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24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 12:16

 

philomag.com

  La société des affects. Pour un structuralisme des passions

 

 

Publié dans

Philosophie magazine numéro 72, septembre 2013
72 - 22/08/2013

L’essai d’un économiste qui devient sociologue et philosophe et retrouve l’importance des affects dans l’analyse socio-économique du libéralisme. Si les structures persistent à déterminer la société, l’histoire et les transformations sociales sont étroitement liées aux dynamiques affectives collectives.

Lénine voyait dans l’impérialisme le stade ultime du capitalisme. Voici venu le stade cosmétique qui s’empare de nos affects comme de nouveaux objets d’échange. Jusqu’au jour où nos corps, emplis de passions tristes, se retourneront contre lui.

Qui a dit que le capitalisme était un système mortifère, un grand absolu inerte, réprimant toute vie dans la logique mécanique du marché ? Pour qui observe le capitalisme contemporain ou « néocapitalisme », la métaphore de la « cage d’acier » qu’employa Max Weber en son temps pour le décrire apparaît obsolète. Le « style » du capitalisme – c’est le constat de départ de Stéphane Haber – est plus proche aujourd’hui de la plasticité du vivant que de la rigidité du mort. Regardez comme il ondule sous nos yeux, comme il nous fascine et nous ressemble, imprimant sa forme, son style expansif et sa vitalité aux domaines les plus intimes de nos vies, et a priori les plus éloignés de ses prérogatives, jusque dans nos usages du bonheur et de l’amour même. On cote sur Facebook la popularité des individus par des « J’aime » comme on cote les entreprises en Bourse ; notre idéal de sérénité inclut des critères d’épanouissement et de compétitivité issus du management. D’une vitalité expansive, protéiforme, le néocapitalisme est aussi le terreau de singularités caractéristiques de sa tendance inhérente à la prolifération, que Stéphane Haber appelle des « puissances détachées », et dont les grandes entreprises multinationales ou le « monde de la finance » sont des avatars à la fois fantasmatiques et bien réels. Véritables excroissances de la vitalité capitaliste, ces puissances détachées prennent peu à peu leur autonomie par rapport aux pratiques humaines dont elles émanent (le travail, l’échange) dans un élan qui ne paraît plus viser que leur « reproduction élargie », incontrôlée, à part, indifférente aux besoins effectifs des individus.

Sans préjuger de la nécessaire absurdité de leur fonctionnement, Haber s’interroge : n’y a-t-il pas, malgré l’apparente logique d’épanouissement que suggère cette remarquable « vitalité » du capitalisme, une possible « contradiction entre deux formes de vitalités », celle du système et celle des individus ? Quand les grandes agences de notation comme Standard & Poor’s ou Fitch semblent décider à elles seules de la santé économique d’un pays, quand les bénéfices d’une délocalisation pour les entreprises priment sur l’emploi local, ne sommes-nous pas les jouets de l’élan expansionniste de ces puissances ? Et cela au point de ressentir une nouvelle forme d’aliénation, qui n’est plus celle de nos vies dans le monde mort des objets mais de nos vies dans la vitalité des puissances détachées ? Sous l’impact de plus en plus impérieux, parfois très original et sophistiqué de telles puissances, certains aspects apparemment supportables de la vitalité capitaliste pourraient bien finir par devenir progressivement intolérables (le léger malaise que commence à susciter notre dépendance aux nouvelles technologies numériques illustrerait bien ce genre de transition).

« La balance affective qui nous incline à l’obéissance n’a rien d’immuable »

Du supportable à l’intolérable, il n’y a, du reste, qu’un pas, que permettent de franchir les affects, comme le défend Frédéric Lordon dans son dernier ouvrage. Il pourrait bien arriver un moment où la « vitalité » capitaliste ne donnera plus, passionnellement, aucune raison de souscrire à ses lois. Or cette validation passionnelle est indispensable à la « légitimité » des grandes structures qui quadrillent la société : c’est elle, à terme, qui fonde la légitimité des institutions, de l’école, du tribunal ou de l’entreprise qui nous emploie, qui nous incite à nous lever le matin pour accomplir nos tâches sociales, à faire des efforts pour satisfaire nos employeurs. Cependant, et c’est là ce qui intéresse Frédéric Lordon, la balance affective qui nous incline à l’obéissance n’a rien d’immuable : « Rien n’exclut que les balances affectives puissent être modifiées. » Le « cumul d’affects tristes en longue période » peut faire « passer un nombre suffisant de sujets à leur point d’intolérable ». Si les structures se rendent odieuses aux individus, le corps affecté qui y trouvait son compte finit par se rebiffer et s’indigne. Que cette « indignation » électrise un plus large groupe d’indvidus et la société tremble.

Croisant sur plus de deux cents pages le structuralisme de Lévi-Strauss et la théorie des affects de Spinoza, Lordon ne fait donc pas l’éloge de la passivité collective. Dans les affects, il observe plutôt de véritables garde-fous à l’abus de pouvoir. S’ils sont le liant des structures d’autorité, ils constituent aussi la seule force à même de renverser ces dernières quand les rapports de force deviennent intolérables.

La vitalité néocapitaliste nous fascine et a sans doute encore de beaux jours devant elle, mais sommes-nous prêts, nous, humbles corps affectés, à nous laisser dévorer par elle ?

 

À lire aussi :

Et le marché devint roi. Essai sur l’éthique du capitalisme d'Olivier Grenouilleau
Une histoire du capitalisme qui refuse d’en faire une évolution « naturelle » de la société, en relatant toutes les contingences de son origine et de son développement : clair, pédagogique et engagé.
 
Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketti 
Au XXe siècle, on le sait, le capitalisme a traversé des moments prospères : les Trentes Glorieuses en tête nous ont offert l’image d’une accumulation fondée sur l’épargne méritante issue des revenus et nous ont temporairement donné l’illusion d’un dépassement structurel du capitalisme. C’était sans compter le rôle économique joué à chaque fois par les guerres… Pour que le XXIe siècle invente un dépassement à la fois plus pacifique et plus durable du capitalisme, il faut donc se demander pour de bon si nous pouvons attendre de ce « système » autre chose qu’une amplification exponentielle des inégalités.

Par Agnès Gayraud

 

 

 

La société des affects. Pour un structuralisme des passions

Auteur Frédéric Lordon

 

Éditeur Seuil - Prix : 22,00 €

 

                                                                       ****************************************************

 

lesinrocks.com

 

24/08/2013 | 10h31
Un trader de Goldman Sachs à la Bourse de New York le 29 mai 2013 (REUTERS/Brendan McDermid)

                                                                                                                                                                                                             L’économiste et philosophe Frédéric Lordon déploie une critique radicale de la pensée libérale et du capitalisme financier depuis près de vingt ans. Il éclaire encore notre époque dans un nouveau livre ambitieux, “La Société des affects”.

Economiste, philosophe, sociologue, dramaturge… Frédéric Lordon circule aisément entre plusieurs statuts, manie les mots, concepts, idées ou chiffres en choisissant de les décupler dans un même geste plutôt que de les découper en sous-catégories rigides. Un dramaturge espiègle se cache chez le sociologue objectif, un philosophe classique éclaire l’économiste hétérodoxe. En assumant de jouer avec les frontières figées du théâtre de la pensée, en revendiquant la nécessité de ne pas céder au didactisme simplificateur exigé par la sphère médiatique, Frédéric Lordon reste un intellectuel aussi discret que central dans le paysage de la pensée.

A la mesure de sa rareté, sa parole médiatique fait pourtant à chaque fois du bruit et titille ses ennemis, dont beaucoup d’économistes écoutés dans les antichambres du pouvoir. Un passage éclair sur le plateau de Ce soir (ou jamais !) au moment de la crise des subprimes, quelques interventions dans des documentaires (Les Nouveaux Chiens de garde…) et des émissions sur internet (Arrêtsurimages.net), des prises de parole dans des journaux (dans Marianne, face à Emmanuel Todd, il y a quelques semaines…) ont révélé la puissance iconoclaste de ses visions à un public plus large que celui des arides travaux universitaires. Il suffirait pourtant de se plonger dans ses livres pour mesurer combien sa pensée touche à des questions essentielles nous concernant tous. De Fonds de pension, piège à cons ? (2000) à D’un retournement l’autre – Comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins (2013) en passant par Et la vertu sauvera le monde… Après la débâcle financière, le salut par ‘l’éthique’ ? (2003) ou Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières (2008), tous ses essais déconstruisent magistralement les règles du capitalisme financiarisé.

La singularité de son analyse critique du capitalisme actionnarial et des marchés financiers repose sur ses références répétées à la philosophie de Spinoza, dont les fondamentaux lui servent à penser son époque autant que ceux de Foucault, Mauss, Durkheim ou Bourdieu. Une passion spinoziste qui se déploie dans des recherches sur l’autonomie, la confiance, le statut de l’étranger, le conflit, la précarité, le don, le care…

Son nouvel essai, sous la forme d’un manifeste théorique d’explication du monde social, La Société des affects – Pour un structuralisme des passions, porte la marque de cette affection particulière pour le philosophe hollandais du XVIIe siècle. D’emblée, Frédéric Lordon avance que “la société marche aux désirs et aux affects” mais en reconnaissant que, paradoxalement, “les sciences sociales ont un problème avec le désir et les affects”. Construites comme sciences des faits sociaux, et non des états d’âme, elles portent une méfiance légitime envers toute forme de psychologie sentimentale. Pourtant, depuis quelques années, le paysage des sciences sociales vit “un tournant émotionnel”. Nous redécouvrons les émotions, le sujet fait son retour, l’individu est remis au coeur du paysage politique : on s’intéresse à nouveau à ses sentiments après avoir décortiqué ses actions ou ses discours.

Or, selon Lordon, ce regain d’intérêt est ambivalent, en ce qu’il masque la puissance des structures et des institutions, qui comptent autant que les affects dans la compréhension de nos actes, gestes et pensées. “Les affects ne sont pas autre chose que l’effet des structures dans lesquelles les individus sont plongés”, précise-t-il, en reliant Spinoza à l’autre penseur-clé de son système analytique, Pierre Bourdieu. Le “structuralisme des passions”, dont il trace les lignes théoriques tout au long du livre, émerge de cette tension entre le concept de conatus de Spinoza et celui d’habitus de Bourdieu. Le conatus de Spinoza désigne précisément les énergies désirantes individuelles, les affects qui mettent les corps en mouvement, déterminés à accomplir des choses particulières. Pour Bourdieu, à l’inverse, parler de désirs et d’affects, c’était aller trop loin dans “la détorsion subjectiviste de l’excès objectiviste”. La plupart des choses extérieures qui nous affectent et nous meuvent sont d’abord sociales, souvent conflictuelles. Les individus ne se comportent que dans les rapports sociaux où ils sont pris. “Il y a des structures, et dans les structures, il y a des hommes passionnés ; en première instance, les hommes sont mus par leurs passions ; en dernière analyse, leurs passions sont largement déterminées par les structures.” Ce sont les structures qui descendent dans la rue, disait-on en mai 68 : Lordon affirme, lui, que “ce sont bien des corps individuels désirants qui y descendent”, mais en ajoutant malicieusement qu’“ils n’y descendent que pour avoir été affectés adéquatement dans et par les structures, c’est-à-dire, et ceci sans aucun paradoxe, qu’ils y descendent pour s’en prendre aux structures qui les y ont fait descendre – parce qu’elles ont fini par se rendre odieuses.”

Méfions-nous donc de la croyance naturelle dans la force de la volonté individuelle, détachée du contexte dans lequel elle s’inscrit. La vertu n’appartient pas aux individus, prévient Lordon, “elle est l’effet social d’un certain agencement des structures et des institutions telles qu’elles configurent des intérêts affectifs au comportement vertueux”. L’exemple le plus éclairant de cette ambivalence de la vertu individuelle renvoie à la fameuse moralisation de la finance, promise par nos dirigeants depuis cinq ans.

“Il fallait croire à la Pentecôte ou à la communion des saints pour imaginer qu’un univers comme la finance, structuralement configuré pour maximiser les intérêts matériels (et symboliques) au gain spéculatif, pût connaître une régulation spontanée par la vertu, observe Lordon. A part l’hypothèse de la sainteté, comment imaginer demander aux individus de la finance de réfréner d’eux-mêmes leurs ardeurs spéculatives quand tout dans leur environnement les incite à s’y livrer sans frein ? (…) La moralisation est le nom choisi par l’industrie financière pour reconduire le statu quo ; dans un univers aux intérêts aussi puissamment structurés, la moralisation est l’autre nom du rien, le choix même de l’inanité politique.”

Seul un geste d’arraisonnement brutal – réglementaire, légal et fiscal –, et non des contre-feux individuels, pouvait mettre un terme au fléau de la finance toute puissante.

C’est aussi pourquoi Lordon critique les fauxsemblants de la supposée “radicalité” souvent invoquée dans la lutte contre le néolibéralisme : la vraie radicalité (prendre les choses à la racine) antilibérale consiste moins, selon lui, à prôner la nationalisation des banques qu’à “s’en prendre à la matrice inscrite au plus profond de nos esprits, celle que nous transportons en toute inconscience”. Autant dire que la tâche semble rude. En associant, dans un même élan de pensée, le jeu des affects et la force des ordres institutionnels, en réconciliant les sciences sociales et la philosophie, Frédéric Lordon ne cède ni à la facilité scientifique de l’analyse frontale, ni à l’allégresse politique des grands soirs. Jamais dupe des ruses de la raison néolibérale, il n’a que la lucidité et la clairvoyance comme garde-fous contre les affects tristes et les afflictions de la crise. Lire Lordon, c’est aussi se préserver des égarements du politique, des pièges à cons, des fausses évidences.

La Société des affects – Pour un structuralisme des passions (Seuil), 288 pages, 22 €, en librairie le 5 septembre
D’un retournement l’autre – Comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins (Points Essais)

 

 

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