De Maribor à Istanbul, pourquoi les révoltes populaires gagnent tous les Balkans
De Maribor à Istanbul en passant par Sarajevo, Zagreb, Bucarest ou Sofia, une onde de contestation ébranle depuis quelques années les élites politiques en place dans les Balkans. Au cœur des revendications populaires : la contestation des élites et de leur mauvaise gestion du bien commun. Qu’est-ce que ces mouvements spontanés nous disent de l’Europe du Sud-Est ? Premier volet de l’analyse du politologue Florian Bieber.
Par Florian Bieber, politologue, directeur du Centre d’études sur l’Europe du sud-est à l’Université de Graz
(Ce texte a d’abord été publié sur le site du
Council of European Studies)
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De Maribor à Istanbul, des révoltes ont ébranlé la vie politique de l’Europe du Sud-Est ces dernières années. Ces mouvements hétérogènes font eux-mêmes partie d’un phénomène de plus grande ampleur affectant l’ensemble du bassin méditerranéen. Certes, des mouvements sociaux ont fait parler d’eux sur toute la surface du globe : d’
Occupy Wall Street aux États-Unis à la place Maïdan de Kiev.
Toutefois, la Méditerranée a bien été l’épicentre des mécontentements, du « printemps arabe » aux mobilisations balkaniques actuelles. Ainsi, en prenant en compte ce contexte régional particulier, bien des similarités sont identifiables entre les différents mouvements. Plus encore, chacun de ces mouvements reprend les modalités d’action des autres et établit donc une connexion entre eux.
Contre la privatisation de l’État
Les mobilisations de l’Europe du sud-est constituent une déclinaison de ce large ensemble, et prennent place dans un contexte économique et social commun : tous ces pays se caractérisent par des régimes (formellement) démocratiques, et sont durement frappés par la crise. Ce sont également tous des pays de la périphérie de l’Europe, où le sentiment d’impuissance à agir sur son destin est encore aggravé par le comportement d’une élite économique et politique irresponsable à bien des égards.
Les processus d’européanisation, au sens d’intégration selon les normes instituées par l’UE, a encouragé un important processus de réformes au cours de la dernière décennie. Toutefois, ce processus a été présenté par les élites locales comme n’ayant pas d’alternatives, et a donc pu être utilisé à servir leurs propres intérêts. Le résultat, c’est cette population qui hausse soudain le ton pour exiger d’avoir voix au chapitre.
Bien des sujets ont été abordés au cours de ces mobilisations : l’austérité imposée, la privatisation de l’espace public et des biens publics, la pauvreté, la corruption, l’inefficacité de l’administration, la dégradation de l’environnement, et les tendances autoritaires de certains régimes.
Tous les pays des Balkans ont été traversés par ces tensions. Si les journaux se sont volontiers concentrés sur les mobilisations contre les politiques d’austérité en Grèce ou le mouvement
Occupy Gezi (et sa répression massive) en Turquie, il n’est pas un État de la région qui n’ait fait face à une remise en cause. Certains mouvements se sont initialement concentrés sur des problèmes bien précis, comme l’espace public, les
projets d’extraction minière ou
les prix injustifiés, ils ont par la suite servi de catalyseur du mécontentement diffus, aboutissant à l’expression d’une volonté de changements politiques radicaux.
La tragédie des ressources communes : Acte II ?
En 1968, Garret Hardin publiait son essai La Tragédie des Biens Communs, dans lequel il soutenait que les ressources naturelles accessibles à tous finissent par être surexploitées, et donc détruites, en raison de la tendance de chacun à maximiser son propre intérêt de court terme, à l’encontre donc de la propriété collective. Selon lui, la solution doit venir de l’État, lequel peut réglementer l’accès aux ressources communes afin de garantir leur pérennité pour le bien de tous et sur le long terme.
Les mouvements sociaux qui ont ébranlé l’Europe balkanique posent une nouvelle question : et si l’État était incapable ou réticent à protéger ces ressources communes ? La question en soi n’est pas inédite : l’usage par une minorité des biens de tous est même un lieu commun de la pensée politique. Toutefois, elle n’a pas été posée aussi clairement par le passé dans le cadre de mouvements collectifs. Les déflagrations sociales des années 1970 et 1980, dont l’intensité a culminé en 1989, visaient essentiellement les régimes autoritaires ; tandis que les mobilisations actuellement s’opposent à la fois à des régimes démocratiques et à des régimes autoritaires, qui sont identifiés comme organisant la dilapidation des ressources communes au profit de quelques uns.
Mal agir et ne pas agir
En effet, les mouvements éclatent lorsqu’un bien commun est affecté par un projet d’appropriation privée. Ainsi de la transformation du parc Gezi en centre commercial à Istanbul, et de projets du même ordre à Banja Luka et à Tirana. Non loin de là, à Skopje, le
projet gouvernemental Skopje 2014 visant à renouveler l’architecture de la ville afin de lui donner un cachet historique digne des aspirations des nationalistes au pouvoir. À Maribor, des révoltes ont éclaté en novembre 2012 après que la maire Franc Kangler a signé un partenariat avec une compagnie privée chargée de réguler le trafic routier, ayant pour résultat la multiplication des profits pour l’entreprise et la réception d’amendes injustifiées pour les administrés. Enfin, en Roumanie, c’est le projet de mine d’or à ciel ouvert de Roșia Montană qui menace de saccager la campagne environnante qui a rassemblé les opposants.
Dans d’autres cas, ce n’est pas l’atteinte portée aux ressources communes, mais l’incapacité d’agir pour l’intérêt général qui a mobilisé. Ainsi, à Sarajevo, les manifestants ont bloqué le Parlement en juin 2013 après l’échec de l’adoption d’une loi devant permettre de sortir d’une impasse juridique empêchant
les nouveau-nés d’obtenir des papiers d’identité, et donc de quitter le pays ou d’être assuré - ce qui a provoqué la mort d’enfants dont l’état de santé nécessitait des soins à l’étranger.
Tous ces mouvements partagent des caractéristiques communes, de l’Espagne à l’Égypte. Certes, alors qu’ils étaient dirigés contre des régimes autoritaires dans les pays du Nord de l’Afrique, ils exprimaient en Europe une déception à l’endroit de régimes démocratiquement élus. Mais tous expriment un même sentiment d’injustice face à l’appropriation privée des biens communs, et visent une élite politique effectivement corrompue par la recherche de bénéfices privés dans le cadre de l’exercice d’une fonction publique.
(À suivre...)