Une chronique de Nadia Aissaoui et Ziad Majed
Comment expliquer cette inertie, voire ce manque d’intérêt pour ce qui se passe en Syrie ? Il est possible de lister cinq éléments d’analyse pour tenter de comprendre cette posture.
Le premier élément est lié à une perplexité voire une paralysie face à ce que beaucoup appellent la complexité du « Moyen-Orient ». Une région de conflits depuis des décennies et un bastion de « l’islam politique » qui inquiète et suscite peu de sympathie. Cet imaginaire peuplé de clichés et de généralisations offre une image réductrice et masque la réalité de la vie de millions de femmes et d’hommes, de leurs luttes au quotidien, et de leurs véritables aspirations qui ont mené ces deux dernières années aux soulèvements contre le despotisme. Cette trame, ancrée dans les esprits, conforte une certaine tendance culturaliste dont peu arrivent à se défaire.
Il s'agit là du deuxième élément d’analyse, à savoir que les « populations de cette région », habituées aux conflits, le sont également à la violence. Ces révolutions ne sont donc qu’un nouveau conflit, s’ajoutant à d’autres, qu’il est préférable de tuer dans l’œuf. De cette logique découlent deux idées récurrentes sur les sociétés arabes à savoir que, d’une part, elles ne sont pas prêtes pour la démocratie, et plus encore, qu'il faut s’opposer à importer la démocratie chez elles. Sous le prétexte fallacieux du respect de la diversité des cultures, la démocratie devient un concept breveté de l’Occident dont l’usage est mis en doute ailleurs. Les aspirations démocratiques dans le monde arabe ne seraient donc que des lubies agitées par des minorités politiques ou par des courants manipulés par l’extérieur.
Le troisième élément s’inscrit dans cette même logique. La victoire des Frères musulmans aux élections tunisiennes et égyptiennes n’a fait que renforcer la peur et alimenter des relents islamophobes caricaturaux. Très peu tiennent compte du fait que les transitions politiques post-dictatures ne se font pas du jour au lendemain sans accrocs et que la victoire des mieux organisés et financés, et surtout les plus opprimés sous les dictatures déchues (ici les islamistes), est une conséquence de décennies de bâillonnement. Très peu misent sur le fait que la libération de la parole et la construction progressive d’institutions politiques soient une promesse que les choix des majorités (quelles qu’elles soient) soient respectés. Pour aller plus loin, combien seraient prêts à considérer dans le futur que les citoyens arabes ayant brisé le tabou de la peur seront de plus en plus en mesure de juger leurs élus sur la base de programmes politiques, et les sanctionner si leurs engagements n’étaient pas tenus ?
Le quatrième élément affectant la mobilisation en France, comme en Europe, a une dimension idéologique marquée par l’endoctrinement persistant d’une certaine gauche « anti-impérialiste ». Ainsi, après l’enthousiasme qui a accompagné le début des révolutions tunisienne et égyptienne (contre deux régimes considérés pro-occidentaux), la militarisation de la révolution en Libye, suite à la répression du régime Kadhafi, puis l’intervention militaire onusienne à travers les forces de l’OTAN ont changé la configuration de ce qu’on appelait déjà le « printemps arabe ».
Très vite, les débats habituels concernant les complots impérialistes, les enjeux économiques et le pétrole se sont imposés. Une vision apocalyptique des révolutions a émergé, dépeignant une alliance entre un Occident guidé par ses seuls intérêts stratégiques et les forces obscurantistes de la région dites tantôt salafistes tantôt jihadistes, tantôt les deux ensemble.