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Le blog des Indignés de Nimes et de la Démocratie Réelle Maintenant à Nimes

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Les Egyptiens tentés par une troisième voie

| Par Pierre Puchot

 

En Egypte, le suspense aura duré jusqu’au bout. Il est près de 22 heures, ce jeudi 24 mai : les bureaux de vote ont fermé depuis moins d’une heure, et la télévision nationale égyptienne montre une première estimation qui porte le candidat militaire et proche de l’armée, Ahmed Chafik, les 16 et 17 juin au second tour de l'élection présidentielle, opposé au candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi. « Si Morsi se retrouve face à Chafik, vous allez voir, Tahrir va se remplir très vite… » La chercheuse égyptienne Chaymaa Hassabo discute avec le gérant du restaurant Estoril, à deux pas de Tahrir. Il a voté pour Chafik, et avec lui toute sa famille, « pour en finir avec la racaille de Tahrir ». C’est le monde des petits commerçants, de la moyenne bourgeoisie aussi, de tous ces Egyptiens séduits par le retour à l’ordre promis par un homme qui fut le premier ministre de Moubarak. Entre les partisans de Chafik et les révolutionnaires, le fossé est clair. Et le vendredi s’annonce chaud, même si, selon la fondation Carter, l’élection s’est déroulée dans la transparence. Une première en Egypte.


Une affiche de Hamdine Sabahi, au Caire 
Une affiche de Hamdine Sabahi, au Caire© PP

Mais le lendemain, Tahrir est calme. Surprise : dans la nuit le candidat nassérien Hamdine Sabahi est remonté en flèche. Dans la matinée de vendredi, il est même passé brièvement devant Chafik, qui croit cependant toujours en ses chances. Devant plusieurs journalistes, dont le correspondant du New York Times, Ahmad Sahan, le porte-parole d’Ahmed Chafik, estime que les Egyptiens ont rejoint son candidat « pour qu’il les sauve des forces de l’ombre », en référence au vote islamistes des Frères musulmans. « Cela fait un an et demi maintenant que dure le chaos : la révolution est terminée », assène-t-il. De son côté, Mohamed Morsi enregistre une vidéo à destination des Egyptiens de l’étranger, et indique un mail, drmohsi@yahoo.com, à tous les Egyptiens qui souhaiteraient communiquer avec lui.

 

 

A la mi-journée cependant, le journal Ahram english propulse à nouveau Hamdine Sabahi au second tour, après un décompte de 11 millions de voix : Morsi est à 24 %, Sabahi, 23,3, Chafik 23, pour une participation de 42 %, huit points de moins que lors des dernières législatives. Sabahi au second tour, ce n’est plus la même élection. Dans le quartier informel et populaire de Ard el-Iewa, à une demi-heure du centre du Caire, le photographe Hamdy Reda ne regrette pas son vote : « Hamdine écoute les gens, c’est un homme normal, il sait tenir compte de son entourage et a changé d'orientations en cours de campagne, explique Hamdy Reda, de toutes les mobilisations depuis le 24 janvier 2011. Il parle de protection sociale, de répartition des richesses, c’est un homme politique moderne, et qui demeure moins exposé aux accusations de corruption que les autres. J’ai bon espoir, car je vois une conscience politique émerger depuis la révolution, notamment chez les jeunes qui viennent ici à nos ateliers de création artistique. »

 

Samedi matin, Hamdine Sabahi paraissait irrémédiablement distancé par Ahmed Chafik pour la deuxième place, et les Frères musulmans appelaient au rassemblement contre le « danger » que constitue selon eux la victoire potentielle de Chafik au second tour. Mais qu’il soit ou non au second tour, le leader de Karama aura réussi à créer un espace politique pour sa petite formation, au sein d’une Egypte hier encore écrasée par le poids de la répression et l’absence de recours face à l’islam politique, quand les Frères musulmans avaient raflé à eux seuls 45 % des sièges aux précédentes législatives. Si l’on ajoute les voix recueillies par les candidats Aboul Foutouh et Khaled Ali, « ce sont 40 % des votants qui se sont prononcés pour cette solution politique, note même le chercheur Tewfik Aclimandos. Reste à savoir si l'on peut les fédérer, mais c'est une excellente nouvelle et une piste à creuser ».

C’est un peu le message de cette élection : le choix n’est plus seulement entre les « feloul » et les islamistes. Il existe une troisième voix construite sur un double rejet, de l’ancien régime et du programme dogmatique et ultralibéral proposé par les Frères musulmans.

 

Une banderole de M. Morsi, quartier d'Ard el-Iewa, vendredi 25 mai 
Une banderole de M. Morsi, quartier d'Ard el-Iewa, vendredi 25 mai© Pierre Puchot

Les deux grands perdants du scrutin sont Aboul Foutouh, dont le parti pris de s’adresser aussi bien aux électeurs des Frères musulmans qu’aux partisans de la révolution est un échec, et Amr Moussa, l’autre « feloul », candidat de la bourgeoisie, qui s’est fait doubler par son aile droite, Ahmed Chafik. Une partie des militants révolutionnaires avaient voté pour Aboul Foutouh, pensant lui offrir un soutien pragmatique pour sortir du duel entre les anciens du régime et les Frères musulmans, et triompher au second tour. C’est finalement Hamdine Sabahi qui a convaincu, et c’est une leçon pour l’avenir politique d’une Egypte en mouvement.

Ce samedi, les Egyptiens n’ont toujours pas de constitution, ne savent donc pas quel sera le rôle de leur parlement et du président, sont toujours dominés et réprimés par une armée qui accroît son emprise sur le secteur économique (lire ici notre entretien). Mais ils sont en train de se donner une chance de s'extirper du choix dans lequel Moubarak les avait enfermés pendant trente ans : le régime ou l’islam politique.


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