Le blog des Indignés de Nimes et de la Démocratie Réelle Maintenant à Nimes
Le Nouvel Observateur - Edité et parrainé par Hélène Decommer
Je suis arrivé en France en 1975, à 23 ans. J'ai aujourd'hui 60 ans et je ne peux toujours pas voter. Je suis las de lutter pour ce droit de vote comme je le fais depuis 30 ans, las de le revendiquer. J'ai l'impression de mendier un droit qui m'est dû.
Carte d'électeur, image d'illustration (THIERRY ZOCCOLAN/AFP)
J'ai l'habitude de mettre en parallèle le droit de vote des étrangers avec leur droit d'association. A mon arrivée en France, j'ai commencé à militer au sein de l'Association des travailleurs maghrébins de France. Le décret-loi portant sur le statut particulier (discriminatoire) des associations étrangères et associations composées d'étrangers était encore en vigueur et ce n'est qu'en 1981 que j'ai pu voter au sein d'une association et être élu administrateur. Pour la première fois, c'était possible.
Deux ans plus tard, en 1983, Jacques Delors - alors maire de Clichy-la-Garenne, où je réside – initie une mission locale pour l'emploi. Je suis désigné pour faire partie des administrateurs, en raison de ma bonne connaissance du terrain et de mon travail associatif.
J'ai ressenti à travers ces deux événements l'honneur et la responsabilité qui m'étaient attribués. Mais pour le droit de vote, c'est toujours niet.
Diminué dans mon rôle d'adulte
Ce qui me tue, c'est que les ressortissants de l'Union européenne puissent voter en France. C'est la preuve que l'excuse "nationalité = droit de vote" n'est pas valable. Un Lituanien qui habite depuis six mois dans la même ville que moi peux voter, moi pas, pourtant aucun de nous n'a la nationalité française. C'est ma réponse aux politiques qui osent nous dire "vous n'avez qu'à prendre la nationalité française". Demandez la même chose aux Européens ! Cet état de fait est pour moi une double discrimination.
J'ai deux enfants de 19 et 25 ans qui peuvent voter. Nous parlons de politique, je leur donne mon point de vue, mais je n'ai pas envie de voter par procuration, à travers eux. J'aimerais pouvoir faire mon choix par les urnes, comme tout citoyen. Je me sens diminué dans mon rôle de père et d'adulte : ce sont mes enfants qui votent, comme les adultes.
Pourtant les devoirs des adultes, je les sens bien quand je paie mes impôts sur le revenu, la taxe foncière, la taxe d'habitation, etc.
L'impression d'être instrumentalisé
Je ne comprends pas qu'on refuse d'accorder à des individus qui vivent en France depuis des années ou des décennies la possibilité de s'exprimer démocratiquement sur la gestion de leur ville. Car on ne parle ici que d'échelon local ! Personnellement je serais encore plus ambitieux en visant une expression sur la gestion du pays, mais nous n'en sommes pas là.
Aux Pays-Bas, les étrangers extra-européens peuvent voter depuis 1983 aux élections locales et ça n'a pas bouleversé les choses. J'ai des amis qui vivent là-bas et votent, idem pour ceux qui résident en Belgique. Mes fils votent. Mes frères, au Maroc, votent. Moi je suis un Marocain vivant en France depuis plus de trente ans mais je ne peux ni voter dans mon pays d'origine (il faut obligatoirement habiter sur place), ni voter dans l'Hexagone. Je suis le dindon de la farce.
J'ai l'impression d'être instrumentalisé par la classe politique, qui ressort à chaque échéance électorale ou presque la question du droit de vote des étrangers extracommunautaires. La gauche promet quand elle est dans l'opposition, mais ne fait rien une fois au pouvoir.
Cette crispation autour du vote des étrangers occulte d'autres enjeux plus importants aujourd'hui, comme le chômage et la crise. Je suis ravi que les politiques s'intéressent à moi, c'est le moment choisi qui m'inquiète. Si c'est pour placer les étrangers au cœur de la campagne présidentielle, ce n'est pas la peine.
Propos recueillis par Hélène Decommer
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