Le blog des Indignés de Nimes et de la Démocratie Réelle Maintenant à Nimes
Le balai restera à la maison. François n’aime guère les coups de menton ni les déclarations à l’emporte-pièce. Il évitera le bus militant qui part de Rennes dimanche matin pour arriver à la Bastille vers 13 heures. Un car bourré à craquer de partisans du Front de gauche qui vont manifester pour « purifier l’atmosphère politique ». Le jeune homme de 25 ans a un sourire timide : « Je ne suis encore qu’un observateur. »
Aux murs de son appartement rennais, des roses en peinture n’en finissent plus de faner. Pas d’affiches, si ce n’est un tract pro-mariage gay un peu écorné sur le frigo, et des unes de Charlie Hebdo dans la cuisine pour cacher un trou de peinture. François est un cérébral à sang froid.
Ce circuit de refroidissement lui a fait voter François Hollande aux deux tours de l’élection présidentielle, puis PS aux législatives. Sans grande illusion. Pour « virer Sarkozy et sa clique de mafieux », mais aussi avec l’espoir, tout de même, d’une « bifurcation ».
Ne cherchez pas François en ligne. Pas de page Wikipédia, pas de citations dans les journaux. Juste un électeur socialiste déçu. Qui commence à regretter son vote. Comme 41% de ceux qui ont choisi Hollande au premier tour, selon un récent sondage CSA-BFM.
François ira manifester dimanche dans le sillage de Jean-Luc Mélenchon. Sans banderole, sans mégaphone. Avec amertume.
« Je ne reprendrai peut-être pas tous les slogans, mais ça me fera du bien de marcher avec des gens qui ont peu ou prou le même sentiment de dégoût. C’est mieux que de rester derrière sa télé à grogner. Ça remonte le moral. »
Il ouvre la porte. S’excuse pour son conjoint, Ludovic, qui s’est absenté. On laisse tourner le dictaphone. Ça sort. Réfléchi. Ruminé.
En guise de conclusion, il cite Antoine de Rivarol, un penseur pourtant très éloigné de son univers politique : « Quand les peuples cessent d’estimer, ils cessent d’obéir. »
Né à Tarbes – une ville « sinistrée » – de parents communistes, François navigue entre la gauche merguez et la gauche caviar. Sur la table à manger familiale, il y avait le choix : L’Humanité, L’Evénement du jeudi et Le Nouvel Obs.
Ses premiers souvenirs politiques, ce sont le PCF, poussiéreux, et le gouvernement Jospin, encore traversé du souffle de la majorité plurielle : « A l’époque, la gauche s’assumait. »
Viennent les manifs lycéennes contre le CPE. François s’engage, part faire son droit à Toulouse. Il ne rejoint pas l’Unef parce que « ce sont les mêmes que l’on retrouve trente ans plus tard sur les bancs du Sénat ». Il ne s’encarte pas non plus. Hésite à voter à la primaire socialiste de 2012. N’ira finalement pas, mais apprécie à distance Arnaud Montebourg et ses propos sur le « made in France » et la démondialisation.
Aujourd’hui, il regarde le parti pour lequel il a presque toujours voté avec des yeux blasés.
« Au PS, on a des gens qui sont quasiment sur la même ligne que le Front de gauche, d’autres sur la même ligne que l’UDI [la coalition centriste de Jean-Louis Borloo, ndlr]. Pour sa santé mentale, le parti gagnerait à s’assumer comme un parti du centre. »
L’aile gauche justement. « Camba », Hamon, Guedj, Lienemann, Maurel et les autres. Leurs sorties casquées sur la droite allemande. Leurs causeries tout en « rapport de force » et en « changement de cap ». De quoi espérer ? François pousse à peine un soupir :
« Certains ont intériorisé leur rôle de supplétif. Certains feraient mieux de quitter le PS. »
Seule « bouffée d’oxygène », le coup de gueule de Gérard Filoche après les aveux de Jérôme Cahuzac. Ça lui a fait un bien fou, cette saillie les larmes aux yeux.
« C’est ce qu’on attend précisément du PS. Ce genre de réactions. La gauche, ce doit être ça. »
D’ailleurs, il le verrait bien au gouvernement, Filoche. Pour un portefeuille qui aurait à voir avec l’industrie. Avec Claude Bartolone en Premier ministre et Jean-Luc Mélenchon à l’Education.
Le jeune homme s’apprête à passer le capes d’Histoire. Il devrait commencer à enseigner dans un collège ou un lycée à la rentrée prochaine. C’est la « patine » XIXe siècle qui le séduit chez Jean-Luc Mélenchon : cette dégaine de tribun de la IIIe République.
« On le caricature comme quelqu’un de vulgaire, mais il a une épaisseur qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. »
François fait partie du (très) gros million de personnes qui regarde les interventions télévisées du coprésident du Parti de gauche et les trouve « rafraîchissantes ». Tout en étant agacé par les colères à répétition du personnage. Ce moment où l’œil hésite entre la blague et l’engueulade. Tantôt charmeur, tantôt acide, toujours sur ses grands chevaux. Trop de montagnes russes pour François.
« Il est tranchant, mais il a les défauts de ses qualités. Ces emportements successifs peuvent rebuter des gens comme moi. Il faut savoir doser. »
C’est cela, en plus d’un avis mitigé sur la faisabilité du programme du Front de gauche à une échelle uniquement nationale, qui le retient encore de rompre les rangs.
Ce vendredi soir, François, tout juste débarqué de Rennes, retrouve deux amis militants à la gare Montparnasse.
Alexandre, qui a fait la campagne de Jean-Luc Mélenchon, et Thierry, plus âgé, vingt-cinq ans d’adhésion au PS dans les pattes. Ils se sont rencontrés en ligne, à l’occasion du combat pour le mariage homo.
Ça discute organisation pour dimanche. Réseau SMS saturé, Bastille bondée... Et puis de politique. On tape dur sur un Hollande « mou ». François et Thierry se succèdent pour dégommer ce qu’ils appellent la « dérive centriste » du Président. Alexandre, étudiant à l’ENS, écoute, le sourire en coin, l’œil amusé. Et finit par lâcher :
« Mais qu’est-ce qui vous retient ? Ça fait de la peine de voir des gens qui sont dans un entre-deux. »
Soupirs par-dessus les pintes de bière. François et Thierry tentent mollement de s’expliquer. Viennent pêle-mêle la peur de s’enfermer dans une case, l’attente de voir comment les choses vont évoluer, un certain mal à l’aise face au soutien jusqu’au-boutiste de Mélenchon à Chavez. Même si l’on sait bien qu’il « ne va pas sortir la guillotine pour nettoyer l’Ouest parisien ». Mais tout de même.
Thierry, qui a fondé en décembre un club de pensée – « Hâter la République » – pour se donner un peu d’air, finit par soupirer : « Je ne sais pas à quelle université d’été je vais aller. »
Même tonalité chez François, qui n’exclut pas de rejoindre prochainement le Parti de gauche :
« En tout cas, cette manif de dimanche, ce sera un test intéressant. Le mot d’ordre c’est la VIe République, mais il ne faut pas se leurrer, c’est surtout un moyen pour Mélenchon de faire le point, un an après les élections. »