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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 18:25
*Retrouvez les épisodes précédents déjà édités dans la même rubrique

 

 
© Nathanaël Charbonnier

C'était signé:  Le directeur, J.-V. Mapangou-Ndjol ». La mention était couronnée d'un splendide cachet apposé sans bavures par un tampon encreur, timbre officiel au centre duquel l'expéditeur avait gribouillé une arabesque illisible en guise de signature.

Un fourmillement joyeux parcourut le corps de Constance. La recherche qu'elle avait lancée portait enfin ses fruits. La lettre que l'on venait de lui remettre sortait à peine d'une valise diplomatique en provenance du Gabon. Il y était écrit ceci: «L'enquête que vous avez diligentée auprès de nos services le 18 janvier dernier nous a conduits à identifier le cybercafé d'où ont été envoyés les messages qui retiennent votre attention. Il s'agit de «La case à Jimmy», un bistro de Libreville tenu par un ressortissant français. Après avoir interrogé longuement et avec minutie le patron de ce débit de boissons ainsi que son serveur, nos inspecteurs dépêchés sur place n'ont pu se procurer le nom de l'internaute qui prend pour sobriquet ‘chatgrix'. En revanche, il apparaît que l'objet de vos  préoccupations est une jeune femme de petite taille et de type africain, sans plus de précision».

Le texte à l'en-tête de la Sûreté nationale gabonaise se poursuivait ainsi: «....Sachez enfin que nos agents ont rapporté de leurs investigations un GSM d'un modèle très commun. Selon le tenancier de «La case à Jimmy», chatgrix aurait récemment oublié son téléphone cellulaire dans cet estaminet librevillois. Par précaution sans doute, elle n'est pas venue le récupérer. Nous en avons extrait la carte SIM que vous trouverez au bas de la lettre dont vous êtes, ci-devant, la très honorable ampliataire»

Le visage du Lieutenant Tranh s'orna d'un grand sourire. La jeune femme inspira très fort en serrant contre elle, sur sa gorge, la lettre si précieuse dont elle resterait à jamais «l'ampliataire», c'est-à-dire l'heureuse destinataire du pli expédié du lointain Gabon par un emphatique premier flic local prénommé Jean-Valère.

Grâce à lui, elle ne tenait pas encore l'araignée dans sa main mais elle l'entrevoyait. Elle tenait un fil de la toile qui agitait le web. Les agit'nautes n'étaient plus ces êtres immatériels qu'elle traquait depuis des mois. Ils prenaient corps. Elle pouvait au moins leur donner l'apparence d'une petite jeune femme à la peau noire qui commençait peut-être, loin de Paris, à vivre dans la crainte à cause d'un GSM oublié dans un cybercafé d'Afrique équatoriale.

La puce du téléphone portable était fixée au papier par un point de colle au léger parfum d'amande. Détachant l'objet d'un coup d'ongle, Constance Tranh le tint entre l'index et le pouce de sa main droite. Elle le tint avec une précaution d'artificier et le scruta recto-verso sous tous les angles de ses yeux  brillants.

-  Alors ça y est? Nous remontons à la source?

Elle sursauta.

-  Allons-nous écraser l'araignée?

Jacques-Julien Keller venait d'entrer dans la pièce comme un souffle. Le parquet n'avait pas craqué sous ses pas. Le chef de cabinet du Préfet interrogea du regard la policière dont la présence à la P.P. depuis l'automne le ravissait.

Le visage de Constance vira au rose puis au rouge. Elle se ressaisit rapidement et repris le contrôle de ses couleurs face à ce supérieur hiérarchique impressionnant et discret. Les mots se bousculèrent d'abord dans la bouche de la jeune fonctionnaire quand elle entreprit de répondre aux questions de son interlocuteur. Ils s'enchaînèrent ensuite sans faillir. Elle finit par brandir sous le nez de son chef la carte SIM prélevée sur le GSM de chatgrix et dit d'une voix bien assurée: «Nous n'écraserons pas l'araignée, nous la capturerons...». Puis elle marqua un temps: «...et pour la capturer, nous interrogerons cette puce». Une nouvelle pause...

-  ...jusqu'à ce qu'elle parle.

***

 

Dans les emprises du palais présidentiel, Imogène Caillard sentait venir un bouton de fièvre. Son mari fulminait depuis le matin à l'idée de devoir honorer de sa présence l'hommage que la Nation reconnaissante s'apprêtait à rendre à son défunt héros, le Général Albert Prudon.

Depuis deux jours, bravant le gel, plusieurs milliers de personnes affluaient vers la capitale et campaient à ses portes. L'armée et les organisations charitables avaient installé dans les bois de Paris de grands villages de tentes;  le jour «J»,  ils seraient chargés d'accueillir tous ceux que  la mort du militaire avait rendu inconsolables.

Le Président ne croyait pas à cette affliction collective. Les études d'opinion ne le convainquaient guère quand elles estimaient à près de 96% (95,7 précisément) le niveau de la tristesse nationale. Plus les heures le rapprochaient des obsèques, plus il montait en colère. Il était persuadé que les «Chers Compatriotes» accourus de partout et presque sous ses fenêtres n'étaient pas venus pour porter un très vieil homme en terre, mais bien pour dresser ensemble le bûcher qui ferait de lui, Caillard, un martyr du progrès. A cette idée, il ne tenait pas en place. Il marchait de long en large puis en rond en maugréant pour lui-même. Cela inquiétait beaucoup sa «Première Dame» dont la bouche se pinçait en cul de poule à chaque fois qu'il interrompait ce mouvement frénétique pour trépigner en proférant des injures que personne, sinon elle, ne pouvait entendre. Assise près de la cheminée sur une chauffeuse Louis XV aux appuis damassés de soie olivâtre, les tibias croisés dans une posture princière, le dos bien droit, elle caressait Panpan, son lapin nain, obèse et angora.

Voir son «Richou» se mettre dans des états pareils la rendait très nerveuse. Cela contrariait sa nature. Elle tenta donc une diversion en prétextant le froid: «Mon Richou, l'hiver est rude -le sais-tu?-, et les frimas sont traîtres. Promets-moi de passer un chandail sous ton paletot».

Car oui, en toutes circonstances, l'épouse du chef de l'Etat usait sans complexe d'un lexique passé de mode, un glossaire qui préférait le veston à la veste et la noblesse du tricot de peau à la vulgarité du T-shirt. Ce langage désuet mais élégant, elle le devait aux sœurs fridolines du Sacré-Sang auprès desquelles elle avait appris la vie. Habituellement, Maurizio Caillard se délectait de ce vocabulaire suranné. Il le considérait, disait-il, comme «une note de conservatisme fortifiant» dans le «concert de modernité» dont il prétendait assurer l'harmonie à grands coups de réformes salvatrices. Entendre sa «Première Dame» débiter aussi naturellement ses charmants archaïsmes le détendait.

Cette fois, il ne se détendit pas.

Il quitta des yeux la pendule que venait de lui offrir un monarque étranger, pivota brusquement vers Imogène et lui répondit sèchement: «Oublie le chandail, ma Reine. Le gilet pare-balles me tiendra bien assez chaud».

***

 

Dans l'oblongue cuisine d'un trois-pièces de banlieue, le Brigadier Payet peinait à s'extraire de sa nuit. Jamais sans doute il n'avait ressenti une telle fatigue.

Depuis l'automne, tout allait de mal en pis. Tout comme les autres services de police, les Compagnies Républicaines de Sécurité étaient soumises aux cadences infernales imposées par une hiérarchie aux abois. Les forces de l'ordre étaient convoquées sans répit et sans considération d'heure. C.R.S. et gendarmes avaient perdu la garde des bâtiments officiels. On avait confié cette tâche à une importante société de surveillance privée que dirigeait fort opportunément un ami du Président.

Sans répit, donc.

Autour de midi, il fallait boucler le périmètre des manifestations officielles qui se multipliaient; les queues de cortège s'agitaient fréquemment, les casseurs entraient en scène, les poursuites effrénées sur les pavés mouillés épuisaient les hommes, perturbaient leur digestion. Autour de minuit, les Visiteurs du Soir entraient en piste et soumettaient les policiers harassés au jeu du face à face.  Cette confrontation cruelle interdisait tout relâchement sous peine de débordement, elle contraignait à la vigilance malgré l'altération du sommeil, à l'immobilisme et au mutisme dans le froid mordant. Jours et nuits, les nerfs étaient mis à mal. Sur les murs fleurissaient le slogan désormais célèbre: «Pas de répit pour les képis».

Mentalement et physiquement, Payet se sentait exténué, en effet. Une phrase tournait en boucle dans sa tête: «...Je suis au bout du rouleau... au bout du bout du bout... au bout du bout du bout...». Hors de question d'en parler aux collègues, ni à qui que ce fût d'autre.

Depuis son retour de La Réunion où elle avait passé les fêtes de fin d'année seule avec leurs enfants, Lakshmi ne lui adressait plus la parole.

Sans lui, elle avait dégusté les dernières lentilles de Cilaos. Sans lui, elle avait cheminé entre les filaos et les fraisiers sauvages. Sans lui, elle s'était enivrée d'un goûteux rhum arrangé aux fruits de l'île posés en fond de bouteille sur un lit de feuilles de zamal. Sans lui, elle avait plongé nue dans cette clue pourtant inaccessible qu'il lui avait fait découvrir comme un trésor aux temps clandestins de leurs premières rencontres.

Kevin avait attendu la veille des congés scolaires de Noël pour prévenir sa femme de «l'empêchement» qu'hélas il subissait pour des raisons professionnelles.

La jolie Malbaraise avait encaissé le choc. Patiemment, elle l'avait entendu dérouler son argumentaire policier: «cas de force majeure... service de l'Etat ...Devoir...Institutions menacées...impossibilité de dire non». Il lui avait assuré qu'il serait-là pour les accompagner, elle et les enfants, à l'aéroport. Il avait demandé son après-midi, on le lui avait accordé à titre exceptionnel. Elle n'avait donc pas de soucis à se faire. Il l'aiderait à enregistrer les bagages, elle aurait juste à monter dans l'avion. Elle dirait à leurs deux familles les regrets qu'il aurait de n'être pas venu et l'on se donnerait rendez-vous à l'année prochaine quand tout se serait apaisé. Quant au prix de son billet d'avion pour Saint-Denis, il n'aurait vraiment aucun mal, vu les circonstances, à en obtenir le remboursement intégral.

Sans le quitter des yeux, la douce Lakshmi avait tout écouté en silence. Après une profonde inspiration, elle avait murmuré «Va te faire foutre». Deux larmes avaient coulé sur ses joues sans que ses yeux eussent l'air de pleurer. Le jour du départ, elle avait refusé l'aide de son mari d'un simple geste -bras tendu, main ouverte- qui signifiait: «Reste où tu es». Un voisin avait pris ses valises et l'avait conduite à Orly.

Et ce matin, alors qu'elle était partie chercher leur fille à l'école pour l'heure du déjeuner, penché sur son bol de café, le Brigadier Kevin Payet y fixait son reflet en se répétant, épuisé: «...Au bout du bout du bout...».

 

***

Encadré par la Garde républicaine à cheval en tenue d'apparat, le cercueil habillé d'un drapeau tricolore du Général Albert Prudon reposait sur un V.A.B. que l'on avait peint en blanc. Le Véhicule de l'Avant Blindé longea le Palais du Luxembourg, gravit lentement la rue de Médicis et s'engagea dans la rue Soufflot au fond de laquelle se profilait la silhouette néoclassique du Panthéon. Derrière le cortège des officiels et des personnalités qui suivaient le catafalque ambulant, la multitude silencieuse des inconnus à pieds se réappropriait doucement la chaussée dans le sillage crotté des canassons de la Garde.

Depuis les premières heures de ce jour mémorable, la foule qui occupait toutes les rues du quartier les rendait  impropres à la circulation automobile. Le boulevard Saint-Michel n'était plus qu'une rumeur.

A la hâte et afin d'éviter les bousculades, on avait fixé des écrans géants tous les cent à cent-cinquante mètres sur les voies principales. Dans les artères secondaires, les commerçants avaient été mis à contribution quand ils  n'avaient pas offert de leur propre initiative de placer en hauteur dans leur vitrine un téléviseur allumé. Huit chaînes retransmettaient l'évènement.

Sur ordre de la vice-Présidente, toutes les forces de l'ordre disponibles avaient été mobilisées pour contenir cette marée humaine; plusieurs milliers de treillis-rangers caparaçonnés et casqués formaient un mur menaçant pour quiconque serait tenté d'approcher la place des Grands Hommes; par sécurité, on l'avait transformée en «no man's land» jusqu'au croisement de la rue Saint-Jacques. C'est précisément là que Kévin, armé d'un lance-grenades,  avait été posté.

Vers 16h, à l'instant où le cortège funéraire parvenait place Edmond-Rostand pour sa dernière ligne droite, le tumulte ouaté de l'hélicoptère présidentiel se fit entendre. En une manœuvre délicate, l'appareil déposa Maurizio Caillard place du Panthéon et reprit l'air aussitôt après.Devant le sanctuaire républicain, pashmina noir au vent sur un ensemble pantalon-veste kaki, le regard fixe, Marie-Michèle Laborde attendait le chef de l'Etat dans un garde-à-vous impeccable.

Choisis parmi les unités d'élite que le héros défunt avait eu l'honneur de commander, six jeunes soldats se saisirent du cercueil et le firent glisser du V.A.B.

Dans un mouvement fort bien coordonné, ils  accomplirent alors une demi-rotation sur eux-mêmes face au caisson qu'ils élevèrent prestement jusqu'à leurs têtes avant de le poser comme au ralenti et très délicatement sur leurs épaules. Soudain statiques, comme insensibles au froid, ils se tinrent debout pendant de longues minutes au son d'une marche funèbre.

La solennité du moment fut accentuée par la nuit qui tomba exceptionnellement tôt ce jour-là sous un ciel très bas. Au milieu de cet après-midi obscur, les lampadaires n'éclairaient pas encore l'espace public.

Les enseignes au néon des magasins délivraient aux passants leurs lumières de bastringue. Au gré des plans-séquences, les écrans de télévision -par réverbération- transformaient les visages frigorifiés des spectateurs en images animées quasi-psychédéliques. Et au-dessus du lot, dans le vaste halo ainsi créé, le grésil qui flottait sur Paris prenait l'allure d'une invasion de lucioles livrées aux caprices d'un vent glacial.

C'était la bise des dieux au héros mort.

Aux derniers échos de la musique militaire, les porteurs de cercueil reprirent leur chorégraphie.

Sans faiblir, dans un léger mouvement de balancier d'un pied sur l'autre, marche après marche, ils atteignirent l'entrée du Panthéon et disparurent dans la bouche du Temple, suivis par le chef de l'Etat et la vice-Présidente.

Que se passa-t-il après?

On ne vit rien de ce qu'il se fit à l'intérieur du tombeau des Grands Hommes. La voix d'un comédien requis pour les funérailles et grassement doté pour sa prestation déclama théâtralement le pensum rédigé par un écrivain officiel, proche parmi les proches du couple présidentiel. L'hommage retentit dans tout le Quartier Latin. Bien plus tard, on sut que pendant cet intermède Maurizio Caillard n'accompagna pas le Général Albert Prudon jusqu'à sa dernière demeure. Il laissa ce soin à Marie-Michèle Laborde, arguant (mais en privé seulement)  qu'«elle adore ça». Rancunier, il n'avait pas l'intention d'oublier l'affront que le vieux militaire lui avait fait subir avant de mourir devant les caméras de CapTV1.

Afin de préserver les apparences liées à sa fonction, il avait consenti à conduire personnellement l'hommage rendu par la Nation à l'un de ses fils les plus valeureux.

En fait, la participation de Caillard à la cérémonie s'était arrêtée derrière la porte de l'édifice. En attendant le retour de la vice-Présidente partie s'enrhumer dans les galeries sinistres de la crypte, il avait demandé un fauteuil qu'un collaborateur zélé était allé quérir dare-dare dans le bureau du conservateur. Il avait ensuite extrait de sa poche un étui à cigares, en avait allumé un d'un geste d'orfèvre digne d'un rituel magique. Il en avait tiré une bouffée puis deux, avait tapoté enfin le dos du Havane au-dessus des dalles sacrées du Panthéon en disant: «Paix à ses cendres».

Une demi-heure avait passé.

Dehors, il n'y avait plus que la nuit éclairée par la ville. Les lucioles de grésil avaient laissé la place à de très gros flocons. Un fin tapis blanc couvrait déjà le sol et les gens.

Sur les écrans géants, Maurizio Caillard apparut entre les deux colonnes corinthiennes centrales du portique. Il avait l'air contrit. Trop, sans doute. Et cela ne trompa personne.

Sous la neige, après une longue inspiration et les mains dans les poches, il attaqua d'ailleurs la descente des marches d'un pas incroyablement guilleret tandis que son hélicoptère se posait en contrebas devant lui dans un blizzard de poudreuse.

C'est alors que les dizaines de milliers de témoins transis, rassemblés pour conduire dignement un mort de cent-deux ans vers le glorieux tombeau dédié à ses héros par la Patrie reconnaissante, virent les semelles de leur Président comme ils ne les avaient jamais vues. Dans une figure acrobatique qu'aurait pu applaudir Chaplin, le chef de l'Etat n'atteignit pas la cinquième marche. Il chuta à plat sur le dos, les pieds en l'air.

A cette seconde, un énorme éclat de rires réchauffa l'atmosphère étouffée jusque-là par le gel. Il y eut même des applaudissements. Atténués par les gants et par les moufles, d'abord timides, ils se muèrent en un vacarme de «clapa-clapa-clapa-clapa-clapa-clapa-clap...», un bruit pareil au son cadencé qu'émettraient les gifles sèches d'une symphonie de castagnettes. Puis une clameur immense, un cri répercuté, multiplié par mille et par mille et par mille, jaillit de la foule et cela fit: «O-léééé!!!».

Le «danseur de flamenco» dénoncé par Prudon quelques jours plus tôt sur le plateau de CapTV1 venait de se bleuir les fesses en direct. Ses talonnettes l'avaient trahi. Sous les flashes des photographes accrédités, une glissade d'anthologie avait temporairement calmé son arrogance. Habituellement bombé, le torse d'hidalgo de Maurizio Caillard rejoignait à présent ses cuisses. Il cherchait à respirer, il se contorsionnait à la recherche de l'oxygène perdu, il était plié en deux en dépit de la rigidité de son gilet  pare-balles. Il avait le souffle coupé.

Post-mortem, le vieil Albert, Général cinq étoiles passé à la postérité, s'était vengé d'un fumeur de Havane. Les cendres du héros pouvaient reposer en paix.

Une « ola » partit du croisement des rues Saint-Jacques et Soufflot. Elle agita comme un frisson délicieux les rangs serrés de l'assistance, elle parcourut les centaines de mètres alentour. Le Peuple se marrait. Il se gondolait sans retenue. Il riait. Il riait le jour des funérailles nationales d'un insoumis congénital.

Ce soir-là, dans les yeux de ceux qui lui faisaient face, le C.R.S. Kévin Payet perçut un scintillement de mica. Dans ce fugace éclat de jubilation, le policier crut un instant se contempler.

 

****** 

 

Après une longue nuit de veille passée devant l'ordinateur d'un cybercafé crasseux de Pondi-Est, dupleix  héla de la main un pousse-pousse en maraude. A l'homme anguleux et suintant qui pédalait pieds-nus avec l'énergie d'un mourant, il dit en prenant place dans la carriole fraichement repeinte: «Rue Suffren».

Il n'était pas 10 heures, et déjà le soleil cognait fort. Les ombres se faisaient nettes, la journée serait chaude. «Quel beau dimanche de février!» se dit-il, le cœur léger en pensant à Paris. Il ferma les yeux et se laissa transporter sans précipitation, bercé par le boucan joyeux du petit peuple bigarré qui s'interpellait chemin faisant en une cacophonie de langues inconnues. Abrité du feu solaire sous la capote du rickshaw-vélo, il s'abandonna au sommeil, nullement troublé pas les coups de klaxon qui emplissent toujours l'air des cités indiennes.

Une odeur pestilentielle le réveilla. Il venait de franchir le canal-dépotoir. Le pousse-pousse avait quitté le quartier tamoul pour entrer dans la ville blanche. La rue Suffren n'était pas loin. Il se ferait déposer devant l'entrée de l'Alliance française. De là, sans se soucier du temps, il déambulerait rue des Casernes, rue la Bourdonnais. Jusqu'à l'heure de midi, il longerait les belles maisons coloniales, ces vestiges de l'époque où Pondi n'était encore qu'un comptoir commercial français sur les rivages du Golfe du Bengale.

Il s'attarderait ensuite sur le front de mer, scruterait l'horizon, admirerait les saris éclatants et la beauté brune des Pondichériennes en promenade. Il s'amuserait de la désinvolture des hommes vautrés à même le sol puis il repartirait vers le quartier indien afin d'y déjeuner d'un masala dosa avant de rentrer chez lui entreprendre une sieste qui le ferait rêver jusqu'au lendemain matin.

Sans aucun doute, il ferait tout cela.

Il le savait cependant: ce matin, il regarderait sans voir. Son esprit n'était pas soucieux, ni même préoccupé. Non. Mais s'il plissait les yeux, ce n'était pas seulement pour se protéger de la lumière intense que dégageait l'astre à son zénith, pas seulement à cause de la fatigue qui le gagnait au fil des heures après une si longue insomnie. Un nom relevé sur la toile, pseudonyme d'une internaute en colère, l'obsédait depuis la nuit dernière. Il lui apparaissait comme un lien insolite entre sa terre natale, la France, et cette ancienne poussière d'Empire dans le Tamil Nadu où il avait choisi d'effectuer son stage de fin d'études à l'étranger. Ce nom indien, il l'avait lu cent fois dans les guides touristiques à la page «religions et mythologies». Il désignait une déesse, celle de la beauté et de l'opulence, l'épouse du dieu Vishnu dont la force permet à l'univers de tenir en place et de ne pas sombrer dans le chaos. Le dieu du maintien de l'ordre.

Elle s'était invitée sur le forum de discussion d'un nouveau site web intitulé flics-ou-esclaves.com. Les commentaires de cette femme avaient touché dupleix tant ils lui avaient semblé sincères. Sans outrances et sans fautes, elle avait décrit son quotidien de solitude, l'épuisement de son mari C.R.S., la médiocrité récente de leur vie de famille, la tristesse et le dévissage scolaire de leurs deux enfants, sa lassitude et son désarroi...

...Et elle avait signé: «Lakshmi».

Fin du sixième épisode, la suite demain

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