Nous sommes pourtant plus lucides qu'avant, pris toutefois dans l'épais brouillard du futur, car nous sommes convaincus de la sortie de la Grèce de la zone euro et c'est sauve qui peut. Cela devient du burlesque, scénarisations incessantes à la radio, tantôt l'euro du sud, tantôt l'ex-drachme, tantôt le dollar, tantôt une monnaie de change — et de singe — en guise de tickets de rationnement. Ces derniers émis par les banques qui doivent couvrir le marché intérieur, de plus en plus noir et enfin mardi matin, la nouvelle trouvaille à la radio: « Nous serons payés en obligations de l'État », quelle obligeance !
Enfin mardi soir, une amie vivant au Canada vient de téléphoner et fait état de ses « informations », à savoir : la fin de l'euro pour la Grèce sera pour la deuxième quinzaine de mars ... Cela nous rapproche encore plus de l'accélération des rumeurs durant les temps de guerre. Donc on perd toute notre tête. Concentration zéro. Sa dégradation est telle, que les accidents de la route causant la mort de nombreux automobilistes sont en hausse alarmante, selon les derniers chiffres sur la ville même d'Athènes.
Le temps météorologique athénien de ce début janvier 2012 est pourtant beau et frais. « Cela durera au mieux deux jours, le vent du sud va se changer brusquement en vent du nord, je le sens ... Ah pas un seul client depuis midi, l'Europe c'est une p... », telle était la prévision empirique d'un marchand de poisson du port, ancien pécheur lui même à Rafina, sur la côte Nord-Est d'Athènes. Pour le reste, il n'y a plus de quoi prévoir. On laisse alors venir. Nos radios, nos journaux se déchainent, l'avenir est incertain à la petite semaine, à la petite cuillère, on clôturera notre compte avec l'euro, janvier, février, mars, avril ....
Les trains étaient bondés lundi soir en provenance du Nord de la Grèce. Retour bon marché depuis le kairos (temps) des fêtes, mais l'arrivée devient-elle coûteuse dans une Athènes si « dechronisée ». Les voyageurs se donnent à cœur joie sur notre temps de crise : désaccords sur le fait de la supposée responsabilité collective, unanimisme pourtant sur la responsabilité des politiques.
Une dame interpelle le contrôleur :
« En montant dans le train il n'y avait plus personne pour nous guider afin de trouver nos wagons, et à la gare, un seul agent, celui travaillant au guichet : une honte ».
– « Mais Madame, vous le savez, nos anciens collègues se sont vus vite mutés au ministère de la Santé. Suivant les termes du mémorandum II, il fallait réduire les effectifs dans le chemin de fer, donc ils sont devenus ambulanciers ... ».
(la dame poursuit) : « Bon passons, vous n'étiez pas un peu profiteur vous aussi ? Puis, il nous faut pas mal de kairos jusqu'à Athènes, non ? ».
– « Non Madame, je n'ai jamais profité de rien, sauf de mon salaire même amputé, je ne fais que travailler comme vous, je l'espère en tout cas, et je suis toujours à votre service, souriant comme vous voyez ».
(elle continue) : « Je suis au chômage vous savez ... ».
– « Excusez moi madame, je vous souhaite de retrouver du travail cette année 2012, ah oui, nous arriverons à Athènes dans quatre heures, le kairos sera un peu long ».
(elle conclue) : « Merci, je vous souhaite également de ne pas le perdre ... votre travail cette année .... ».