Tripoli, de notre envoyé spécial
C'est une petite boutique qui ne paye pas de mine à une minute à pied de l’ancienne place Verte rebaptisée place des Martyrs, à Tripoli. Dans son 15 mètres carrés, Ahmad coud jour et nuit avec Achraf, son employé égyptien.
«A partir du 17 février, on a commencé à coudre les drapeaux de la Nouvelle Libye, raconte ce Tripolitain aux cheveux poivre et sel. On baissait le store, tout se faisait dans la clandestinité. Une semaine après, il était impossible d’acheter au marché du tissu rouge sans être suivi par la police politique. On se faisait donc livrer sous le manteau. Au début, on donnait les petits drapeaux, et maintenant on les vend.»
Aujourd’hui, ce couturier révolutionnaire est récompensé : le Conseil national de transition lui en a commandé 25.000 de 10 mètres sur 3. «Depuis, j’en ai fait autant que tes cheveux.» Eclat de rires. «Maintenant l’avenir va être radieux.» Enfin, pas tout de suite.
Car après des mois de conflit, et une bataille en août pour chasser Kadhafi, Tripoli ne savoure pour l'instant qu'un semblant de paix retrouvée. Les embouteillages bloquent la capitale, les commerçants ouvrent de nouveau, des Subsahariens portant un gilet jaune nettoient les rues, mais les files d’attente devant les banques ne désemplissent pas depuis le 20 octobre, date de l’assassinat de feu le colonel. «Je reviendrai demain et encore demain, car il n’y a toujours pas d’argent», confie Abdallah.
Dans les rues, les rebelles continuent de parader sur les pick-up surarmés, démentant ainsi le désarmement annoncé par le Conseil national de transition. Trop peu de combattants ont rangé leurs armes. «Moi, je préfère la garder, avoue Walid, étudiant en dentaire dans le civil. Le pays n’est pas encore sûr, on ne sait pas de ce que demain sera fait, et j’ai payé ma Kalachnikov plusieurs milliers de dollars…» Derrière les beaux discours et les belles images de communication du CNT montrant une cérémonie où les thouwars en rang d’oignons déposent les armes, la réalité est plus troublante.
Les nouveaux jours de la Libye « libérée » du joug de 42 années de Kadhafi n’ont rien de rassurant. Les scènes de pillage se multiplient dans la capitale. «Les gars de Zintan viennent ici et pensent que c’est New York, raconte un commerçant sous couvert de l’anonymat. S’ils ne déposent pas les armes, on court à notre perte. Je suis pour le changement, mais pour le bien des Libyens. Quand des rebelles volent, pillent, emprisonnent les soldats d’en face qui n’avaient pas d’autre choix que de combattre ou mourir, ça me révulse. Ils ne valent ainsi pas mieux que les kadhafistes. Si le pays n’est pas géré, beaucoup risquent de regretter Kadhafi.»
Et déjà dans les rues, quelques voix dissonantes pointent dans ce concert d’auto-célébrations. Aïcha a la mine sévère et le voile ample laissant apparaître ses cheveux et ses épaules. «Non, mais vous avez vu le discours d’Abdeljalil, lance cette sexagénaire, il veut imposer la charia. Que désire le numéro un du CNT ? Créer un nouvel Afghanistan. Regardez qui gouverne ici, c’est Abdelhakim Belhaj, un ancien djihadiste qui a combattu aux côtés d’Oussama Ben Laden. S’ils veulent la vraie charia, on est pour, mais si c’est pour nous voiler de la tête aux pieds, alors non, l’islam, ce n’est pas ça.»
La première allocution à Benghazi de la Libye année zéro a suscité l’émotion à l’étranger, mais très peu de débats en Libye. Moustafa Abdeljalil a prononcé « le mot magique » : charia. L’islam étant un ciment dans cette société conservatrice, divisée, clanique, et dont les grandes villes se disputent à présent le pouvoir. Et Aïcha en a bien conscience. Sa colère sourde est interrompue par sa fille répétant «pas de liberté».
Assise à côté de son aînée au volant, cette ancienne partisane de Kadhafi ne cache pas sa rancune derrière ses lunettes griffées. «Les rebelles pillent, se vengent, et sont surarmés, la Libye est finie.» Un peu plus loin, une famille crie à tue-tête. Des femmes maudissant les rebelles à dix mètres. Ils les empêchent d’entrer chez elles. «Ils sont en train de cambrioler notre maison, vocifère l’une d’elles. Ce sont des chiens.» Impossible d’aller voir plus loin. Les rebelles tiennent en joue le petit nombre de protestataires. Et ordre est donné de circuler.
« On en a marre »
Ainsi va Tripoli. Entre anarchie et retour à la normale, libération et amertume, appels à l’unité autour des valeurs refuges comme l’islam et divisions.
« Y’en a marre de ces tirs de joie », lâche, furieux, Fathi, adossé à des murs graffés caricaturant l’ex-guide libyen. A la nuit tombée, le centre de Tripoli retrouve son air de fête armée permanente. Feux d’artifices, jusqu’ici tout va bien. Puis des déflagrations étonnantes pour des feux de Bengale. Des Kalachnikovs. S’ensuit un concert d’une belle palette des millions d’armes qui circulent dans tout le pays. RPG, obus, mitrailleuses, balles traçantes, etc. Tout est bon pour célébrer la mort de l’ancien guide libyen.
«Je comprends que l’on puisse être soulagé, explique cet homme d’affaires originaire de Misrata, la troisième ville du pays. Mais tous ces tirs doivent cesser. Ils font des victimes, des centaines de blessés. Ils font peur aux familles, et on en a marre de ne plus dormir.»
Depuis quelques jours, la place des Martyrs est désormais bouclée, obligeant les rebelles à déplacer plus loin leurs démonstrations de force et leurs concours de crissements de pneus. Mais la nuit à Tripoli rime aussi avec la peur.
«On ne dort plus que d’un seul œil, explique Bakary. Car souvent les rebelles viennent, et emmènent l’un des nôtres.» Ce Malien, comme des centaines d'autres Subsahariens, a trouvé refuge aux portes de la capitale, dans un no man’s land autrefois camp d’entraînement des forces de Kadhafi. Au milieu des coques de bateaux renversés, des mouches et de l’eau croupie, tous vivent avec la peur au ventre depuis des mois.
« Je veux dire aux Libyens que nous sommes leurs frères, avance, solennel, Philip, un Nigérian installé depuis un an et demi et réfugié à Sidi Bilal depuis deux mois. Aucun de nous n’a combattu avec Kadhafi. On s’est installé ici car on pense que l’on est plus en sécurité à plusieurs. Mais tous les jours, ils viennent, nous cambriolent, nous menacent, et nous arrêtent. Nous ne sommes pas des esclaves.» Des ONG arrivent tant bien que mal à les aider, mais le CNT restreint désormais l’accès à ce camp de réfugiés. Nouveau signe inquiétant de cette libération préoccupante de la Libye.