L'élégant Quai d'Orsay, à deux pas de l'Assemblée nationale, est un ministère de première importance. Politiquement s'entend, car la voix de la France, pour se faire entendre, ne dispose que d'un modeste carnet de chèques : à peine 1 % du budget de l'Etat, moins que les Anciens Combattants ! Pis encore, ce ministère se voit soumis depuis dix ans à une politique de restriction particulièrement sévère. Le faste des réunions internationales est une chose souvent dotée de budgets spéciaux et pilotée directement par l'Elysée. L'action de terrain en est une autre, comme en témoigne la cure d'amaigrissement imposée au «réseau culturel français». Cet ensemble de moyens destinés à promouvoir la culture française reste aujourd'hui le premier au monde, avec ses 161 services de coopération et d'action culturelle, ses 132 centres et instituts culturels, sans oublier les 445 Alliances françaises. Mais la révision générale des politiques publiques (RGPP) a des conséquences très concrètes : fermeture de centres culturels jugés secondaires, suppressions de postes, regroupements des institutions existantes... Autant de coupes qui permettront, c'est juré, de rayonner davantage avec moins de moyens !
Il fut peut-être un temps rêvé où la France n'avait pas besoin de politique culturelle extérieure, parce que sa langue ou sa littérature s'exportaient «naturellement» - comme celles des Etats-Unis aujourd'hui. Mais ce que nous croyons naturel est souvent le fruit d'une politique avisée. Les Etats-Unis furent parmi les premiers à réfléchir à l'importance de la culture : ce softpower dont l'expansion, en pleine guerre froide, mettait même à contribution les services secrets. La France, lorsqu'elle était une grande puissance, s'était attachée elle aussi à créer des instruments de diffusion culturelle. Dès 1918, l'éminent pianiste Alfred Cortot prenait la direction d'un service destiné à promouvoir la création artistique au-delà des frontières. Au cours des décennies suivantes, l'Association française d'action artistique (Afaa), sous la double tutelle des ministères de la Culture et des Affaires étrangères, a soutenu financièrement quantité de tournées d'orchestres, d'opéras ou d'expositions d'arts plastiques. En 2000, elle a fusionné avec d'autres institutions sous le nom de Culturesfrance, qui est chargé des mêmes missions.
Mais la diffusion de la culture française s'appuie également sur les très nombreux centres et instituts culturels rattachés aux ambassades, un peu partout dans le monde. Ces établissements sont de véritables maisons de la culture, avec leurs saisons de spectacles, leurs médiathèques, leurs expositions. Présents dans les capitales et dans les villes de moindre importance, ils forment avec les Alliances françaises (qui s'attachent plus particulièrement à l'enseignement de la langue) un réseau sans équivalent par son maillage planétaire. Leur ambition dans le domaine artistique est également plus marquée que celle de leurs homologues allemand (Goethe-Institut) ou anglais (British Council).
Lakis Proguidis, écrivain grec installé en France, se rappelle les heures glorieuses des instituts français dans son pays : «Ils ont joué un rôle considérable, non seulement sous la dictature, en permettant à de grandes figures comme Iannis Xenakis ou Cornelius Castoriadis d'obtenir des bourses d'études, mais encore jusqu'à la fin des années 80. A Athènes, comme dans les petites villes, ces lieux représentaient une ouverture sur le monde par leurs spectacles, leurs festivals de cinéma. La France était "le" pays de la culture, et c'est cela qui nous a donné envie d'apprendre cette langue plutôt qu'une autre. Aujourd'hui, malheureusement, beaucoup de centres ont fermé. Et, dans ceux qui restent, une place croissante revient à l'actualité, avec ses vedettes en tournée de promotion.» Un témoignage qu'on retrouve, presque à l'identique, chez nombre de Tchèques ou de Polonais.
Tout n'était certes pas rose dans cet appareil culturel d'Etat. Les services du ministère des Affaires étrangères ont agi, parfois, comme les relais caricaturaux d'un certain art officiel. Il fallait posséder la «carte» du chic parisien pour bénéficier du soutien généreux de l'Afaa, à l'image des Arts florissants de William Christie, systématiquement aidés dans leurs tournées quand nombre d'autres compagnies baroques restaient sur la touche. Les bureaux du livre des ambassades étaient par ailleurs souvent confiés à de jeunes étudiants en lettres, pleins de certitudes sur la «bonne littérature» - celle qu'il fallait soutenir à tout prix, quand bien même elle pouvait paraître touffue et inexportable !
Notre pays sait également nourrir de vaines querelles entre ceux qui devraient poursuivre le même objectif. Il n'est pas rare, à New York, d'entendre les employés des services culturels ironiser sur les programmes ringards de l'Alliance française, quelques rues plus bas... Enfin, la répartition des pouvoirs n'est pas toujours simple entre les conseillers culturels des ambassades et les directeurs de centre culturel désireux d'affirmer leur autonomie.