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Le blog des Indignés de Nimes et de la Démocratie Réelle Maintenant à Nimes

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Grèce : Au siège de ERT, au sixième jour d'occupation

 

Médiapart

 

 

 

Un reportage de notre correspondante à Athènes

Dans le studio central de NET, la chaîne d'information en continu, deux présentateurs s'entretiennent avec le journaliste politique qui suit Nouvelle Démocratie. Silencieux, caméramans et preneurs de son, casques sur les oreilles, s'assurent de la qualité de la retransmission. Un journal télévisé comme un autre ? Presque. Sauf que le travail que font actuellement les journalistes a été déclaré « illégal » par le gouvernement. Officiellement, l'audiovisuel public grec, ERT, n'existe plus depuis mardi soir : le groupe a disparu par décret en quelques heures, et avec lui, cinq chaînes de télévision, sept stations de radio nationales et 19 autres régionales. Mais certaines antennes bravent l'interdiction : les équipes de NET n'ont pas arrêté une minute de travailler. Le journaliste informe des dernières évolutions politiques : un timide geste de Samaras, prêt à rouvrir « une partie » de ERT, le refus des partenaires de la coalition, l'attente de la réunion des trois composantes du gouvernement ce lundi... Tout est encore en suspens, toutes les hypothèses sont évoquées. Un peu plus tard, le plateau est en duplex avec une autre journaliste, au cœur de l'orchestre symphonique de ERT qui se prépare pour le concert du soir : l'ensemble doit interpréter l'une des œuvres majeures de Theodorakis, Axion Esti.

 

Le studio central de NET, la chaîne d'information en continu qui fonctionne malgré l'interdiction du gouvernement. 
Le studio central de NET, la chaîne d'information en continu qui fonctionne malgré l'interdiction du gouvernement.© Amélie Poinssot

Infos en direct, invités politiques, figures de la société civile : les plateaux s'enchaînent, sans interruption. Le présentateur Fanis Papathanassiou sort de deux heures de direct : « Nous avions une eurodéputée Pasok en ligne pour savoir ce qui se dit du côté européen, et puis sur le plateau des juristes, des avocats, des journalistes... » C'est une ambiance de travail toute nouvelle pour ces journalistes, confinés auparavant dans une couverture très institutionnelle des événements : « Nous nous sommes libérés, nous n'avons plus personne au-dessus de nos têtes ! » On voit d'ailleurs revenir des visages qui avaient été bannis des chaînes publiques pour leur ferme opposition aux politiques d'austérité, comme l'économiste Yannis Varoufakis.

Dans les salles de montage, on s'active tout autant : les employés préparent des clips d'images d'archive. Ici les succès des sportifs grecs, là une rétrospective de Melina Mercouri... Une manière de rappeler la richesse du patrimoine constitué par le fonds d'archives d'ERT.

Mais de l'autre côté de l'écran, dans les foyers, il a d'abord fallu prendre son mal en patience. Le gouvernement a ordonné mardi soir la coupure du signal des émetteurs du mont Hymette, sur les hauteurs de la métropole, et la société DIGEA, qui gère les fréquences en Grèce, a obéi prestement. Peu étonnant, en réalité : ce consortium est formé par les six chaînes privées du pays, concurrentes de ERT (Skaï, Mega, Antena, Alpha, Star, Makedonian TV). À noter que d'après la législation européenne, les propriétaires des réseaux ne peuvent être les télévisions elles-mêmes. Mais ce n'est qu'une irrégularité parmi d'autres dans le paysage audiovisuel grec. Ces mêmes chaînes privées n'ont jamais payé les licences d'émission attribuées par l'État grec...


Dans le hall d'entrée de ERT. 
Dans le hall d'entrée de ERT.© Amélie Poinssot

Dans un premier temps, NET n'est visible que sur le canal analogique 902, contrôlé par le Parti communiste grec, mais la transmission est régulièrement brouillée. Puis, avec l'aide de l'UER, l'Union européenne de radio-télévision qui regroupe les chaînes publiques du continent – et dont le président est venu vendredi pour appeler le gouvernement à rétablir « immédiatement » le signal –, la chaîne d'information est transmise par satellite. Mais là encore, c'est le jeu du chat et de la souris : il faut changer régulièrement de faisceau pour capter la chaîne...

Autant dire que les équipes techniques ont travaillé d'arrache-pied pendant ces premiers jours. Au service Internet, Makis a passé une nuit blanche le premier soir. Après la coupure des transmissions, ce sont les lignes téléphoniques et le réseau Internet qui ont été coupés : le fournisseur d'accès de ERT, la société Forthnet, probablement soucieuse de bonnes relations avec le gouvernement a, elle aussi, obéi aux ordres. Les techniciens basculent alors sur un réseau wi-fi alternatif... Une heure plus tard, le site web du groupe s'effondre, victime de hacking. « Nous n'avions plus que les médias sociaux pour communiquer : comme dans une dictature ! Est-ce que tous les problèmes de ERT et la nécessité de la réformer justifient un tel black-out ? Mon père m'a souvent parlé de la Junte... Eh bien, je crois que c'est à mon tour de la vivre à présent, même s'il n'y a pas de tanks cette fois-ci. » Un tel black-out, de fait, n'a pas d'équivalent sur le continent. Même au moment de l'effondrement de la RDA, la transmission de la télévision n'avait pas été interrompue.

 

« Une forme d'Occupy contre les 1 % qui ne savent raisonner qu'avec des chiffres »

 

Réunion des syndicats, samedi 15 juin. 
Réunion des syndicats, samedi 15 juin.© Amélie Poinssot

Jeudi, avec l'aide de l'UER, la chaîne d'information NET apparaît en live streaming sur un nouveau site. Les webmasters continuent de se relayer, jour et nuit, pour alimenter les comptes sociaux. Et ressortent quelques perles sur Youtube, comme cette intervention, il y a un an, de Simos Kedikoglou, l'actuel porte-parole du gouvernement – celui-là même qui a annoncé la fermeture de ERT en quelques heures : « ERT est une propriété publique, la détruire serait favoriser des intérêts privés et étrangers (…) On ne laissera pas faire ça », déclare-t-il dans cet extrait vidéo.

Un autre site, ERTopen, est construit en vitesse : traduit en quatre langues, il relaie toutes les informations relatives à ERT depuis vendredi soir. « Notre but, explique Annita Paschalinou, aux manettes, est d'informer le monde entier. » La jeune femme relève toutes les manifestations de solidarité exprimées à l'étranger pour le maintien de l'audiovisuel public en Grèce. « Ce qui est frappant, c'est la solidarité qui naît entre nous, aussi. À travers cette mobilisation nous découvrons des collègues que nous ne connaissions même pas ! Pour moi, il y a quelque chose de révolutionnaire qui est en train de se passer : c'est une forme d'Occupy contre les 1 % qui ne savent raisonner qu'avec des chiffres. » D'autant qu'il y a là un paradoxe : ERT ne coûte rien à l'État. Financé par la taxe audiovisuelle – prélevée sur les factures d'électricité – et les recettes publicitaires, le groupe était autonome et ses comptes, bénéficiaires.

 

L'équipe de sécurité gère la surveillance du bâtiment de l'ERT. 
L'équipe de sécurité gère la surveillance du bâtiment de l'ERT.© Amélie Poinssot

Comme Annita, ils sont nombreux à n'appartenir à aucun parti politique, ni même au syndicat maison. Et à l'exception des plus hauts postes, la volonté d'opposer une résistance et de poursuivre le travail a été immédiate et unanime. Assemblées générales, constitution d'équipes thématiques, coordination horizontale, organisation de concerts avec les ensembles musicaux de ERT, diffusion d'un journal de grève avec les confrères de la presse écrite... Une occupation auto-gérée des lieux prend forme et les bénévoles sont nombreux à prêter main forte, notamment au sein de l'équipe « sécurité », chargée de surveiller le bâtiment et ses alentours. Dans un coin du hall d'entrée, Dimitris, un plan sous les yeux, coche les moindres coins où l'envoi d'un vigile est nécessaire. « Ce n'est pas tant par peur d'une intervention des MAT (l'équivalent des CRS - ndlr) que par peur de la provocation de petits groupes qui pourraient mettre en danger la mobilisation. » Dehors, la foule se presse autour d'une table ronde. Le Britannique David Harvey voit dans ce combat « une opportunité de ne pas laisser cette crise se transformer en gâchis complet : c'est une occasion pour créer des médias ouverts et libres, c'est un moment merveilleux. Continuez à être critiques ! » Applaudissements nourris de l'assistance.

Mais à l'intérieur du bâtiment, les yeux sont fatigués, les cœurs lourds. La mauvaise gestion de ERT ? Nikos Michalitsis, l'ancien directeur technique général, a plus d'une histoire à raconter. Pour commencer, lui-même a fait les frais des pratiques clientélistes de Nouvelle Démocratie que le parti dénonce aujourd'hui. En septembre, après huit ans de service, il est rétrogradé de directeur général à directeur. Puis, dix jours avant la fermeture de ERT, il est déchu de toute responsabilité. L'homme s'estime victime d'une vengeance personnelle : en 2010, il avait tenu tête à Kedikoglou qui voulait alors changer de contrat pour les antennes d'émission. « Il voulait signer un contrat avec une autre entreprise, des amis à lui bien sûr, et ERT allait devoir payer beaucoup plus cher », raconte l'ancien directeur technique général. « J'ai dénoncé également à plusieurs reprises des nominations d'incompétents, des embauches partisanes qui n'avaient rien à faire ici. Cela ne plaisait pas. » Nikos Michalitsis soupçonne en outre que ERT ne plaisait plus trop au gouvernement ces derniers temps. Plus critiques que les chaînes privées sur la politique d'austérité, plus fermes face à la montée néonazie : les chaînes publiques sont les seules à n'avoir jamais invité des membres de Aube Dorée sur leurs plateaux. Quelles que soient les motivations qui ont conduit à la fermeture de ERT, Nikos Michalitsis conclut, optimiste « Nous leur opposons une belle résistance. Face à l'écran noir de l'obscurantisme, nous diffusons la lumière et l'image de la démocratie. »

« Nous ne sommes évidemment pas responsables des dérives de ERT »dénonce de son côté Odin Linardatou, l'animatrice d'une des émissions phare de la chaîne, « Antapokrites » (Correspondants), et chef du service International. Avec vingt-sept ans d'ancienneté maison, cette journaliste émarge aujourd'hui à 1 200 euros par mois... « Évidemment qu'il y avait de gros problèmes à ERT. Moi j'étais favorable à la réforme proposée il y a un an et demi. Cela allait entraîner des licenciements, certes, mais il s'agissait de réformer sans interrompre la transmission ! » Surtout, pointe la journaliste, « il faut assurer l'indépendance politique de ERT ». Or le président actuel, Nikos Simos, est un proche de Nouvelle Démocratie.


Sans ERT, un paysage audiovisuel bien triste

 

Le siège de l'ERT, occupé. 
Le siège de l'ERT, occupé.© Amélie Poinssot

Si ERT est montrée du doigt aujourd'hui comme un exemple de mauvaise gestion, elle a en réalité déjà subi un important dégraissage. Cette entreprise publique de droit privé comptait 5 150 salariés (permanents et contractuels ou free-lance) avant la crise ; seulement 2 600 à la veille de sa fermeture. Certains dénoncent avec cette fermeture un plan préparé de longue date. « Plutôt que d'en faire un grand groupe médiatique, le gouvernement Samaras n'a cessé de le dégrader depuis son arrivée au pouvoir », constate Kostas Spiropoulos, l'ancien directeur général de la télévision. L'homme sait de quoi il parle : il avait négocié des contrats avec les plus grands groupes européens pour diffuser des séries et des documentaires à des prix défiant toute concurrence, parmi lesquels des séries britanniques de la BBC (« à un prix tellement bas que je n'avais pas le droit de le révéler »)... jusqu'à son licenciement, en décembre. Depuis, tous ces contrats ont été abandonnés.

La raison de son départ ? L'homme avait monté une coproduction avec Arte et une quinzaine de chaînes européennes autour du succès des séries turques en Grèce et dans les Balkans. Le projet a été taxé de « propagandiste » et le dossier de coproduction retoqué alors qu'il était passé, en toute transparence, par toutes les commissions habituelles. Kostas Spiropoulos dénonce une politique incohérente de bout en bout : lui-même, en tant que directeur général, a essayé de diminuer les coûts et notamment proposé, en septembre dernier, de fermer le magazine du groupe, qui présentait les programmes des différentes chaînes« À l'heure d'Internet, j'ai jugé que ce magazine, créé en 1970, n'avait plus trop de raison d'être. Kedikoglou m'a alors rétorqué : pas question, c'est une propriété publique ! » De même, le directeur général s'efforçait de réduire la taille des équipes de télévision sur le terrain pour la couverture de gros événements de type meetings politiques ou visites de chefs d'État. « Ce sont les partis eux-mêmes qui réclamaient une couverture maximale », lâche-t-il. En fin de compte, c'est ce virage qui agace tout le monde : « Nouvelle Démocratie avait une approche étatiste de ERT. Et maintenant, elle se présente comme libérale ! »

Le gouvernement est aujourd'hui coincé : il n'avait pas prédit une telle mobilisation du côté de la société. Car les chaînes de ERT étaient aussi très critiquées par le public, leurs émissions étaient inégales, et leur couverture des événements parfois superficielle. Elles publiaient in extenso les communiqués des partis politiques, se contentaient souvent, pour couvrir une actualité, de plateaux de commentateurs professionnels... Mais c'était aussi le seul média en Grèce à produire du documentaire. Sans ERT, le paysage audiovisuel grec apparaît bien triste : sur les chaînes privées, pas d'émissions culturelles, et des débats dont le niveau laisse à désirer.

En attendant la décision du Conseil d'État qui doit se prononcer, lundi, sur la constitutionnalité de la mesure, la mobilisation ne faiblit pas. Et ce, malgré un nouveau coup dur : alors qu'à ERT, les salariés sont normalement payés en deux fois, au 15 et à la fin du mois, vendredi, rien n'a été versé sur leurs comptes bancaires. 

 

L'arrivée des premiers exemplaires du journal des grévistes. 
L'arrivée des premiers exemplaires du journal des grévistes.© Amélie Poinssot

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