Rapidement partagée, la prose de la préfecture enflamme les réseaux militants "autonomes". La preuve est faite de la collusion entre les syndicats traditionnels et les forces de police. Syndicalistes et flics, même combat ! Sur Facebook, certains se laissent même aller à des menaces à peine voilées : "Nous signalons aux membres du SO et aux "organisateurs" de la manifestation que toutes les personnes collaborant avec la police seront dès lors considérées comme telle !" Et tout ça sur la seule bonne foi d'un communiqué du préfet de Police, Michel Cadot, le représentant à Paris du gouvernement de Manuel Valls. Cherchez l'erreur !
Le jour même, l'Union syndicale Solidaires Paris, syndicat difficilement susceptible d'être suspecté de connivence avec le pouvoir et la Police, tente de calmer les esprits sur son compte Twitter : "Entre ce qui est dit face au Préfet et ce qu'il a envie de communiquer, il y a un fossé. Donc pas d'emballement ! On a rien signé avec eux !" Trop tard. Le lendemain, à l'approche de la fin du parcours, alors que les forces de police, étrangement, se retirent dans une petite rue, le SO de la CGT et de FO se retrouve seul dans un face à face avec le cortège "autonome". Avec les conséquences que l'on connaît.
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"Il y a une volonté nette de diviser le mouvement contre la loi El Khomri. C'est une vielle stratégie patronale que la préfecture a mise en œuvre, en soufflant sur les braises", s'exaspère un syndicaliste de Solidaires Paris auprès de Marianne. Car lui était présent lors de cette fameuse réunion. Et le compte-rendu qu'en a fait la préfecture est loin, très loin de la réalité des échanges qu'il rapporte.
"Avec ce communiqué, c'est comme s'il disait : "Tapez-vous dessus""
Ce mardi 10 mai, des représentants de la CGT, FO, Solidaires et Unef, se rendent à la préfecture pour déposer le parcours de la manifestation du 12 mai. Rien d'inhabituel là-dedans. Comme le prévoient , pour l'autorisation d'une manifestation sur la voie publique, il est obligatoire que les organisateurs se soumettent à une déclaration préalable en préfecture pour Paris, indiquant le "but de la manifestation, le lieu, la date et l'heure du rassemblement des groupements invités à y prendre part et, s'il y a lieu, l'itinéraire projeté." Une procédure à laquelle toute organisation, quelque soit sa radicalité, doit se plier.
"Une fois que l'on avait fini de négocier et signer le parcours, un agent est venu nous dire que Michel Cadot souhaitait nous voir. Il se disait très inquiet sur les violences possibles après le recours au 49-3 par le gouvernement", se souvient le syndicaliste. Dans son bureau, le préfet tente alors d'arracher l'accord des représentants de l'intersyndicale sur le dispositif policier, sans succès :
"A Solidaires, comme on ne peut pas aligner un SO aussi important que la CGT, il voulait que des CRS soient positionnés autour de notre cortège. On a refusé tout net. Il nous a aussi demandé, à nous et à la CGT, si nous étions d'accord pour que des policiers interviennent dans le cortège syndicale pour arrêter des manifestants considérés comme des casseurs. A l'unisson, on lui a dit que c'était hors de question en lui expliquant que nous n'avions pas vocation à être des auxiliaires de police".
Et d'ajouter : "Il y a pas eu d'accord, loin de là. Le préfet nous a mis devant le fait accompli. On a pas eu le choix".
Quant à "liaison étroite" entre les SO et la préfecture, elle ne s'est limitée qu'à un simple agent affecté à chaque organisation chargé durant la manifestation de faire savoir quand le cortège avance ou s'arrête. "Sauf qu'à chaque fois, on a eu l'information avant lui par nos camarades. C'est totalement inutile", ironise-t-on à Solidaires. "Inutile" sur le terrain, certes, mais terriblement efficace en terme de communication si l'on souhaite rendre la situation explosive. "Il est clair que Cadot a voulu diviser le mouvement. Avec ce communiqué, c'est comme s'il disait "tapez-vous dessus'". Des consignes prises au pied de la lettre par une partie des manifestants.
La police s'interroge aussi
Depuis le début du mouvement social contre la loi El Khomri, la gestion du maintien de l'ordre interroge jusque dans les rangs de la police-même. Le 5 mai, sur France Info, Jean-Claude Delage, secrétaire général du syndicat Alliance Police Nationale, : "Lorsque vous voyez des casseurs détruire les vitrines, saccager des panneaux publicitaires, se servir des tubes néons à l’intérieur pour attaquer les forces de l’ordre et que des policiers mobilisés sont en face d’eux et qu’ils doivent attendre une heure en face d’eux pour intervenir (…) on se demande bien pourquoi", interroge-t-il. "L’Etat doit prendre ses responsabilités, ne pas nous laisser attendre des heures face à des casseurs identifiés, qu’on pourrait même peut-être préventivement assigner à résidence dans le cadre de l’état d’urgence ou interpeller", poursuit-il avant de livrer le fond de sa pensée :
"Je pense que ça vise aussi à discréditer le mouvement social et syndical parce qu’évidemment, lorsque des syndicalistes manifestent contre un texte et qu’il y a des casseurs qui cassent tout dans le quartier, que les riverains sont exaspérés et que la police ne peut pas rapidement intervenir, et bien ça discrédite aussi quelque part le mouvement social".
Quelques jours plus tard, le a publié le témoignage d'un CRS, sous couvert d'anonymat, dans le même questionnement. Comme par exemple ce 9 avril, lorsque son équipe est positionnée près de la place de la République alors qu'un groupe cagoulé s'apprête à prendre la tête du cortège : "On les connaît bien, ce sont des ultras connus des services de renseignement. On avait un signalement précis. On s’est dit qu’on n’allait pas les laisser passer… On n’a jamais reçu l’ordre". Et d'en conclure : "Une manifestation qui se passe bien, on parle du fond. Quand vous avez des casseurs, on se focalise sur les violences et les vitres cassées (…) Est-ce que le gouvernement est assez vicieux pour faire ça?".
La question ne s'est jamais autant posée. La préfecture de police, elle, sollicitée par Marianne, n'y a pour l'heure pas répondu.
Source : http://www.marianne.net