Depuis Paris, on ne peut pas comprendre. Des opposants au projet d’enfouissement de déchets radioactifs de Bure refusent d’expliquer tout le mal qu’ils en pensent, au point d’empêcher un débat en partie conçu pour les entendre. Jeudi 23 mai au soir, les zélateurs de la démocratie participative comme exorcisme des controverses environnementales ont perdu un match.
La séance inaugurale du débat public sur le projet de stockage profond des rebuts nucléaires s’est interrompue après un quart d’heures d’invectives, de cris et de jets de boules puantes dans la salle des fêtes de poche, débordante de monde, de la commune de Bure, entre la Meuse et la Haute-Marne. Non, vous nous piétinez, non, le débat ne démarrera pas. Pas ce soir, et pas là.
« Qu’on dise au 13e débat que cela ne sert à rien, mais pas à la première séance ! » proteste Christian Leyrit, nouveau président de la commission nationale du débat public (CNDP), ancien préfet et ancien directeur des routes. Un peu plus tôt, il constatait « aujourd’hui plus que jamais une défiance vis-à-vis des institutions. Alors, quand il s’agit de nucléaire… » Mais que pour autant « il est hors de question que le débat ne puisse pas se tenir du tout ».
Pour les dizaines d’opposants rassemblés à l’intérieur et à l’extérieur, c’est un simulacre. « Ce débat sert à faire croire aux gens qu’on discute alors qu’il n'a aucun pouvoir de décision ni d’orientation », affirme Nadine Schneider de Bure Stop 55. Dans ce contexte, Claude Bernet, le président de la commission particulière du débat public (CPDP), n’est « qu’un rouage du lobby nucléaire ». C’est « Monsieur berné, au joli nom ! » raille Michel Marie du Cedra, une association d’opposants.
Quelques minutes avant l’ouverture des discussions, il tentait de rallier au dialogue des militants partisans du boycott, à l’image de Jocelyn Peyret, activiste du Réseau “Sortir du nucléaire”. En vain.
Autour de lui, des manifestants sont venus de l’autre côté de la France, des alentours de Cherbourg, siège du centre de traitement des déchets de La Hague, et de Flamanville où se construit l’EPR. « Parisiens, votre poubelle nucléaire, mettez-la à Paris sous la Tour Eiffel »,
crie Jean-Luc Bouzon, élu communiste au conseil général de Haute-Marne. Une pétition exigeant la tenue d’un référendum départemental sur le projet de stockage a recueilli près de 40 000 signatures, assure-t-il. « Qu’est-ce qu’on attend pour nous consulter ? On demande la démocratie. » Dans la salle des fêtes, sa voix tonne plus haut que les autres :
« Référendum ! On veut un référendum, pas un débat. » Pas de salariés "protégés par des cordons de CRS"
500 mètres sous terre, le laboratoire de l'Andra, à Bure (©JL)
Les parlementaires ont voté en 2006 une loi prévoyant la création d’un centre de stockage en couche géologique profonde de déchets nucléaires « ultimes ». Ce sont les rebuts inexorables des carburants usés dans nos centrales atomiques. Très radioactifs, ces « colis » doivent être enfouis à 500 mètres sous terre, emprisonnés sous une épaisse couche d’argile.
L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) doit déposer une demande d’autorisation de création du site en 2015, en vue d’une ouverture en 2025. Un nouveau texte législatif doit être adopté d’ici là pour préciser la réversibilité du futur centre, car à la suite d’un premier débat public en 2005 et 2006, les pouvoirs publics ont demandé que le stockage soit réversible pendant au moins cent ans.
La Meuse et la Haute-Marne accueillent le laboratoire de recherche de l’Andra, doté d’un budget annuel d’environ 100 millions d’euros, l’un des plus riches de France. C’est au même endroit que l’agence projette aujourd’hui de construire le centre, baptisé Cigéo. C’est dans cette perspective que se tient aujourd’hui un nouveau débat public car c’est un site de recherche qu’ont accepté les collectivités territoriales, en échange de considérables subventions (voir ici notre enquête). Et non la livraison de 80 000 m3 de déchets irradiants.
"Colis" de futurs déchets radioactifs (JL)
C’est le cœur de la querelle. Car pour les opposants, l’enfouissement sous leurs pieds est déjà programmé. « Les jeux ne sont pas complètement faits, le projet n’est pas si avancé, il y a encore beaucoup d’étapes »,
assure Christian Leyrit. « Le débat est ouvert, ce n’est pas lui qui dira ce qu’il faut ou ne pas faire, c’est la plus haute autorité de l’État. On aura une photographie de la situation qui servira la décision politique »,
affirme Claude Bernet. Le débat doit « poser la question de l’opportunité du projet de centre de stockage, et pas seulement de ses modalités », décrit Ariane Métais, la plus jeune membre de la commission. Sauf que du côté de l’Andra, la vision diffère. « Je ne nous vois pas exploiter un centre de stockage avec des salariés qui vont travailler protégés par des cordons de CRS »,
explique la directrice générale de l’Andra, Marie-Claude Dupuis. Le hic, c’est qu’après plus de vingt ans de recherche et au moins 1,5 milliard d’euros dépensés pour savoir quoi faire des déchets des installations atomiques, l’Andra ne dispose pas de scénarios alternatifs prêts à l’emploi en cas de refus de Cigéo. En théorie, deux autres voies sont envisageables : la séparation/transmutation, technique de réduction de la nocivité des déchets, encore expérimentale, et l’entreposage en surface, comme il se pratique déjà à l’usine de La Hague. « On n’a pas le couteau sous la gorge. Si la décision est prise de ne pas faire Cigeo, l’entreposage est toujours faisable », assure Fabrice Boissier, directeur de la maîtrise des risques à l’Andra. « Faisable », mais pas prévu.
D’ailleurs, l’enfouissement en profondeur est « la seule solution durable crédible à long terme », précise Marie-Claude Dupuis. Elle ajoute : « Pour nous, le débat arrive au bon moment. Le projet industriel est suffisamment bien avancé pour bien se présenter au public. Le débat est une formidable occasion de présenter le projet au grand public et d’écouter ses réactions, ses craintes… » À ses yeux, la séquence qui s’ouvre annonce donc un temps d’explication et non de remise en question. Dans ces conditions, l’enjeu des discussions est nécessairement limité, quoi qu’en disent leurs promoteurs. Le maître d’ouvrage du débat public n’est autre que… l’Andra. « C’est dans la seringue », résume Roland Courrier, conseiller général socialiste de la Meuse, et opposant au projet.
Manifestation contre l'enfouissement des déchets, Bure, 23 mai (JL)
Refuser de débattre, c’est risquer l’isolement et se cantonner aux marges de l’espace public. Empêcher les autres de le faire, c’est adopter une position agressive et proche de la censure. Devant l’entrée de la salle des fêtes, Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire de Greenpeace, ne condamne pas l’interruption mais souhaite que le débat public puisse se dérouler. À l’intérieur, alors que résonnent les « Casse-toi ! » et « Foutez-nous la paix », un jeune homme secoue la tête, consterné. Il est sous-traitant pour l’Andra et se désole du spectacle. Une femme interpelle les perturbateurs : « Vous auriez dû les laisser parler. » S’extraire du dialogue, cela laisse la voie de l’Andra complètement libre. La stratégie est risquée.
« République bananière »
Jean-Pierre Remmelé, maire de Bonnet et opposant à Cigéo (JL)
Longeant la somptueuse église du XIIIe siècle qui domine le village de Bonnet, Jean-Pierre Remmelé, agriculteur retraité et maire, assume et revendique cette intransigeance. La commune est l’une des quatre à se trouver sur le périmètre du projet. En 2010, son conseil municipal a été le seul à voter contre, au nom du principe de précaution. Le lendemain, il s’est retrouvé convoqué par le préfet. Son projet de centre des énergies renouvelables ? Pas retenu pour toucher d’aide financière, malgré les douze mâts éoliens installés sur le territoire communal. Il raconte les regards en coin de ses interlocuteurs institutionnels, la petite phrase de l’Andra entendue un jour de réunion, sur la population pas en mesure de s’« approprier le projet ».
À quelques kilomètres de là, à la manière du maire de la communauté rurale dépeinte dans Promised land, le dernier film de Gus Van Sant, le maire de Mandres-en-Barois a organisé en janvier une consultation populaire pour décider du sort de sa forêt communale, lorgnée par l’Andra. Résultat : 35 pour, 50 contre.
Les propositions de l’agence étaient pourtant alléchantes, selon son maire qui les a consignées par écrit : libre accès au bois pour s’y approvisionner en combustible, emploi de toute personne désireuse de travailler à Cigéo pendant les 100 à 150 ans que vont durer les travaux, remboursement de l’aménagement foncier, rentrée fiscale annuelle de 500 000 à 1 million d’euros pendant un siècle, prise en charge des dépenses de fonctionnement (entretien de la voierie…), fibre optique pour bénéficier de l’internet à très haut débit. La liste des promesses semble infinie.
Pour Jean-Pierre Remmelé son département devient une « République bananière ». La consultation populaire de Mandres n’a aucune existence légale et ne peut servir officiellement à empêcher le projet.
Banderole anti Andra, 23 mai 2013, à Bure (JL).
Ce n’est pas la première fois en 2013 qu’un débat public s’occupe de déchets nucléaires. En 2005-2006, une précédente opération proposait que d’ici 2020 le stockage géologique (comme Cigéo) et l’entreposage pérenne (comme à La Hague) soient considérés à « égalité des chances » (voir ici ses conclusions). Et préconisait qu’un laboratoire de recherche soit créé pour chacune de ces solutions. Mais la loi votée quelques mois plus tard a ignoré ces pistes. Et le choix immédiat de l’enfouissement a été adopté. Une pétition avait déjà recueilli 40 000 signatures pour un référendum.
En septembre 2005, au premier jour du débat public, des opposants avaient déjà perturbé la séance inaugurale du débat. Mais sans l’empêcher. Huit ans plus tard, leur patience a volé en éclats.
Ce reportage a été réalisé à Bure et dans ses environs les 23 et 24 mai.