Économiser « massivement » l’énergie, tel est l’objectif de la proposition de loi sur les tarifs progressifs dont les députés doivent reprendre la discussion lundi. Le but recherché est écologique mais aussi social : « l’énergie est un bien essentiel dont personne ne doit être exclu pour ses besoins vitaux », déroule l’exposé des motifs. Alors que la hausse des prix de l’électricité et du gaz semble inévitable pour les années à venir, le texte assure : « il s’agira de consommer moins et mieux pour diminuer sa facture », en établissant un système de bonus-malus (voir ici nos explications). Pourtant, l’ambition du texte bute sur les moyens qu’il se donne.
- Première faille, il s’appuie sur une définition obsolète de la précarité énergétique. Selon le texte, 4 millions de ménages (donc un peu plus de 8 millions de personnes) devraient désormais bénéficier des tarifs sociaux, ainsi que de la trêve hivernale des coupures de courant. Ce chiffre provient de l’enquête logement de l’Insee de 2006 (à lire ici), déjà un peu datée.
Problème, aucune nouvelle étude n’a été publiée depuis – un travail est aujourd’hui en cours, mais ses résultats ne devraient pas être disponibles avant fin 2013. Si bien qu’« on peut craindre que ces chiffres soient en dessous de la réalité », analyse Véronique Stella, chargée de mission de la fondation Abbé Pierre. L’extension des tarifs sociaux devrait coûter 520 millions d’euros, selon une estimation de la direction du Trésor (voir ici), qui sera répercutée sur la CSPE.
Selon une note de l’Insee de mai 2011 (voir ici), 3,8 millions de ménages consacrent au moins 10 % de leur revenu à se chauffer. Pour la statistique publique, ce sont eux, les précaires énergétiques. Mais pour les acteurs de terrain, cette définition quantitative ne correspond pas à la réalité des pratiques. Car quand on est pauvre, ou qu’on n’a plus d’argent, on coupe le chauffage – comme on laisse sa voiture au garage quand on ne peut plus payer l’essence, voir ici notre analyse. D’ailleurs, la loi elle-même propose une autre définition, bien plus large : est précaire celui qui ne peut satisfaire ses « besoins élémentaires » par manque de ressources ou à cause de ses conditions d’habitat (loi Grenelle II). Dommage qu’elle n’ait pas été reprise.
La proposition de loi Brottes-Le Roux élargit par ailleurs les tarifs sociaux énergétiques à tous les bénéficiaires de la Couverture maladie universelle (CMU). Mais son plafond de ressources avoisine les 700 euros, alors que le seuil de pauvreté (60 % du salaire médian) est plus élevé, à 964 euros par mois. Entre les deux, les pauvres « trop riches » pour toucher la CMU devront payer leur énergie au prix coûtant.
« Ce n’est pas avec un tarif progressif qu’on va arriver à quelque chose contre la précarité énergétique, analyse Véronique Stella, de la fondation Abbé Pierre, les bonus-malus ne vont pas faire économiser beaucoup d’euros aux précaires à la fin de l’année. Il ne faut pas attendre un résultat social de cette loi. » Elle s’inquiète aussi de l’absence de l’eau – la loi ne pourrait ouvrir la porte qu’à une expérimentation municipale – qui pèse lourd dans les dépenses mensuelles des foyers.
À la place de l’élargissement des tarifs sociaux qu’organise la loi, l’association voudrait une refonte totale du dispositif social, avec une forte revalorisation des aides personnalisées au logement (APL) de 150 à 200 % (voir plus à ce sujet).
Autre anachronisme : les bénéficiaires du chauffage urbain, ces systèmes de chauffage central à l’échelle d’une ville, ne peuvent pas bénéficier des tarifs sociaux. Or, ce système a le vent en poupe dans les villes, à la faveur du développement des bâtiments à basse consommation, notamment dans le parc HLM. Il est regrettable que les habitants de ces logements plus économes en énergie ne puissent bénéficier de la partie sociale de la loi.
Autres oubliés de la loi, les abonnés au GPL et au fioul, puisque la loi ne concerne que les énergies en réseau (électricité, gaz, chaleur). Ces recalés représentent un quart du parc de logement, selon le réseau Rappel.