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Le blog des Indignés de Nimes et de la Démocratie Réelle Maintenant à Nimes

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Grèce : la révolte s'invite dans les cérémonies officielles

Vendredi 9 Mars 2012 à 18:00

 

Greek Crisis
Historien et ethnologue, ancien correspondant en France pour la revue grecque Nemecis, Panagiotis...

 

L'histoire a changé. Même si la ville de Rhodes se bat toujours contre le colosse, ce n'est plus de la mythologie mais le combat d'un peuple contre le dictat des banques et de l'Union européenne... Choses vues par Panagiotis Grigoriou dans cette Grèce des îles touchée par la crise et en insurrection lantente contre son gouvernement.

 

(Rhodes, Ile de Dodecanese - FRILET/SIPA)
(Rhodes, Ile de Dodecanese - FRILET/SIPA)
Lorsque l'ancien et le nouveau se mélangent violemment, mordant ainsi à plein croc dans la nuque de la théâtralité humaine, eh bien, c'est évident, les temps changent, même ici, à l'autre bout de la mer Égée, sous le signe du printemps.
 
Je me trouve sur l'île de Rhodes, bénéficiant de l'hospitalité offerte par le Centre International des Écrivains et des Traducteurs qui dépend de la ville de Rhodes. J'avais terminé ici deux livres, d'abord une monographie historique comme on dit encore parfois, un livre-enquête sur les pratiques culturelles des soldats et officiers de l'armée grecque entre 1916 et 1923, puis, la dernière fois, durant mai 2011, j'achevais un roman de fiction politique (en grec), ce dernier n'ayant pas trouvé d'éditeur (pour le moment en tout cas).
 
Quant au livre historique, il résultait d'une recherche financée par le CNRS grec. Ce contrat annuel arrivant à son terme en décembre 2010, il n'a pas été renouvelé pour cause de Mémorandum. Je me souviens d'avoir présenté l'avancement de mon enquête aux locaux du Centre de Recherche en juillet 2010, par une chaleur si accablante.

Le CNRS en difficulté

Le directeur a alors branché un ventilateur en apportant une grande carafe d'eau et des gobelets : « Excusez-nous, c'est la première fois que nous nous trouvons dans une telle situation, l'usage de la climatisation nous est désormais interdit, le financement ne suit plus depuis le Mémorandum ».

Fin 2010, l'organisme a tout de même pu honorer notre contrat, sauf sur un point : « Vous venez de rendre votre livre-enquête à temps, j'ai aussitôt signé l'ordre de paiement, n'hésitez pas, téléphonez à partir de la semaine prochaine au service comptable et tous les jours même, jusqu'à l'édition de votre chèque. Ensuite, venez le récupérer rapidement et encaissez-le tout de suite. Par contre, je dois vous annoncer avec regret que votre texte, tout comme les autres textes issus des enquêtes de cette année, ne sera pas publié par nos éditions... nous n'éditerons plus me semble-t-il, durant un long moment, les temps sont durs ».

Ainsi, « mes » fantassins disparus à jamais, doivent sans doute patienter encore un moment, avant de ressurgir j'espère un jour, des tranchées de l'oubli. Moi ou d'autres confrères, nous finirons par les aider à enjamber le parapet de l'histoire plus tard. Mais pour l'instant, c'est dans l'urgence que nous devons tout mettre en œuvre pour enjamber, celui colossal paraît-il des banksters... espérons au moins ne pas inaugurer une nouvelle guerre de Cent Ans !
 
Travaillant en ce moment sur un nouveau projet éditorial, je constate alors avec plaisir, que ce Centre International des Écrivains et des Traducteurs demeure encore... vivant. Les écrivains, les traducteurs et les artistes qui produisent ici ne rangent pas forcement parmi les plus connus. Ils ne disposent d'aucune résidence sur les îles de chez nous ou d'ailleurs, pour ainsi s'isoler et écrire dans ce cadre si apaisant.

Je pense finalement que la seule grande aventure commune, ou sinon parallèle, et en tout cas initiale chez nos peuples et nations de la vieille Europe, est bien celle-ci. La CCE (Communauté Culturelle Européenne), potentiellement institutionnalisée pourquoi pas d'emblée, et durant cinquante ans, sans rapport aucun avec les rouages économiques des pays restés alors souverains et autonomes, finançant finalement de leur propre budget, cette République des lettres. Eh bien, au bout d'un demi siècle de navigation difficile à travers notre archipel paneuropéen de la pensée et de l'inventivité, un projet politique européen serait alors envisageable, en excluant le secteur banquier et la finance, de toute implication, et ceci dès le Traité initial.

Des coutumes aux manifestations

Oui, sur Rhodes on peut éventuellement encore rêver je crois, ce qui à Athènes n'est déjà plus possible car le syllogisme collectif est trop amputé par la souffrance, et dans sa clarté. Pour l'instant, en tout cas. Mais à Rhodes, à part le rêve, il y a également de la colère du peuple. J'ai voulu être là ce 7 mars, car on commémore à Rhodes et dans toutes les îles du Dodécannèse, le rattachement à la Grèce, à la suite de l'occupation italienne de 1912 à 1945, de surcroît essentiellement fasciste par la séquentialité de l'histoire italienne. Occupation ensuite allemande vers la fin de la guerre, et après 1945, un bref épisode de gestion britannique a précédé la nouvelle ère du 7 mars 1948.
 
Cette commémoration s'organise suivant les symboles les plus stéréotypés des fêtes nationales grecques, ce qui ne veut pas dire que ce processus soit dépourvu de sens. Il y a d'abord un défilé de la jeunesse des écoles, puis un défilé militaire, devant la tribune des officiels, politiques, militaires et de l'Église, le peuple se trouvant en face et tout autour. Voilà pour le cadre.
Les historiens ont déjà remarqué que les défilés de ce type, pour ainsi dire « globaux », relèvent d'une pratique introduite par la dictature du général Ioannis Metaxas (1936-1941), induisant une certaine militarisation de la société. Ce qui n'est pas au goût de tout le monde, et c'est vrai, une partie de la gauche grecque et bien évidemment le mouvement anarchiste du pays, ont souvent réclamé leur suppression.
 
Seulement, depuis la bancocratie nationale et supranationale, voilà que ces commémorations ont pris un caractère d'indignation et de jacquerie populaire, spontanément au départ, puis suivant une séquentialité plus organisée par la suite, surtout après les évènements de la fête nationale du 28 octobre dernier. Dans la majorité de nos villes aujourd'hui, les parades et autres festivités nationales se sont donc transformées en violentes manifestations populaires.

Dans de nombreux cas, les tribunes officielles ont pris l'allure de sièges éjectables, surtout pour les députes PS et les ministres qui pensaient encore poser dans le cadre nationale. Du jamais vu depuis l'occupation (de 1940), Karolos Papoulias, notre Président de la « République » fut conspué par la foule des indignés à Salonique, il a été évacué d'urgence et le défilé militaire fut annulé (voir sur ce blog, le billet du 29 octobre 2011).

Rhodes dans les rues

Donc, j'ai voulu mesurer à une échelle locale, si lointaine géographiquement de la place de la Constitution à Athènes, combien et comment, l'ancien et le nouveau se mélangent alors violemment ou encore harmonieusement, mordant justement à plein croc dans la nuque de la théâtralité humaine, en l'occurrence celle de la commémoration. Puis soulignons que Rhodes fait partie de la Grèce généralement plus aisée que la moyenne nationale.
 
En mai 2011 j'avais assisté déjà à une première manifestation du mouvement des indignés comme on disait alors, la plus grande manifestation de protestation politique sur l'île depuis bien de décennies selon les habitants. Les gens étaient très en colère, et ils ont manifesté à travers la ville, puis tout le monde s'était rendu devant le bâtiment de la mairie avant la dispersion, sans incidents. Beaucoup de détermination dans la joie pourtant et l'espoir, certes vagues. Ensuite, les amis de Rhodes ont refait le monde et resserré les coudes de la « révolution »... aux bistrots près de la mer. Pourquoi pas ?
 
Ce 7 mars, j'ai vu autre chose. D'abord sur l'arrêt du bus desservant la ligne entre l'aéroport et la ville de Rhodes, une affichette dans une pochette, indique qu'ici aussi, on se chauffe au bois, surtout cet hiver assez rude. « Nous n'avions pas connu un tel froid depuis les années 70 ici », a alors expliqué un retraité. Puis, certains magasins et boutiques ont fait faillite, y compris au centre ville, car comme me disait un habitant : « La crise chez nous a été ressentie après l'été, pas avant. Elle n'a rien à voir avec le tourisme qui a été bon en 2011, mais ses ressources, enrichissent désormais une partie seulement de la population, de plus en plus restreinte, et tout le reste, devient alors comme ailleurs en Grèce, mais en moins dramatique pour l'instant. Je sais qu'à Salonique, les gens ont déjà faim ».
 
Une autre affichette collée un peu partout en ville cette fois-ci, résumait ainsi l'appel du jour : « Appel patriotique du 7 mars sur la place de la Mairie. Grecs du Dodécannèse, le 7 mars 2012 nous comptons déjà 65 ans depuis notre libération. Aujourd'hui notre nation est l'esclave des banquiers et des politiciens traîtres et corrompus. Nos droits inscrits dans la Constitution sont violemment bafoués, ainsi le peuple se voit dépossédé de ses libertés liées au travail, à la santé et à la prévoyance. Notre peuple si fier est humilié par une poignée de traîtres et par le chantage. Peuple du Dodécannèse, rendez-vous le 7 mars sur la place de la Mairie. Révoltez-vous, le peuple grec ne baissera pas la tête devant aucun occupant !!! À bas les banquiers !! Les Allemands dehors de notre pays !!! »

Arrestations et espoir

J'ai remarqué que cet appel n'était pas signé, intéressant! Une dernière affichette, posée à l'intérieur d'une voiture et montrant une photo de la chambre des députés, exprimait ceci : « Vous avez volé mon argent, le sourire de mes enfants, le rêve et l'espoir de mes petits enfants ». Et le défilé a démarré avec les écoliers. Devant la mairie, une grande banderole reprend le texte de la dernière affichette en y ajoutant : « Vous avez volé à nous Grecs, notre patrie », ainsi qu'une signalétique bien connue de l'UE. fut accompagnée du texte suivant : « Union Européenne Allemande ». Cette banderole fut par contre signée par « l'Union des Associations Culturelles de Rhodes ».
 
Sur fond d'architecture datant de l'ère mussolinienne, une banderole bien remarquée par tous explicite le lien à travers l'imaginaire populaire entre la commémoration, et le présent : « À l'époque c'était le fascisme des Italiens, maintenant c'est le fascisme des banques », cette banderole a été plébiscitée par des applaudissements fréquents.
 
Devant l'estrade des officiels les manifestants se mêlent aux spectateurs. Ils crient leur indignation, le personnel politique, députés et élus régionaux sont insultés durant un long moment. Soudainement, les barrières tombent et la foule se lance contre les officiels, interrompant ainsi le défilé. La police intervient mais d'abord sans violence vis à vis des manifestants, juste pour laisser le temps aux hommes politiques. Évidemment, ces derniers vont rapidement se diriger vers le bâtiment situé derrière, montant les escaliers sous les insultes et les bouteilles d'eaux lancées par certains manifestants. Un grand et bref moment expiatoire, pratiquement préparé car prévisible, presque un rituel.

Un élu a fait le bras d'honneur à l'encontre de la foule, renforçant les traits de notre dramaturgie du jour. Peu de gens ont exprimé du mécontentement, tel un homme âgé : « Moi je suis là pour voir défiler mes petits enfants, vous m'emmerdez espèce de communistes », mais aussitôt plusieurs personnes l'on fait taire : « Quels communistes ? Tu ne vas pas bien, ils veulent nous diviser, ici nous sommes tous unis contre les voleurs » et l'homme n'a pas insisté. Mais si effectivement cela relève désormais du rituel expiatoire, il faut alors inventer autre chose, car ce n'est pas vraiment par le rituel qu'on arrive d'habitude à la praxis politiquement efficace, au-delà de toute signification symboliquement certes forte et tout à fait réelle.
 
En tout cas, seuls les militaires, les élus locaux et les dignitaires de l'Église sont restés à leur place, car les manifestants n'ont pas montré d'autre hostilité. Ces derniers, ont même reculé pour permettre à la fanfare militaire de prendre place. Ensuite, le défilé s'est poursuivi avec les militaires, très applaudis par tout le monde il faut dire. Deux ou trois personnes ont alors crié : « Nous voulons l'armée maintenant » mais le gros des manifestants n'a pas repris le slogan. Vers la fin, un manifestant a ainsi commenté : « C'est un peu du cinéma tout cela, c'est dans les urnes qu'il faut se montrer efficace votant à gauche » mais personne n'a prêté attention, peut-être, parce qu'au même moment devant le bâtiment de mairie des jeunes se faisaient interpeller par les policiers, et toute la foule a couru derrière. 

« Ils n'ont rien dit d'insultant, rien fait non plus — a crié une jeune femme — j'étais à proximité, j'ai tout vu, les flics, les ont arrêtés au faciès, ces jeunes ont la coiffe des Iroquois, le pouvoir montre ses dents, salopards... la maman d'un de ces garçons a exigé des flics qu'on laisse son fils, puis quelqu'un, un policier en civil peut-être, lui a répondu — Madame nous ouvrirons les îles pour les déportés politiques comme jadis et nous vous réserverons une bonne place — n'importe quoi... » !

Une partie de la foule s'est dirigée vers le poste de la police pour ainsi faire libérer les manifestants interpellés. Ils ont été relâchés sauf deux, ils seront déférés devant le parquet demain jeudi car selon le communiqué de la police « ils ont violemment poussé les barrières, un agent a été blessé, ils ont troublé l'ordre public et en plus, un couteau a été trouvé sur une personne interpellée ».

La journée fut ainsi belle et ensoleillée, les terrasses des cafés se sont vite remplies après le défilé, les chats de Rhodes, tous originaires de Chypre sont sortis aussi prendre le soleil, et les cargos au large, imperturbables, poursuivaient leur route.
 
« À l'année prochaine mais libres », a souhaité un homme, à sa compagne, quittant la place de la mairie. L'année prochaine, elle est loin...
 

Retrouvez Panagiotis Grigoriou sur son blog.

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