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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 21:21

 

Source : www.mediapart.fr

 

L'Assemblée a rémunéré 52 épouses, 28 fils et 32 filles de députés en 2014

|  Par Mathilde Mathieu

 

 

Mediapart a épluché la liste, désormais publique, des collaborateurs de députés, complétée de nos propres informations. En 2014, au moins 20 % des députés ont rémunéré un membre de leur famille proche.

La plupart des députés assument, bravaches. D'autres bafouillent au téléphone. D'après une enquête de Mediapart, en 2014, au moins 115 députés (sur 577) ont salarié un membre de leur famille, en CDD ou CDI, sur un temps plein ou partiel. Huit élus sont même allés jusqu'à rémunérer deux de leurs proches.

« C'est la chasse aux sorcières ou quoi ? s'étrangle Franck Gilard (UMP), quand on l'interroge sur le CDD de trois mois accordé à son fils. Avec ces histoires de transparence, tout le monde nous pisse sur les godasses ! » Le président de l'Assemblée nationale lui-même, Claude Bartolone (PS) fait travailler sa femme depuis 2012 (« Je n'ai pas embauché ma femme, j'ai épousé ma collaboratrice ! » ressasse-t-il).


 

Le président de l'Assemblée Claude Bartolone et son épouse, chargée de mission à son cabinet. 
Le président de l'Assemblée Claude Bartolone et son épouse, chargée de mission à son cabinet. © Reuters

Jusqu'ici, l'identité des assistants parlementaires, ces “petites mains” employées sur fonds publics par les 925 sénateurs et députés, était jalousement gardée au secret. Mais leurs noms sont apparus pour la première fois dans les « déclarations d'intérêts » des élus, mises en lignes le 24 juillet par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HAT), chargée de prévenir les conflits d'intérêts.

La plupart des députés n'y mentionnent pas le lien familial les unissant à tel ou tel collaborateur, mais en croisant ce “trombinoscope” inédit avec des informations récoltées ces dernières semaines dans les couloirs de l'Assemblée, Mediapart a pu reconstituer une liste relativement complète des députés signant des contrats en famille.

 

 

 

Ainsi, alors que le Parlement européen prohibe l'embauche de proches pour éviter tout emploi fictif ou de complaisance (conjoints, parents, enfants, frères et sœurs) depuis 2009, la pratique touche au moins 20 % de l'hémicycle en France.

À l'Assemblée, la seule règle supposée prévenir les abus touche au salaire : pour un proche, il est plafonné à 4 750 euros brut par mois (voir ici notre précédente enquête sur le Sénat, un peu plus strict en la matière). Sinon, un député peut choisir librement son équipe et “distribuer” jusqu'à 9 504 euros mensuels de façon discrétionnaire entre ses divers collaborateurs.

Aucun contrôle n'a jamais été effectué, par exemple, sur les emplois offerts à leurs épouses par Jean-François Copé ou Bruno Le Maire, dont Mediapart a révélé l'existence (le contrat de Pauline Le Maire a finalement été interrompu en septembre 2013). Quelle plus-value cette psychologue pour enfants et cette artiste-peintre ont-elles précisément apporté au travail parlementaire ?

 

Au moins 20% des députés ont salarié un membre de leur famille en 2014

 

Alors certes, les députés ont raison de rappeler que des dizaines de conjoint(e)s ou d'enfants effectuent des tâches bien réelles, à Paris comme dans les permanences de circonscription. Certains de leurs arguments sonnent effectivement sincères, comme le besoin de recruter une personne de confiance ou de préserver un lien conjugal, souvent malmené par une vie politique chronophage.

« Il ne s'agit pas d'avantager sa famille, insiste le socialiste Michel Lesage (qui fait appel à son fils pour un CDD de trois mois de juin à septembre). Mais il n'y a pas de raison non plus de la pénaliser quand elle a les compétences. » Cela dit, lui ne se voit pas « salarier quelqu'un de (sa) famille en permanence… »

« Il peut y avoir des emplois fictifs en dehors de tout lien familial, réagit Linda Gourjade (PS), qui vient d'embaucher sa fille, diplômée de Sciences Po Toulouse. Je ne suis pas sûre que ce soit un facteur aggravant. » D'ailleurs, son collègue, Franck Gilard, s'emporte : « Si on nous l'interdit, alors il faut l'interdire dans les boîtes privées ! »

Quand on rappelle qu'il s'agit d'argent public, quelques élus font aussi valoir ce drôle d'argument : « Je n'épuise pas l'enveloppe à laquelle j'ai droit, souligne Jean-Pierre Door (UMP), qui vient de salarier son épouse. J'utilise 6 500 euros sur les 9 500 que l'Assemblée met à notre dispostion pour payer nos collaborateurs ! » Finalement, parmi les députés de la liste interrogés par Mediapart, seul Étienne Blanc (UMP) se déclare « plutôt favorable à une interdiction, comme au Parlement européen ».

 

Au moins 52 conjointes de députés ont été rémunérées par l'Assemblée en 2014

 

 Mais pour bien évaluer la situation, encore faudrait-il que tous les parlementaires daignent remplir convenablement leur déclaration d'intérêts. Ainsi Jean-Pierre Mignon (UMP), qui, d'après nos informations, a salarié sa conjointe en 2014, a-t-il écrit « Néant » dans la case censée lister ses collaborateurs. Sollicité par Mediapart, il n'a pas encore répondu à nos questions.

En fait, les formulaires ayant été remplis par les élus en janvier 2014, ils ne mentionnent pas les nombreux « CDD d'été » d'un, deux ou trois mois récemment accordés à un membre de la famille. Le socialiste Patrick Lemasle, par exemple, qui a recruté une première fille en mars 2014, puis une seconde en CDD pour juin et juillet, n'a pas pensé à mettre sa déclaration à jour.

Le recours aux enfants sur des contrats saisonniers est visiblement tendance. Le député Étienne Blanc (UMP) vient de prendre sa fille, étudiante en droit public, en « stage d'été sur 4 ou 5 semaines ». Idem pour le fils d'Yves Censi (UMP) ou celui de Béatrice Santais (PS). Le socialiste Hugues Fourage a salarié son fils en juin et juillet (après un CDD d'un mois, déjà, l'été dernier). Son collègue Philippe Vigier (UDI), le président du groupe centriste, vient aussi de recruter sa fille pour deux mois, « après deux ans dans une ambassade et juste avant qu'elle rejoigne son nouveau poste (dans le privé – Ndlr) à la rentrée ».

 

Le député UMP Bruno Le Maire avec son épouse Pauline, artiste-peintre, rémunérée comme assistante jusqu'à l'été 2013. 
Le député UMP Bruno Le Maire avec son épouse Pauline, artiste-peintre, rémunérée comme assistante jusqu'à l'été 2013. © DR

Francis Vercamer, lui, a bien signalé sa fille dans sa déclaration d'intérêts de janvier, mais pas encore sa conjointe. « Je prends (mon épouse) de temps en temps sur des CDD ponctuels, environ deux mois par an, justifie l'élu centriste. En général, c'est pendant les congés : en novembre, c'est pour préparer les vœux, en juin pour faire le bilan de l'année. » Pratique.

Si le socialiste Olivier Véran a bien pensé à mettre sa déclaration à jour à la mi-juillet, c'est pour signaler l'interruption du contrat de sa sœur. Dans ce sens là, c'est évidemment plus spontané.

Côté qualifications, il n'y a parfois rien à redire, comme lorsque la socialiste Estelle Grelier fait valoir le « DESS et le diplôme de Sciences Po Grenoble » de sa cousine « bilingue » (en CDI jusqu'en mars dernier). Mais le centriste Meyer Habib va jusqu'à ressortir « la mention au Bac » de son fils, pour expliquer l'octroi d'un CDD à temps partiel. De son côté, l'UMP Claudine Schmid (élue par les Français expatriés en Suisse et au Liechstenstein) a vite fait de dégainer la “carte maîtresse” de son fils qui tient sa permanence outre-Léman : « Il parle le dialecte suisse-allemand et ça ne se trouve pas en France ! » Certes, mais en Suisse ? De toutes façons, les élus ont beau jeu de rappeler en chœur que certaines tâches de secrétariat n'exigent pas d'expertise particulière.

Certains « emplois familiaux » semblent tout de même très actifs en dehors de l'Assemblée. Ainsi, était-il opportun que Florent Boudié (PS) recrute à temps plein sa conjointe, Émilie Coutanceau, alors qu'elle occupe déjà un siège de conseillère régionale (plus deux autres mandats d'élue locale jusqu'en mars dernier) ?

 

13 %  de ces "emploisfamiliaux" exercent une autre activité rémunérée.

 

Le fils de Michèle Fournier-Armand (PS), lui, exerce parallèlement, à temps plein, à la Mutuelle sociale agricole comme « gestionnaire de cotisations » – la députée précise du coup qu'elle ne l'emploie que « 7 heures par semaine ». Les filles de Jean-François Mancel (UMP) et Michel Françaix (PS), respectivement actrice et « intermittente du spectacle », semblent avoir trouvé à l'Assemblée un job alimentaire. Quant au conjoint de Laure de La Raudière (UMP), « exploitant forestier », il se transforme visiblement en assistant la moitié de la semaine.

Cette transparence sur les activités annexes des collaborateurs a un objectif : elle doit permettre, le jour où leur député se penchera sur leur secteur d'activité, de mieux identifier d'éventuels conflits d'intérêts.

Il est dommage, à cet égard, que la radicale de gauche Dominique Orliac, active sur les politiques de santé et du médicament, ait omis de mentionner le métier de son fils (en CDI jusqu'à cet hiver), un pharmacien qui effectuait « des remplacements » en parallèle. De même que celui de sa fille, médecin. Le nom de celle-ci, d'ailleurs, ne figure pas encore dans la liste des collaborateurs de la députée.

À l'arrivée, au-delà de quelques situations individuelles condamnables (à défaut d'être illégales), c'est surtout le nombre et la masse des emplois familiaux qui interpelle. Alors que le marché de l'emploi en France se contracte chaque trimestre davantage, comment les Français peuvent-ils regarder ces chiffres avec décontraction ? Dans les couloirs du Palais-Bourbon, des observateurs avisés rappellent aussi que la « sous-qualification » et le « sous-investissement » de certains emplois familiaux ont des répercussions directes sur leurs collègues, qui doivent redoubler de travail et parfois se contenter d'un salaire amputé.

Dans un communiqué, le syndicat FO des collaborateurs parlementaires rappelle l'urgente nécessité de créer un statut pour ces milliers de salariés de l'ombre, privés de grille indiciaire et de convention collective.

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

 

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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 21:00

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

L'échec économique, le désastre social

|  Par Laurent Mauduit

 

 

 

Des études économiques de plus en plus nombreuses attestent que les 35 milliards d'euros offerts par Hollande aux entreprises généreront d'abord des effets d'aubaine, et très peu d'effets sur l'emploi. Plus grave, l'envolée continue du chômage se double d'une précarité galopante. Désormais, à peine plus de 8 % des embauches se font en CDI.

C’est l’effet boomerang du choix fait par François Hollande dès le début de son quinquennat : comme il a construit toute sa présidence sur un cadeau historique apporté au patronat, qui préempte toutes les autres marges de manœuvre, l’échec de cette réforme, qui au fil des mois devient de plus en plus manifeste, signe celui de toute sa politique économique et sociale. Faisant sienne la politique de l’offre défendue par les néolibéraux, au risque de choquer son propre camp, François Hollande espérait sans doute au moins qu’il pourrait apporter la preuve que cette stratégie était fructueuse. Or, c’est la démonstration inverse qu’il est en train, contre son gré, d’administrer : non seulement le cap choisi est socialement destructeur, gonflant le chômage et la précarité, mais le chef de l’État ne peut même plus prétendre qu’il est économiquement pertinent.

De cet échec prévisible, on a déjà eu de nombreux indices au cours des mois écoulés. D’abord, des économistes, de sensibilités parfois même opposées, ont publié des études suggérant que la montée en puissance des deux dispositifs d’allègements fiscaux et sociaux prévus par le gouvernement, le CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) d’abord, puis le pacte de responsabilité, pour un montant total dépassant 35 milliards d’euros, n’auraient presque aucun effet sur l’emploi – ce qui en était pourtant la justification officielle. Des effets d’aubaine au profit des entreprises et de leurs actionnaires, à commencer par les florissants groupes du CAC 40, sûrement ; mais des effets favorables à l’emploi et à l’investissement, sûrement pas, ou alors seulement de manière marginale.

C’est d’abord la rapporteure générale (PS) du budget à l’Assemblée, Valérie Rabault, qui l’a suggéré dans un rapport publié le 23 juin dernier (on peut le télécharger ici), à la veille du débat budgétaire qui devait tout à la fois examiner le plan d’austérité de 50 milliards d’euros et les cadeaux offerts aux entreprises (lire La politique d’austérité conduit tout droit à la catastrophe). Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’alerte de la responsable socialiste était claire et nette : « Selon les prévisions établies par le ministère des finances et des comptes publics dont dispose la Rapporteure générale, le plan d’économies de 50 milliards d’euros proposé par le gouvernement pour la période 2015 à 2017, soit une réduction des dépenses de plus de 2 points de PIB, aurait ainsi un impact négatif sur la croissance de 0,7 % par an en moyenne entre 2015 et 2017, et pourrait entraîner la suppression de 250 000 emplois à horizon 2017. »

Le constat n’était, certes, pas nouveau. Depuis que la crise économique a commencé, en 2007, de nombreux économistes ont alerté, eux aussi, sur le fait que la réduction à marche forcée des déficits publics en Europe produisait un effet strictement opposé à celui qui est officiellement escompté. Les plans d’austérité mis en œuvre pour atteindre cet objectif sapent toute possibilité de rebond économique, font le lit du chômage et limitent les rentrées de recettes fiscales, ce qui creuse les déficits que l’on était supposé diminuer. En clair, c’est une politique qui s’auto-annule.

Mais le fait que ce constat soit repris à son compte par la rapporteure générale du budget à l’Assemblée qui, de surcroît, est une socialiste, donnait une tout autre portée à cette alerte. Une portée d’autant plus forte que les chiffres cités par l’experte provenaient du ministère des finances lui-même et pouvaient difficilement être taxés de partialité. En outre, ces chiffres montraient bien que les effets de la politique d’austérité seraient non pas marginaux mais… massifs ! Près de 0,7 % de croissance en moins chaque année, près de 250 000 emplois en moins : les statistiques de Bercy établissaient bien que le gouvernement, contrairement à ce qu’il prétend, a fait le choix d’une politique récessive.

Une étude plus récente, concoctée par le bord opposé, aboutit à des conclusions guère différentes. De sensibilité néolibérale, la fondation Ifrap vient de réaliser des simulations (elles peuvent être consultées ici) des effets cumulés du pacte de stabilité budgétaire et du pacte de responsabilité. Et le verdict est différent mais tout aussi accablant : « À l’horizon 2017, il ne faut pas compter sur plus de 80 000 emplois créés et plus de 0,33 point de croissance », écrit le « think tank ». En somme, le gouvernement va jeter l’argent public par les fenêtres pour cajoler les entreprises, et imposer en retour un plan d’austérité au pays, mais au total, cela n’aura quasiment aucun effet sur l’emploi et la croissance.

Et ce n’est toujours pas tout. Deux autres études du CNRS, dont Mediapart s’est fait l’écho voici quelques jours (lire Le pacte de responsabilité n’inversera pas la courbe du chômage), suggèrent également que le gouvernement fait fausse route en prenant la doxa néolibérale pour inspiration de sa politique économique...

Et puis dans cette longue liste d’études, conduites par des experts de sensibilités différentes, mais débouchant sur des constats voisins, il faut encore ajouter le « rapport d’information relative à la réalité de l’impact sur l’emploi des exonérations de cotisations sociales accordées aux entreprises » (il est ici), que le Sénat vient de réaliser.

Dans un préambule, la rapporteure de la mission, la sénatrice (PCF) Michelle Demessine, résume le scepticisme qui est partagé par beaucoup : « Une forme de consensus s’est établi au sein du Conseil d’orientation pour l’emploi en 2006 pour évaluer à 800 000 le nombre d’emplois détruits si l’on supprimait les exonérations de charges "Fillon". Néanmoins, le nombre d’emplois créés stricto sensu depuis 20 ans apparaît beaucoup plus faible, surtout si l’on prend en compte l’effet négatif sur l’emploi des mesures de financement prises pour compenser les pertes de recettes pour la sécurité sociale engendrées par les exonérations de cotisations sociales patronales. Au total, l’honnêteté commande de dire que personne ne sait précisément combien d’emplois ont pu être créés par les exonérations de cotisations sociales accordées aux entreprises. Au-delà de sa faible efficacité, cette politique engendre plusieurs effets pervers particulièrement préoccupants : elle tend à enfermer les travailleurs les moins qualifiés dans des trappes à bas salaires et favorise le déclassement des jeunes diplômés, contraints de prendre la place des moins qualifiés pour trouver un emploi. Ce faisant, elle renforce la dualité du marché du travail. Cette politique était censée préserver notre modèle social mais nous avons des travailleurs pauvres, des travailleurs à temps très partiel, des salariés en contrats de très courte durée, des jeunes qui enchaînent des stages sans lendemain… sans accéder à l’emploi stable et au contrat à durée indéterminée. »

Et la sénatrice ajoute : « Plus largement, l’obsession de la baisse du "coût du travail", devenue une fin en soi, favorise le développement d’une économie low cost, indigne d’un pays développé comme la France et qui contribue au phénomène de déflation en Europe. Ainsi, si le Gouvernement fait le constat pertinent d’une situation économique et industrielle qui continue de se dégrader, il fait fausse route en recherchant de nouvelles baisses du "coût du travail" avec le Cice et le Pacte de responsabilité, qui ne manqueront pas de reproduire les effets pervers des allègements "Fillon". Une focalisation excessive sur le "coût du travail" pour expliquer la perte de compétitivité de l’économie française : les enjeux véritables sont la montée en gamme de notre économie par la formation professionnelle, par une politique industrielle de filières et la meilleure maîtrise du coût du capital. »

Mais il n’y a pas que le travail en chambre des économistes qui est venu attester de l’échec probable du gouvernement. Mois après mois, c’est le même inquiétant constat que sont venues nourrir les statistiques économiques et sociales, et tout particulièrement celles du chômage.

Il n’est, certes, pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. S’accrochant désespérément à l’idée que sa politique allait produire des effets, François Hollande a mille fois, contre l’évidence, pronostiqué que la courbe du chômage allait s’inverser avant la fin de 2013. Et puis, une fois que son pari s’est avéré perdu, il ne s’est toujours pas découragé, annonçant périodiquement une reprise économique qui, en fait, ne s’est jamais réellement confirmée. « On est entré dans la deuxième phase du quinquennat, le redressement n'est pas terminé, mais le retournement économique arrive », fanfaronnait-il le 4 mai dernier (lire Croissance et chômage : Hollande, l’extralucide !). À peine quelques semaines plus tard, l’Insee révélait que la croissance française ne devrait guère dépasser 0,7 % en 2014, soit nettement en deçà du taux de 1 % espéré par le gouvernement, et que le chômage resterait à des sommets historiques.

Et le fait est que, sur le front du chômage, rien ne se passe comme l’espérait le gouvernement. Car pour lui, c’est l’indicateur clef, celui qu’il doit surveiller constamment. Pour deux raisons évidentes : parce que c’est celui qui compte le plus pour les Français, celui qui permet de prendre le pouls social du pays ; et puis, parce que c’est celui qui apportera la preuve définitive de l’efficacité (ou de l’absurdité !) du cap choisi.

Or, en toute logique, si le gouvernement avait choisi une stratégie économique efficace, les perspectives pour l’emploi et le chômage devraient commencer à se retourner. Le CICE est entré en vigueur en début d'année, et le pacte de responsabilité va amplifier spectaculairement les aides aux entreprises : profitant d’une meilleure visibilité sur leur environnement fiscal et social pour le court et le moyen terme, les entreprises devraient donc refaire des projets, décider de nouveaux investissements et faire les embauches correspondantes, même si c’est de manière timide dans un premier temps.

L'implosion du marché du travail

Or, tout est là ! Ce n’est pas sur cette pente de reprise économique progressive que se trouve l’économie française. L’Insee l’avait suggéré dans sa dernière « Note de conjoncture » du mois de juin ; et les chiffres du chômage viennent malheureusement le confirmer mois après mois.

Il suffit d’ailleurs d'examiner les dernières statistiques du marché du travail, celles qui ont été rendues publiques vendredi 25 juillet, pour prendre la mesure de la catastrophe sociale.

                 

 

On connaît le bilan, qui est celui de François Hollande. Alors qu’il a accédé voici deux ans à l’Élysée, le nombre de demandeurs d’emploi de la catégorie A (la plus restreinte) n’a cessé de progresser, pour atteindre un sommet à 3 398 300 à la fin du mois de juin dernier, soit presque 130 000 chômeurs de plus au cours des douze derniers mois.

Mais cette statistique est trompeuse, car au cours des deux dernières décennies, le marché du travail a été dynamité par une folle avancée de la flexibilité. La frontière, qui était autrefois très délimitée, entre les situations d’emploi et les situations de chômage, s’est effacée pour céder la place à d’innombrables situations de précarité. CDD, intérim, travail à temps partiel : le travail a implosé, et la fameuse catégorie A des demandeurs d’emploi ne donne qu’une faible idée de cette folle expansion des situations intermédiaires, entre travail et chômage.

Pour en prendre la mesure, il faut observer l'évolution des demandeurs d’emploi toutes catégories confondues (de la catégorie A à la catégorie E). Dans ce cas, c’est un véritable séisme social : on dénombrait 5 719 400 demandeurs d’emploi à la fin du mois de juin dernier, soit 306 000 de plus qu’en juin 2013.

Il faut garder à l’esprit ce chiffre, car il est lourd des douleurs sociales que connaît le pays, et surtout il révèle une tendance profonde qui affecte l’économie française – sur laquelle nous reviendrons dans un instant : il suggère que si le chômage explose dans le pays, il est un mal qui progresse encore plus vite : celui de la précarité.

Cette envolée du chômage, qui retrouve des niveaux historiques, vient confirmer que le gouvernement n’a pas la politique appropriée pour lutter en faveur de l’emploi. L’Insee ne laisse d’ailleurs guère d’espoir pour les prochains mois. Selon sa dernière « Note de conjoncture » publiée fin juin, les perspectives étaient franchement mauvaises : au deuxième trimestre 2014, écrivait l’Insee, « le taux de chômage augmenterait à nouveau légèrement, à 10,2 % (9,8 % en France métropolitaine) ; puis, avec la légère hausse attendue de l’emploi total, il se stabiliserait à ce niveau au second semestre ».

 

 

C’est le couple infernal chômage-précarité qui va continuer au cours des prochains mois à façonner le climat social du pays. Car la connexion que nous venons d’observer entre les deux tendances et qui fait toujours des travailleurs précaires les premières victimes de la progression du chômage, ne cesse d’être à l’œuvre depuis plusieurs années. C’est l’onde de choc de la conversion de la France au modèle anglo-saxon, avec à la clef une place de moins en moins forte des formes d’emploi stable, dont le contrat à durée à indéterminée (CDI), et une montée en puissance exponentielle de toutes les formes d’emploi précaire, parmi lesquels les CDD, l’intérim, le travail à temps partiel. Résultat du démantèlement progressif du code du travail et notamment du droit du licenciement – auquel le gouvernement socialiste a apporté une contribution majeure en incitant les partenaires sociaux à négocier l’Accord national interprofessionnel (ANI), cette déréglementation du travail est un phénomène massif qui est au cœur de la montée de la précarité et de la pauvreté en France.

Une étude remarquable que vient de publier la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du ministère du travail permet de prendre la mesure de ce séisme qui est en train de submerger le marché du travail.

Plus de 90% des embauches en contrat temporaire

Cette étude, on peut la télécharger ici ou la consulter ci-dessous :

Il faut prendre le temps de décortiquer ces chiffres, tant ils sont impressionnants. Globalement, le CDI reste certes la forme d’emploi dominante, car il a longtemps été, au moins jusqu’au milieu des années 1970, la seule forme d’emploi, ou presque, qui existait. À la fin de 2012, 87 % des salariés du secteur concurrentiel ont ainsi un CDI, tandis que 13 % des salariés seulement sont en contrat temporaire, soit 10 % en CDD et 3 % en intérim.

Mais ce qui retient l’attention, c’est la vitesse à laquelle les choses sont en train de changer, comme le révèlent les deux graphiques ci-dessous.

                           

 

Pour expliquer l’importance du séisme qui bouleverse le marché du travail, l’étude de la DARES fait en particulier ce constat : « La répartition des embauches entre contrats temporaires et CDI est à l’inverse de celle observée pour les effectifs parmi les salariés en emploi. D’après les déclarations uniques d’embauche et les déclarations mensuelles des agences d’intérim, au quatrième trimestre 2012, 49,5 % des intentions d’embauche sont en CDD, 42,3 % sont des missions d’intérim et 8,1 % sont des CDI. Ainsi, dans le secteur concurrentiel, plus de 90 % des embauches s’effectuent en contrat temporaire. »

Le graphique ci-dessous permet de visualiser de manière encore plus spectaculaire ce qui est en train de se passer sur le marché du travail :

                    

 

On comprend donc ce qui est en jeu. À la fin des années 1970, le CDI était la forme d’emploi quasi unique qui existait sur le marché du travail. Tout juste le premier ministre de l’époque, Raymond Barre, avait-il institué les premières formes d’emploi précaire – les fameux « stages Barre ». Mais cette forme d’emploi était totalement marginale. Et dans leurs « 110 propositions » pour 1981 (on peut les consulter ici), les socialistes avaient promis qu’il y serait remis bon ordre. « Le contrat de travail à durée indéterminée redeviendra la base des relations du travail », promettait fièrement la 22e proposition.

La belle promesse a depuis très longtemps été oubliée et c’est exactement l’inverse qui s’est produit : le contrat de travail précaire est devenu « la base des relations du travail ». Le graphique ci-dessus suggère même que le CDI est devenu une survivance d’un autre temps. Une survivance qui va progressivement disparaître…

Si la précarité avance encore plus vite que le chômage, c’est donc pour cela : parce que le marché du travail a implosé. Il y a donc le noyau dur du chômage ; et tout autour, il y a ce que les statisticiens appellent pudiquement le « halo autour du chômage », qui recouvre des variétés considérables de situations de précarité.

C’est dire si le gouvernement socialiste prend une lourde responsabilité en conduisant une telle politique de l’offre, qui reprend point pour point les priorités qui étaient défendues par Nicolas Sarkozy. Car il court tout droit vers un retentissant échec économique, qui est déjà perceptible au travers de nombreux indices. Mais ce faisant, il court tout droit vers une autre catastrophe : un désastre social !

 

Lire aussi

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

 

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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 20:40

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

Comment la BNP a camouflé le risque de ses prêts toxiques en francs suisses

|  Par Dan Israel

 

 

 

Mediapart publie plusieurs documents montrant que la banque a minimisé les avertissements sur le risque couru par les clients d'Helvet Immo, un prêt immobilier en francs suisses commercialisé en 2008 et 2009. Mille plaintes ont été déposées, une information judiciaire est en cours. La BNP tente de régler une partie du problème à coups de « protocoles transactionnels ».

C’est donnant-donnant. Un retour à des conditions classiques – mais pas particulièrement avantageuses – de prêt immobilier, contre l’engagement de ne jamais lancer de poursuites judiciaires contre la banque, ses intermédiaires financiers ou ses salariés. Et avec l’obligation de tenir sa langue. Selon les informations et les documents rassemblés par Mediapart, BNP Paribas a proposé ces derniers mois à plusieurs de ses clients des « protocoles transactionnels » pour régler à l’amiable leur différend. Et tenter ainsi de solder une partie des nombreux conflits qui l’opposent aux souscripteurs d’une offre de prêt qui la plombe depuis des années, Helvet Immo.

Ces prêts, établis en francs suisses mais remboursables en euros, ont été commercialisés entre mars 2008 et décembre 2009, et ont fait perdre des milliers, voire des dizaines de milliers, d’euros à des milliers de clients de la banque (selon ses propres chiffres, 4 600 prêts Helvet Immo ont été souscrits). Leur existence a été dévoilée par plusieurs médias, dont Libération ou Pièces à conviction sur France 3. Ils sont aujourd’hui au cœur de deux procédures judiciaires. Une épée de Damoclès pour la BNP, d’autant que Mediapart a également mis la main sur des documents montrant qu’elle a escamoté certaines informations sur le risque qu’elle faisait courir aux souscripteurs de son offre.

Les documents que nous avons obtenus prouvent que la banque cherche à régler certains des cas potentiellement problématiques. C’est ce que montre le modèle de protocole transactionnel proposé à plusieurs clients en France. Signé par le « directeur des risques spéciaux » de BNP Personal Finance (BNP PF) et les emprunteurs, cet accord est extrêmement contraignant pour ces derniers. Ils déclarent renoncer « à toute action présente et future sur quelque fondement que ce soit et devant quelque juridiction que ce soit », à l’encontre de BNP PF ou « de quelque intervenant que ce soit à l’opération de défiscalisation ». Ils s’engagent aussi à « ne porter aucune critique à l’encontre » de BNP PF ou de ses dirigeants et « à ne faire aucune déclaration verbale ou écrite à l’encontre de leurs intérêts ». Enfin, ils promettent de « conserver au protocole un caractère strictement confidentiel ».

 

 

En échange de ces promesses très larges, la banque consent à faire sortir les emprunteurs de la nasse Helvet Immo, en transformant leur prêt en emprunt classique à taux fixe, mais sans leur offrir de taux très intéressant. Contactée par Mediapart, BNP PF assure que cette procédure est tout à fait classique (lire sous l’onglet Prolonger l’intégralité de nos questions et des réponses apportées par la banque) : « BNP Paribas Personal Finance rappelle que les clauses de confidentialité ou de non-dénigrement sont parfaitement licites et habituelles dans de telles circonstances. Il ne s’agit en aucune façon, pour la banque, de reconnaître la moindre responsabilité à ce titre », indique-t-elle. En réponse à une question, elle assure aussi qu’« il n’a jamais été question de transformer le prêt Helvet Immo en taux fixe en échange d’une garantie que “les emprunteurs n’attaqueront en justice ni la banque ni les intermédiaires commerciaux”. »

Tout juste consent-elle à confirmer que, « attentive à la situation individuelle de ses clients, la banque a été amenée à envisager, au vu des réclamations présentées, des discussions avec certains de ses clients, dont certaines se sont conclues par voie de protocole ». Il faut dire que le temps presse pour l’établissement. En avril 2013, le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire « pour pratiques commerciales trompeuses » dans cette affaire. C’est la désormais célèbre juge du pôle financier Claire Thépaut qui a été désignée pour instruire le dossier (mais elle n'a pas encore prononcé de mise en examen). À ce jour, 465 plaintes ont été déposées au pénal, mais ce nombre risque d’augmenter : un collectif regroupant environ mille emprunteurs s’est formé, et leur avocat, Charles Constantin-Vallet, est très offensif.

Peut-être encore plus gênant pour l'établissement financier, l’avocat a aussi décidé d’attaquer sur le plan civil, pour réclamer des indemnités en faveur de ses clients. En mars dernier, au nom des 400 emprunteurs (pour un total de 300 prêts), il a ainsi assigné BNP PF devant le tribunal de grande instance de Paris, mais aussi 250 intermédiaires financiers et 150 notaires. L’avocat réclame en tout 40 millions d’euros d’indemnisation. Il estime que les prêts Helvet Immo sont contraires à la loi et au droit de la consommation. Outre la pratique commerciale trompeuse, il pointe de nombreux manquements aux devoirs d’information, de conseil, de prudence et de loyauté, de la part de la banque comme des intermédiaires. L’avocat souligne aussi le fait que le taux global du prêt, le TEG, est faux car calculé sur des éléments illicites.

« Les prêts Helvet Immo font supporter tous les risques aux emprunteurs, sans qu’ils puissent s’en protéger », résume Charles Constantin-Vallet. La banque, elle, affirme avoir toujours été en règle et s’être assurée « que les offres de prêt respectaient l’ensemble des mentions légales exigées par les textes ». Elle précise par ailleurs s’être « toujours expliquée de la façon la plus complète et transparente dans le cadre des procédures judiciaires ».

135 000 euros empruntés, 175 000 à rembourser

Le risque est au cœur du dossier. Car les prêts Helvet Immo, présentés comme totalement sûrs dans tous les documents commerciaux et de communication de la banque, exposent en fait les emprunteurs à un risque considérable. Commercialisés uniquement par des intermédiaires financiers (conseillers de gestion en patrimoine ou courtiers en prêts immobiliers), ils ont été accordés par la banque via UCB (sa filiale spécialisée à l'époque dans l’immobilier), Cetelem (son enseigne de crédit aux particuliers) ou sa filiale BNP PF.

 

 

Leur spécificité réside dans le fait que, bien que le client rembourse tous les mois une somme en euros, les prêts sont en fait souscrits en francs suisses. Vendus comme des solutions de défiscalisation ultra-sécurisées, au sein de packages comprenant l’achat d’un appartement destiné à la location (dispositifs Scellier ou Robien), les prêts étaient présentés comme imbattables : lorsqu’ils ont été conçus, en 2007, les taux d’intérêt en Suisse étaient plus bas qu’en France (d’environ 1 point), ce qui permettait à la BNP de promettre d’offrir un des meilleurs taux du marché.

Idéal ? À un détail près, et de taille : la parité entre l’euro et le franc suisse n’est nullement fixe. Et depuis 2008, la monnaie helvétique est devenue considérablement plus chère. Comme l’attestent les relevés de la Banque de France, en 2008, un euro permettait d’acheter entre 1,6 et 1,7 franc suisse. Mais depuis 2012, un euro ne correspond plus qu’à une fourchette de 1,2 à 1,25 franc suisse. En cinq ans, l’euro a ainsi perdu entre 25 et 30 % de sa valeur face au franc suisse. Résultat pour les clients ayant contracté un crédit en francs suisses mais le remboursant en euros : non seulement la somme fixe qu’ils versent tous les mois les contraint en fait à rembourser entre 25 et 30 % d’intérêts en moins, mais surtout, le capital qu’ils doivent rembourser a augmenté dans les mêmes proportions ! Et c’est bien à la suite de la hausse rapide du franc suisse que cette offre a finalement été retirée du marché par la banque.

Les emprunteurs se sont heurtés de plein fouet à ce qu’on appelle le risque de change. Une réalité bien connue des industriels exportateurs ou des financiers aguerris, mais beaucoup moins compréhensible pour des Français lambda, membres des classes moyennes ou supérieures, qui ne voulaient parfois pas investir plus de 200 ou 300 euros par mois, et avaient cru avoir déniché le Graal avec Helvet Immo.

Les cas concrets dont Mediapart a pu avoir connaissance sont accablants. Par exemple, un couple, bien qu’il ait versé plusieurs centaines d’euros tous les mois depuis 2008 pour rembourser son prêt, doit aujourd'hui à la banque plus de 175 000 euros, alors qu’il en avait emprunté 135 000. Soit plus de 40 000 euros de pertes, sans compter les versements mensuels, pour ainsi dire jetés par la fenêtre. Un autre couple a emprunté 160 000 euros en 2009, et en doit aujourd’hui 180 000. D’autres exemples effarants ont été donnés par les médias qui ont révélé le dossier, Libération en tête. Pièces à conviction puis Le Monde en 2013, ou Les Échos plus récemment, ont fait de même.

 

La mention légale envolée


Pour autant, la banque n’entend toujours pas supporter elle-même le risque qu’elle a fait courir à ses clients. Car dans les récents protocoles de transaction que nous avons étudiés, les emprunteurs s’engagent encore à payer l’intégralité du surcoût causé par le risque de change. Dans le meilleur des cas, la banque accepte de prendre à son compte les quelques milliers d’euros de frais de change, mais c’est tout.

Et pourtant, le risque couru par les emprunteurs était évidemment connu de la banque. D’abord parce que le franc suisse a commencé sa vertigineuse ascension par rapport à l’euro dès 2008, le décrochage du cours des deux monnaies devenant alarmant à partir de l’automne, lorsque la crise des subprimes a commencé à se répandre partout dans le monde financier, alors même que la banque a commercialisé Helvet Immo jusqu’en décembre 2009.

Plus ennuyeux pour la banque, plusieurs documents ont permis à Mediapart d’établir que BNP PF a volontairement minimisé les alertes sur le risque de change, à la fois pour les particuliers intéressés par les prêts et pour les intermédiaires chargés de les vendre, qu’elle avait elle-même formés. Malgré nos questions précises sur ces documents inédits, BNP PF n'a pas souhaité répondre en détail, se refusant à « commenter telle ou telle brochure qui ne lui a pas été présentée », indiquant qu'elle « émet toutes réserves sur ces documents tant qu’elle ne les aura pas examinés ». À notre connaissance, la banque s'est néanmoins toujours ingéniée à masquer le simple fait que le capital emprunté pouvait augmenter en fonction des fluctuations du franc suisse.

Aucune mention du risque d'augmentation du capital

Au tout début du processus de commercialisation, en mars 2008, une des directions régionales d’UCB (la filiale de la BNP alors spécialisée dans le crédit immobilier) a fait circuler un document élaboré en interne pour les intermédiaires chargés de vendre le futur produit. Il détaillait la façon dont les outils informatiques de son réseau pouvaient être utilisés pour proposer des simulations de crédits Helvet Immo aux clients potentiels. La banque y décrit notamment comment éditer la simulation de prêt, censée être remise à tous les investisseurs intéressés. Et à l'époque, sur cette simulation, figurait noir sur blanc, au titre des mentions légales, un avertissement concernant le risque de change. Un avertissement qui a ensuite disparu.

Voici comment la banque présentait les choses dans sa présentation destinée aux intermédiaires : « Afin de respecter notre devoir de conseil vous trouverez la phrase suivante dans les mentions légales : “Ce crédit comporte un risque de change. Si vous ne souhaitez pas supporter ce risque, votre conseiller est à votre disposition pour vous proposer un crédit mieux adapté.” »


Cliquer sur l'image pour l'afficher en gros plan. 

Problème : tous les emprunteurs n’ont pas eu accès à cette alerte. Contacté par Mediapart, Charles Constantin-Vallet, l’avocat du collectif Helvet Immo, certifie même que l'ensemble de ses clients n’a jamais vu passer une telle mention. « Aucun de mes clients n’a bénéficié de cet avertissement écrit. Cette phrase ne figurait pas dans les documents qui leur ont été remis », assure-t-il. D’ailleurs, souligne-t-il, même s'il avait figuré, cet avertissement serait resté bien maigre au vu du sérieux risque que représentait ce type d’emprunt en francs suisses.

À la même époque, une autre banque avait par exemple décidé d’alerter bien plus puissamment les futurs emprunteurs sur des risques analogues : le Crédit agricole Lorraine, qui commercialisait le même type d’offres (et est aussi assigné au civil par certains clients), consacrait au risque de change pas moins d’une pleine page des documents qu’il faisait signer à ses clients. Les termes « risque » et « risques de change » y apparaissaient à plusieurs reprises : « Le risque de taux et de change sont réels et cumulatifs. Ils portent sur la totalité du crédit, avertissait ainsi, entre autres, le Crédit agricole. Au regard de ces risques, vous déclarez disposer des connaissances et de l’expérience nécessaires pour évaluer les caractéristiques de ce financement et en accepter tous les risques. En concluant votre prêt en devises, vous déclarez avoir pris cette décision en toute indépendance et qu’elle est bien adaptée à votre situation personnelle après avoir éventuellement requis l’avis de vos conseils habituels si vous le jugez nécessaire. »

Ces mises en garde étaient complétées d’une simulation très claire sur les conséquences potentiellement désastreuses d’une hausse du cours du franc suisse, signalant un « surcoût du capital » déjà conséquent pour une hausse du franc suisse bien plus faible que celle qui a eu lieu :

 

Cliquer sur l'image pour l'afficher en gros plan. 
 

Rien de tel à la BNP. Ni dans les documents initialement prévus pour être distribués, ni dans ceux qui l’ont réellement été. Certes, comme le rappelle régulièrement la banque depuis qu'elle est mise en cause, les documents finalement signés par le client mentionnaient des risques, mais de façon assez floue. Et sans écrire le mot « risque » lui-même. Les bordereaux d’acceptation des offres de crédit évoquaient pudiquement des « opérations de change pouvant avoir un impact sur son plan de remboursement ». Pas très explicite. Et surtout, il n’a jamais été indiqué aux emprunteurs que le capital qu’ils auraient à rembourser pouvait augmenter, et encore moins dans une proportion de 20 à 30 %. « La BNP a caché soigneusement le risque de change, alors qu’il s’agit d’une information essentielle et indispensable à l’emprunteur, balaye Charles Constantin-Vallet. Par exemple, l’offre de crédit, signée par tous les clients, ne comporte jamais la mention “risque de change” ou “risque d’augmentation du capital”, alors qu’elle fait une trentaine de pages. »

Qui plus est, d’autres éléments posent question sur la volonté de la banque de bien former ses intermédiaires. C’est notamment le cas d'un document de présentation utilisé pour familiariser les intermédiaires avec l’offre. Plusieurs étapes d’élaboration de ce document ont circulé, et il apparaît que la version finalisée, datée d'avril 2008, est moins claire sur le risque qu’une version précédente, datant de janvier 2008.

Revenons rapidement sur le fonctionnement du prêt Helvet Immo. Il est conçu pour durer 25 ans. Le client verse une mensualité fixe pendant 5 ans, puis à la fin de cette période, il peut demander de repasser en prêt (fixe ou variable) en euros. S’il ne demande rien, le prêt se poursuit sur le principe initial pour 5 ans supplémentaires, et ainsi de suite pendant 25 ans. Mais tous les 5 ans, la somme qui reste à rembourser est réévaluée : les versements mensuels restent les mêmes, mais si le taux de change est devenu favorable au client (si un euro permet d’acheter plus de francs suisses), la durée du prêt est raccourcie. Et à l’inverse, si le taux de change a occasionné un surcoût, la durée du prêt est rallongée.

Des pratiques interdites aujourd'hui

Le premier document de présentation, élaboré en janvier, est on ne peut plus clair : si le taux de change est devenu défavorable, l’allongement possible de la durée du prêt est de cinq ans maximum. Si cet allongement ne permet pas de couvrir tout le surcoût, une augmentation des versements mensuels aura lieu. Mais il est bien précisé que cette augmentation ne dépassera pas la moyenne du taux d’inflation des cinq années précédentes. Que se passe-t-il alors si toutes ces mesures ne sont pas suffisantes pour couvrir le surcoût, par exemple en cas d’explosion de la parité franc suisse/euro ? Alors, prévenait le document de janvier 2008, il y aura un « déplafonnement total de la mensualité sur la période de rallongement (les 5 dernières années) ». Autrement dit, s’il reste des sommes à rembourser après les 25 ans de crédit initial, et ce malgré la hausse modérée des versements durant les 20 dernières années, la banque se donne le droit de prélever pendant 5 ans toutes les sommes nécessaires pour se rembourser, sans limite.

 

La présentation de janvier 2008. Cliquer sur l'image pour l'afficher en gros plan. 

Un avertissement qui peut sembler théorique, mais qui avait le mérite d’éclairer sur le caractère risqué du prêt, au moins pour les spécialistes du domaine… comme les intermédiaires à qui le document était destiné. Or, la dernière alerte sur le déplafonnement total des prélèvements a justement disparu de la présentation finale, telle qu’elle leur a été envoyée en avril 2008. Voici la page où la mention aurait dû apparaître (elle n'est pas non plus dans les pages suivantes) :

 

La présentation de mars 2008. Cliquer sur l'image pour l'afficher en gros plan. 

Là encore, la banque assure qu’elle a fait son travail, et n’a pas cherché à leurrer ses clients. Il est vrai que l’offre de prêt signée par chaque emprunteur comprend une explication du mécanisme utilisé. Mais la lecture est loin d’en être aisée. Pas évident de comprendre que le risque de voir exploser le montant des remboursements en fin de prêt est réel.

Jugez plutôt :

Détail de l'offre de prêt Helvet Immo. Cliquer sur l'image pour l'afficher en grand. 

Un conseiller de gestion en patrimoine dit s'être fait berner

A posteriori, certains intermédiaires chargés de la vente de Helvet Immo ont en tout cas bien eu l’impression de s’être fait berner. C’est le cas d’un gestionnaire de patrimoine du sud de la France. Mediapart a pu prendre connaissance de certaines de ses conversations à propos de ces prêts hautement risqués. Interrogé par un client qui s’estimait floué, il déclarait en 2012 que l’offre de BNP PF correspondait à un « prêt toxique ». L’année précédente, après avoir indiqué qu’il avait vendu le produit à une cinquantaine de clients, et avoir reconnu une part de responsabilité dans leurs pertes financières, il insistait sur le fait que ce produit lui avait été présenté comme extrêmement « sécuritaire ».

« Normalement, une banque doit donner le meilleur des cas comme le plus mauvais des cas, soulignait-il. Et quand vous avez un taux variable, on vous dit que votre échéance peut augmenter de 30 %, ou que votre durée peut augmenter, ou diminuer. » Ce qui n’a pas été fait de façon assez claire, selon lui. « J’ai tout le déroulé de la présentation de cette offre de prêt », reprend-il. Selon ses termes, elle lui aurait été présentée sur un seul critère : « Sécurité, sécurité, sécurité. Il n’y a aucun moment où l'on nous a expliqué que si le franc suisse était comme ça, on pouvait se retrouver dans une situation… comme ça. Tout ce qui a été déroulé, c’est la sécurité. »

Sans se prononcer nommément sur le cas Helvet immo, le gendarme des banques françaises, l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP), a finalement, et tardivement, entrepris de remettre de l’ordre dans les dossiers de prêts en francs suisse. À la suite d’une enquête qui a largement porté sur les prêts de la BNP, l’ACP a publié le 6 avril 2012 une recommandation concernant les risques d’emprunts en monnaie étrangère.

Le texte est sévère. L’ACP rappelle que les publicités des banques ne peuvent pas affirmer que leur prêt en monnaie étrangère « améliore la situation financière ou le budget de l’emprunteur ou permet un gain financier » par rapport à un prêt en euro. Il est aussi déconseillé d’utiliser « comme argument commercial la stabilité ou la faible variation du taux de change ». Autant d’arguments qui ont justement été largement exploités pour vendre Helvet Immo. Selon un article des Échos de l’époque, lors de la présentation du rapport, le secrétaire général adjoint de l’ACP avait souligné que « certains professionnels mettaient trop en valeur les bons côtés de l'opération, comme le fait de gagner un petit peu sur le taux de crédit, tout en minimisant le risque de change ».

Brûlante en 2008-2009, cette question ne se pose de toute manière plus aujourd’hui. Depuis juillet 2013, la loi interdit les prêts en monnaie étrangère, sauf pour les personnes dont le salaire est versé dans la monnaie du prêt, ou qui en détiennent un montant représentant au moins 20 % du montant du crédit. Les emprunteurs piégés par Helvet Immo n’étaient dans aucune de ces situations.

 

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

 

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 17:49

 

Source : blogs.rue89.nouvelobs.com/sylvain-gouz

 

Que chacun travaille moins pour que tous travaillent !
Sylvain Gouz - Journaliste

Publié le 27/07/2014 à 15h59

 

 

Chômage en hausse, économie en berne, faut-il une nouvelle fois mettre des points sur les «  i  »  ? La nouvelle augmentation du nombre des chômeurs – la huitième hausse mensuelle consécutive, +0,3%, record battu avec 3 millions 660.000 inscrits à pôle emploi – ne va malheureusement rien changer à la stratégie, s’il en est, de lutte contre ce fléau déstructurant pour la société.

Du «  on a tout essayé contre le chômage  » de François Mitterrand au «  la courbe va s’inverser  » toujours démenti de François Hollande, on reste les bras ballants. On s’en remet aux emplois aidés, aux entreprises, à la croissance, ou à je ne sais quelle bonne fée pour faire refluer le nombre des chômeurs.

Il y aurait bien la solution allemande ou celle des Etats-Unis. Dans les deux cas l’artifice consiste à créer des sous-emplois sous-payés. Moins de chômeurs et davantage de travailleurs pauvres dont le sort n’est guère plus enviable si ce n’est un peu plus de socialisation…

Une idée simple…

Et si l’on revenait à l’idée simple du «  partage du travail  ». Sortons, s’il vous plaît, de la bagarre idéologique qui conduit par exemple François Fillon à liquider purement et simplement ce qui reste des 35 heures du gouvernement Jospin. Sortons même des bénéfices bien réels de ces 35 heures en termes de créations d’emplois car, instituées de façon trop rigide, notamment dans la fonction publique, elles n’ont pas porté tous les fruits escomptés.

Quelques jalons  :

  • Réduire la durée du travail significativement, par exemple passer d’un coup à 30 heures hebdomadaires, créerait immédiatement un appel d’air de créations d’emplois, sous réserve de négociations branche par branche et de pénalisation des heures supplémentaires.
  • Cela induirait sans doute, des dépenses budgétaires supplémentaires pour l’Etat afin d’aider les entreprises à amortir le choc. Mais ces dépenses seraient compensées et au-delà par la diminution des dépenses de l’assurance-chômage et par l’augmentation des cotisants aux caisses de sécurité sociale et donc des ressources de celles-ci.
  • La réduction de la durée hebdomadaire conduirait, comme avec les 35 heures, à une amélioration de la productivité horaire du travail. Bon nombre d’entreprises l’ont bien perçu qui ne se sont pas plaintes, bien au contraire, des 35 heures. Travailler moins c’est souvent travailler mieux.
  • La contrepartie de la réduction du temps de travail serait probablement pour ceux qui ont un emploi aujourd’hui une moindre progression à venir de leur pouvoir d’achat. Ce serait, d’une certaine façon leur geste de solidarité vis-à-vis des chômeurs. On veut espérer qu’ils en soient capables sachant que la resocialisation d’un actif sur dix, aujourd’hui chômeur, vaut bien quelques sacrifices des autres. Le redémarrage de l’économie, dans un deuxième temps, est sans doute à ce prix.
  • Partager le travail n’aurait pas que des avantages économiques et sociaux. Cette orientation pourrait – conditionnel – permettre une inflexion de notre mode de consommation, voire de notre mode de vie, en libérant du temps libre – souvenez-vous du «  ministère du temps libre  » inventé dans la foulée de mai 1981  ! Et donner, derrière cette inflexion bien sûr un autre contenu, plus qualitatif, à cette fameuse croissance dont on attend tant. Il faut revenir, à cet égard, aux travaux de la sociologue Dominique Méda  (dernier ouvrage «  La Mystique de la Croissance  », Flammarion, 2013).

Qu’on en discute…

Bref, l’argumentaire peut être développé. Il vaut d’être pris en compte par les décideurs et d’être au moins discuté sur le devant de la scène. Car aujourd’hui, le débat apparent n’est plus qu’entre défenseurs d’une rigueur/austérité salvatrice acidulée de «  réformes  » et productivistes pseudo-keynésiens amoureux de taux de croissance et de pouvoir d’achat. Chacun se reconnaîtra. Et il est grand temps d’en sortir.

Il paraît que François Hollande envisage désormais que la croissance attendue ne soit pas au rendez-vous fixé cette année. Combien de mois de hausses consécutives du chômage lui faudra-t-il encore attendre avant d’en venir à cette idée simple  : que chacun travaille moins longtemps pour que tous trouvent un emploi ?

 

 


 

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 16:52

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/gerardfiloche

 

 

Gattaz au bazooka :

Gattaz veut tout remettre en cause à l’Université du Medef : 12 mesures « turbo » de plus de destruction sociale, Smic, seuils sociaux, impôt à 75%…

Le président du Medef Pierre Gattaz, s’est moqué encore une fois du « Pacte de responsabilité », et a lancé un nouveau pavé dans la mare. Il prépare l’Université d’été du Medef comme un « round » avec le gouvernement, Valls ayant annoncé sa présence.

« La situation économique du pays est catastrophique. La croissance n’est pas là ! Il n’y a plus d’investissement et plus d’embauche », dramatise-t-il dans un entretien au Figaro paru lundi 21 juillet. Evoquant le pacte de responsabilité qui vient d’être pourtant voté par les députés, il annonce attendre « la phase 2 ». « Le noyé a été ramené sur la plage, il faut le réanimer », a-t-il dit. Pierre Gattaz exerce un chantage : que « nos gouvernants obtiennent auprès des employeurs et des investisseurs français et étrangers leur confiance. » Il exige une remise en cause complète du pacte de responsabilité, tel qu’il est défendu par le président de la République et Valls. C’était pas la peine de vanter le « sommet social » des 6 et 7 juillet.

Le président du Medef exige qu’Hollande mange son chapeau jusque dans les détails. Il propose de commencer par dire  « clairement que l’on va abandonner dès maintenant la taxe à 75 % sur les très hauts revenus. » Estimant que « le pacte seul ne suffira pas à redresser la France », Pierre Gattaz annonce qu’une « douzaine de  » mesures turbo  » pour générer de l’emploi rapidement » seront présentées à l’université d’été du Medef.

12 destructions sociales de plus

« Il faut regarder le sujet des seuils sociaux (obligations sociales liées au nombre de salariés, NDLR), parler de l’interdiction du travail le dimanche et après 21 heures. Le niveau du Smic doit pouvoir être discuté avec les partenaires sociaux, pour que les populations très éloignées de l’emploi – 1 million de chômeurs n’ont pas vu une entreprise depuis deux ans au moins – puissent retrouver un travail », a-t-il ajouté. Smic jeune, sous smic, CE, DP, CHSCT, DS, tous les droits syndicaux vont valser. Comme si tout cela avait une quelconque incidence sur l’emploi, là ou les patrons n’utilisent délibérément que 70 % de leurs capacités productives et préfèrent placer leur argent dans la spéculation et la rente aux iles Caïman.

Déjà Valls a fait un coup d’état contre nos finances publiques, pour plaire à Gattaz. 41 Milliards pour les patrons, 50 milliards en moins pour nos besoins publics. Ce qui veut dire en résumé que pendant que les actionnaires se doreront la pilule aux Caïmans, les éclisses seront défaillantes sur le réseau ferré de France. Pendant que les plans sociaux se multiplieront, les services publics déclineront, l’argent coulera à flots pour les patrons. Mais là le Medef sent le gouvernement Valls si veule, tellement à plat, démoralisé, qu’il se lâche sans même attendre le retour de ses valets de droite UMP : il exige tout et tout de suite, en finir avec les 35 h, avec le code du travail, travailler le dimanche, de nuit, baisser les salaires en plus des retraites, ne plus payer d’impôts, c’est l’hallali…

Ils vont vous baisser les salaires :  « 30 % de moins » -  ce qui a été fait en Gréce avec les resultats catastrophiques que l’on sait.

Voilà l’objectif recherché par tout les moyens : baisser les salaires augmenter les dividendes. Augmenter le chômage pour augmenter les profits. Baisser les impôts pour hausser les marges. François Hollande a avoué qu’il ne voyait pas l’horizon s’éclaircir,  que le chômage allait continuer de monter : il s’est donc enfermé dans la spirale suicidaire que lui impose le patronat. Le Medef l’a compris et n’arrête plus, encore, encore, encore.  On en est à 6 millions de chômeurs toutes catégories confondues outre mer inclus : ca ravit Gattaz, c’est son moyen de chantage préféré, ça et la fameuse « dette » qu’il faut rembourser aux banquiers…

Ils vont nous faire un deuxième budget catastrophique à la grecque pour 2015. Non pas que ce soit nécessaire pour l’économie : au contraire cela induit la récession. Mais il s’agit de casser les droits sociaux, et les statuts des salariés, salaire et durée du travail. Rien de plus, rien de moins.

Car Hollande lui donne raison et capitule encore plus dans l’analyse : il reprend les seuls chiffres « libéraux », la seule comptabilité patronale, et le 21 juillet il s’est interrogé sur le retour aux 3 % de déficits, avouant que le ralentissement économique n’était «pas impossible» et que la croissance pouvait encore «s’affaiblir». Il a insisté sur les «épreuves» et les «difficultés», s’est inquiété des «forces obscures qui travaillent la société française» et a reconnu que «les gens n’y croient plus». (En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/0203658841688-francois-hollande-se-montre-plus-sombre-sur-letat-du-pays-1026809.php?OEU12YYY1EdPbFRW.99) Hollande alimente le sentiment d’une «impuissance du politique» à laquelle, jure-t-il, il ne «se résout pas»… mais il renonce aux résultats !

Il disait qu’il devait être » « jugé sur les résultats », c’est fini : finie l’inversion de la courbe du chômage, fini l’espoir de redistribuer, il faut boire la coupe jusqu’à la lie, il n’y a « pas de chance » avant 2017. Mais pas question de changer : il  affirme qu’il ira jusqu’au bout dans cette voie, dans ce suicide, dans cet échec : «pour que le pays aille mieux». Un membre du gouvernement explique : « S’enfoncer dans la problématique des résultats serait une erreur. Il n’y a pas de réponse de court terme. Il faut montrer le sens. L’enjeu, c’est le redressement.» Ca revient a une fuite en avant vers le cimetière de la gauche. C’est un renoncement à résister au pillage, aux exigences sans fin de la finance, des actionnaires, du Medef. C’est plier l’échine jusqu’au bout.

Cette épouvantable erreur d’orientation du gouvernement Valls qui prend aux pauvres pour donner aux riches, qui alimente le chômage pour assurer les marges, le Medef veut l’user jusqu’au bout, à chaud. Il tient Hollande, il serre la corde autour du cou. Après il n’y aura plus qu’à jeter les servants discrédités auprès de leurs électeurs trahis, ils perdront les régionales, malgré leur tentative désespérée d’en changer la règle du jeu au Monopoly Sim city. Puis ils perdront la présidentielle et les législatives, et basta, ce qui restera d’ossature sociale ils demanderont à l’UMP FN de l’achever en fanfare : Sécu, retraites, Sncf, Edf, services publics…

Le seul courage serait de dire « puisque le patronat ne veut rien entendre, on va s’appuyer sur le salariat »

Puisque Gattaz ne veut rien accepter, rien signer, rien partager des malheurs du pays, on va s’appuyer sur les forces vives de ceux qui produisent les richesses et qui n’en reçoivent pas la part qu’ils méritent. Après tout les salariés c’est la base de la gauche, ce sont nos électeurs, ils sont majoritaires, ce sont ceux qui attendaient le changement en mai juin 2012. On aura tout fait pour que le patronat y participe, on va faire sans lui :

-        augmentation immédiate du Smic et de tous les salaires

-        embauche de centaines de milliers de nouveaux fonctionnaires dans les hôpitaux, les écoles, les travaux publics, les transports, les communications, les équipements collectifs, les services de contrôle

-        réforme fiscale avec une progressivité de l’impôt direct (IR IS), avec des mesures exceptionnelles sur les dividendes et le 1 % de ceux qui possèdent 25 % du pays : traque massive des 80 milliards de fraude fiscale, des 590 milliards d’avoirs français dans les paradis fiscaux, fin des « optimisations fiscales »

-        reconstruction d’un droit du travail protecteur, contre la précarité, contrôle des licenciements, droit syndicaux renforcés, en marche vers les 32 h, les 30 h, retour aux 60 ans

En quelques mois, la confiance sera revenue, le gouvernement sera plébiscité, la relance se sentira vite, les carnets de commande se rempliront et même les équilibres budgétaires s’amélioreront au lieu de décliner.

 

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/gerardfiloche

 


 

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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 21:12

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

Prêts toxiques : le Conseil constitutionnel donne raison à l'Etat contre les collectivités

|  Par Dan Israel

 

 

En validant une loi adoptée le 17 juillet, le Conseil constitutionnel met en grande difficulté les collectivités locales, qui ne pourront plus attaquer leur banque si elle a mal calculé le taux global du crédit. C'était la seule porte de sortie qu'elles avaient trouvé jusqu'ici pour se défaire de prêts toxiques contractés dans les années 2000. Mais l’État, repreneur de Dexia, craignait de perdre jusqu'à 17 milliards d'euros.

Le Conseil constitutionnel et le gouvernement viennent d’interdire aux collectivités locales la méthode la plus efficace qu’elles avaient trouvée pour contester en justice les prêts toxiques que de nombreux élus avaient contractés avec des banques, Dexia en tête, dans le courant des années 2000. Dans une décision rendue jeudi 24 juillet, le Conseil a validé la loi définitivement adoptée par le Sénat le 17 juillet, qui vise à sécuriser les contrats de prêts structurés souscrits principalement par les collectivités. Elle valide rétroactivement les contrats qui ne mentionnaient pas le taux effectif global (TEG) du prêt, comme elles y étaient pourtant obligées. « Une loi d'amnistie bancaire aux frais des collectivités », a dénoncé le groupe UMP de l'Assemblée nationale en saisissant la plus haute juridiction française. Au motif de l’intérêt général, les parlementaires n’ont pas été entendus. « L’intérêt des collectivités et des contribuables locaux a été ignoré au profit des seules finances de l’État », regrette dans un communiqué l’association Acteurs publics contre les emprunts toxiques (APCET), qui fédère les élus en guerre contre leurs banques depuis 2009.

Comme Mediapart l’a déjà raconté, l’enjeu est lourd : environ 1 500 collectivités locales et établissements publics sont concernés par les emprunts toxiques. L’addition totale pour eux devrait dépasser les 10 à 12 milliards d’euros. Plus de 300 contentieux sont en cours, touchant principalement Dexia, mais aussi le Crédit agricole, la Société générale, Royal Bank of Scotland.

Ces produits toxiques ont tous une caractéristique commune : leur risque est imprévisible. Ils sont bâtis sur une combinaison de prêts bancaires classiques et de dérivés de crédit, qui peuvent être fondés sur des taux, sur les parités de change entre différentes monnaies ou sur des indices boursiers ou industriels. Comme nous le détaillions dès 2008, ces paramètres sont difficiles à appréhender sur le court terme, et deviennent totalement imprévisibles pour les durées de 25 ou 30 ans sur lesquelles ils ont souvent été souscrits. Au fur et à mesure de la diffusion de la crise financière à partir de 2008, les collectivités locales ont vu la note s’envoler. Pour des prêts qui leur coûtaient au départ moins de 4 ou 5 % par an, certaines villes ont vu le taux de leur crédit dépasser les 20 %.

Or, plusieurs collectivités ont trouvé la faille, et ont réussi à faire annuler leur prêt en justice, grâce à une technique très simple : contester la façon dont le taux effectif global (TEG) du prêt avait été calculé et leur avait été communiqué. Étant donné la complexité des produits vendus aux villes et aux départements, le TEG est souvent faux ou absent sur les contrats.

Les décisions de justice se multipliaient en défaveur des banques

La méthode est efficace. Le 4 juillet, la ville d'Angoulême, qui avait assigné Dexia pour faire annuler un emprunt de 16 millions d'euros, a obtenu en justice le remboursement de 3,4 millions d'euros. En mars 2013, c’est le département de la Seine-Saint-Denis, qui avait engagé une action au civil contre la banque Depfa, qui a gagné. Son prêt de 10 millions d’euros, contracté en 2006, était indexé sur les variations du franc suisse par rapport à l’euro. Or, le cours de la monnaie suisse a explosé de près de 30 % en 2008-2009.

Le tribunal de grande instance de Paris a cassé le contrat de prêt en raison de l’absence du TEG, et a ordonné que le taux d'intérêt appliqué soit le taux légal de… 0,04 %. La banque a fait appel. En février de la même année, le tribunal de grande instance de Nanterre avait condamné Dexia pour les mêmes motifs et obligé la banque à renoncer à son prêt consenti, déjà, au département de Seine-Saint-Denis.

Les procédures se multipliaient. Et l’État avait des sueurs froides. Car c’est désormais lui qui est détenteur, sous le nom de Sfil, de la majorité de la branche française de Dexia, qui a fait faillite. Une étude d’impact commandée par le gouvernement chiffrait le risque financier pour la Sfil, et donc pour les finances publiques, à une somme allant jusqu’à 17 milliards d’euros. Risque écarté pour l’État, puisque la loi votée le 17 juillet valide rétroactivement les contrats ne mentionnant pas, ou mentionnant mal, le TEG.

Lors du débat à l’Assemblée, Christian Eckert, le secrétaire d’État au budget, avait assuré qu’il ne s’agissait « pas de faire de cadeau mais de sortir d’une situation où beaucoup de fautes ont été commises, par certaines collectivités mais aussi, et c’est indéniable, par des banques ». Il avait aussi concédé : « Et l’État n’a-t-il probablement pas vu complètement le risque financier dans lequel il s’engageait » en reprenant Dexia. « Il s’agit certainement de la moins mauvaise solution, avait-il plaidé. Laisser prospérer des dossiers aussi complexes devant des juridictions aussi surchargées, avec les procédures d’appel, de contentieux qui peuvent remonter toujours plus haut, n’aurait en aucun cas résolu le problème des collectivités territoriales. »


Des collectivités bientôt en faillite ?

Le gouvernement a dû s’y reprendre à deux fois : il avait déjà fait voter une loi presque similaire fin 2013, mais cette dernière avait été sévèrement retoquée en décembre par le Conseil constitutionnel, notamment parce qu’elle interdisait à toutes les personnes morales (et donc les entreprises, les associations, ou même les particuliers ayant souscrit une société civile immobilière) de contester un prêt pour erreur ou absence de TEG. Cette fois, a approuvé le Conseil constitutionnel, la loi ne porte que « sur des emprunts dits structurés souscrits par des personnes morales de droit public ». « Eu égard à l'ampleur des conséquences financières », le principe de la rétroactivité est justifié par « un motif impérieux d'intérêt général », a tranché l’institution.

« Sans doute le Conseil a-t-il été très sensible à l’étude d’impact chiffrant les pertes pour les finances publiques à 17 milliards, mais il méconnaît ainsi le coup porté aux finances locales ! », peste auprès de Mediapart Christophe Greffet, le président de l’APCET et vice-président du conseil général de l’Ain. « Il y a de petites collectivités qui n’auront pas les moyens de payer dans les années à venir, à moins de se placer sous la tutelle financière de l’État », prévient-il. Peut-être se résoudront-elles plus banalement à augmenter sévèrement les impôts locaux…

L’APCET dénonce « l’abandon des collectivités » et regrette qu’« il soit procédé au transfert des pertes financières résultant de ces contrats de l’État ou de banques purement privées aux autres personnes morales de droit public, sans que ces pertes ne soient concomitamment compensées à leur juste hauteur ». En effet, l’État a bien prévu la création d’un fonds de soutien aux collectivités, mais il ne sera doté que de 100 millions d'euros par an pendant 15 ans. Mais il y a des conditions : les collectivités locales doivent au préalable avoir trouvé un compromis avec les banques, sous la forme d’un remboursement anticipé, qui comprendra toutes les pénalités prévues dans le contrat de prêt. De nombreuses collectivités auront du mal à sortir la somme en une fois. D’autant que le fonds n’en remboursera au maximum que 45 %.

« À ce stade, nous ne pouvons que réclamer que le fonds de soutien de l’État soit beaucoup mieux doté », revendique Christophe Greffet. Dans son communiqué, son association assure qu’elle envisage « de recourir à tous les instruments juridiques à leur disposition afin de faire entendre raison à l’État dans ce dossier ».

 

 

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Source : www.mediapart.fr

 

 

 

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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 20:59

 

Source : www.mediapart.fr

 

Comment Jaurès fut assassiné par deux fois (3/3)

|  Par Antoine Perraud

 

 

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Raoul Villain tua Jean Jaurès en 1914 et fut jugé en 1919. Son acquittement apparut incompréhensible aux socialistes déboussolés. Retour sur ce procès instructif : il parle de et à une gauche française, qui n'a rien appris et tout oublié…

Jeudi 27 mars 1919, « en uniforme de chasseur à pied, ayant brisques et fourragère » (dixunt les journaux), le lieutenant Renault de Chaumont-Quitry se présente à la barre. Il présidait, avant guerre, la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine. Raoul Villain s’y était inscrit en 1913. Après avoir dû se résoudre à quitter un premier foyer politique, à l’opposée des rodomontades patriotardes : “Le Sillon”. Esprit troublé d’une époque troublée, l’assassin de Jaurès avait en effet d’abord milité parmi les apôtres du catholicisme social. Il avait distribué leur organe, L’Éveil démocratique. Seule son indécision timorée l’empêchait de s’engager davantage. En 1910, la condamnation du mouvement par le Vatican – hostile à des « rapprochements blasphématoires entre l’Évangile et la révolution » –, poussa Villain à rompre avec ses frères chrétiens de progrès. Mais il est resté en contact avec l’animateur du “Sillon”, Marc Sangnier, qui, après l'acquittement, l’hébergera du reste quelques jours chez lui…

Marc Sangnier, « aujourd’hui commandant d’artillerie » (Le Matin), est également appelé à la barre. Il livre ce témoignage symptomatique au sujet de l’accusé, décrit tel « un timide, non un faible, n’ayant jamais obéi à un motif bas » : « Je le voyais quelquefois chez moi, où il continuait à venir de temps en temps, car il avait gardé des rapports d’affection respectueux avec ma mère qui essayait de le soutenir et de le guider. » Se diffuse ainsi la douce lumière d’une âme en perdition, qui mérite pardon… Concomitamment, la défense astucieuse de l’assassin échauffe le sentiment patriotique du jury populaire. Ces douze hommes, âgés de 53 à 68 ans, sont trop âgés pour avoir accompli leurs devoirs au front. L'occasion leur est offerte de se rattraper : ils deviennent héroïques par procuration, à l’écoute des témoins bellicistes, qui alternent avec les déposants bénévolents.

 

En une du “Matin” (28 mars 1919), déposition, en costume d'aviateur, du frère d'un accusé parfois considéré comme une victime 
En une du “Matin” (28 mars 1919), déposition, en costume d'aviateur, du frère d'un accusé parfois considéré comme une victime

Et c’est là que l’ancien président de la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, Renault de Chaumont-Quitry, donne sa pleine mesure, qui fixe le ton du procès : « Je crois pouvoir dire, bien qu’il ne soit pas admis, en général, de se louer soi-même, que notre génération a eu presque le don de la prophétie. Nous sentions venir la guerre (…) Je n’ai pas à apprécier l’acte de Villain, il ne m’appartient pas de le faire, je veux simplement montrer que des jeunes gens qui sentaient que l’adversaire nous guettait, qui sentaient la guerre imminente, étaient dans un état d’exaltation compréhensible parce qu’ils croyaient que certaines personnes se mettaient en travers d’une loi de défense nationale. » C’est bien entendu Jaurès qui est ici mis en cause, du fait de son opposition à la loi de trois ans, nous y reviendrons.

Mais attardons-nous sur la déposition du lieutenant de Chaumont-Quitry. Elle est de celles qui trottent dans l’esprit de jurés d'un âge avancé, imprégnés des valeurs de la petite bourgeoisie française : « Je voudrais faire allusion à ce sentiment d’émotion que nous, ses camarades, nous avons, en venant déposer aujourd’hui, de songer qu’on a privé, en Villain, la Patrie d’un de ses défenseurs ; de songer que malgré le crime commis, il eût pu être un héros sur le champ de bataille. Et je crois qu’il faut tenir compte des souffrances morales qu’un homme uniquement préoccupé de l’idée de Patrie a dû subir pendant les quatre ans et demi de sa détention. »


 

Une étrange conversion s’est produite, en France, avec l’assassinat du 31 juillet 1914, qui précéda de trois jours la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France, le 3 août. Le 4 août, l’enterrement de Jaurès se révéla signal du départ au front pour la gauche. Léon Jouhaux, secrétaire général de la C.G.T. (futur prix Nobel de la paix en 1951 !), sonna la charge belliciste – « nous répondons “présent” à l'ordre de mobilisation » – tout en tenant les cordons du poêle. Cinq ans plus tard, le dirigeant syndical témoigne au procès de Raoul Villain : « Malgré les réserves qui pouvaient exister chez quelques-uns, jamais à aucun moment il ne s’est élevé une voix dans nos rangs pour protester contre les paroles qui avaient été prononcées par moi aux obsèques, non parce que c’était le secrétaire de la C.G.T. qui les avait prononcées, mais parce qu’il les avait prononcées sur la tombe de Jaurès. »

Ce phénomène de transsubstantiation politique autour d’un cadavre vénéré, qui voit les valeurs pacifistes se muer en furie guerrière, s’impose dès la première journée d'audience du procès Villain, le 24 mars 1919, avec la déposition du citoyen Ernest Poisson, secrétaire général de la Fédération nationale des coopératives. Il avait rejoint le dirigeant socialiste au café du Croissant le jour funeste, accompagné de sa femme qui avait, au moment fatal, hurlé le fameux cri : « Ils ont tué Jaurès ! » Ernest Poisson, dans la précipitation qui suivit, avait escorté l’assassin au commissariat. Cinq ans plus tard, il relate : « Est arrivé un haut fonctionnaire de la Préfecture qui, lui-même, était dans le voisinage au moment de l’attentat et qui disait : “Eh bien, Messieurs, je viens de voir un spectacle extraordinaire. Un officier de l’armée française, un capitaine, est entré en tenue de campagne, la jugulaire au menton, le revolver au côté. Il a arraché de sa poitrine la Légion d’honneur qui y figurait et il l’a attachée sur la poitrine de Jaurès.” »

Voilà comment s'enclenche la taxidermie, l'empaillage, la naturalisation de Jaurès. Une gauche française, en lambeaux, croit sauver les meubles en parant le disparu de toutes les qualités propres à la droite dominante. Patriote un jour, patriote toujours, patriote une fois pour toutes ! L'incandescent Jaurès devient roide sous les mots de ses amis d'hier. Ils le métamorphosent en statue du commandeur de la défense nationale. Ce penseur et militant tumultueux, généreux, audacieux, vire à l'incarnation de La Beauté selon Baudelaire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. » Moins de cinq ans après l'homicide, une étoile filante réduite à du gravier…

 

Jean Jaurès, tel qu'il aurait dû être campé par une gauche hélas ! tétanisée en 1919 
Jean Jaurès, tel qu'il aurait dû être campé par une gauche hélas ! tétanisée en 1919

En 1913, deux maurrassiens, Alfred de Tarde et Henri Massis, avaient publié sous le pseudonyme d'Agathon une enquête, Les Jeunes Gens d'aujourd'hui, qui flairait la catastrophe avec avidité : « La guerre ! Le mot a repris un soudain prestige. C'est un mot jeune, tout neuf, paré de cette séduction que l'éternel instinct belliqueux a revivifié au cœur des hommes. » Et voici que Jaurès, en 1919, trahi par la démission des siens, devient raccord avec de telles paroles qu'il vomissait pourtant.

Son ancien condisciple de la rue d'Ulm, le sociologue Lucien Lévy-Bruhl, bêle ceci à la barre des assises de la Seine : « Nos poilus, qui dans cette guerre, ont reculé les bornes de la bravoure et du dévouement, savaient qu'ils défendaient leur pays et leur foyer, mais ils savaient en même temps qu'ils défendaient autre chose ; ils savaient qu'ils étaient pour ainsi dire responsables de ce qu'il y a de plus grand et de plus noble dans l'humanité, et ils n'ont pas voulu le laisser périr. Le sentiment qui les animait et qui les soutenait, c'est l'idéal même d'une humanité meilleure, que Jaurès a si magnifiquement exprimé. »

Avec le recul, nous savons qu'une telle démonstration vaut pour le Second Conflit mondial, contre la barbarie nazie – beaucoup renonceront alors à le mener ! En revanche, ce raisonnement doit être récusé à propos de la “Grande Guerre” : la liberté qui s'y joua n'était pas celle « d'une humanité meilleure » mais la liberté du commerce, de l'industrie et de l'expansionnisme.

 

Caricature de Joseph Sirat 
Caricature de Joseph Sirat

Jaurès l'avait pressenti, théorisé, au point de sonner le tocsin, en 1912, dans la cathédrale de Bâle, lors d'un congrès internationaliste en faveur de la paix, sur fond d'hostilité dans les Balkans : « Nous avons été reçus dans cette église au son des cloches qui me parut, tout à l’heure, comme un appel à la réconciliation générale. Il me rappela l’inscription que Schiller avait gravée sur sa cloche symbolique : Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango ! Vivos voco : j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon. Mortuos plango : je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords. Fulgura frango : je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées. »

Or le commandant Henri Gérard déclare tout bonnement, au sujet de Jaurès, au procès de son assassin : « Je suis sûr qu'à la guerre, il aurait été content de voir tous ceux qui avaient été ses amis faire leur devoir sur le champ de bataille. » Quant à René Viviani, président du conseil à l'été 1914, il revient sur les obsèques du dirigeant socialiste : « J'eus la certitude de cette union sacrée à laquelle je faisais appel (...). C'est d'une tombe muette qu'est sorti le plus noble et le plus éloquent appel qui ait jamais été adressé à la Nation française au nom de l'union pour la patrie. » Et l'ancien militant socialiste – ayant trahi pour le pouvoir confondu avec les responsabilités –, d'ajouter : « Jaurès aurait ranimé les courages et réuni autour du drapeau tous les citoyens. »


René Viviani (1862-1925), à la barre des assises de la Seine, le 26 mars 1919 
René Viviani (1862-1925), à la barre des assises de la Seine, le 26 mars 1919

L'abjection ira jusqu'à la preuve par le fils. Né en 1898, engagé dès 1915 à 17 ans, Louis Jaurès, en 1918, est mort à la guerre que ne voulait pas son père. N'est-ce donc pas l'illustration que Jean Jaurès s'y serait résolu puisque son bon sang, qui ne saurait mentir, alla jusqu'à donner le sien ?

 

 

Au moment de plaider, Joseph Paul-Boncour, l'avocat de la partie civile, enfonce une dernière fois le clou : « Parce qu'il avait été attaqué dans son patriotisme, il était de notre devoir de restituer sa figure nationale. » N'eût-il pas été plus judicieux de restituer le combat de Jaurès contre les chantres du carnage ? N'eût-il pas été plus approprié de contester toute légitimation de la guerre chez ceux qui se drapaient dans les plis sanglants de la victoire ? Piètre tentative de Me Paul-Boncour : « Oh, Messieurs, je me rends compte combien tout cela paraît pâle et lointain à la lueur de la guerre. Une fois de plus, c'est sur les champs de bataille que s'est joué le sort de l'Alsace-Lorraine et le résultat a été plus rapide et plus complet que nous n'osions l'espérer alors... À quel prix d'ailleurs ! »

Les nationalismes intransigeants étaient les alliés objectifs de Guillaume II

Quand Alphonse Aulard, professeur d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, dépose pour la partie civile en affirmant que Jaurès, s’il avait vécu, serait devenu le chef de la défense nationale dans le second cabinet Viviani du 26 août 1914 et que « la guerre, sous son impulsion, se serait terminée plus tôt », il horripile la droite, donc les jurés d’assises. Il nourrit la rage donc le verdict inique à venir. La presse conservatrice rappelle la motion que le député du Tarn fit voter, le 17 juillet 1914, par son parti : « Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernements le recours à l’arbitrage, le Congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière, simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés, ainsi que l’agitation et l’action populaires sous les formes les plus actives. »

L’Action française, le 29 mars 1919, prend un malin plaisir à souligner les « véhémentes objurgations » de Jules Guesde, en juillet 1914, à l’adresse de Jaurès : « Comment pouvez-vous garantir la simultanéité de la grève en Allemagne et en France ? Avec la méthode que vous préconisez, ce serait le plus socialiste qui serait écrasé. J’espère que l’on ne commettra pas CE CRIME DE HAUTE TRAHISON contre le socialisme ! »


Jean Jaurès, arrimé à la hampe d’un drapeau rouge, le 25 mai 1913, au Pré-Saint-Gervais, contre la loi de trois ans 
Jean Jaurès, arrimé à la hampe d’un drapeau rouge, le 25 mai 1913, au Pré-Saint-Gervais, contre la loi de trois ans

Le dirigeant socialiste disparu est caricaturé sur toute la ligne. Les siens en font un Foch avant la lettre, les esprits de droite le croquent en traître à la patrie. Or jusqu’au dernier moment, Jean Jaurès a voulu jouer sur deux leviers : la solidarité internationaliste faisant usage, au besoin, de la grève, mais aussi l’arbitrage international, en particulier l’appel au président Wilson que le directeur de L’Humanité s’apprêtait à lancer vers Washington. L’alliance franco-russe lui était toujours apparue suspecte : négociée en secret, avec un régime arriéré aux pulsions impérialistes, qui rendrait va-t-en-guerre ce traité défensif. La confrontation avec l’Allemagne serait ainsi déclenchée, inexorablement, alors qu’un rapprochement gradué avec Berlin favoriserait une transformation de l’Europe dans le sens démocratique requis. Une telle évolution permettrait en effet à l’Alsace-Lorraine, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de choisir son destin, évitant ainsi une désastreuse guerre de revanche.

En vue de celle-ci, en 1913, la France avait fait voter la loi de trois ans sous un gouvernement Barthou soutenu par le président Poincaré, qu’avait combattue Jaurès de toutes ses forces. Selon lui, la solution n’était pas de cantonner une année de plus la jeunesse française sous la coupe d’un militarisme arriéré, mais de constituer une armée de réserve s’identifiant à la nation et capable de la défendre bec et ongles, sans servir d’instrument aux mains des despotismes boutefeux. Le refus de comprendre cette vision dialectique aboutit, de la part de la droite française, à un déchaînement ainsi dénoncé par Jaurès, le 4 juillet 1913 à la Chambre : « Dans vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui vous soutiennent, il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat. »

 


 

1972 : H. Guillemin, auteur de “L'Arrière-pensée de Jaurès” (1966), parle du leader socialiste à la télévision suisse romande

Jean Jaurès considérait, à juste titre, que les nationalismes intransigeants étaient les alliés objectifs de Guillaume II. Incapable d'entendre un tel raisonnement, la droite française fit du socialiste en chef un félon grandiloquent : l'homme de l'Allemagne. Exemple : le supposé humoriste Franc-Nohain, dans L'Écho de Paris, 13 mars 1913 : « La France parle ; M. Jaurès, taisez-vous. Et comme cet avis a son importance, et pour être sûr de me faire comprendre de vos amis, je traduis à leur intention et à la vôtre : Frankreich spricht, still, Herr Jaurès ! » Sans oublier, bien entendu, Charles Maurras : « M. Jean Jaurès continue à faire un métier de traître ou, plus exactement, de fille » (L'Action française, 17 mai 1913). Ou bien : « Il faut citer Jaurès, non seulement comme un agitateur parlementaire, mais comme l'intermédiaire entre la corruption allemande et les corrompus de l'antimilitarisme. » (AF, 21 mai 1918). Ou encore : « Le porte-parole de Guillaume II » (AF, 18 juin 1913).


Croquis d'audience publié dans “Le Matin” 
Croquis d'audience publié dans “Le Matin”

Dans sa plaidoirie, Joseph Paul-Boncour peine sur cette haine dont la droite française abreuvait Jean Jaurès : « J'aurais aimé laisser là ces traces de nos dissentiments d'avant-guerre. Mais c'est l'atmosphère même du procès et le crime de Villain est inexplicable si on ne connaît pas cela. » Sait-il ce qu'il veut ? Me Paul-Boncour fait mauvaise impression, aux yeux d'un jury épris d'ordre tranchant : « Le crime est si grand que la seule sanction qui s'impose est la mort. Et cependant, nous ne la réclamons pas. » En effet, le disparu « fut l'ennemi de la peine de mort et sa grande ombre, pour ses amis, protège encore son assassin ». L'avocat, obéissant à la consigne fixée par le parti socialiste, s'en désolidarise en son for intérieur – ce n'était pas à ses yeux la bonne tactique judiciaire…

Durant ce procès de mars 1919, la partie civile apparaît sans repère et divisée. Censée obtenir la condamnation de Raoul Villain en défendant l'action de Jean Jaurès, elle accepte sa position de prévenue symbolique. Au lieu d'accuser ses accusateurs. Pourtant, bien des paroles du tribun assassiné auraient pu s'y prêter, comme cette harangue du 29 juillet 1914, à Bruxelles, devant le parti ouvrier belge : « Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des droits de l'homme, est-il possible que des millions d'hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans les dirigeants le sachent, s'entretuer sans se haïr ? » Cinq ans après l'hécatombe prophétisée, voici tout ce que trouve à dire Pierre Renaudel, vieux compagnon du défunt, à la barre, devant les assises de la Seine : « Ce n'était pas une action au bénéfice de l'Allemagne, mais l'action contre la guerre elle-même que Jaurès essayait de dresser. »


 

Certains socialistes sortent du bois, écœurés par les reniements que subissent les mânes d'un Jaurès prétendument accaparé par les seules questions militaires. Daniel Renoult, dans Le Populaire, dénonce « cette mise en scène dont nul n'est dupe ». L'un des deux avocats de Villain, Alexandre Zévaès, résume l'affaire du point de vue de la droite, donc du jury. D'une part, « ce qu'on vous demande, c'est la glorification d'une politique ». D'autre part, « la doctrine de Jaurès est si vaste qu'elle peut prêter à des contradictions différentes dans l'interprétation ». Bref, ces malheureux socialistes vous demandent d'avaliser un héritage empoisonné sur lesquels ils se divisent eux-mêmes ! Regardez, continue le plaideur, comment les bolchéviques viennent d'inaugurer à Moscou une statue en l'honneur de Jean Jaurès. Une telle cérémonie a été rehaussée par un discours du déserteur français Jacques Sadoul, qui commet forcément, continue Me Zévaès, une erreur d'interprétation en rapprochant ainsi Jaurès de Lénine : « Villain est excusable de s'être trompé aussi. » CQFD

Le défenseur du meurtrier profite de son avantage et fustige le rapprochement, que prônait l'homme abattu, « avec nos barbares voisins de l'Est ». Envolée assassine : « Je ne crois pas que la grande voix de Jaurès aurait pu avoir raison d'un peuple pareil, dans lequel remontaient à la surface, en 1914, les atavismes et les instincts les plus bas et les plus grossiers. » Autrement dit, Jean Jaurès était une sorte d'intelligent inutile : un pendant des “idiots utiles” – c'est ainsi que Lénine désignait avec cynisme les belles âmes philosoviétiques en pays capitalistes… Et Raoul Villain ? C'est un patriote détraqué – l'épithète n'enlevant rien au substantif ! –, auteur d'un « crime passionnel » en politique, soutient la défense.

 

 

Il ne reste plus au second avocat de Villain, Me Henri Géraud « à la barbe fluviale » (les journaux), qu'à réclamer un « verdict de pardon réconfortant et réconciliateur ». Le ténor du barreau use d'un renversement rhétorique stupéfiant : « J'en appelle aux morts, j'en appelle à ceux qui pendant des mois et des années de souffrance ont tout supporté pour que méchanceté s'efface et pour que disparaissent les derniers restes de brutalité. » Me Paul-Boncour, dans un ultime sursaut, coupe la parole à la défense en dépit des usages du prétoire : « Il y a d'un côté une victime et de l'autre un meurtrier. » Son confrère fait le sourd et achève un morceau de bravoure capable de donner à douze hommes de droite l'impression qu'ils auront, en plus du grand sens des responsabilités propre à leur camp, du cœur, mais du cœur à l'ouvrage, en acquittant Villain : « Nous ne pourrons arriver à ces reconstructions matérielles et morales que si l'on fait renaître la fleur de la douceur, de la pitié et de la bonté sur les cimetières attristés et sur les décombres. »

Silence. Raoul Villain s'évade de sa torpeur et débite la morale de l'histoire que lui ont inculquée ses conseils : « Je demande pardon à la victime et grâce pour mon père et mon frère. La douleur d'une veuve et d'une orpheline ne laisseront plus de bonheur dans ma vie. » Le jury se retire et l'acquitte en vingt minutes.

Pour pimenter l'ignominie, une légende a fini par s'imposer, du fait d'auteurs (chercheurs ou simples citoyens) qui se recopient sur ce point, dans l'édition et sur la Toile : la veuve de Jean Jaurès aurait été condamnée à payer les frais de ce procès lamentable. Faux ! Ou plutôt pas si simple. Les archives judiciaires ont disparu. Toutefois, une recherche dans les journaux de l'époque permet d'avoir le fin mot de l'histoire, qui n'ajoute pas le scandale au scandale autant que certains voudraient le (faire) croire…

 

“Le Matin”, 30 mars 1919 
“Le Matin”, 30 mars 1919

“Le Rappel”, 30 mars 1919 
“Le Rappel”, 30 mars 1919

“Le Petit Journal”, 30 mars 1919 
“Le Petit Journal”, 30 mars 1919

« Va-t'en, et demande pardon à Dieu et aux hommes ! »

Le monarchiste Maurice Pujo, dans L’Action française du 30 mars, complimente une décision de justice républicaine : « Le crime passionnel, au mobile généreux, n’était-il pas expié par près de cinq années de prison préventive ? Les jurés l’ont compris ainsi. » Voilà pour les sentiments. Revenant à la devise du quotidien maurrassien, « politique d’abord », l’éditorialiste poursuit : « Verdict de pitié, de sagesse et de raison. Nous ne dirons pas, nous, qu’il emporte la condamnation de Jaurès : puisque celui-ci a payé avant d’avoir trouvé les juges qu’on avait ici réclamés pour lui [c’est nous qui soulignons], sa mémoire a droit à la paix. Mais ce verdict refuse d’absoudre les erreurs et les fautes que la France envahie, ruinée, ensanglantée, a payées encore plus cher que lui. » Et redoublant dans un légalisme inusité, Maurice Pujo conclut : « Cette parole décisive de la magistrature populaire affermira le cœur de notre pays qui veut vivre et, retentissant plus loin encore, ira dire jusqu’à l’Orient bolchéviste que la France n’est pas mûre pour l’anarchie. »

« Les malheureux oublient que l’iniquité triomphante fut toujours et partout la plus grande semeuse de révolution », réplique aux royalistes écervelés Jean Longuet, sous le titre « La Provocation », dans Le Populaire – le quotidien socialiste du soir, L’Humanité paraissant le matin. Un message du camarade britannique Ramsay Mac Donald énonce : « Je crains, et je le déclare avec un profond regret, que ce verdict ne fasse à la France un grave tort aux yeux du monde. » Voilà ce qui reste de l'internationalisme prolétarien, vidé de son sens et de son sang mais encore démocrate, avant qu'une grande partie ne passe sous les fourches caudines de Moscou sur ordre de Lénine…

 

 

L'Humanité s'insurge contre ce « verdict de classe, inspiré par la haine et la crainte du prolétariat ». Bracke-Desrousseaux, l'helléniste qui saluera, en 1936, la victoire de Léon Blum avec la formule « enfin les ennuis commencent », se réfère au cas Cottin. Louis Cottin dit “Milou”, ouvrier charpentier libertaire, avait, le 19 février 1919, tiré dix coups de revolver sur le président du conseil Georges Clemenceau, atteint sans gravité. Le 14 mars, Cottin est condamné à mort par le conseil de guerre : « C’est la tentative manquée qui est frappée, du maximum : c’est l’assassinat réussi qui reçoit l’impunité », conclut Bracke-Desrousseaux.

Le Figaro exulte moins violemment que L'Action française : « Le jury n'a pas été dupe. Il s'est demandé pour quelles opérations politiques on avait loué la salle des assises. Six jours durant, il a consenti à y assister. Il n'a pas voulu y collaborer. » L'Univers, hebdomadaire fondé en 1867 par Louis Veuillot et qui n'a plus que cinq mois à vivre sous sa devise « Dieu protège la France », éructe ainsi : « La guerre des classes est une invention boche et socialiste, une invention de Karl Marx. La provocation et la haine sont des procédés qui répugnent, au lendemain de cette guerre, à tout Français. Ceux-là seuls, qui sont à la solde de l'Allemagne ou qui bénévolement font sa politique – hélas, il y en a ! – osent encore prononcer ces mots. Or, les jurés qui ont acquitté Villain n'étaient pas de ceux-là. »

Le Journal des débats, vénérable organe fondé en 1789, s'en tient aux principes : « Un assassinat avec préméditation, même inspiré par la politique, reste un assassinat. » Dans Le Rappel, lancé en 1869 par l'entourage de Victor Hugo, le directeur du quotidien, Edmond du Mesnil, pousse les feux de l'humanisme radical : « Après les hécatombes horribles de la guerre, le respect de la vie humaine devrait être le premier principe de notre enseignement social. » Le Temps, quotidien de la rue des Italiens, s'érige jusqu'au sommet d'une objectivité de façade : « Le procès d'hier, tel qu'il fut institué, s'est trop présenté comme la condamnation ou la légitimation nationale d'un parti. [NB : la S.F.I.O.] Le jury ne voulut point rechercher ceux que la défense [NB : en fait la partie civile] appelait “les vrais coupables”, car il craignit, par ce détour, qu'on interprétât sa pensée comme l'approbation d'un passé encore tout vif dans l'Histoire. Telle nous semble être, en toute impartialité, la suggestion qui s'imposa aux juges. »


6 avril 1919, avenue Malakoff (aujourd'hui Raymond-Poincaré), au Trocadéro, dans le XVIe arrondissement de la capitale 
6 avril 1919, avenue Malakoff (aujourd'hui Raymond-Poincaré), au Trocadéro, dans le XVIe arrondissement de la capitale

Le dimanche de la Passion 6 avril 1919, alors qu'est annoncée dans toutes les églises de France la décision papale de canoniser Jeanne d'Arc (lire le volet précédent de cette série), 300 000 manifestants selon L'Humanité (150 000 d'après Le Figaro) se rassemblent dans les beaux quartiers de Paris – là où résidait Jaurès –, pour protester contre le verdict inique du 29 mars. « Ils crient – et ce sont des soldats surtout – leur haine de la guerre, des impérialistes forcenés et des militarismes impénitents : “À bas la guerre ! — Démobilisez ! — Vive le désarmement ! — À bas les interventionnistes ! — À bas les frontières !” » (L'Humanité, 7 avril 1919).

ÉPILOGUE…

Le 18 juillet 1922, L'Humanité rachète les palinodies socialistes du procès de mars 1919, en publiant une lettre magnifique de lucidité signée du vieil Anatole France : « Ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mouraient. Il en est de même dans toutes les guerres. Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemmapes ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l’ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. »


 

Jean Jaurès est transféré au Panthéon en 1924, sous un gouvernement Édouard Herriot, lors du Cartel des gauches, quand de soi-disant progressistes parviennent, un court instant, à montrer le bout de leur nez au sommet de l'État. En 1981, une rose sera déposée sur le caveau du temple républicain par un président socialiste bien décidé à occuper le pouvoir aussi longtemps que possible, grâce aux institutions de la Ve République – pari réussi et record absolu, hors monarchie et empire, pour François Mitterrand : deux septennats ininterrompus ! Entre-temps, Jaurès avait inspiré ceux des socialistes qui résistèrent à l'occupant nazi – au contraire de tant des leurs, qui partirent en 1914 mais consentirent en 1940, ayant ainsi tout faux…

Les actualités françaises évoquent Jean Jaurès, en 1946, alors que souffle encore l'esprit de la Résistance

Le principal avocat de Jaurès, Joseph Paul-Boncour, auteur d'une excellente définition de Mussolini (« un César de carnaval »), devient président du conseil le 18 décembre 1932, succédant à Édouard Herriot. Le ministère Paul-Boncour tombe dès le 28 janvier 1933, trois jours avant l'arrivée de Hitler à la chancellerie du Reich : Matignon échoit alors, pour la première fois, à Édouard Daladier. Né sous le président Patrice de Mac Mahon en août 1873, Joseph Paul-Boncour meurt sous le président Georges Pompidou en mars 1972.

 

 

Le principal avocat de Raoul Villain, Alexandre Zévaès (1873-1953), incarne le parfait renégat. D'abord dreyfusard et compagnon de Jaurès, il avait forgé son pseudonyme en fusionnant les noms de deux écrivains d'extrême gauche (Michel Zévaco et Jules Vallès) ; cependant pour finir à l'extrême droite. En 1941, ce qu'omet sa notice complaisante de Wikipédia, il publie Un apôtre du rapprochement franco-allemand : Jean Jaurès, véritable détournement de cadavre au profit de la collaboration avec les nazis.

Quant à Charles Maurras, les lignes qu'il écrit sur Jaurès dans L'Action française (le 31 mars 1919) caractérisent aujourd'hui ce monarchiste scélérat : « Il se trompa lourdement à peu près sur tous les sujets, en particulier sur la France et l'Allemagne, la paix et la guerre, sur l'esprit national et sur l'esprit de classe, sur le mouvement des idées et sur le cours des choses. »

Quid de Raoul Villain ? Il trouve refuge à Ibiza, se faisant construire une bicoque biscornue dévolue au culte de Jeanne d'Arc, pour s'enfoncer là-bas encore davantage dans le délire. Crasseux et hilare, il braille Frère Jacques à tout-va : la population locale le surnomme « le fou du port ». Au début de la guerre d'Espagne, en septembre 1936, il est zigouillé par des républicains expéditifs. D'après un vieux professeur de jadis au lycée Henri-IV, Charles Juillard, chrétien, jaurésien et rémois qui avait étudié la question, Villain fut exécuté parce qu'il lisait la Bible sur une plage : « Qui vivra par l'épée périra par l'épée »

En 2014, les “socialistes” français, qui n'ont rien appris et tout oublié, commémorent le centenaire de la Première Guerre mondiale. Et s'inscrivent dans la pusillanimité tragique des cerveaux de gauche alors comme lobotomisés par un carnage qui les rendit moutonniers. Croyant jouer sur tous les tableaux, François Hollande invite, le 8 novembre prochain, salle Pleyel, les chefs d'État dont le pays fut impliqué dans le conflit : on projettera la plus magistrale déclaration de guerre à la guerre : J'accuse d'Abel Gance (1919). Mais cette dénonciation de la boucherie deviendra, en un tour de passe-passe, un hommage aux combattants !

 

Présentation de la Mission du centenaire... 
Présentation de la Mission du centenaire...

Abel Gance et Jean Jaurès se hisseront hors de leur tombeau, pour cracher au visage de tels profanateurs. L'authentique penseur et militant socialiste, qui sera symboliquement assassiné une troisième fois ce 8 novembre 2014 à Paris, élèvera sa voix de bronze. Il maudira nos gouvernants de rencontre, comme le 29 juillet 1914 à Bruxelles, deux jours avant sa mort : « Pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Dans l'entraînement mécanique et dans l'ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses. À mesure que le typhus achèvera l'œuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperont, les hommes dégrisés se tourneront vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et demanderont quelles raisons ils peuvent donner de tous ces cadavres. Et alors la révolution déchaînée leur dira : “Va-t'en, et demande pardon à Dieu et aux hommes !” »

 


 

7 novembre 2013 : allocution pour le lancement des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale...

Voir, sous l'onglet “Prolonger” de cet article, les œuvres de Jaurès collectées par un abonné de Mediapart, en vue du plus large partage électronique possible...

 

 

Lire aussi

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 20:46

 

Source : www.bilan.ch

 

 

UBS inculpée à Paris pour blanchiment aggravé de fraude fiscale
23 Juillet 2014

Par AFP / AWP La banque était déjà mise en examen pour démarchage illicite de clients en France. Sa caution a été réévaluée à 1,1 milliard d'euros.

 

Fraude fiscale

La banque UBS a été mise en examen mercredi à Paris pour blanchiment aggravé de fraude fiscale dans une affaire de démarchage illicite de riches clients français invités à placer leur argent en Suisse, a appris l'AFP de source judiciaire. L'établissement zurichois a vivement réagi à ces informations.

La banque, qui était déjà mise en examen pour démarchage illicite de clients en France, a en outre vu sa caution réévaluée à 1,1 mrd EUR (1,3 mrd CHF), a précisé la même source.

Dans cette enquête, UBS est soupçonnée d'avoir permis à ses commerciaux suisses de démarcher des clients en France, en violation de la législation, et d'avoir mis en place une double comptabilité pour masquer des mouvements de capitaux entre la France et la Suisse.

La mise en examen de blanchiment aggravé de fraude fiscale vise des faits présumés commis entre 2004 et 2012, a précisé la source judiciaire.

Les investigations avaient été lancées notamment après des dénonciations d'anciens salariés.

La banque, qui était soumise à 2,875 mio EUR de caution, doit verser le restant de la somme, soit plus de 1 mrd EUR, avant le 30 septembre.

Selon la source judiciaire, cette nouvelle caution correspond à "42,6% de la dernière année de bénéfices après impôts" et à "2,8% des fonds propres d'UBS".

Le parquet de Paris avait requis un montant similaire, a-t-on précisé.

Cette nouvelle mise en examen intervient alors que le quotidien français "Les Echos" a annoncé dans son édition de mercredi que l'hypothèse, un temps envisagée, d'une solution négociée par le biais notamment d'une procédure de "plaider-coupable" avait été écartée.

L'établissement zurichois a réagi dans la nuit de mercredi à jeudi à ces informations, estimant que la caution de 1,1 mrd EUR était "sans précédent et injustifiée". Le groupe va faire appel de cette décision, selon un communiqué.

Concernant la mise en examen, UBS a précisé qu'elle allait "continuer à défendre avec véhémence son point de vue". La banque a assuré avoir entrepris "d'importantes mesures pour garantir la conformité fiscale de (ses) clients et (continue) de le faire".

UBS a estimé qu'il était "inacceptable que cette affaire ait été à tel point politisée".

Cette nouvelle mise en examen intervient alors que Les Echos ont annoncé dans leur édition mercredi que l'hypothèse, un temps envisagée, d'une solution négociée, par le biais notamment d'une procédure de "plaider-coupable", avait été écartée.

 

 

Source : www.bilan.ch

 

 

 

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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 17:57

 

Source : www.mediapart.fr

 

Le «pacte de responsabilité» n'inversera pas la courbe du chômage

|  Par Rachida El Azzouzi

 

 

 

Le chômage continue de battre des records, avec une nouvelle hausse de 10 000 personnes en juin. Pour le stabiliser, le gouvernement mise sur "le pacte de responsabilité". Mais deux nouvelles études du CNRS viennent contester l'efficacité des politiques d'exonérations de cotisations sociales et relativiser leur impact sur l'emploi.

Le chômage poursuit son inlassable progression, acculant un peu plus le gouvernement. Nouvelle hausse en juin après la forte augmentation du mois dernier, l'un des plus mauvais mois de l'année avec 30 000 chômeurs en plus. De nouveau, les seniors sont en première ligne et un peu moins, cette fois-ci, les jeunes, très ciblés par le gouvernement. Près de dix mille nouveaux demandeurs d'emplois de catégorie A (9 400) soit 3.662.100 personnes qui n'ont pas du tout travaillé dans le mois en France. Le pays compte 5.343.100 chômeurs (catégories A, B, C) sans compter les catégories D et E ainsi que tous ceux qui échappent aux statistiques officielles (le halo du chômage). Les chiffres de la Dares (que vous pouvez consulter ici) ont été dévoilés ce vendredi 25 juillet deux jours après l'adoption des premières mesures du « pacte de responsabilité », la nouvelle arme anti-chômage du gouvernement. Pour stabiliser la courbe du chômage à défaut d'avoir réussi à l'inverser, l'exécutif parie exclusivement sur ces quarante et un milliards d'euros d'allègement du coût du travail offerts aux entreprises sur le dos de la Sécurité sociale, des ménages, des collectivités locales, tous astreints à une cure de cinquante milliards.

Illusoire ? Le « pacte de responsabilité » ne redressera pas la France. Pour l'heure, les négociations dans les branches sont poussives. Seule une trentaine de branches sur plusieurs centaines ont commencé à discuter des contreparties en matière d'emploi, de formation, d'investissement. Un seul accord a été signé dans l'industrie chimique, prévoyant la création de 47.000 emplois d'ici à 2017. La CFDT et la CFTC l'ont approuvé, pas les autres syndicats, qui estiment que les recrutements promis ne correspondent qu'au rythme actuel de la branche. C'est dire le chantier complexe à mettre en branle avant de ressentir d'hypothétiques frémissements.

Qui plus est, le lien entre exonérations de cotisations sociales et emploi n'a jamais été démontré. L'efficacité de ce dispositif est même plus que mise à mal par de nombreux économistes et travaux empiriques (lire ici notre article). Récemment et dans l'indifférence générale, c'est un rapport venu du Sénat qui devait torpiller l'outil numéro un des politiques pour l'emploi depuis plus de vingt ans. Sauf qu'il ne sera pas publié officiellement, retoqué par les sénateurs de droite et socialistes (lire ici notre article dans lequel nous le publions). On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif et qui voit dans les baisses de "charges", ces milliards d'euros sans contreparties au coût prohibitif pour l'Etat, la solution universelle des problèmes économiques, se trompe.

Deux nouvelles études viennent le démontrer. Celles de trois chercheurs dont deux sont associés au centre d'études de l'emploi (CEE) : Nadine Levratto du laboratoire EconomiX sous la tutelle du CNRS et de l'université de Paris X Nanterre ; Aziza Garsaa doctorante (PSE université de Paris 1 Panthéon Sorbonne et EconomiX, CNRS-université de Paris Ouest Nanterre) et Luc Tessier enseignant-chercheur (ERUDITE, université de Paris Est-Marne-la-Vallée).

La première étude (à télécharger ici ) porte sur les effets des exonérations sur la croissance des établissements industriels en France de 2004 à 2011, la seconde (à télécharger ) concerne les allègements de charges dans les départements d'Outre-Mer (DOM) sur la même période. Particularité de cette dernière : elle a été commandée par la délégation générale de l'Outre-Mer du ministère des Outre-mer. Et elle ne sera certainement jamais rendue publique « compte-tenu de nos conclusions qui incitent fortement à relativiser l'impact des exonérations sur l'emploi ». Entretien avec l'une des auteures, Nadine Levratto.

Vous avez mené deux études sur les exonérations sociales accordées aux entreprises de 2004 à 2011, l'une en métropole, l'autre dans les départements d'Outre-mer (DOM) où elles sont encore plus massives. Elles démontrent une nouvelle fois impact sur l'emploi très limité des allègements de cotisations...

Les travaux que nous avons menés mesurent la relation entre le taux d'exonération de cotisations sociales patronales et la création d'emplois dans les établissements en France métropolitaine et dans les départements d’outre-mer (une unité de production géographiquement individualisée, mais juridiquement dépendante d'une entreprise). Nous travaillons principalement à ce niveau car les exonérations s’y appliquent. Les résultats obtenus montrent que, globalement, les exonérations ont un effet positif sur l'emploi. Cette tendance moyenne générale cache cependant des différences qui conduisent à relativiser l'effet bénéfique de ces dispositifs, voire à s'interroger sur leur efficacité.

En effet, nous avons différencié l'effet du taux d'exonération en fonction du rythme de croissance des établissements. Cette distinction est importante car, en France, comme à l'étranger d'ailleurs, la plupart des entreprises ont un nombre de salariés extrêmement stable dans le temps. Leur taux de croissance est tout simplement égal à zéro. Seule une minorité d’entreprises créent ou détruisent des emplois. L'important est donc de trouver des moyens qui empêchent la suppression d'emplois et favorisent leur création. Pour juger si les exonérations de cotisations sociales remplissent cette fonction nous avons estimé leur effet selon le taux de variation de l'emploi observé d’un trimestre et d’une année à l’autre. Nos conclusions sont unanimes.

Quelle que soit la population analysée, nos travaux montrent que les exonérations produisent essentiellement leur effet dans les entreprises en croissance. En d'autres termes, les entreprises qui tirent avantage de la baisse du coût du travail liée aux exonérations sont celles qui parviennent à saisir les opportunités de croissance et à s’adapter aux tendances du marché. En revanche, les entités dont l’effectif reste identique ou diminue profitent beaucoup moins de ces dispositifs. On peut donc considérer que les exonérations facilitent la création d’emplois dans les entités qui vont bien plus qu’elle ne permettent de créer des emplois dans les établissements qui stagnent ou de limiter les destructions d’emplois dans les établissements qui ont des difficultés.

Cependant, l’ampleur de ces effets dépend aussi des caractéristiques propres des entreprises et des établissements. La taille et le secteur d’activité conditionnent fortement l’effet de l’allègement du coût du travail. Il atteint son niveau le plus élevé dans les entreprises et les établissements de grande taille, et dans ceux qui opèrent dans le tertiaire (commerce et services). Les PME, initialement ciblées par ces dispositifs, et l’industrie plus exposée à la concurrence sont moins impactées par les allègements du coût du travail.

Ces résultats sont robustes. Ils sont en effet validés pour la métropole et l’outre-mer, lorsqu’on réalise des estimations spécifiques par secteur et par classe de taille et que l’on raisonne au niveau annuel ou trimestriel.

«Les exonérations tendent davantage à stabiliser l’emploi»

Malgré une abondance d'exonérations de charges depuis des décennies, les DOM, ces départements lointains dont personne ne parle, s'enkystent dans un chômage de très longue durée avec des taux très supérieurs à la métropole, pouvant atteindre jusqu’à 80% chez les jeunes de moins de 25 ans. N'incarnent-ils pas, à eux seuls, l'échec de cette politique "pour l'emploi" ?

Au regard du marché du travail, les DOM se distinguent par un taux de chômage élevé dont le taux de variation suit, de manière atténuée, celui observé en métropole, des écarts de salaires avec la métropole variables selon les catégories socio-professionnelles (plus élevés pour les cadres, les professions intermédiaires et les employés, plus faibles pour les ouvriers qualifiés et non qualifiés), un taux d’occupation structurellement faible (de 32% à 42%) en raison d’un taux de chômage élevé et d’une forte proportion d’inactifs.

Afin de réduire les difficultés d’accès au marché du travail et les freins à l’embauche, les pouvoirs publics ont mis en place des dispositifs spécifiques aux départements d’outre-mer. A côté des contrats aidés essentiellement destinés au secteur non marchand, la politique de l’emploi s’est particulièrement appuyée sur des dispositifs spécifiques d’exonération de cotisations sociales patronales dont la compensation de l’Etat aux organismes de sécurité sociale représente environ la moitié des crédits de la Mission outre-mer. Ce régime spécifique a été mis en place par la « loi tendant à favoriser l'emploi, l'insertion et les activités économiques dans les départements d'outre-mer » du 25 juillet 1994, dite loi Perben, au moment de l'alignement progressif du salaire minimum domien sur celui en vigueur en métropole. Il a ensuite fait l’objet de plusieurs modifications. En 2001, par la loi d'orientation pour l'outre-mer (Loom), en 2003 par la loi de programme pour l'outre-mer (Lopom aussi appelée loi « Girardin ») et en 2009 par la loi pour le développement économique de l'outre-mer (Lodéom). Cette dernière prévoit des dispositifs d’exonération dégressifs jusqu’à 2,8 SMIC pour le régime général (avec des variantes selon que les entreprises emploient moins ou plus de 11 salariés) et jusqu’à 4,5 SMIC pour le régime renforcé. De nouveaux seuils d’exonération sont applicables, en 2014, pour les entreprises susceptibles de bénéficier du crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE).

Les exonérations outre-mer représentent plus d’un milliard d’euros par an. En 2012, elles ont progressé de 4,9 % en lien avec la hausse de la masse salariale dans ces départements.

Les travaux que nous avons réalisés portent sur la période 2004-2011. Ils montrent que les taux d’exonération apparents médians sont proches de 30%. Dans les 10 % d’établissements les moins exonérés, ils sont passés de 10 à 5% entre 2007 et 2010 alors qu’ils sont passés de 66 à 58 % dans les 10 % d’établissements les plus fortement exonérés. Ils sont particulièrement élevés dans l’industrie manufacturière (y compris les IAA), la construction, le transport et l’hébergement et la restauration.

Le premier résultat est donc que les exonérations de cotisations sociales patronales contribuent globalement à réduire le coût du travail. Nous montrons aussi que la baisse des taux d’exonération liée à l’entrée en vigueur de la Lodéom s’est accompagnée d’un maintien de l’emploi dans la majorité des établissements observés, alors même que les économies entraient dans la crise. L’impact des exonérations et l’intensité de leur recours par les entreprises sur l’emploi varie également selon la dynamique propre à l’établissement. Les exonérations tendent davantage à stabiliser l’emploi dans les établissements qui réduisent le nombre de salariés qu’à intensifier les embauches dans les établissements qui sont sur des trajectoires ascendantes. Cette tendance générale admet cependant de nombreuses exceptions suivant les secteurs d’appartenance et la taille des établissements considérés. Les exonérations produisent leurs principaux effets dans les secteurs de l’industrie et parmi les grandes entités de plus de 50 salariés. La croissance de l’emploi dans les petits établissements et pour les secteurs les plus exonérés (hébergement et restauration et commerce) est en revanche peu, voire pas, déterminée par les taux d’exonération appliqués.

Quelle a été votre méthodologie ?

Nous avons estimé dans quelle mesure les établissements réagissent à une baisse globale du coût du travail mesurée par le total des exonérations de cotisations sociales patronales rapporté à la masse salariale grâce à un modèle de variation de l’emploi de la firme bien connu des économistes industriels. Il permet de mettre en relation la variation de l’emploi des établissements et le taux d’exonération apparent (montant des cotisations rapporté à la masse salariale) en tenant compte de caractéristiques telles que la taille, le secteur, la période, etc.

Nous avons également mobilisé une technique d’estimation novatrice qui permet de tenir compte à la fois des effets individuels et des effets temporels et ce pour les différents niveaux de variation de l’emploi observés dans les populations étudiées.

Pour réaliser nos estimations, nous avons mobilisé quatre sources de données : des fichiers fournis par l’ACOSS (Agence Centrale des Organismes de Sécurité Sociale), les données CLAP (Connaissance Locale de l’Appareil Productif) de l’INSEE, le REE (Répertoire des Entreprises et des Établissements) de l’INSEE, et la base comptable DIANE du bureau van Dijk à partir desquelles nous avons constitué plusieurs panels composés d’entités actives durant la période 2004-2011. Chaque panel compte plusieurs milliers d'établissements et est représentatif de l'ensemble de l'économie française métropolitaine ou ultramarine. Une thèse en cours procède à l'estimation de modèles sur la base de panels de plus de 100 000 entreprises et établissements.

Au total, des dizaines de milliers de données portant sur la période 2004-2011 ont été mobilisées pour réaliser ce travail.

«Une alternative est pourtant possible mais ne parvient pas à trouver sa place dans le débat public»

Pourquoi une telle addiction de la part des gouvernements aux exonérations de charges sociales devenues un dogme à droite comme à gauche alors que leur impact sur l'emploi et la courbe du chômage sont quasi nuls ?

L’instauration des dispositifs visant à réduire le coût du travail grâce à une exonération des cotisations sociales patronales date des années 1990. En réponse à une hausse ininterrompue du taux de chômage elles n'ont cessé d'être étendues depuis. A l’origine, les tenants de ces politiques ont souligné le fait que les travailleurs les moins qualifiés étant les plus touchés par le chômage et les moins productifs, ces mesures devaient être ciblées ciblées sur les bas salaires. Avec le temps, l’assiette et le taux n’ont cessé de s’étendre, l’année 2008 marquant un coup d’arrêt. Aujourd’hui, avec le CICE on repart à la hausse. L’Acoss a calculé qu’en 2012 les exonérations représentaient 27,6 milliards d’euros, dont près de 1,2 pour les départements d’outre-mer.

L’adhésion quasi-généralisée aux politiques d’exonérations reposent sur l’idée que le facteur travail coute trop cher, que les travailleurs peu qualifiés sont insuffisamment productifs au regard des salaires qu’ils reçoivent et que la réduction de coût du travail va améliorer la compétitivité des entreprises et, donc, leur permettre de créer des emplois. Ce discours repose sur une approche très mécanique du fonctionnement du marché du travail : la décision d’embauche repose sur le prix rapporté à la productivité. S’il est trop élevé les entreprises sont dissuadées d’embaucher et sont pénalisées par des coûts de production (et donc des prix de vente) non compétitifs. Les exonérations permettraient alors de corriger ce déséquilibre et de favoriser l’emploi par un double effet. Un effet de substitution dans la mesure où les entreprises vont être incitées à embaucher les employés dont le coût du travail est devenu plus attractif et un effet volume car la baisse des coûts de production se répercute sur les prix si bien que la demande qui s’adresse aux entreprises concernées par les exonérations augmente, ce qui favorise l’embauche. Certains ajoutent un effet de compétitivité internationale. Au bout du compte, les exonérations de cotisations sociales sont supposées favoriser la création d’emplois et sont donc présentées comme un dispositif efficace de lutte contre le chômage.

Ce point de vue s’est imposé dans le paysage alors même que les travaux empiriques qui le confortent ont fait l’objet de nombreuses critiques et que des contradictions existent parmi les travaux qui concluent à leur caractère bénéfique.

Comment le caractère incontournable des exonérations de cotisations sociales a-t-il pu si profondément s’installer dans l’espace public français ? C’est assez mystérieux d’autant que la comparaison du coût du travail dans l’industrie, il faut le rappeler, n’est pas préjudiciable à la France. Selon le Bureau of Labor Statistics, le coût horaire du travail dans l’industrie en 2012 était de 39,8 dollars en France, un niveau très proche de celui des Etats-Unis (35,7 dollars) et nettement plus faible que celui de l’Allemagne (45,8 dollars). Les écarts deviennent défavorables à la France lorsqu’on calcule une moyenne nationale prenant en considération les secteurs de la banque et de l’assurance qui tirent la moyenne vers le haut. L’enquête européenne sur le coût de la main-d’œuvre 2008 d’Eurostat utilisée par  Bertrand Marc et Laurence Rioux dans l’étude « Le coût de la main-d’œuvre : comparaison européenne 1996-2008 » (INSEE, Emplois et salaires, 2012) confirme ces tendances.

Depuis 10 ans, les coûts salariaux unitaires français (salaire par unité produite) ont évolué comme la moyenne européenne. L’écart du coût du travail entre la France et les pays concurrents n’épuise donc pas les explications de la désindustrialisation, des licenciements  ou de la dégradation du solde du commerce extérieur. Or, l’idée d’une baisse du coût du travail comme solution universelle aux problèmes économiques a néanmoins fini par s’imposer.

Cette politique de court terme s'est aujourd'hui installée dans la durée. Le gouvernement s'appuie désormais exclusivement sur le CICE et le pacte de responsabilité pour lutter contre le chômage. A chaque fois, une focalisation excessive sur le coût du travail. Le débat n'est-il pas à côté de la plaque ?

C’est une vraie question. L’explication en vogue est que le coût excessif du travail est la cause du déficit de compétitivité des entreprises française. Ce constat dressé, il est fatal que les différents gouvernements œuvrent pour l’alléger. La politique actuellement suivie s’inscrit donc bien dans ce registre. Le CICE  suivi du pacte de responsabilité et augmenté de quelques mesures supplémentaires de soutien à l’activité des entreprises va représenter une dépense fiscale d’environ 41 milliards d’euros au bénéfice des employeurs. Dans la mesure où tous les pays d’Europe adoptent cette même politique, il n’est pas étonnant que l’on entre dans une spirale déflationniste dont les remèdes pour en sortir consistent essentiellement dans le renforcement de ceux qui ont contribué à la créer.

Une alternative est pourtant possible mais ne parvient pas à trouver sa place dans le débat public. Quelques voix s’élèvent en effet pour souligner l’importance de la compétitivité hors-prix, liée à la qualité des produits, à leur degré de nouveauté, leur spécificité, etc., leur portée reste limitée. Dans ce domaine la France est pourtant bien loin du sacro-saint modèle allemand : la R&D plafonne à 2,1 % du PIB en France contre 2,8 % en Allemagne. Ce différentiel est encore plus marqué si l’on considère les dépenses en R&D du secteur privé qui, en 2008, atteignaient 31 milliards d’euros en Allemagne contre 15 en France. L’innovation est pourtant un moteur de la performance des entreprises comme le montre l’évolution comparée de la productivité des facteurs qui a diminué de 2 points entre 1999 (base 100) et 2012 alors que, parallèlement, elle augmentait de 8 points en Allemagne.

La spécialisation du modèle industriel français dans un niveau moyen de gamme des produits a rendu les entreprises plus vulnérables aux variations de prix que ne le sont leurs concurrents ou homologues allemands. Ces derniers se sont partiellement affranchis des contraintes de coût par un positionnement sur des segments de marché haut de gamme et innovants. Comme l’avaient montré Salais et Storper dans leur ouvrage de référence « Les Mondes de Production », sur ces marchés la coordination entre acteurs s’opère par la qualité plus que par les prix.

L’argument de la baisse du taux de marge pour expliquer le recul de la position des entreprises françaises en matière d’innovation ne tient pas si l’on considère d’une part que la hausse du taux de marge des entreprises entre 1994 et 2002 n’a pas été accompagnée d’une hausse des dépenses de R&D et d’autre part que les dividendes ont considérablement augmenté sur la dernière décennie. Bilan de l’affaire, les dépenses en R&D qui représentaient 44 % des dividendes en 1992, n’en représentent plus qu’environ 25 % aujourd’hui.

 

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Source : www.mediapart.fr

 

 

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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 20:51

 

Source : www.mediapart.fr

 

Comment Jaurès fut assassiné par deux fois (2/3)

|  Par Antoine Perraud

 

 

 

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Par Antoine Perraud

 

 

Raoul Villain, qui a tué Jean Jaurès en 1914, est jugé en 1919. Son acquittement, incompréhensible aux socialistes déboussolés, apparaît hélas dans l'ordre des choses. Retour sur ce procès instructif, qui parle de et à la gauche. Deuxième volet : l'assassin se voit grimé en Jeanne d'Arc et l'assassiné se retrouve sanctifié. Ce qui trahit Jaurès et le socialisme sans émouvoir un seul instant les vestales du nationalisme. Le Figaro ironise : « Pour un peu on eût cru qu'il s'agissait de Paul Déroulède. »

L’Action française ne cache pas sa joie, le 24 mars 1919 : « Après cinq ans moins trois mois de détention préventive, Villain va donc passer en cour d’assises. Enfin !… Nous allons voir et entendre l’assassin. Quant à l’assassiné, Urbain Gohier lui a dressé son dossier dans un volume et une brochure qu’il faut lire : La Sociale et Comment je n’ai pas tué le traître Jaurès. »

Urbain Gohier (1862-1951) est un polémiste entraîné par son méchant verbe. Venu du camp dreyfusard (il travaillait avec Clemenceau à L’Aurore), ce pamphlétaire devait glisser dans le nationalisme puis la collaboration. En 1913-1914, son antisémitisme aussi furieux que délirant le pousse à publier, sous le pseudonyme d’Isaac Blümchen, deux livres prétendument édités à Cracovie : À nous la France !, puis Le Droit de la race supérieure. Plus royaliste que le roi, il trouve Charles Maurras un rien métèque et soupçonne Léon Daudet de vague mais honteuse judéité…

Cependant, tout ce monde se retrouve dans la haine de Jaurès. Et La Sociale, libelle publié en 1914, prend la forme, p. 55, d'un appel au meurtre : « S'il y a un chef en France qui soit un homme, M. Jaurès sera “collé au mur”, en même temps que les affiches de mobilisation. Sinon, les Français auront l'ennemi devant eux et la trahison dans le dos. » L'expression entre guillemets, “collé au mur”, revient dans un article de Paris-Midi publié le 17 juillet 1914 sous la signature de Maurice de Waleffe : « À la veille d'une guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n'aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? Si ! Et je l'y aiderais ! »


Jaurès caricaturé (la bouteille d'eau du Jourdain, en guise d'oreille gauche, est une allusion au baptême de sa fille). 
Jaurès caricaturé (la bouteille d'eau du Jourdain, en guise d'oreille gauche, est une allusion au baptême de sa fille).

Les salauds étant maîtres dans l'effacement des traces, Maurice de Waleffe, le 25 mars 1919, écrit à Me Paul-Boncour, avocat de la famille Jaurès, le courrier impudentissime suivant : « Voyant qu'un rédacteur de L'Humanité mêlait l'autre jour mon modeste nom à celui des journalistes qui auraient dit de Jaurès : “Il faut le tuer”, je me permets de mettre sous vos yeux ma véritable pensée à cet égard. En isolant une phrase de trois lignes prise parmi mille articles on peut leur faire dire tout ce qu'on veut, mais un de mes lecteurs habituels n'aurait jamais assassiné personne. En conseil de guerre, devant l'ennemi, j'aurais condamné un Jaurès prônant la grève générale. Mais un Jaurès se faisant l'homme de la défense nationale, comme il le faisait quand il a été frappé, je l'aurais au contraire protégé, défendu et servi de toutes mes forces. »

Nous avons là les ingrédients du procès Villain : la réécriture de l'Histoire en un perpétuel jeu de cache-cache avec la mémoire. Et Joseph Paul-Boncour, incapable de la moindre “défense de rupture”, comme nous le soulignions dans le volet précédent, assène lors de sa plaidoirie aux assises de la Seine : « Cet hommage à la mémoire de Jaurès honore M. de Waleffe. Je regrette qu'il ait été seul à comprendre ce devoir. » Maurice Cartuyvels, dit de Waleffe, a échappé à la boucherie – on lui devra, en 1920, la création du concours de “la plus belle femme de France”, devenu depuis “Miss France” ! Si bien que M. de Waleffe peut mimer l'amende honorable en 1919. C'est chose impossible pour Charles Péguy, fauché au début de la guerre, qui s'était pris d'une détestation folle et dépitée envers Jaurès, l'assassinant, lui aussi, en 1913, avec des mots, les mêmes mots odieux, qui circulaient au sujet du leader socialiste avant le crime : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos. »

Ou encore, toujours en 1913 : « Je suis un bon républicain. Je suis un vieux révolutionnaire. En temps de guerre il n'y a plus qu'une politique, et c'est la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale c'est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. » La confusion était donc à son comble, puisque Péguy, devenu patriotard convulsif, s'imaginait sans-culotte au point de comparer le lucide Jaurès à Louis XVI en route pour l'échafaud !

 

Caricature de Charles Maurras (1868-1952). 
Caricature de Charles Maurras (1868-1952).

Lors du procès Villain, ceux qui sont visés par le reproche voilé de Me Paul-Boncour tirent leur épingle du jeu tout en versant de l'huile sur le feu : ce sont les tristes sires de L'Action française. Charles Maurras avait tout de même, avant guerre, lancé ce signal : « Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique, mais que M. Jean Jaurès soit pris de tremblements… » Au soir du 31 juillet 1914, ces messieurs monarchistes n'en menaient pas large. Ils s'étaient fendus d'un communiqué dégageant toute responsabilité. Ils s'étaient cachés derrière la formule de Chateaubriand à propos de l'exécution du comte d'Enghien dans les fossés de Vincennes, en 1804 : « Pire qu'un crime, c'est une faute. » Cependant, le meurtre ressemblait tellement à un rêve maurrassien que son bras armé paraissait surgir des rangs du “nationalisme intégral”. Or en mars 1919, Raoul Villain s'avère un être falot, hésitant, complexé, timide et presque doux, saisi d'incohérences, pas doctrinaire pour un sou. Alors L'Action française raille « sa nature normale », ridiculise la manière qu'a Villain de déposer « avec un souci scrupuleux de ne rien oublier, comme s'il était au confessionnal ». Pour finir, le journal jubile : « Et les socialistes ont voulu faire de lui un Camelot du Roi ! »


Raoul Villain, né en 1885, après son meurtre du 31 juillet 1914 
Raoul Villain, né en 1885, après son meurtre du 31 juillet 1914

Tout est piteux chez Raoul Villain. Il rate son bachot et manque de mourir de la typhoïde à 20 ans, en 1905. Le 22 octobre 1911, à 26 ans, il entre comme surveillant suppléant au collège Stanislas à Paris. Le directeur, l'abbé Pautonier, à la barre : « Je me suis aperçu qu'il ne pourrait pas vraiment nous rendre service. C'était un garçon délicat, sensible, sans volonté, sans énergie, n'ayant pas d'autorité. À la fin de l'année scolaire 1912, j'ai dû me séparer de lui... » Cet anti-héros ressemble à Roquentin, le futur protagoniste sartrien de La Nausée (1938), qui s'applique à lire les ouvrages de la bibliothèque en suivant l'ordre alphabétique. Villain a pour dessein de parfaire une éducation classique dont il possède quelques lambeaux : « Il se prit tour à tour d'un beau feu et pour la littérature et pour l'archéologie et pour les beaux-arts », résume ironiquement L'Express du Midi.

Le pauvre hère voyage en Grèce pour découvrir la statuaire et tombe sur la politique. De passage en Alsace, il décide un beau jour d'assassiner le kaiser Guillaume II. Et puis non, ce sera finalement Jaurès. Il y pense. Il oublie. Emprunte un revolver à tout hasard. Puis se remet cette obsession dans le crâne, lors de l'enterrement de sa grand-mère paternelle, qui souffrait de problèmes cérébraux, à Reims, fin juillet 1914 : « Il y a des gens qui font le jeu de l’Allemagne et qui méritent la mort ! » s'écrie notre homme au cimetière, avant de prendre le premier train pour Paris.

 

 

Extrait d'un journal d'Antenne 2 de juillet 1993

Au premier jour du procès, lundi 24 mars 1919, son interrogatoire tourne au grotesque. Un seul exemple, à propos de son incorporation au 94e régiment d’infanterie à Bar-le-Duc, en 1906, où il découvre les tristesses de l’escadron :
Le président — À la chambrée, vous étiez peiné, affecté d’entendre des propos antimilitaristes.
Raoul Villain — D’entendre, par exemple, mon voisin, qui était à la garde d’honneur du drapeau de la compagnie du bataillon, chanter des chansons de Montéhus où il était question de chair à canon, de révolte, n’est-ce pas… Le devoir patriotique…
Le président — C’étaient des chansons !
Raoul Villain — Des chansons, mais cela allait jusqu’à… jusqu’à des approbations au chant de L’Internationale et à la satisfaction au récit de petites scènes qui pouvaient se passer, les soirs d’ivresse, dans certaines chambrées.
Le président — Oui, vous avez pris tout cela au sérieux…
Raoul Villain ­— J’ai eu de très grandes craintes…
Le président ­— … car enfin ce sont ceux-là même qui chantaient des chansons de Montéhus qui, pendant quatre ans et demi, se sont fait tuer. Enfin !…

Le petit Raoul était très mal parti dans l'existence, comme l'explique à la barre, dans un style involontairement comique, le frère bien-aimé, Marcel Villain (1884-1972), aviateur décoré lors du carnage mondial encore fumant : « Ma mère était à la fenêtre, mon frère était couché dans son berceau, il en tomba. Ma mère se précipita pour le ramasser et le laissa tomber par la fenêtre. Deux ans après, jour pour jour, elle est devenue malade. » Et internée, en 1887, pour aliénation mentale, à l'asile de Châlons-sur-Marne. Raoul Villain aimait à dire : « Je trouve que l'Alsace ressemble à une fille qui est séparée de sa mère. »

Le docteur Colamerie, de Reims, qui rapporte le propos ci-dessus, distingue trois piliers chez Villain. D'abord, l'idée religieuse – il pratiquait, « quelquefois avec ostentation », et fut chaste « par une sorte de scrupule intime ». Ensuite, le désir et la volonté de s'instruire. Enfin, le sentiment patriotique, poussé jusqu'à l'extrême, ne supportant là-dessus aucune contradiction. « C'est par l'adoration qu'il avait pour les cathédrales qu'il vint à l'idée de patrie », croit pouvoir déterminer le témoin, qui soupire : « Quand il souffrait beaucoup, il parlait de tuer. En 1914, vers le printemps, il parlait de tuer Guillaume II, Jaurès et M. Caillaux. »


Raoul Villain, 33 ans, se présente moustachu à son procès, en 1919. 
Raoul Villain, 33 ans, se présente moustachu à son procès, en 1919.

Autre médecin, cité en qualité d'expert, le docteur Briand, livre son diagnostic aux allures de jugement moral : « Un déséquilibré, un scrupuleux, ayant de son devoir une conscience fausse mais sincère. Il a cru accomplir non un acte de justice, mais un acte nécessaire. S'il n'avait pas commis l'acte qui lui est reproché et que je ne qualifie pas, je dirais qu'il est incapable d'une mauvaise action. Un émotif qui s'est dit : mon devoir est là ! »

Oui, oui, se souvient Raoul Villain. Durant l'été 1914, à la pension de famille où il vit chichement, près du jardin du Luxembourg, il remarque le domestique allemand en train de lire L'Humanité. Avec un plaisir qui faisait peine à voir : « L'air de satisfaction qu'il éprouvait, je veux parler de la satisfaction que donnait la présence de M. Jaurès aux Allemands. »

« J'essaierai de vous présenter cette âme timide »

 

“Le Gaulois” (qui devait fusionner dix ans plus tard avec “Le Figaro” du milliardaire Coty), sur la déposition de M. Hollande 
“Le Gaulois” (qui devait fusionner dix ans plus tard avec “Le Figaro” du milliardaire Coty), sur la déposition de M. Hollande

 

Le procès verse dans une farce gênante, à mesure qu’apparaît au grand jour la faiblesse de jugement de Raoul Villain. Témoignage évasif de Maurice Hollande, secrétaire de la Chambre de commerce de Reims et ancien condisciple de l'accusé dans la cité des sacres : « Ce n’était pas un intellectuel. C’était plutôt un sensitif. » Déposition explicite de l’abbé Charles, professeur de rhétorique supérieure au collège Stanislas : « Je me souviens d’un petit article mi-sérieux mi-plaisant où Jaurès était représenté comme plus malfaisant à lui-seul que les dix plaies d’Égypte réunies. Je n’en croyais rien, sinon qu’il a des farceurs parmi les journalistes. Cependant, c’était de part et d’autre un peu plus tous les jours des semences de haine. Raoul Villain a tiré de ces prémisses une conclusion hâtive et brutale, la seule peut-être qu’un esprit comme le sien pût tirer des événements. »


La caricature qui mit le feu à l'esprit surchauffé de Raoul Villain 
La caricature qui mit le feu à l'esprit surchauffé de Raoul Villain

Il devient clair que l’accusé prenait tout au pied de la lettre, au point de n’établir aucune différence entre le réel et la parodie. Une caricature avait achevé de le convaincre d’assassiner Jaurès, en juillet 1914. Elle ornait la couverture du Cri de Paris, un organe de boulevard comme on disait alors. Une femme, en allégorie de l’Alsace avec son costume folklorique et sa coiffe-papillon, était bâillonnée par la soldatesque prussienne, en présence d’un Jaurès enjoué qui brocardait : « Vous voyez, Messieurs, l’Alsace elle-même ne dit rien ! » Le sang de Villain ne fit qu’un tour : il devait vider presto cette querelle, laver l’affront d’une province perdue ainsi bafouée ; il devait trucider Jaurès !

Comment sauver pareil client ? L’un des deux avocats de Raoul Villain, Me Henri Géraud, l’une des plus somptueuses barbes de cette IIIe République pileuse à souhait, atteint au prodige dans sa plaidoirie, qui commence ainsi : « C’est l’heure où la défense implore… » Il s’agit d’implorer la pitié pour un criminel, que la magie du verbe présente telle une victime. Voire un persécuté attirant sur lui la compassion : « Cet homme qui a fait, à l’heure actuelle, 1 750 jours de prison préventive, dans une cellule, supplice que le Dante n’aurait pas inventé, la cellule où l’esprit chavire, la cellule où l’on souffre, où l’on s’anémie, la cellule toujours éclairée : pendant 1 750 périodes de vingt-quatre heures, Villain n’a pas connu la nuit, toujours soumis à des réflecteurs électriques, pour éviter qu’il n’eût le sort d’Almeryda [NB : sur la mort, à Fresnes en 1917, de ce militant libertaire, père du cinéaste Jean Vigo, lire le premier volet de notre série]… »


Maître Henri Géraud (1872-1962). 
Maître Henri Géraud (1872-1962).

Bref, Raoul Villain n’a pas eu le bonheur de goûter au repos éternel qu’il avait assuré à Jean Jaurès ! La défense de l’assassin adopte une stratégie apparue lors des audiences, mais que n’a pas su exploiter la partie civile : faire passer pour une créature diaphane celui qui révolvérisa le tribun socialiste. Villain a poussé certains témoins à fournir « des indications pour prouver ma vie frugale ». Des lettres en ce sens de l'accusé sont citées. Les avocats de la famille Jaurès dénoncent de telles pressions, sans comprendre où elles veulent en venir. L’être ascétique, « un peu jeune fille » selon sa logeuse, cette personne qui entend quasiment des voix l’intimant de buter Jaurès pour la France, cette individualité si particulière ne vous rappelle donc pas quelqu’un(e) ? Quand Me Géraud gémit « j'essaierai de vous présenter cette âme timide », avant de murmurer « représentez-vous les sentiments d’un homme inoccupé, rêveur, chaste, inachevé », ou encore lorsque l’avocat glisse que, le 30 juillet 1914, « l’intention du crime est endormie avec les yeux clos du jeune homme vierge qui s’endort », que se passe-t-il ? L’ombre protectrice de Jeanne d’Arc se propage. Jeanne d’Arc – le pays en est averti durant le procès –, que le pape va canoniser : la bonne nouvelle sera délivrée en chaire, dans toutes les églises, le dimanche de la Passion 6 avril 1919. Le cardinal Amette vient de l’apprendre du très Saint Père, le 29 mars, et se réjouit aussitôt : « La France est la seule nation qui puisse s’enorgueillir d’une sainte vraiment nationale comme Jeanne d’Arc. »

Alors Me Géraud joue sur du velours en superposant, avec une habileté retorse, l’image de son client à celle de la Pucelle : « La passion qui a armé son bras est-elle honteuse, la passion qui a armé est-elle de celles dont on peut rougir ? La passion qui a armé son bras est-elle noble, au contraire dans ses origines et terrible dans son application, auquel cas le Jury suit la route que lui trace la défense et il pardonne. » Ou encore cette piqure de rappel, qui transporte du côté de Domrémy : « Est-il coupable ? A-t-il été poussé par une force ? Si oui, vous répondrez : non. » Quel juré, fils de la fille aînée de l’Église, prendrait le risque, en 1919, de jouer à l'évêque Cauchon en condamnant, même sous sa forme dégénérée, une néo Jeanne d’Arc ?…

 

Jean Jaurès ne peut que s'estimer heureux, selon l'avocat de son assassin, qui abuse d'une anaphore : « Ne le plaignez pas. » 
Jean Jaurès ne peut que s'estimer heureux, selon l'avocat de son assassin, qui abuse d'une anaphore : « Ne le plaignez pas. »

Me Géraud, labourant le vieux fond chrétien des douze jurés qui boivent ses paroles, réalise un salto arrière oratoire. Citant quelque sainte écriture (« Ne le plaignez pas, car il n’est pas mort comme un lâche »), l’avocat escamote alors Jean Jaurès (dont le fils était tombé au “champ d'honneur”), avec une virtuosité vipérine : « Ne le plaignez pas, puisque cet apôtre du verbe, qui avait parlé toute sa vie, qui avait trop parlé peut-être, dont on avait mal interprété les paroles, a été foudroyé au moment où il prononçait une phrase inachevée, laissant à ses disciples qui suivront son exemple et qui essaieront d’égaler son talent, de reprendre le dernier testament, la dernière pensée… Ne le plaignez pas, car il n’a pas connu nos angoisses, ne le plaignez pas, car il n’a pas connu la douleur de perdre son fils, ne le plaignez pas car il n’a pas vu sombrer le rêve de ses illusions, de sa crédulité peut-être. Ne le plaignez pas, mais surtout ne le vengez pas !... »

Le titan du barreau Henri Géraud vient de massacrer, avec onctuosité, un Jaurès campé en trop beau parleur – version policée du fumier naguère déversé par Léon Daudet dans L’Action française : « Ce symbole ignoble, tonitruant et véreux du parlementarisme expirant (…) donne le spectacle d’un convulsionnaire perdu dans un flot de salive. » Parlant en dernier pour défendre l’accusé, l’avocat s’est surtout payé la tête d’un « apôtre » et de « ses disciples », ruinant ainsi le défilé des témoins ayant transformé le prétoire en chapelle ardente…

Même Léon Blum, maître des requêtes au Conseil d’État, s’il sait décocher une flèche aux prétentions de l’assassin dans le domaine de l’esprit (« Si Villain tenait tant aux artistes, ce n’est pas un histrion impérial, un cabotin néronien qu’il lui fallait épargner, c’était Jean Jaurès ! »), s’il sait camper le disparu en une phrase qui dit tout (« Il était inaccessible à l’envie, et d’ailleurs je ne vois pas bien qui il aurait pu envier »), même Léon Blum ne parvient pas à réfréner du religieux intempestif et du sacré déplacé. À la barre, il décrit « un homme supérieur aux hommes, un homme en dehors des hommes ». Et ajoute : « C’est cela qui faisait ce qu’on a pu appeler sa sainteté et je jure que l’on a pu employer ce mot sans aucune espèce de sacrilège. »

 

Compte-rendu d'audience assez irrité dans “Le Matin” : l'homme « qui ne compte pas » est donc le minus Villain. 
Compte-rendu d'audience assez irrité dans “Le Matin” : l'homme « qui ne compte pas » est donc le minus Villain.

Pierre Renaudel, qui a pris la succession de Jaurès à L’Humanité, rappelle les derniers instants du dirigeant socialiste, en retrouvant la veine du récit des martyres propres aux chrétiens primitifs : « Il tomba vers moi. Je pris sa tête dans mes mains. Le sourire de la conversation que nous tenions ensemble était encore sur ses lèvres. La tête se plombait rapidement. Je tâtai la tête, je sentis la liqueur chaude qui s’écoulait du crâne. La cervelle formait une hernie sous le cuir chevelu et les cheveux qu’il avait drus et rudes. »

 


 

Pierre Renaudel (1871-1935) évoque l'assasinat de Jean Jaurès : brise-bise écarté, puis coups de feu au café du Croissant...

Un panégyrique incessant plane sur la cour d'assises de la Seine, le temps que défilent les vingt-sept témoins de la partie civile. Rien de plus inopérant. Les jurés subissent de mauvaise grâce le culte du grand homme socialiste, qui les renvoie sèchement à leur petitesse intériorisée. Léon Blum, aux manières si délicates et à la voix si flutée, pérore sans vergogne à leur nez et à leur barbe : « J’ai évoqué tout à l’heure des noms très grands : Chateaubriand, Hugo. Je crois que j’en avais le droit, parce que Jaurès était de leur lignée. Comme orateur, je crois qu’on ne peut le comparer qu’à Mirabeau ou à Bossuet. Comme historien, c’est Michelet qu’il rejoint ; comme écrivain politique, c’est Rousseau. »

Le Figaro n’y tient plus : « Toutes les épithètes furent prodiguées au défunt. Docte, docteur et doctrine Jaurès ! Comment cet homme si savant s’est-il toujours trompé ? » Pas sûr qu’une telle opinion n’ait pas reflété le sens commun du jury, cette semaine-là de mars 1919…

« Arracher chaque patrie aux classes et aux castes »

Léon Blum pressent qu’un verdict équitable et avisé sur Jaurès ne sera pas pour cette fois-ci : « C’était un homme qui était d’avance à mesure de l’histoire ; un homme qui exigeait un recul parce qu’il dépassait l’échelle commune, et dont il fallait s’éloigner pour le juger exactement. »


“Le Figaro” du 26 mars 1919. 
“Le Figaro” du 26 mars 1919.

Plus grand mort que vivant, le leader socialiste donne le tournis aux douze hommes qui doivent s’estimer injustement rapetissés. Alphonse Aulard, professeur d’histoire de la Révolution à la Sorbonne, va jusqu’à prétendre, à propos d’une commission du ministère de l’instruction publique dans laquelle il travaillait avec le défunt : « Il était comme chef d’atelier et j’étais comme contremaître de cet atelier. »

Lucien Lévy-Bruhl, ancien condisciple de l’École normale supérieure, est intarissable : « La tête de Jaurès était la plus extraordinairement meublée que j’ai connue. Il avait fait des études très vastes et serrées. Sa mémoire était prodigieuse : les auteurs grecs, Homère, Eschyle, les Tragiques grecs qu’il aimait surtout, les auteurs latins, les classiques français, les auteurs romantiques (…) Un des hommes, peut-être l’homme le plus merveilleusement instruit que la France de ce temps-là ait pu produire. » N’était-ce pas le meilleur moyen d'exciter l’exaspération béotienne et la rage philistine d’un jury populaire, après un lustre de bourrage de crâne propre à la « Grande Guerre » ?...

 

 

Le commandant Henri Gérard, auquel Jean Jaurès avait dédié L’Armée nouvelle, en 1911, a bien préparé un laïus empoignant : « Nous étions quelques officiers qui l’aimions et qui travaillions avec lui. Ils ne peuvent pas venir ici ; ils sont morts. Avant-hier, je cherchais les camarades qui auraient pu venir avec moi : je ne puis les amener, ils sont tous couchés là-bas, ils sont morts pour le même idéal que lui et, j’en suis sûr, en l’aimant et en pensant à lui. » Mais le dithyrambe dérape. L'officier raconte son retour du Soudan suivi de sa rencontre avec Jean Jaurès à un dîner, en 1903 : « J'avais vu qu'il était beaucoup plus fort que moi-même sur les pays que j'avais visités, sur ces tribus primitives et simples ; rien des nègres ne lui était étranger. »

Aucune raison, à l'époque, de se choquer du mot “nègre”. En revanche, le militaire qui dégorge son latin – « Homo sum, et humani nihil a me alienum puto » (Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger) –, provoque le persiflage de L'Action française : « Cette formule traduit avec un sens nouveau et plus profond qu'on pense le nihil humani de Térence. » Les dépositions ennuient leur monde et le préposé au plus basses œuvres du quotidien monarchiste, Léon Daudet, baisse le rideau : « En dépit des excitations des feuilles pro boches et bolchéviks, le procès Villain ne fait pas recette (…) Sans les placiers en salive parlementaire et judiciaire, les débats seraient déjà terminés. »

Il n'y a rien de sensationnel à se mettre sous la dent, même si la théorie d'un complot, dont l'accusé eût été le simple exécutant, fait parfois surface ; serpent de mer du procès. Ainsi Jean Longuet, à la barre : « Vous n'avez, en face de vous, qu'un instrument. Ceux qui l'ont manié ne sont pas ici. » Un autre témoin affirme avoir distingué, le 31 juillet 1914, rue Montmartre, derrière le brise-bise du café du Croissant, un tireur qui n'était assurément pas Raoul Villain. L'hypothèse horrifique fait long feu…

 

 

Demeure donc le spectre qui hante le procès, objet de toutes les manœuvres de cet immédiat après-guerre : l'esprit patriotique, dont le jury sera le garant au moment de rendre son verdict. Y penser toujours, en parler le plus possible, histoire de faire pencher la balance. Alphonse Aulard, descendu de sa chaire de la Sorbonne pour la partie civile, fonce vers ce point de mire : « Jaurès a tracé un magnifique, vrai et parlant tableau de ce qu'a été la défense nationale en 1793. On aurait dit qu'il devinait, qu'il sentait déjà ce que serait la défense nationale de 1914 à 1918. (…) On sent à quel point ce Français était français, et pour lui le grand éloge était de dire de quelqu’un : c’est un bon Français, c’est un vrai Français. »

Une telle course drapeautique trahit Jaurès et le socialisme sans émouvoir un seul instant les vestales du nationalisme. Une telle soumission préventive des amis du trépassé provoque, de la part du Figaro, un jugement sans appel, d'une ironie qui frappe dans le mille : « Pour un peu on eût cru qu'il s'agissait de Paul Déroulède. »

La partie civile – et ce sera la matière de notre prochain volet – s'enfonce dans la nasse cocardière, avec l'espoir d'acclimater son grand homme au fond de l'air, bleu horizon, du moment. Fallacieusement et illusoirement. La mauvaise foi de la droite française attendait ce reniement pour expliquer que si Jaurès déclenchait tant de justifications contradictoires, son assassin n'était pas blâmable : son geste relevait  d'une légitime erreur de perspective !  C'est très exactement le sens de la prose laborieuse mais scélérate de L'Action française, le 30 mars 1919 : l'avocat de l'accusé a démontré, à propos de Jaurès, « que cette pensée confuse, comme cette parole sonore, avait pratiquement été interprétée et développée par ceux qui s'en réclament dans le sens du mal et que cette action politique, quel que fût son principe, avait, en fait, été dirigée contre les intérêts de la Patrie. Villain, tête débile et patriote passionné, n'avait-il pas, lui aussi, le droit de l'interpréter ainsi ? »

En 1919, huit ans après la publication de L'Armée nouvelle, dans une France régressive résultant du cataclysme de la Première Guerre mondiale, les plus proches compagnons de Jean Jaurès se montrent incapables d'imaginer une défense et illustration de ces quelques lignes, pourtant limpides, rédigées par leur héros : « La patrie, en absorbant ou plutôt en exaltant les égoïsmes individuels en un grand égoïsme collectif, couvre trop souvent les convoitises les plus brutales d’un semblant de générosité. Les hommes peuvent avoir l’illusion qu’ils servent la justice quand ils se dévouent pour les intérêts, même injustes, d’une force où ils sont compris, mais qui leur est infiniment supérieure. De là les entraînements aveugles et les maximes brutales. De là l’adhésion donnée même par de hauts esprits à la détestable formule : “Qu’il ait tort ou raison, c’est mon pays.” À mesure que les hommes progressent et s’éclairent, la nécessité apparaît d’arracher chaque patrie aux classes et aux castes, pour en faire vraiment, par la souveraineté du travail, la chose de tous. »

Suite et fin au prochain numéro.

 

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Par Antoine Perraud

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

 


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