La Ville de Paris n'est pas seule en cause. Que des familles roms dorment dans les rues de la capitale est aussi le résultat d'une politique d'État particulièrement répressive à l'égard de cette population. Les démantèlements de campements au-delà du périphérique ont des répercussions sur les communes avoisinantes, en premier lieu Paris. Délogés, les occupants cherchent refuge un peu plus loin. Et c'est ainsi que, parfois, ils échouent dans les cabines téléphoniques de la place de la Bastille ou sur les trottoirs de la rue du faubourg Saint-Antoine.
Pourquoi ce quartier ? En partie parce que s'y trouve l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), où Roumains et Bulgares peuvent solliciter l'aide au retour. Problème : ce dispositif est victime de son succès... et de son inefficacité au point que le ministre de l'intérieur vient d'en abaisser drastiquement le montant. C'est la faillite d'un système qui a fait des évacuations et des reconduites à la frontière sa priorité
Lors de la campagne présidentielle, François Hollande s'était engagé à renoncer à la politique du chiffre inaugurée par Nicolas Sarkozy en 2002. Pourtant, même sans objectifs fixés, le bilan de l’année 2012 est plus élevé que jamais : 36 822 étrangers en situation irrégulière ont été expulsés, contre 33 000 en 2011 et 28 000 en 2010. Sous le gouvernement Jospin, en 2001, ce chiffre ne dépassait pas les 10 000. Ce record, Manuel Valls l'obtient grâce aux ressortissants roumains et bulgares, le plus souvent de la minorité rom, qui contribuent à hauteur d’un tiers environ aux retours.
Via son « entourage » cité dans l’AFP, le ministre a adressé un double message : aux défenseurs d’une politique de « fermeté », il souligne que cette évolution représente une hausse de 11,9 % sur un an ; à ceux qui s’inquiéteraient d’un tel résultat, il précise que les premiers mois de l’année, lorsque la droite était au pouvoir, « furent sans précédent » et qu’une baisse a ensuite été amorcée.
Cette dernière information, invérifiable tant que les statistiques détaillées ne sont pas rendues publiques, en cache une autre : au second semestre, qui correspond à l’arrivée au pouvoir de la gauche, les indicateurs ne sont pas tous en recul. Car les démantèlements de campements mais aussi les rapatriements de Roumains et Bulgares se multiplient.
Selon les calculs de Philippe Goossens, membre du bureau de l’Association européenne pour la défense des droits de l’homme (AEDH) qui compile depuis plusieurs années des données sur les démolitions de campements, 11 803 personnes ont subi une évacuation forcée en 2012, dont 4 209 entre janvier et juin, et… 7 594 entre juillet et décembre. Là encore, c’est plus qu’auparavant. Ils étaient 9 396 à avoir été délogés en 2011 et 3 213 en 2010, l’année où Nicolas Sarkozy a violemment stigmatisé cette communauté.
Les charters collectifs suivent également une courbe ascendante : Philippe Goossens recense 220 personnes concernées par les vols groupés au cours de la première partie de l'année dernière, 1 293 lors de la seconde. Six fois plus ! Même tendance pour le nombre total d'éloignements de ressortissants roumains et bulgares, y compris les départs “individuels”. Dans son dernier bilan, l'Ofii en dénombre 8 713 en 2011. Selon un document interne de l'établissement public, ils seraient au moins un millier de plus en 2012, mais l'Ofii, tout comme le ministère de l'intérieur, refusent de communiquer l'évolution d'un semestre sur l'autre.
En l’absence de résultats tangibles de la circulaire interministérielle du 26 août 2012 « relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites », l’orientation musclée adoptée par Manuel Valls l’emporte malgré les réticences de quelques collègues du gouvernement, comme Cécile Duflot ou George-Pau Langevin. Sa méthode, qui aurait provoqué des levées de boucliers lors du quinquennat précédent, ne rencontre plus guère d’opposition à gauche. Ses déclarations sur les Roms se raréfient : il n’a plus besoin de justifier sa politique comme il le faisait voilà encore quelques mois.
En fin de compte, le ministre de l’intérieur réussit le tour de force de faire passer ses options droitières comme les seules possibles. Il a banalisé les démantèlements et les expulsions aux yeux à la fois de l’opinion publique et des élus qui en appellent fréquemment aux services de police, et aux préfets et donc à lui, pour se débarrasser de cette population considérée comme indésirable.