, mais... mais... mais avez-vous évalué les conséquences que pourrait entraîner cette... cette mesure d'exception, ainsi que... ainsi que les moyens d'y faire face?

L'air bravache, elle redressa le menton, un peu comme pour lâcher méprisante: «T'es qui, toi, pour oser me parler comme ça?». Elle se contenta de sourire, ce qui eut pour effet de creuser deux guillemets de rides près des commissures de sa bouche à la peau sèche. Et quand ses dents apparurent, elle fit l'aumône de quelques mots à ce sous-fifre qu'elle rabaissa du regard. Elle dit lentement et à voix basse, les sourcils relevés:

-  ... J'ai un plan B. Soyez rassuré.

Puis elle lui tourna le dos pour disparaître vers la sortie.

***

 

Dans son vaste bureau de la Préfecture de police de Paris, Jacques-Julien Keller détaillait les instructions que venait de lui remettre le Préfet. Elles tenaient en quelques pages au format standard agrafées dans le coin gauche. Il en fit d'abord une lecture en survol, presque négligemment, et les posa devant lui. Il embrassa alors du regard la pièce entière et s'arrêta sur la contemplation du profil de Marianne qui lui tenait depuis si longtemps compagnie. Il avança la main gauche vers la lourde pièce de fonte et laissa courir ses doigts sur le visage de cette République en chignon, à la fois si paisible et si forte, éternellement jeune, pleine d'une énergie vitale sidérante. Puis il saisit dans le pot de terre un crayon de bois à la mine grasse et reprit, lentement cette fois, la lecture du texte présidentiel.

Il soulignait l'expression «couvre-feu» quand on frappa à sa porte. Passant la tête dans l'embrasure, le Lieutenant de police Constance Tranh entendit son patron l'inviter à le rejoindre et à s'assoir. La jeune femme entra.

Le temps qu'elle parvienne jusqu'à lui, Keller prit soin de glisser dans un tiroir le document officiel dont il découvrait minutieusement chaque ligne depuis quelques minutes. Les mains jointes devant lui sur son plan de travail, il dévisagea sa collaboratrice en souriant et entama la conversation sur un: «Eh bien... Quoi de neuf, Mademoiselle?».

Entre ces deux là, le courant passait naturellement. Vue de l'extérieur, leur relation aurait pu tenir de l'amour courtois s'il n'y avait eu entre eux ce rapport hiérarchique totalement assumé et cette différence d'âge. Ils pratiquaient une politesse enjouée et sans équivoque. Le travail qui les liait primait la tendresse qu'ils éprouvaient certainement l'un pour l'autre et qui s'agrégeait de sentiments divers. S'il se laissait aller à penser à elle, Jacques-Julien Keller voyait en Constance la fille qu'il n'avait pas eue. Quant à Constance, elle le considérait un peu comme un oncle prévenant, quelqu'un que l'on chérit parce qu'il vous chérit, avec qui l'on peut se montrer familier mais que l'on n'oublie jamais de respecter. Mais au fond, que savait-elle de cet homme?...

 

Formellement, de lui elle ne connaissait rien de plus que ce qu'indiquait sa biographie administrative. Parcours prestigieux et sans aspérité d'un grand commis issu probablement d'une longue lignée de serviteurs de l'Etat. Une chaire à l'ISERSP, l'Institut Supérieur d'Etudes et de Recherches en Stratégies Politiques.

Dans les ouvrages qui recensent d'ordinaire les célébrités et les gens influents, il n'y avait pas un mot sur lui et sur sa carrière, rien à son propos dans cet enchevêtrement de réseaux plus ou moins mystérieux... «Sans doute n'a-t-il pas réglé ses cotisations», ironisa-t-elle intérieurement. 

Marié? Oui, il l'était. Il ne le cachait pas. Au détour d'une phrase, il lui arrivait d'évoquer la femme qui partageait sa vie depuis près de quarante ans. Son annulaire pourtant ne s'ornait pas d'alliance. Constance Tranh en était convaincue: cet homme-là était trop libre pour accepter d'être retenu par un anneau. Il n'y avait que du cœur, chez Keller. Pas plus d'anneau que de chaînes d'influences. Peut-être tout cela expliquait-il pourquoi, en dépit de ses états de service, on ne l'avait pas nommé Préfet.

-  Quoi de neuf, Mademoiselle?

En souriant de toutes ses dents, le Lieutenant de police Constance Tranh agita devant le nez de son patron un minuscule objet plat qui ressemblait fort à une puce téléphonique.

-  Vous rappelez-vous cela ... Monsieur? (Elle posa la question avec un brin d'espièglerie, en appuyant bien sur le mot «Monsieur»).

 

Jacques-Julien Keller leva les yeux au plafond.

-  ...Attendez voir, jeune femme. D'accord, vous avez le droit de me croire sénile. Cela dit, j'ai beau n'avoir qu'une très faible appétence pour les technologies du moment, je sais encore reconnaître une carte SIM, en l'occurrence celle de chatgrix... Vous me l'avez déjà montrée. Dites-moi vite : cette puce vous a-t-elle fait des confidences?

Une fois de plus, le chef de cabinet s'amusa de voir réagir les narines de la jeune femme. De toute évidence, elle était troublée. Elle craignait d'avoir commis une bévue, d'avoir froissé cet homme en lui parlant ainsi sur un ton qui pouvait ne pas lui convenir. Elle faillit s'engager dans une séance de réparation. Elle était prête à lui dire qu'elle ne le trouvait pas sénile du tout, pas même vieux, qu'elle le priait de pardonner sa maladresse et sa familiarité... Elle se ravisa. Constance alla droit au but, d'un ton ferme.

-  Oui Monsieur, cette puce m'a parlé. Et ses confidences, elle me les a faites en espagnol. L'ordre de mettre le feu à la toile, chatgrix l'a en effet reçu d'Andalousie. J'attends un coup de fil de nos collègues sévillans. Nous connaîtrons bientôt le véritable nom de napix310.

***

 

L'entretien décisif que Marie-Michèle Laborde eut avec le Président fut suivi de nuits très calmes. Sans se douter qu'un couvre-feu leur ôterait bientôt l'envie de passer la nuit dehors, les noctambules se firent discrets. Cela parut d'abord étrange à la vice-Présidente, finalement elle s'en accommoda. Elle ne pouvait se plaindre de disposer d'un peu de repos après cet hiver de cauchemar.

Partout, d'octobre à février, les rassemblements nocturnes s'étaient multipliés, souvent sans justification. Ils avaient été relayés par des sites aux noms de plus en plus débiles dont elle découvrait chaque matin la liste sur son bureau. Le jour où elle lut qu'un appel à manifester nuitamment avait réuni plus de trois-cents personnes à l'initiative de interdisonslegelenhiver.com, elle s'écria «Les anarchistes! Ce sont les anarchistes!».

Dare-dare, elle avait lancé ses limiers sur un groupuscule endormi. La pression exercée pendant des semaines sur la hiérarchie policière conduisit alors à l'arrestation des deux «chefs présumés» de ce qu'elle baptisa plus tard et sans trop réfléchir les «Cellules Anarchistes Révolutionnaires»; emboîtés l'un dans l'autre, ces trois mots lui avaient semblé délicieusement porteurs d'une puissante charge anxiogène.

Les «meneurs», qu'elle avait désignés sur l'indication du plus âgé de ses conseillers, furent interpellés devant les caméras. Au domicile de l'un d'eux, on fit un plan serré sur le livre «Le sentiment sacré de la révolte» de Bakounine.

 

Lors d'un point de presse dont elle régla personnellement les détails, Marie-Michel Laborde accusa les suspects d'une intention malveillante: «Ils veulent... euhyyyeeeuh... déstabiliser l'Etat». Puis elle tressa autour d'eux un chapelet de preuves que les agit'nautes s'employèrent à défaire sur la toile. Celui des deux comploteurs présumés qu'elle présenta comme «le cerveau» manifestait de sérieux  troubles de la mémoire. Il atteignait un âge très respectable, et une démence doucereuse due au vieillissement accomplissait en lui son œuvre. Il était fiché depuis des lustres. Il avait connu le cachot bien des fois. Depuis sa dernière condamnation, il s'était asséché comme une vieille pomme. Certes, la vue d'un uniforme lui arrachait toujours de la gorge quelques bordées de jurons, mais il était clair que le temps avait rendu cet homme parfaitement inoffensif. Quant à celui que la vice-Présidente présenta comme son «complice», on constata très vite -hélas pas assez tôt- qu'il souffrait de narcolepsie. Chez lui, l'anarchie tenait plus de la pathologie que de l'engagement politique. Il s'endormait à tout moment et n'importe où. Même en rêve, il lui aurait été impossible d'écrire le scénario d'une révolution nocturne portée par des flots d'insomniaques.

Une fois de plus, la presse prit plaisir à se déchaîner contre la vice-Présidente.

Dans La République du Dauphiné, Didier Belpeau fit tonner l'artillerie. Il décocha une lourde salve de calembours pouêt-pouêt contre sa cible qu'il rebaptisa « Marie-Michèle Borde-le, conteuse d'histoires à dormir debout ». En guise de conclusion, il écrivit: «Ce que vous nous chantez-là, Madame, ne vaut pas un roupillon de sansonnet. Votre berceuse est moisie, elle  tourne à la rengaine. Et nous baillons d'ennui en restant éveillés». A son éditorial, il donna un titre de fable: «La vice-Présidente et le Roi-sommeil».

Et donc, les journées qui précédèrent la proclamation du couvre-feu furent paisibles.

Marie-Michèle Laborde eut d'abord envie de savourer cette tranquillité retrouvée. Elle y parvint au troisième jour de trêve. Quand arriva le quatrième jour, elle apprit qu'un rassemblement de noctambules, un seul, avait réuni quelques dizaines de personnes dans le vingtième arrondissement de Paris, rue du Repos. Une expression lui pénétra alors  insidieusement l'esprit, celle qui dit sur le mode lancinant: «C'est le calme avant la tempête».

 

***

-  J 'ai du nouveau. Et cette fois, c'est du gros.

Jacques-Julien Keller raccrocha le combiné téléphonique. Il avait perçu dans la voix du Lieutenant Tranh une jubilation communicative. Il avait instantanément partagé la joie de sa collaboratrice et l'avait priée de venir le rejoindre sans délai.

D'elle, il aimait tout. Il n'ignorait rien de son parcours universitaire long comme un jour sans eau, il savait tout de ses recherches d'emploi infructueuses. Il comprenait son engagement dans la police, fruit d'une résignation qu'elle avait déjà su transformer en combat.

Keller appréciait bien sûr la beauté de Constance, sa jeunesse. Mais là n'était pas l'essentiel à ses yeux. Il avait décelé très tôt chez la jeune femme un beau supplément d'âme, héritage d'une histoire tourmentée : elle était la fille d'un exilé vietnamien réfugié en France et d'une handicapée née sous x.

Son père était un ancien combattant du Vietcong. Il avait vécu la conquête du sud, la chute de Saïgon et la débâcle américaine. Héros de la Libération nationale et de la réunification, il n'avait eu aucun mal à trouver sa place dans l'administration communiste. Soucieux d'arrêter le bras des criminels afin d'offrir à ses compatriotes la société que leur avait promise Hô Chi Minh, il avait choisi la police.

Oh, bien sûr, l'inspecteur Nguyen Tranh avait pourchassé des meurtriers, des voleurs, des escrocs. Bien sûr. Mais finalement pas tant que ça. Il avait surtout traqué les «déviants», ces citoyens suspects d'hostilité envers les autorités de leur pays. Une petite cure de rééducation en prison les attendait quand ils étaient repérés. Pour redresser un «déviant», rien ne valait quelques années d'enfermement.

Au début, le père de Constance accomplit sa mission avec zèle tant il était imprégné de l'idéal révolutionnaire dont les commissaires politiques lui avaient chanté les louanges chaque jour d'une enfance assez brève. Il s'investit sans retenue dans sa tâche jusqu'à cet ordre inique : envoyé à Hô Chi Minh-ville pour y recevoir les instructions des plus hautes instances du Parti, il fut sommé par un dirigeant politique local de faire disparaître un dissident. Ce fut comme la fin d'une très longue hypnose. Il contacta l'un de ses indicateurs le soir même. Sous couvert d'une enquête, il se fit préciser le nom d'un candidat à l'exil dont le projet semblait être sur le point d'aboutir. Il surprit cet homme et sa famille en pleins préparatifs de départ et n'eut aucun mal à les convaincre de lui retenir une place à bord de l'embarcation vétuste et surpeuplée qui les conduirait tous loin de là.

Brigitte, la mère de Constance, évoquait toujours avec exaltation le passé de boat-people de son mari. Le récit s'achevait inéluctablement sur une larme. Elle admirait cet homme et persistait à dire qu'en comparaison elle n'avait pas d'histoire. Elle n'avait pas subi l'apprentissage des armes, elle. Elle n'avait pas davantage éprouvé la terreur des bombardements, la dictature, l'évasion, les typhons et les pirates en mer de Chine.

Elle n'avait pas enduré la guerre, en effet. Elle avait connu cependant une autre forme de dévastation.

Cette femme avait grandi sans parents. On l'avait abandonnée à la naissance et sans laisser d'adresse dans un dispensaire du Berry. Née sans bras, elle était l'une des victimes d'un scandale pharmaceutique et médical; sa mère inconnue s'était certainement vue prescrire au cours de sa grossesse un anti-nauséeux qui s'était transformé pour un grand nombre de nouveaux nés de l'époque en un odieux cocktail d'effets secondaires.

Pour dire vrai, Madame X n'avait pas voulu d'une fille incomplète. Elle avait répudié sa petite manchotte.

Brigitte et Nguyen Tranh s'étaient bien trouvés. Ils avaient marié leurs deux histoires si singulières, et leur roman commun avait accouché de Constance. Ils s'étaient rencontrés en faculté de pharmacie. Ensemble, ils tenaient une officine en banlieue, du côté de Saint-Denis.

 

***

 

La vice-Présidente fut presque soulagée lorsque survint l'instant de l'annonce. C'est de son bureau qu'elle choisit de faire sa déclaration. L'intervention fut diffusée sur toutes les chaînes de CapTV. Les yeux sur le prompteur, Marie-Michèle Laborde s'appliqua à déclamer très solennellement son texte.

-  Le chef de l'Etat, Président de la République, fort de la noble charge que les Français lui ont confiée, tire aujourd'hui la conséquence des importants désagréments causés à ses compatriotes par les rassemblements dont les instigateurs ont pris ces derniers mois le parti d'affecter la quiétude de tous ceux qui n'aspirent qu'à un repos nocturne bien mérité... Afin de mettre un terme à ces désordres injustifiables, le chef de l'Etat, Président de la République... (se redressant sur sa chaise, droite comme un piquet, elle fixa bien le cadre de la caméra et reprit)... le chef de l'Etat, Président de la République... (elle marqua un temps)... sur MA proposition... (elle appuya sur MA)... décrète que le couvre-feu entrera en vigueur demain soir et pour les nuits suivantes jusqu'à nouvel ordre...».

Après une longue inspiration, l'air de ne plus lire son texte, elle récita enfin mécaniquement: «Cette disposition s'appliquera de 23h à 6h00 du matin avec dérogation pour les salariés de nuit qui devront disposer d'un sauf-conduit remis par l'employeur. Ce document sera visé par les services de police sous peine d'interpellation et de poursuites... (elle se racla la gorge avant de conclure)... Les citoyens honnêtes se réjouiront évidemment de cette mesure. Les autres prendront leurs responsabilités».

Ces deux dernières phrases n'étaient pas de son fait,  Maurizio Caillard les lui avaient clairement imposées. Ou plus précisément, il les avait marchandées contre un zeste de fatuité dans le discours officiel. «Donnant-donnant». Le Président avait troqué la phrase «Les citoyens honnêtes, etc» contre l'immodeste «sur MA proposition» de sa vice-Présidente. Il avait peu goûté cette formulation quand Marie-Michèle Laborde lui avait soumis la lecture de son texte une première fois. Caillard avait eu soudain l'idée de cette conclusion à double face. Une caresse pour les bons élèves de la République, une gifle pour les autres: chacun devait choisir son camp.

 

Dès que s'éteignirent les projecteurs de télévision, Marie-Michèle Laborde quitta la pièce sans saluer les techniciens qui s'y affairaient. Elle pressa le pas vers son cabinet de toilette où elle entreprit aussitôt d'ôter ses lentilles de contact. A la fin de cette journée éprouvante, elle avait du feu dans les yeux. Face à son miroir aux néons, les doigts tremblants, elle peina à décoller de ses iris les rondelles gélatineuses dont la sécheresse lui dévorait les globes oculaires. L'une des lentilles chuta dans le lavabo pour se fondre dans la constellation de gouttes d'eau qui brillaient à la surface de la vasque. Sur un geste nerveux de la vice-Présidente, la seconde rondelle suivit le même chemin avant de glisser dans le siphon.

Elle n'avait pas aimé la conclusion de son message télévisé. Il ne lui ressemblait pas. La répression, oui, elle était toujours prompte à en faire usage quand il y allait de la loi. Sans état d'âme ni plaisir. En revanche, elle abhorrait la provocation qu'elle trouvait souvent contre-productive, toujours inutile et surtout lourde de lendemains incertains.

Deux ou trois semaines plus tôt, cette histoire de «citoyens honnêtes» était sortie de la bouche d'Eugène  Dieulefit, l'un des bouffons sarcastiques dont Maurizio Caillard aimait la compagnie.

Dieulefit était comédien. Le mémorable soir des funérailles nationales du Général Albert Prudon, on l'avait entendu ânonner l'hommage ampoulé qu'avait rédigé à la hâte un autre ami du Président.

Cet acteur doué mais dépourvu d'éducation avait séduit les Français par son côté grande gueule. Très vite, le personnel politique l'avait adopté. Il fallait être sur la photo quand Eugène Dieulefit était là. Sa réputation avait passé les frontières. Il avait soupé à toutes les tables, avec une étrange prédilection pour celles que faisaient dresser pour lui les dictateurs les plus vils. Famélique lors de ses débuts à l'écran, il avait enflé au fil des ans jusqu'à devenir énorme. Dieulefit était un excès à lui seul. Boulimique de nourriture, d'alcool, de femmes, de vitesse, d'argent, de pouvoir, ce quadragénaire aviné grossissait à mesure que sa réputation grandissait. Il acceptait tous les rôles sans même se demander s'il était le mieux placé pour les incarner. Le grotesque fut atteint quand il endossa pour un téléfilm le sinistre costume rayé d'un déporté de la Seconde guerre mondiale voué à mourir de faim. Dans les journaux, on salua la performance, on cria au génie. On s'extasia devant la «préparation physique» à laquelle l'acteur s'était astreint : il avait perdu vingt-quatre kilos pour le tournage. Pensez donc ! Il pesait toujours le quintal au terme de sa cure d'amaigrissement.

De cette imposture cinématographique, on retint l'émotion  que le gros cabotin ne manqua pas de susciter chez les téléspectateurs: ses yeux et son visage parvinrent à leur faire oublier son embonpoint. Sur le plateau du  camp de concentration en carton-pâte, il se dégagea de Bernard Dieulefit une souffrance dont l'authenticité ne put être mise en doute. Condamné depuis des semaines aux légumes verts sans beurre et à l'eau pour les  besoins du rôle, il laissa éclater à l'écran le mal qui le rongeait. Il était sincèrement affamé.

Dieulefit était ce qu'il est convenu d'appeler un artiste «populaire». Sa fantaisie, son aptitude à jouer aussi bien  les hommes révoltés que les martyrs ainsi que son origine sociale cent fois rabâchée auraient du le porter très naturellement vers les Visiteurs du Soir. Au lieu de cela, on l'entendit les insulter.

Un soir, dans le journal télévisé, on le vit tenter d'extraire sa grosse automobile d'une placette parisienne qu'occupaient silencieusement, une nuit de décembre,  quelques dizaines de protestataires. Une caméra s'approcha de lui. Il abaissa sa vitre et avança sa trogne  vers l'objectif. D'une voix pâteuse, il  balança: «Regardez moi ce tas d'faignants ; ça pionce le jour au lieu d'bosser!... Feraient mieux de laisser dormir les citoyens honnêtes au lieu de les emmerder». Là-dessus, il donna brutalement un coup d'accélérateur et percuta la portière d'une voiture en stationnement. La nuit suivante, des rassemblements étaient signalés dans l'ancienne rue Richepanse, rue Gros et rue Eugène-Poubelle. Sur la toile, un texte signé napix310 invitait les internautes à  boycotter les films de l'acteur.

 

***

 

Keller s'était empressé de transmettre au Préfet -qui en avait aussitôt fait part à la vice-Présidente- l'information fournie par le Lieutenant de police Constance Tranh. La mémoire de la puce téléphonique trouvée au Gabon avait bel et bien parlé. Hélas, elle n'avait pas tout dit.

 

C'était bien d'Andalousie qu'avait été donné à chatgrix le signal de la sédition par internet. A partir de ce SMS rédigé en septembre, napix310 et la mystérieuse jeune femme noire du cybercafé de Libreville ainsi qu'un complice  baptisé dupleix avaient commencé à mettre le feu à la toile et aux nuits de l'hexagone.

Les policiers espagnols n'avaient eu aucun mal à identifier le propriétaire du téléphone d'où était parti le message mais ils avaient été incapables d'indiquer à Constance le nom précis qu'elle attendait d'eux. Le numéro du portable avait en effet pour titulaire une société industrielle de douze mille salariés répartis dans toute la péninsule ibérique. Près de cinq mille d'entre eux travaillaient en Andalousie au siège de l'entreprise. Rien que dans cette province, la facture téléphonique des Etablissements Villaluenga portait sur près de huit cents appareils mobiles. Spécialisé dans l'ameublement de bureaux, le groupe comptait une armada  d'agents commerciaux... C'est ce que le collègue sévillan du  Lieutenant de police Tranh lui avait expliqué en détails. Constance avait compris qu'il lui faudrait encore patienter avant de connaître enfin l'identité de l'auteur du texto «La nuit est à nous».

Afin de ne pas éveiller les soupçons chez Villaluenga, les policiers andalous avait choisi de ne pas contacter la direction de l'entreprise. Ils avaient préféré jouer la prudence. En attendant d'obtenir l'autorisation de procéder à des écoutes, ils s'étaient contentés dans l'urgence d'observer à distance les allées et venues de l'agit'naute présumé. La société de téléphonie mobile avec laquelle Villaluenga était sous contrat les y avait aidés.

Et là, juste avant un coup de fil à Constance, ils avaient localisé napix310 à l'aéroport de Séville. Il venait d'éteindre son portable, juste avant d'embarquer à bord d'un avion pour Paris.

Fin du septième épisode, la suite demain

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DEPUIS DEBUT AOÛT 2014

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          Depuis le 26 Mai 2011,

        Nous nous réunissons

                 tous les soirs

      devant la maison carrée

 

       A partir du 16 Juillet 2014

            et pendant l'été

                     RV

       chaque mercredi à 18h

                et samedi à 13h

    sur le terrain de Caveirac

                Rejoignez-nous  

et venez partager ce lieu avec nous !



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