Fini les échanges de politesse et les touches à fleuret moucheté : le débat national sur la transition énergétique est entré dans sa phase de confrontation. Autant dire qu’il a enfin démarré.
Jeudi 25 avril, le conseil national du débat, qui regroupe les collèges de participants (syndicats, ONG et associations, élus locaux, parlementaires, État), présentera l’état provisoire de ses travaux. Le groupe de contact des entreprises y exposera ses douze propositions regroupées sous le titre « investir et produire en France pour réussir la transition énergétique ». Mediapart s’est procuré ce document, déjà cité par Les Échos la semaine dernière, et le publie ci-dessous.
Ce « groupe de contact » des entreprises s’est créé l’automne dernier pour répondre à l’inquiétude des groupes industriels qui craignaient de ne pas être assez représentés dans le débat. On y trouve les grands énergéticiens français (Areva, EDF, GDF-Suez), General Electric, Poweo Direct énergie et des poids lourds industriels : Alstom, ArcelorMittal, Lafarge, SNCF, Bolloré, EADS, Peugeot, Shell, entre autres, ainsi que le producteur d’énergie verte Enercoop et des syndicats professionnels des renouvelables.
En réalité, les grands énergéticiens siègent aussi au conseil national, le parlement du débat, par le biais du Medef. Six des sept représentants patronaux travaillent ou ont travaillé dans le secteur de l’énergie. On y trouve Robert Durdilly, président de l’Union française de l’électricité (UFE), le lobby des électrons, et Jean-Louis Schilansky, le président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip). Sur cinq groupes de travail thématiques, quatre ont pour rapporteur un délégué du Medef. « La sur-représentation des entreprises est énorme », décrit le coordinateur d’une ONG, qui témoigne d’appels directs du Medef au secrétariat général du débat pour se plaindre de la tournure prise par certaines séances de travail. « Ça s’agite beaucoup dans les couloirs », confirme un organisateur. Et les grands groupes savent trouver l’entrée de Matignon ou de l’Élysée sans passer par le bureau du secrétaire général du débat.
Dans le document que nous publions, *(voir "link"ci-dessus) on découvre des positions dans l’ensemble conservatrices et des réticences affichées aux objectifs de la transition vers un système énergétique plus sobre, plus efficace et plus renouvelable. Les entreprises réclament « la prolongation durable » de la durée de vie des centrales nucléaires, car elles constituent « un véritable socle de compétitivité ». Raccordées au réseau à partir de 1977 (Fessenheim), les plus anciennes installations françaises dépassent la trentaine d’années, alors qu’aux États-Unis leur durée de vie théorique s’étend jusqu’à soixante ans, un exemple souvent mis en avant par les pro-nucléaire. « Les filières matures de production d’énergie ne doivent pas être déstabilisées », affirment-elles encore, en opposition claire à l’objectif de campagne de François Hollande de réduire à 50 % la part du nucléaire d’ici 2025.
Autre chiffon rouge agité par les entreprises malgré la doctrine présidentielle, les gaz de schiste : « Il convient d’évaluer le potentiel national des gaz de schiste et les modalités possibles de leur exploitation dans des conditions respectueuses de l’environnement », écrivent-elles, insistant en particulier sur le « bénéfice » qu’ils représenteraient pour les industries énergivores.
Les énergies renouvelables trouvent grâce à leurs yeux, mais seulement « en complémentarité des filières historiques ». Elles sont un facteur de diversification de l’offre, mais pas un objectif en soi. Les lobbies exigent encore « la simplification des procédures administratives », notamment pour les infrastructures de réseaux.
Avec une insistance révélatrice, les entreprises du groupe de contact veulent soumettre les éventuels changements dans le mix national au critère de la compétitivité économique : « La compétitivité doit être le critère prioritaire de choix », décrivent-elles dans leur première proposition. « Donner la priorité à la compétitivité de l’offre énergétique est indispensable pour notre industrie, pour l’emploi et le pouvoir d’achat des ménages », détaillent-elles. En clair, elles veulent que les prix de l’énergie restent le plus bas possible, alors qu’« il y a un énorme consensus entre nous sur l’importance du signal prix pour enclencher la transition énergétique, décrit un membre du groupe des experts : hausse du prix unitaire de l’énergie, aides aux précaires et programmation d’investissements pour réduire les volumes consommés. C’est le sujet clé ».
Défense des intérêts industriels immédiats contre investissements vers un nouveau modèle énergétique : dans ce bras de fer, la question des gaz de schiste occupe une place de choix. Elle est devenue symbolique du rapport de force que les industries cherchent à instaurer avec le pouvoir politique. Ancienne présidente d’Areva, et membre du comité de pilotage du débat, Anne Lauvergeon n’est pas étrangère à l’élaboration de cette position commune, d’après un organisateur.