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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 16:07

 

 

Source : www.mediapart.frk

 

 

Pierre Lascoumes: pourquoi la société réagit si peu à la corruption des élites

|  Par Joseph Confavreux

 

 

 

Pourquoi les électeurs réélisent-ils des politiques corrompus ? Pourquoi des pratiques financières qui font perdre des milliards à la collectivité engendrent-elles moins de sanctions qu’un vol à l’étalage ? Avant la rencontre publique que Mediapart organise, dimanche 19 octobre, au Théâtre de la Ville, intitulée Corruption, ça suffit !, entretien avec le sociologue Pierre Lascoumes sur la délinquance en col blanc.  

Pierre Lascoumes, directeur de recherche du CNRS au Centre d’études européennes de Sciences Po, publie avec Carla Nagels, professeur de criminologie à l’Université libre de Bruxelles, un ouvrage intitulé Sociologie des élites délinquantes. De la criminalité en col blanc à la corruption politique (Éditions Armand Colin).

 

 

Les auteurs partent d’une interrogation sur la tolérance vis-à-vis des transgressions des normes sociales lorsqu’elles viennent des élites, et de cette énigme sociologique qui veut que la réaction sociale soit, le plus souvent, aussi faiblement normative que la dénonciation médiatique est forte. « À chaque fois, l’indignation morale et l’affichage vertueux laissaient croire que des mesures radicales seraient prises au nom du “plus jamais ça !” et d’un besoin incontestable de régulation publique. Pourtant, ces multiples “affaires” et “scandales” n’ont jamais été suivis d’effets réels. »

Afin d’abandonner une « réflexion de cycle court qui alterne des pics d’attention intense avec des déserts d’indifférence », les auteurs démontent les deux clichés parallèles que sont d’une part, le sentiment que la délinquance des élites ne serait que celle de « forbans des affaires » ou de « pommes pourries » ; de l’autre, la disqualification de l’ensemble d’une profession, tels les banquiers ou politiciens, « au nom d’un “tous pourris” qui globalise la critique de milieux cyniques, faisant systématiquement prévaloir leur intérêts égoïstes ».

Pour les auteurs, « travailler sur les transgressions que les élites accomplissent dans le cadre de leur fonctions en questionnant le rapport aux normes sociales, cela permet de réfléchir à la manière dont les concepts d’ordre et de désordre public sont pensés et mis en œuvre ».

 

Pierre LascoumesPierre Lascoumes

Mediapart. Comment expliquez-vous, en matière de délinquance en col blanc et de corruption, la constante de l’indignation et la faiblesse des sanctions ?

Pierre Lascoumes. Il a toujours existé, depuis l’Ancien Régime, des mouvements de protestation contre les abus de pouvoir et une sensibilité aux abus de dirigeants qui outrepassent leur pouvoir, que ce soit dans le cadre d’une firme privée ou de responsabilités publiques. Mais de manière tout aussi constante, ces réactions sociales n’ont guère été en mesure de limiter ces abus de fonction. Même les plus grands des scandales ont eu peu de conséquences normatives.

Comment l’expliquer ? Il y a deux éléments principaux. D’un côté, ceux qui produisent les normes sont précisément les élites prises en faute. Il y a donc un biais initial dans le fait que c’est l’acteur le plus concerné qui est censé s’auto-appliquer des mesures de contraintes. L’histoire nous montre que les élites économiques ou politiques ont toujours agi le dos au mur et que les normes n’ont presque toujours été produites que dans des situations de crise. Quand ces élites ont été obligées d’agir, elles l’ont fait a minima, en retardant le moment de la régulation, et en adoptant de nouvelles normes partielles, souples, contournables.

 

 

En France, pendant trente ans, il y a eu des dizaines des propositions de lois sur le financement des activités des partis politiques. Elles ont échoué jusqu’à la crise du milieu des années 1980. En matière économique, que ce soit sur le non-respect des règles de concurrence ou l’utilisation d’informations privilégiées, les timides régulations sont également venues des décennies après les premières affaires constatées…

D’un autre côté, il s’agit de transgressions qui n’ont jamais été mises en évidence pour leur gravité et les dommages sociaux qu’elles génèrent. Elles ne sont pas reconnues comme une forme de violence ou d’insécurité. A partir du moment où le cadrage et la sanction de ces abus de pouvoir se font a minima, les auteurs de ces transgressions n’apparaissent pas comme des gens dangereux, des délinquants, des personnes qui violent la loi commune, mais seulement comme des gens qui ont simplement commis des erreurs ou étaient dans l’ignorance. Les comportements transgressifs des élites n’ont jamais été perçus comme une menace pour l’ordre établi.

Pourquoi ne perçoit-on pas de la même façon la transgression de la norme sociale que constitue un vol à l’étalage et la corruption ou la fraude financière ?

Les élites économiques et politiques sont des acteurs sociaux comme les autres. Il n’y a aucune raison pour qu’elles soient plus respectueuses des normes sociales et légales que les autres. Mais on n’attribue jamais à leurs transgressions la même dangerosité que celle que l’on donne à la délinquance juvénile ou aux différentes formes de vol. Il y a, selon moi, trois raisons principales à cela.

Tout d’abord, la visibilité sociale des unes et des autres est très différente. Pour ce qui concerne les atteintes aux personnes ou aux biens, les dommages sont tangibles et les victimes reconnues. L’existence d’assurances oblige à leur déclaration, et elles sont enregistrées par la police. En matière de délinquance économique et financière ou de corruption, la matérialité de l’infraction est souvent difficile à établir, elle reste abstraite (un trucage de comptabilité, le contournement d’une procédure d’attribution d’un marché, une décision favorable). De plus, qui s’en estime victime ?

Il n’y a pas non plus d’incitation à signaler, et celui qui voudrait le faire, à qui s’adresserait-il ? La plupart des affaires ont pour point de départ, non pas une surveillance publique, mais des règlements de compte internes à ces milieux (querelle politique, entrepreneur évincé, salarié licencié, etc.). Enfin, ces infractions, quand elles sont repérées, sont en général traitées par des organismes spécialisés et non par la filière police-justice classique. Ces agences sont plus pragmatiques que répressives, elles cherchent davantage la régularisation que la sanction.

Ensuite, les élites sont solidaires entre elles. Les premiers à prendre la défense d’un politique ou d’un chef d’entreprise mis en cause sont les membres de leurs propres milieux, et cette défense transcende souvent les clivages idéologiques. C’est très visible pour les politiques, mais c’est vrai également pour les acteurs économiques qui savent ce que frauder veut dire. On observe très régulièrement des mobilisations corporatistes qui interviennent pour minimiser ou justifier les faits.

Enfin, la population dans son ensemble a du mal à percevoir les élites transgressives comme délinquantes. Elles stigmatisent peu ou pas les ententes sur les prix ou la falsification des comptes de campagne. Les élites bénéficient d’un préjugé favorable, celui de leur utilité sociale, de leurs actions au service du bien commun (créer des emplois, des biens, gérer des villes, agir sur des problèmes sociaux). Il est donc difficile de les percevoir en  même temps, comme utiles à la collectivité et comme contribuant à son désordre. Ce postulat de légitimité par l’utilité réduit les infractions à des accidents mineurs. Tout cela fait obstacle à la stigmatisation.

Comment remédier alors à cette tolérance sociale beaucoup plus forte vis-à-vis de la délinquance en col blanc que du vol à l’étalage ? Faudrait-il des associations de « victimes indirectes » ou de « victimes collectives » ?

Il serait nécessaire de rendre visible ces transgressions, de montrer leur chronicité et de concrétiser les dommages pour la collectivité. Mais créer de l’action collective sur ces enjeux n’est pas simple. Qui peut en témoigner, qui peut s’en déclarer victime ? La plupart du temps, ce sont les contribuables, les épargnants, les consommateurs qui subissent et réparent les dommages causés. Ce qui fait défaut, dans tous les diagnostics actuels sur « les affaires » et leur répétition, c’est l’appel à une action collective. Nous vivons toujours avec l’illusion que « l’État », « les professionnels » vont prendre conscience et agir.

Des associations comme Transparency International ou Anticor ont une bonne notoriété, mais ce sont des groupes d’expertise, qui font des rapports, dénoncent des pratiques, communiquent dans les médias, mènent des procès. Mais ces mouvements n’organisent pas de mobilisation collective et ne sont pas des recours pour les personnes qui s’estiment victimes de telle ou telle mauvaise pratique. Et il est à plus forte raison difficile de mobiliser sur le versement de rétrocommissions dans un marché d’armement… Ce serait pourtant possible sur des enjeux comme les abus incessants du « secret défense » et le non-respect des règles de financement de la vie politique.

« Il ne suffit pas d’une piqûre de déontologie ou d’éthique »

Pourquoi la corruption ne gêne-t-elle pas davantage les électeurs qui réélisent sans cesse un personnel politique empêtré dans différentes affaires, parfois même condamné par la justice ?


 

On a tort de porter un jugement moral sur les électeurs qui réélisent Bédier ou Balkany. Ces votants ne sont pas plus bêtes ou ignorants que les autres. Ces réélections sont surtout révélatrices de la manière dont les citoyens conçoivent le rôle des acteurs politiques. L’adhésion à un candidat est d’abord liée à ce qu’on pense qu’il peut amener au territoire dans lequel on vit. Dans mes enquêtes, j’ai été frappé par la force d’un « attachement au clocher », d’une défense-identification des élus.

D’un côté, beaucoup estiment que la fin justifie les moyens, l’élu est jugé sur ce qu’il réalise, peu importe la façon. D’un autre côté, il y a un rejet de ceux qui viennent de l’extérieur mettre leur nez dans « nos affaires ». L’acteur politique appartient à son territoire, il doit le servir et il sera en retour protégé comme un membre de la famille. Il faut ajouter à cela les considérations idéologiques générales qui sont très importantes. À partir du moment où l’on partage les positions du candidat sur l’économie, l’école ou les mœurs, on le soutient. Tout cela importe davantage à l’électeur que la dimension morale. La probité n’a jamais été un argument électoral suffisant.

Quels outils pourraient être efficaces pour lutter contre la délinquance en col blanc et la corruption ?

Pour l’élite financière et économique, je mettrais la pression sur les grandes écoles de commerce qui la forment. Elles proposent au mieux de vagues modules de déontologie, mais jamais l’apprentissage de règles, de devoirs et l’existence de sanctions. Très souvent, la régulation publique est présentée comme l’ennemie et son contournement comme une preuve d’habileté.

 

 

Pour le domaine politique, je mettrais la pression et la responsabilité sur les partis. Ils sélectionnent mal leurs candidats et surtout ne les forment pas une fois élus. Cela crée un cocktail d’ignorance et d’indifférence néfaste pour les affaires publiques. Il faut apprendre, et faire apprendre, les règles et les conséquences que peuvent avoir le fait de les enfreindre. Dans tous ces milieux circule l’idée que si on est malin, on peut passer à travers les mailles, et que c’est presque une marque de compétence…

Moi, ministre ou tyran, je changerais en profondeur la formation des élites pour inclure dans leur culture l’utilité de la probité, qui est une condition essentielle de la confiance. Il ne suffit pas, pour cela, d’une piqûre de « déontologie » ou « d’éthique ». L’apprentissage est toujours long et exige des mises à jour constantes.

En dépit de la litanie des affaires depuis des décennies, les règles du jeu évoluent-elles dans le bon sens ?

Sur les questions politiques, les règles du jeu ont vraiment changé depuis le milieu des années 1980. La dimension financière de la vie politique est devenue visible, alors que c’était, jusque-là, un impensé. Cela n’a pas empêché les débordements, la multiplication des micro-partis, le non-respect des plafonds… Une dynamique d’application plus ferme des règles se dessine avec la nouvelle Autorité de la transparence. Cela reste à confirmer.

Sur la délinquance économique et financière, la logique est différente. Depuis une vingtaine d’années, la tendance du droit des affaires, sous influence anglo-saxonne, est de considérer que la sanction pénale, qui concerne les infractions les plus graves, n’a pas sa place dans les affaires. Le mouvement général va vers la dépénalisation.

 

Bernard Madoff en 2009 
Bernard Madoff en 2009

Aux États-Unis, on a vu des entreprises payer des amendes record, mais cela se fait dans le cadre de transactions avec le parquet ou d’actions au civil. Il s’agit d’une logique pragmatique consistant à taper là où ça fait mal. Pour l’individu, le pire est une peine de prison qui le prive de sa liberté. Pour une entreprise, c’est de lui ponctionner tout ou partie de son bénéfice. Mais la dimension symbolique du procès et de la peine s’effacent. Elle est réservée à des cas extrêmes comme celui de Madoff…

La corruption politique est-elle aussi forte dans tous les pays européens et, sinon, comment l’expliquer ?

C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre parce que les pratiques nationales sont le résultat d’une histoire et d’institutions très différentes. La corruption et la délinquance financière existent partout dans le monde, comme les autres formes de délinquance. L’Allemagne, qui semblait longtemps épargnée, est aujourd’hui concernée.

Les pays scandinaves sont un peu l’exception, mais il faut alors invoquer leur taille, et la proximité qui en découle, ainsi que la culture protestante… Dans ces pays, il existe non seulement un respect élevé des règles, mais aussi une tradition de sobriété. De plus, ce sont des pays où existent beaucoup de limitations sur le nombre de mandats enchaînés, le cumul de positions, le niveau des rémunérations. Tout cela induit des comportements plus probes.

Le moyen principal serait d’empêcher que l’on puisse vivre longtemps de la politique. De réduire celle-ci à une activité temporaire ou annexe. Elle serait l’exercice de mandats limités et contrôlés et ne séparerait pas les élus et dirigeants du monde commun, des valeurs habituelles de la société. Plus la fonction politique se professionnalise et s’autonomise du monde social ordinaire, plus les transgressions sont prévisibles.

À lire votre dernier ouvrage, la délinquance en col blanc et la corruption ne sont pas vraiment des objets de recherche, en tout cas en dehors du monde anglo-saxon. Comment l’expliquer ?

Une  première difficulté est l’accès aux sources. Mais il est possible de mener de véritables enquêtes sociologiques, de constituer des bases de données et d’appliquer des méthodes validées. Il existe aujourd’hui des travaux qui dépassent les « études de cas » et échappent à la fascination des scandales.

La deuxième difficulté est la crainte révérentielle, la peur de se confronter aux détenteurs du pouvoir. D’autant plus, que ces sujets conduisent à envisager les faces grises et parfois noires de l’exercice de l’autorité. C’est une entrée tout à fait pertinente pour analyser les phénomènes de domination. En abordant l’économie et la politique par ses marges, on comprend mieux l’ambivalence des élites à l’égard des normes. Comment produisent-elles les règles qui s’appliquent à tous ? Comment y insèrent-elles des passes qui servent leurs intérêts ? Comment, enfin, parviennent-elles à échapper à la stigmatisation sociale lorsqu’elles transgressent leurs propres normes à force de neutralisation et de justification ?

Enfin, il existe un préjugé selon lequel ce genre de sujet serait l’apanage des gauchistes et des radicaux. Cela témoigne d’abord d’une grande ignorance. La déviance et la délinquance des élites, qu’elles soient économiques ou politiques, a déjà été étudiée à partir de grilles d’analyse durkheimienne, interactionniste, de choix rationnel, institutionnelle, etc. Mais il reste l’idée que ce type de travaux souillent l’image de l’intellectuel, le corrompent en quelque sorte, et qu’il est suspect, voire dangereux d’investiguer des objets aussi malodorants…

 

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Source : www.mediapart.frk

 

 

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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 14:39

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

Le capitalisme disséqué sur Arte

|  Par martine orange

 

 

 

Un documentaire d’Arte revient en six épisodes sur l’histoire et les mécanismes du capitalisme. Repartant des origines, il démonte les idées et les théories, rappelant combien ces principes parfois discutables ou faux pèsent sur notre vie. Une superbe démonstration.

 

Six années ont passé depuis l’effondrement de la banque Lehman Brothers et le début de la crise financière. 2008 a été la plus grande crise du capitalisme, plus grande que celle de 1929, de l’avis de tous les économistes. Beaucoup pensaient alors que le néolibéralisme ne s’en relèverait pas, que les idées qui avaient dominé le monde depuis la fin des années 1970 allaient être balayées devant le constat d’un tel échec et d’une telle catastrophe. Six ans après, les idées néolibérales sont plus vigoureuses que jamais, montrant combien elles sont enracinées dans les esprits.

 

 

D’où viennent ces idées ? Comment sont-elles apparues ? Qu’en a-t-on retenu, nous qui sommes partie prenante de ce système ? Tout le mérite de la passionnante série d’Arte – en six épisodes diffusés à partir de ce mardi 14 octobre – sur le capitalisme est de repartir des origines. Le réalisateur israélien, Ilan Ziv, a décidé de reposer toutes les questions essentielles sur ces penseurs – Adam Smith, David Ricardo, Thomas Malthus, Karl Marx, John Keynes, Friedrich Hayek, Karl Polanyi – dont les idées et les principes, vieux souvent de plus de cent ans, conduisent encore le monde, imprègnent nos sociétés. Le rappel des discours de Malthus en 1834, s’indignant contre les pauvres qui abusent de la charité et ne font rien, suffit à lui seul à montrer combien certaines idées font encore écho aujourd’hui.

Une bonne vingtaine d’experts, économistes bien sûr – Thomas Piketty et Robert Boyer entre autres –, mais aussi historiens, anthropologues, sociologues, du monde entier, participent à ce décryptage, redonnent le contexte, rediscutent les concepts et pour tout dire mettent en pièces un certain nombre de présupposés. Le documentaire donne en miroir les illustrations de ce que telle ou telle idée a pu avoir comme conséquence dans tous les pays du monde. Aucun n’a été épargné, conduisant parfois à des destructions entières de sociétés.

En face, des thuriféraires du capitalisme, le meilleur des mondes possibles, essaient bien de défendre la cause. Avec un succès relatif. Il faut voir notamment l’entretien de l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy (épisode numéro trois), soutenant sans état d’âme les bienfaits du libre-échange, sans restriction aucune. Aux journalistes qui venaient de lui rappeler la destruction de toutes les agricultures locales en Afrique, à la suite de l’ouverture intégrale de leurs marchés, et les regrets de Bill Clinton, reconnaissant que cela avait été une erreur d’ouvrir les marchés agricoles à Haïti, il campe sur ses positions. Pour lui, point de milieu : c’est le libre-échange ou la Corée du Nord….

S’il n’y avait qu’une seule démonstration à retenir de cette série documentaire, ce serait peut-être celle de la destruction du mythe de l’économie comme science exacte. Un mythe qui trouve ses origines dès Adam Smith. « La richesse des nations d’Adam Smith a été vue comme le pendant de la physique de Newton, établie à peu près au même moment », y explique un historien. Cette pensée que les lois du capitalisme relèvent du droit naturel, de l’ordre immuable des choses, et donc ne sauraient être discutées, irrigue encore toute la pensée économique et politique. À quoi rime, disent les bons esprits, de se rebeller contre la gravité universelle ?

 

 

Sous couvert de science exacte, les économistes ont ainsi évacué tout débat, ont feint d’être hors d’atteinte du politique. Tout prouve au contraire que leurs théories, et leur mise en application de ces dernières, étaient totalement politiques, que leur science était une science humaine, trop humaine, avec ses partis pris, ses omissions, ses impensés. Tous ont éludé, déformé des idées, des faits, en fonction de leurs intérêts.

Cela commence dès Adam Smith, l’auteur de la fameuse main invisible du marché. Une expression qui ne se retrouve qu’une seule fois dans son livre et avec une tout autre signification, comme il est rappelé. Mais pour les besoins de la cause, pour prouver que le marché est parfait et a réponse à tout, ses successeurs la détourneront. De même, dans un autre ouvrage, La Théorie des sentiments moraux, censé être le pendant de La Richesse des nations, Adam Smith prônait l’intérêt personnel mais aussi la responsabilité sociale, en une vision très empreinte de protestantisme. Tout cela a été vite oublié. De révisions en omissions, on aboutit à Milton Friedman, lui substituant l’avidité, principe moteur de toutes les actions humaines, justification fondamentale du capitalisme. Des historiens et des anthropologues viennent souligner à point que le profit n’est pas inhérent à la nature humaine, qu’il y a eu, à d’autres époques, d’autres organisations sociales, qui, tout en pratiquant l’échange et le commerce, n’avaient pas l’avidité comme but.

 

 

Une tache indélébile, cependant, marque la science économique dès son origine : l’absence de toute référence à l’esclavagisme. Le père fondateur, Adam Smith, ne pouvait rien ignorer de la traite des esclaves – des bateaux revenaient régulièrement en Écosse au retour de leur sinistre périple triangulaire. Pourtant, il ne souffle pas un mot sur la question de l’esclavage, de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la marchandisation de l’humain, dans son livre. Terrible silence qui marquera l’économie pendant des décennies.

Un autre économiste, Anton Wilhelm Amo, que le documentaire fait redécouvrir, souligne bien dès la fin du XVIIIe siècle cette terrible absence. Cet économiste est hors norme : esclave noir, affranchi par son maître, un duc allemand, il passera deux doctorats en droit et en économie, en Allemagne. Ses travaux furent les premiers à dénoncer l’esclavagisme, à démontrer l’irrationalité de la prétendue rationalité économique, aboutissant à réduire les hommes en marchandises. Il soulignait l’impossibilité de séparer les réalités humaines et sociales des réalités économiques. Il mourut, oublié, au Ghana. Et ses travaux, trop dérangeants, ont été vite ensevelis.

Ce refus de penser l’humain est au cœur d’une des dérives de la science économique, qui a préféré se réfugier dans les mathématiques. Il faudra attendre Karl Marx pour que soit mise en lumière l’importance des forces sociales. Mais de Karl Marx, on ne retient plus que l’auteur du Manifeste du parti communiste, censé être totalement discrédité depuis la chute du Mur et l’effondrement du communisme. On oublie, comme y insistent à juste titre plusieurs experts, qu’il fut d’abord et reste un formidable observateur et théoricien des fonctionnements du capitalisme.

Après lui, les économistes se sont empressés de taire les questions sociales. Tantôt réduit à une simple force de travail, tantôt limité à un acteur rationnel, toujours présenté comme un individu isolé, censé pouvoir nouer des contrats équilibrés avec les producteurs, l’homme n'est qu'un homo economicus, dont la vie n’aurait que pour seul horizon la production et la consommation. 


 

Dans les années 1920, un économiste autrichien, Karl Polanyi, avertissait sur les dangers pour une société à être tributaire de l’économie et à s’en rapporter à elle pour toutes ses actions. C’est la société qui doit guider l’économie et non l’inverse, insistait-il, sous peine de destruction massive. Là encore, l’avertissement a largement été ignoré.

Le capitalisme a préféré se référer à un autre économiste autrichien : Friedrich Hayek. En concurrence avec Keynes, celui-ci insista du haut de sa chaire de la London School of Economics, sur tous les méfaits réels ou supposés de l’intervention de l’État dans les affaires économiques. Ses idées inspirèrent largement le plan d’austérité mis en œuvre par le chancelier Brüning pour sortir l’économie allemande de la crise de 1929. Quinze mois plus tard, Hilter arriva au pouvoir, en mettant à profit les tensions et les malaises sociaux.

Trente ans plus tard, Friedrich Hayek ne regrettait rien, ne renonçait à rien. « Il a occulté tous les faits qui ne rentraient pas dans sa théorie », rappelle Robert Boyer, économiste de la régulation. Pourtant, c’est vers cet économiste, et son successeur Milton Friedman, que se tourneront les libéraux pour « régénérer » le capitalisme. 

Trente ans après cette contre-révolution, malgré les crises, malgré la marchandisation toujours plus poussée du vivant, de la nature, de l’homme, ce capitalisme continue à prospérer, dans la plus totale opacité. « Ce que j’ai appris de ce documentaire, explique aujourd’hui son réalisateur, c’est que l’économie ne doit pas être abandonnée à une minorité. C’est trop dangereux, car elle détermine nos vies et peut détruire nos sociétés. Nous devons nous engager et le savoir est le meilleur moyen de résister. »

 

 

Source : www.mediapart.fr


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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 16:37

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/bogaz

 

 

Sarko l'avait promis, le PS va le faire

Le député socialiste de l’Ardèche, Pascal Terrasse, plaide pour que les soins les moins graves soient désormais pris en charge par l’assurance complémentaire santé et non plus par la Sécurité sociale.


Le député socialiste de l’Ardèche Pascal Terrasse n’a pas mâché ses mots lors de son intervention à Réavie, ce mardi 7 octobre. Ce spécialiste des affaires sociales s’est très clairement prononcé pour une prise en charge des «petits soins» par l'assurance maladie complémentaire, alors que la Sécurité sociale se concentrerait sur les pathologies lourdes. «Oui, il faut aller vers ce transfert, et y aller à fond», a t-il déclaré, avant d’ajouter que ce mouvement exigeait que les organismes complémentaires disposent de réels outils de gestion du risque : «Il faut avancer sur l’open data, je le demande au gouvernement.» Les associations de patients et la Mutualité française, notamment, ont récemment critiqué les dispositions prévues dans le projet de loi de santé concernant l’accès aux données de remboursement.

Le précédent Jacques Barrot

Pascal Terrasse a bien conscience que ces déclarations risquent de heurter – «Cela va coincer» –, notamment dans son propre camp politique. En 2002, Jacques Barrot, ancien ministre des Affaires sociales et alors chef de file de l’UMP à l’Assemblée nationale, s’était prononcé en faveur d’une prise en charge différenciée entre le «petit risque» et le «gros risque», déclarations qui avaient suscité une vive polémique et de violentes critiques contre ce que certains considèrent comme une remise en cause de la Sécurité sociale.

Prélèvements obligatoires élevés

«Le monde avance, le monde change. Et la Sécurité sociale de 1946 n’était sûrement pas ce que certains prétendent», a expliqué Pascal Terrasse en mettant en avant la généralisation de la complémentaire santé et l’impossibilité d’augmenter les cotisations, au regard du taux actuel de prélèvement obligatoire. Cela dit, nombre d’acteurs de la santé ont toujours pointé la difficulté de définir ce qu’était le «petit risque». 

http://www.argusdelassurance.com/reavie-2014/pascal-terrasse-ps-dit-oui-a-un-transfert-de-la-secu-vers-les-complementaires-sante.83820

 

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/bogaz

 

 

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 16:27

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/jean-michel-naulot

 

 

La crise financière à venir

 

 

 

 

 

*Six ans après la plus grave crise financière que le monde ait connu depuis le jeudi noir de 1929, les populations occidentales en général et européennes en particulier n’en finissent plus de payer les pots cassés d’une finance casino qui a largement prouvé sa puissance de captation des profits obtenus dans l’économie réelle et sa capacité à socialiser ses pertes.

 

 

 

Pourquoi la crise est devant nous © Altrimenti - ETIKA - ATTACSix ans après Lehman Brothers, où en est la régulation financière ?

 

Pourquoi la crise est devant nous.

J'ai pensé utile de mettre en ligne sur MEDIAPART cette vidéo qui présente les raisons pour lesquelles peu de choses ont changé dans l'encadrement de la finance depuis la faillite de Lehman Brothers.

Conférence du 18 septembre à Luxembourg à l'invitation d'Etika, d'Attac et d'Altrimenti. Première partie (29 minutes).

 

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/jean-michel-naulot

 


 

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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 21:31

 

Source : cadtm.org

 

CADTM

 

Série : Les États au service des banques au prétexte du « Too big to fail » (partie 5)

BCE / LTRO : Késako ?

6 octobre par Eric Toussaint

 

 

 


Les investisseurs institutionnels (dont les banques) et des hedge funds se sont attaqués en 2010 à la Grèce, maillon le plus faible de la chaîne européenne d’endettement, avant de s’attaquer à l’Irlande, au Portugal, à l’Espagne et à l’Italie. En agissant de la sorte, ils ont réalisé de juteux profits car ces pays ont dû leur proposer des taux d’intérêt en hausse pour pouvoir refinancer leurs dettes. Parmi ces investisseurs institutionnels, ce sont les banques privées qui ont fait le plus de profit car elles pouvaient directement se financer auprès de la BCE en lui empruntant des capitaux à 1 %, alors que dans le même temps elles prêtaient sur une durée de trois mois à la Grèce à 4 ou 5 %. En ce qui concerne les titres d’une durée de dix ans, elles n’acceptaient d’acheter des titres irlandais ou portugais que si l’intérêt avoisinait 10 %.

En lançant leurs attaques contre les maillons les plus faibles, ces investisseurs institutionnels étaient également convaincus que l’Union européenne et la BCE devraient d’une manière ou d’une autre venir en aide aux États victimes de la spéculation en leur prêtant les capitaux qui leur permettraient de poursuivre les remboursements. Ils ne se sont pas trompés et des prêts ont été accordés aux pays en difficulté. Les conditions imposées par la BCE, la Commission européenne et le FMI, la fameuse « Troïka », visaient à imposer une austérité brutale, des privatisations, une baisse des salaires et des retraites, des licenciements massifs dans la fonction publique…

Malgré l’aide de la BCE, à partir de juin 2011, les banques européennes sont entrées dans une phase tout à fait critique. Leur situation était presque aussi grave qu’après la faillite de Lehman Brothers survenue le 15 septembre 2008. Nombre d’entre elles ont été menacées d’asphyxie parce que leurs besoins massifs de financement à court terme (quelques centaines de milliards de dollars au jour le jour) n’ont plus été satisfaits par les Money Market Funds américains qui ont considéré que la situation des banques européennes était décidément de plus en plus risquée. |1|

Les banques ont été confrontées à la menace de ne pas pouvoir assumer leurs dettes. C’est alors que la BCE, suite à un sommet européen réuni d’urgence le 21 juillet 2011 pour faire face à une possible série de faillites bancaires, a commencé à acheter à ces banques des titres de la dette publique grecque, portugaise, irlandaise, italienne et espagnole afin d’apporter à ces banques des liquidités (en plus des prêts qu’elle leur accordait déjà) et de les délester d’une partie des titres qu’elles avaient massivement achetés dans la période précédente. Il s’agissait également de faire baisser les taux d’intérêt sur la dette des pays de la Périphérie. Cela n’a pas suffi, les cours en Bourse des actions des banques ont poursuivi leur dégringolade et les taux d’intérêt sur la dette italienne ou espagnole sont restés très élevés. Ce qui a été décisif pour maintenir à flot les banques européennes, c’est l’ouverture à partir de septembre 2011 d’une ligne de crédit illimitée par la BCE en concertation avec la Fed, la Banque d’Angleterre et la Banque de Suisse : les banques en manque de dollars et d’euros ont été mises sous perfusion. Elles ont recommencé à respirer, mais c’était toujours insuffisant, le cours de leur action continuait une descente aux enfers. Entre le 1er janvier et le 21 octobre 2011, l’action de la Société générale a chuté de 52,8 %, celle de BNP Paribas de 33,3 %, celle de la Deutsche Bank de 28,8 %, celle de Barclays de 30,5 %, celle du Crédit suisse de 36,7 %. Il a alors fallu que la BCE sorte l’artillerie lourde.

LTRO : qu’est-ce que c’est ?

Appelé LTRO (Long Term Refinancing Operation), l’opération consiste à accorder aux banques des prêts à long terme. Entre décembre 2011 et février 2012, la BCE a ainsi prêté à un peu plus de 800 banques plus de 1 000 milliards d’euros pour une durée de 3 ans au taux d’intérêt de 1 % (à un moment où l’inflation atteignait environ 2 %). En réalité, le cadeau fait aux banques est plus important que le laisse supposer ce taux (pourtant déjà très avantageux). Pourquoi ? Pour deux raisons simples : 1. Les intérêts sur la somme empruntée ne sont à verser qu’au moment du remboursement de cette somme. Donc si une banque emprunte pour 3 ans et ne rembourse pas de manière anticipée, elle ne paie les intérêts qu’à l’issue des 3 ans. 2. Le taux a été abaissé à plusieurs reprises pour atteindre 0,05 % à partir de septembre 2014 |2|.

Prenons une banque comme Dexia qui a emprunté plus de 20 milliards d’euros à la BCE pour une période de 3 ans au début 2012, elle ne remboursera les 20 milliards qu’au début 2015. À cette somme, s’ajoutera le paiement des intérêts que l’on calculera de la manière suivante : 1 % de taux d’intérêt jusqu’en juillet 2012, 0,75 % pour la période juillet 2012 à mai 2013, 0,50 % de mai 2013 à novembre 2013, 0,25 % entre novembre 2013 et juin 2014, 0,15% d’intérêt entre juin 2014 et début septembre 2014, 0,05% à partir du 10 septembre 2014. |3| Dexia ne paiera ces intérêts qu’au moment du remboursement de la somme empruntée. Que se passera-t-il à ce moment-là ? Il est évident que de nombreuses banques, comme Dexia ou la principale banque italienne Intesa Sanpaolo (ISP.MI) (qui a reçu 24 milliards d’euros dans le cadre du LTRO), ne seront pas en mesure de rembourser la somme empruntée, sauf si elles procèdent à un nouvel emprunt plus ou moins équivalent à l’emprunt précédent. À qui ces banques emprunteront-elles ? À la BCE pardi. Son président Mario Draghi a annoncé en juin 2014 que la BCE octroierait de nouveaux prêts de longue durée (Targeted Long Term Refinancing Operations – TLTRO) |4|.

Au départ, la BCE déclarait que le volume des nouveaux prêts de longue durée atteindrait 400 milliards, on verra ce qu’il en sera exactement quand on fera le point en février ou en mars 2015 au moment où les différentes tranches de crédit TLTRO auront été accordées. Le programme TLTRO a commencé en septembre 2014, une première tranche de 82,6 milliards d’euros a été octroyée. Une deuxième tranche le sera en décembre 2014, ce qui coïncidera avec la première échéance du remboursement que les banques qui ont eu recours au LTRO de décembre 2011 devront effectuer. Soulignons qu’une partie des banques qui avaient eu recours au LTRO en décembre 2011 ont remboursé anticipativement la BCE afin de donner des gages de bonne santé. Ce sont les banques les plus mal en point qui sont encore redevables à la BCE de prêts LTRO. Du coup, les échéances de décembre 2014 (1ère tranche LTRO) et de février 2015 (2e tranche LTRO) sont importantes.

Imaginez ce qui se serait passé si Dexia et de nombreuses autres banques en difficulté n’avaient pas eu accès aux prêts de la BCE : elles auraient dû purement et simplement mettre la clé sous le paillasson. En effet, à condition de trouver un prêteur privé (ce qui n’aurait pas du tout été facile vu les montants nécessaires), les banques auraient dû verser des taux d’intérêt supérieurs à 8 % (à payer régulièrement et pas au moment du remboursement du capital emprunté). Ajoutons que la BCE fait d’autres cadeaux de taille aux banques privées : elle leur achète des covered bonds afin de les aider à se financer, |5| elle accepte que les banques déposent comme garantie des produits structurés en échange des nouveaux prêts qu’elle leur concède. Bien sûr, il y a aussi le monopole dont bénéficient les banques privées dans le financement des pouvoirs publics. Dans les mois à venir, vont s’ajouter des achats massifs de produits structurés (fabriqués par les banques sous le nom d’ABS) par la BCE.

Le bilan de la double opération LTRO / TLTRO est clair : il aurait fallu procéder autrement afin de protéger les intérêts des victimes de la crise. Pour cela, mettre en faillite les banques en crise tout en protégeant les dépôts des épargnants, créer une structure de défaisance des actifs toxiques à charge des grands actionnaires et intégrer la partie saine dans une structure authentiquement publique (sans verser d’indemnités aux grands actionnaires). Il fallait socialiser le secteur bancaire et lui donner une authentique mission de service public.


Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 5

Notes

|1| Dès août 2011, à un moment où très peu de commentateurs financiers en parlaient, cette situation a été décrite dans la série intitulée « Dans l’œil du cyclone : la crise de la dette dans l’Union européenne » : « Elles (= les banques européennes) ont financé et elles financent encore leurs prêts aux États et aux entreprises en Europe via des emprunts qu’elles effectuent auprès des Money Market Funds des États-Unis. Or ceux-ci ont pris peur de ce qui se passait en Europe (…).

À partir de juin 2011, cette source de financement à bas taux d’intérêt s’est presque tarie, en particulier aux dépens des grandes banques françaises, ce qui a précipité leur dégringolade en Bourse et augmenté la pression qu’elles exerçaient sur la BCE pour qu’elle leur rachète des titres et donc leur fournisse de l’argent frais. En résumé, nous avons là aussi la démonstration de l’ampleur des vases communicants entre l’économie des États-Unis et celle des pays de l’UE. D’où les contacts incessants entre Barack Obama, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, la BCE, le FMI… et les grands banquiers de Goldman Sachs à BNP Paribas en passant par la Deutsche Bank… Une rupture des crédits en dollars dont bénéficient les banques européennes peut provoquer une très grave crise sur le vieux continent, de même qu’une difficulté des banques européennes à rembourser les prêteurs états-uniens peut précipiter une nouvelle crise à Wall Street. » (http://cadtm.org/Dans-l-oeil-du-cyc..., 26 août 2011). Une étude de la banque Natixis confirme la détresse qu’ont connue les banques françaises pendant l’été 2011 : Flash Economie, « Les banques françaises dans la tourmente des marchés monétaires », 29 octobre 2012. On y lit : « De juin à novembre 2011, les fonds monétaires américains ont subitement retiré la plus grande part de leurs financements aux banques françaises. (…) C’est jusqu’à 140 Mds USD de financements à court terme qui ont fait défaut aux banques françaises à fin novembre 2011, sans qu’aucune ne soit épargnée. » (http://cib.natixis.com/flushdoc.asp...). Cette fermeture de robinet a touché également la plupart des autres banques européennes, comme le montre également cette étude publiée par Natixis.

|2| Voir Éric Toussaint, « Super Mario Draghi 2.0 pour les banquiers », publié le 6 septembre 2014, http://cadtm.org/Super-Mario-Draghi...

|3| Voir sur le site de la BCE : « In this longer-term refinancing operation, the rate at which all bids are satisfied is indexed to the average minimum bid rate in the main refinancing operations over the life of the operation », http://sdw.ecb.europa.eu/servlet/de...

|4| Voir Éric Toussaint, « Super Mario Draghi 2.0 pour les banquiers », publié le 6 septembre 2014, http://cadtm.org/Super-Mario-Draghi...

|5| Voir Eric Toussaint, « Les aides massives des banques centrales aux grandes banques privées », publié le 21 août 2014, http://cadtm.org/Les-aides-massives... Voici un extrait de l’article en question : « Il s’agit d’une aide fort importante de la BCE aux banques qui rencontrent de graves problèmes pour se financer sur les marchés. Cette aide est carrément passée sous silence dans les médias.

Depuis l’éclatement de la crise, la BCE a acheté pour 76 milliards d’euros de covered bonds, 22 milliards sur le marché primaire et 54 milliards sur le marché secondaire. Il faut souligner que la BCE a acheté notamment des covered bonds qui ont une mauvaise notation (BBB-), ce qui veut dire que les agences de notation n’avaient pas confiance dans la santé des banques qui les ont émis. À la date du 18 mars 2014, la BCE détenait pour 52 milliards d’euros de covered bonds des banques. C’est un montant très important si on le compare au volume des émissions de ces obligations par les banques. En 2013, il ne s’est élevé qu’à 166 milliards d’euros, en chute de 50 % par rapport à 2011  ».

Éric Toussaint, maître de conférences à l’université de Liège, préside le CADTM Belgique et est membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, Aden, 2014, http://cadtm.org/Bancocratie  ; Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010.

 

 

Source : cadtm.org

 

 

 

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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 19:25

 

Source : www.marianne.net


 

Autoroutes : vers une scandaleuse prolongation des concessions ?
Vendredi 10 Octobre 2014 à 13:00

 

Journaliste économique à Marianne En savoir plus sur cet auteur

 

En lieu et place de l'écotaxe, Ségolène Royal veut s'attaquer au "profit des autoroutes". Voilà un objectif louable. Hélas, les contrats qui lient l'Etat et les autoroutiers sont ainsi ficelés qu'il sera difficile d'y arriver. Peut-être va-t-on vers une autre solution : une prolongation des concessions en l'échange de quelques investissements...

 

XAVIER FRANCOLON/SIPA
XAVIER FRANCOLON/SIPA

« La privatisation des autoroutes engagée en 2005 a été une mauvaise affaire pour l'Etat ». Cette fois-ci, ce n’est pas Marianne qui dénonce ce scandale — comme nous l'avons encore fait récemment en couverture  — mais Emmanuel Macron. Le ministre de l’Economie et de l'Industrie a fait état d’un manque à gagner de plusieurs milliards sans le chiffrer. Sans doute une grosse dizaine de milliards. Rien que ça. Mais il y a du neuf : la « nouvelle star » du gouvernement a assuré son auditoire de la volonté de Bercy de faire enfin quelque chose, comme l’y invitait d'ailleurs l’Autorité de la concurrence dans son dernier rapport. Oui mais quoi ? Et comment ? Ségolène Royal, dans la foulée de la « suspension » de l'écotaxe, a expliqué que sa « priorité » était « le prélèvement du profit des autoroutes » arguant que « sur 100 euros de péage payés par l’usager, 22 sont du profit net pour les sociétés d’autoroute » et que cela a « permis la redistribution de 15 milliards de dividendes depuis la privatisation »

S’attaquer à la rente qui prive l’Etat de recettes et dévalise les automobilistes mais remplis grassement les poches des actionnaires des autoroutes à raison de 20 % de marges nettes, est un objectif louable. Hélas, la tâche est extrêmement compliquée. L’équation est d’autant plus complexe que, non content d’avoir brader les bijoux de familles, l’Etat s'est mis dans une telle position qu'il apparaît pieds et poings liés : les contrats avec les concessionnaires sont en effet si bien verrouillés que la marge de manœuvre juridique est étroite. Quand Madame Michu peut se voir soumise à de nouvelles taxes sur le poisson, les cigarettes ou encore les ordinateurs (50 milliards de prélèvements obligatoires supplémentaires sur les ménages entre 2010 et 2013), les sociétés d’autoroutes, elles, se sont offertes le « totem d’immunité » façon Koh-Lanta.


Les rapporteurs de l’Autorité de la concurrence eux-mêmes peinent à le croire, mais les contrats de concessions ont été rédigés de telle sorte que les rois du bitume sont aussi bien protégés que les émirs du Qatar en France ! Voici par exemple l’extrait d’un contrat de concession : « En cas de modification ou de création d’impôts, de taxes et redevances spécifiques aux concessionnaires d’ouvrages routiers à péage ou aux concessionnaires d’autoroutes, l’État et la société concessionnaire arrêtent d’un commun accord les compensations, par exemple tarifaires, qui devront être apportées pour assurer la neutralité de ces modifications ou créations sur l’ensemble constitué des comptes sociaux et de l’équilibre de la société concessionnaire, tels qu’ils se présenteraient, à la même date, en l’absence de ces modifications ou créations ». Tout juste l’Etat a-t-il pu récemment augmenter de 100 millions d’euros la taxe domaniale. Une goutte d’eau dans l’océan de leurs bénéfices...

 

L’absurdité d’un tel contrat a failli récemment avoir une traduction très concrète avec la mise en place de l’écotaxe sous l’égide d’Ecomouv. Telle qu’initialement paramétrée, la mise en place d’une taxe sur les routes — jusqu’alors gratuites, rappelons-le — aurait naturellement transféré une partie du trafic vers les autoroutes. Ce sont ainsi 400 millions d’euros de péages que les concessionnaires auraient vu débouler dans leurs caisses sans avoir à bouger le petit doigt. Quatre cents millions de la poche des conducteurs à celle des actionnaires sans passer par la case impôts, sinon via l’Impôt sur les sociétés…

 

En réalité, il semble que le gouvernement compte négocier un « rééquilibrage du modèle économique en faveur du concédant et des usagers » lors de la signature du plan de relance autoroutier. Et ce n’est pas la moindre des annonces. Puisque ce faisant, Emmanuel Macron entérine la prolongation de la concession contre des investissements, qualifiant même ce pacte de « bonne décision, (...) favorable à l'économie française ». Une « bonne décision » ? Les autoroutiers, eux, sont en situation de force (ils ont déjà remboursé leur investissement de départ et se sont assurés encore vingt ans de concessions) tandis que l’Etat, aux abois financièrement, lui, est incapable d’assumer les investissements sur son propre réseau routier. Mais voilà, les boîtes de BTP, patrons des autoroutes, s’engagent, grands seigneurs, à mettre la main à la poche. Est-ce également, comme le dit Macron, un accord « favorable à l’économie française » ? En dépensant 3,5 milliards d’euros, ce sont une quinzaine de milliers d’emplois dans le BTP qui seront assurés : un bol d’air pour le gouvernement en mal de croissance et d’activité. Mais on se trouvera donc dans la situation absurde consistant à donner, en moyenne, trois années supplémentaires (et possiblement jusqu'à six années même) de concession ! Contre quoi ? Une toute petite érosion de la rente des seigneurs du macadam.

En tout cas, il ne semble pas y avoir le feu au lac. Dans son budget, le gouvernement n’a inscrit aucune recette nouvelle issue des autoroutes. « Mais on pourrait accueillir favorablement un amendement », nous assurait-t-on récemment à Bercy. Quand la marge juridique est faible, reste en effet le pouvoir politique. Pourquoi certains parlementaires n'iraient-ils pas plus loin en reprenant à leur compte l'appel des élus lancé par Marianne ?

 

 

Source : www.marianne.net

 

 

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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 19:09

 

Source : cadtm.org

 

 

CADTM

 

 

Video

Dette : Lutter contre les fonds vautours

5 octobre par Eric Toussaint

 

 


Comment lutter contre les fonds vautours et l’impérialisme financier ? par Eric Toussaint

Discours prononcé lors du Séminaire international “Alternatives à l’impérialisme financier et aux fonds vautours”, à Caracas (Venezuela), le 12 août 2014 en présence de la ministre de la communication et du ministre des relations extérieures du Venezuela ainsi que de l’ambassadeur d’Argentine.

La traduction et le sous-titrage de la vidéo ont été réalisés par Cécile Lamarque et Chris Den Hond.

 

 

 

 

 

Source : cadtm.org

 

 

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10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 15:22

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

Sous la dette publique, la tyrannie de la pensée unique

|  Par Laurent Mauduit

 

 

 

Presse et politiques s'alarment que la France vienne de franchir la barre des 2 000 milliards de dettes. Ce qui justifie, pour beaucoup, l'austérité. Stupéfiant consensus, qui étouffe les voix critiques selon lesquelles une bonne partie de cette dette est illégitime.

Il a suffi que l’Insee annonce le 30 septembre dernier que la dette publique française avait dépassé pour la première fois le seuil symbolique des 2 000 milliards d’euros pour qu’aussitôt, aidé par les grands médias de la presse écrite et audiovisuelle, le formidable rouleau compresseur de la pensée unique se mette en marche, pour faire croire au pays qu’il vit décidément au-dessus de ses moyens et que l’austérité est une fatalité. Défense de réfléchir à l’origine et aux causes de cette dette ! Interdiction formelle de mentionner les études qui établissent le caractère illégitime d’une bonne partie de cette dette ! C’est une formidable machine à décerveler qui s’est mise en marche voilà quelques jours, avec l’aide de quelques économistes néolibéraux et une presse le plus souvent acquise à leurs thèses et assez peu soucieuse de pluralisme.

Reprenons en effet le fil des événements récents. Le 30 septembre, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) publie donc une étude qui donne l’état de l’endettement de la France, selon les règles de calcul prévues par le traité de Maastricht. Le graphique et le tableau ci-dessous résument les principales conclusions de cette étude, que l'on peut télécharger ici :

 

On y apprend donc que la dette publique française (c’est-à-dire la dette de l’État, des administrations de Sécurité sociale et des collectivités locales), pour la première fois de l’histoire économique française, a franchi à la fin du deuxième trimestre de 2014 la barre symbolique des 2 000 milliards d’euros, pour atteindre très précisément 2 023,7 milliards d’euros, soit 95,1 % du produit intérieur brut français (PIB).

Le franchissement de ce seuil symbolique était prévisible, mais cela n’a pas empêché une bonne partie de la presse de sonner le tocsin. Ce qui, sur le principe, n’a rien d'anormal : le fait que la France soit endettée à ce point est assurément préoccupant – même si l'endettement allemand est encore supérieur. Mais ce qu’il y a de plus choquant, c’est que la plupart des médias ont sonné l’alerte non pas pour inviter le pays à réfléchir à la gravité de cette dette et en comprendre les raisons, en même temps que les origines. Non ! Pour entonner, d’une seule voix, un seul et même refrain culpabilisateur : si la France est endettée, c’est tout bonnement parce qu’elle dépense trop et vit au-dessus de ses moyens. Élémentaire, non ? Honte à tous les Français qui ont l’irresponsabilité de ne pas le comprendre : c’est parce que l’État est obèse et paie trop bien ses fonctionnaires, qui sont par ailleurs trop nombreux ; c’est parce que le modèle social français est trop généreux ; c'est que les chômeurs sont trop bien indemnisés et les assurés sociaux trop bien remboursés. Oui ! Honte aux Français, qui ont l’égoïsme de ne pas comprendre qu’ils vivent de la sorte à crédit et qu’ils vont faire reporter sur leurs enfants ou leurs petits-enfants la charge de leur train de vie dispendieux d’aujourd’hui…

Aussitôt, un implacable rouleau compresseur s'est mis en marche. Florilège…

« 2 000 milliards d’euros : la France dans le mur de la dette », titre le journal L’Opinion qui, résumant la doxa répétée à l’envi par beaucoup d’autres journaux, commente en sous-titre : « Malgré une pression fiscale maximale, l’endettement public atteint un record de 2 023,7 milliards d’euros au deuxième trimestre (95,1 % du PIB). Conséquence d’un État dispendieux et d’une protection sociale coûteuse. » Ben voyons !…

Au même moment, le Journal du dimanche donne la parole au ministre des finances, Michel Sapin (c’est à consulter ici), et l’interroge sans le moindre recul, et comme si cela allait de soi, sur le point de vue exprimé peu avant par François Fillon selon lequel la France serait du même coup « à la veille d’un accident financier grave ».

Autre exemple, toujours pour prendre la mesure de la vulgate ambiante, La Voix du Nord (l’article est ici) rebondit sur l’actualité en donnant la parole à Frédéric Cuvillier, l’ex-ministre des transports qui, à la manière de Madame Michu, donne son point de vue sur la dette, comme si ce qu’il disait était le simple bon sens : « Ça fait quarante ans que nous vivons à crédit et que nous nous satisfaisons de faire porter sur les générations à venir le poids des déficits budgétaires. Nous sommes arrivés à 2 000 milliards d’euros de dette ! Quel signal donner aux jeunes ? Que nous n’avons aucun courage ? Que nous leur laisserons la facture ? Les jeunes n’auraient aucune perspective d’avenir parce qu’ils seraient endettés ? Il faut avoir conscience que la France ne peut pas s’accommoder de tant de dettes. Mais il faut aussi que les mesures soient à la fois soutenables et justes. Il faut du courage pour cela. »

« Cela a un côté effrayant, cela fait peur ! »

Et que dire des grandes chaînes d’info ! C’est la même opération de décervelage. Au hasard, on peut ainsi visionner la présentation qui est faite lors du journal du soir de France 2 :

 

 

En bref, tout est fait pour frapper les imaginations, sans inviter à réfléchir. Dans le reportage, la dette est ainsi présentée comme une montagne qui dépasse l’Arc de triomphe – pensez donc ! – et l'on est invité à comprendre que la dette tourne « à une vitesse astronomique ». Et pourquoi cela ? La réponse cette fois est un peu plus sophistiquée qu’ailleurs. Car, il y a bien sûr, « la crise, l’accumulation des déficits ». Mais il y a aussi la participation de la France aux plans d’aide européens, notamment en faveur de la Grèce, du Portugal ou encore de l’Irlande, qui aggravera la dette française à hauteur de 68 milliards d’euros l’an prochain. « Pour sauver la zone euro, nous avons alourdi notre propre fardeau », explique doctement le présentateur. Sous-entendu : la France vit au-dessus de ses moyens, mais il y a des pays qui font bien pire qu’elle et que nous nous appliquons pourtant à aider.

Le même jour, sur LCI, c’est une vulgate identique qui est utilisée :

 

 

Une dette limitée à 43 % du PIB au lieu de 90 %

Le rapport n'en disait pas plus… Mais le chiffre laissait pantois : la dette publique aurait donc été de 20 points de PIB inférieure à ce qu'elle était en 2010 sans ces baisses d'impôts décidées depuis dix ans.

Le chiffre mérite un temps de réflexion. 20 points de PIB en moins d'une décennie ! Autrement dit – et ce sont des experts qui travaillaient pour le gouvernement qui le suggéraient –, la France, malgré la crise, aurait presque encore été à l’époque en conformité avec les sacro-saints critères de Maastricht si ces baisses d'impôts n'étaient pas intervenues, et notamment le critère européen qui fait obligation à ce que la dette d'un État ne dépasse pas 60 % de sa richesse nationale. Concrètement, sans ces baisses d'impôts, la France aurait certes crevé ce plafond, mais dans des proportions raisonnables. Juste un chouïa…

Dans l'article, nous soulignions aussi l’importance d’une autre étude rendue publique le 6 juillet 2010, sous la signature du rapporteur général (UMP) du budget à l’Assemblée, Gilles Carrez (son rapport est ici). Celui-ci livrait des évaluations à donner le tournis des baisses d’impôt engagées en France au cours des dix années précédentes.

Ce rapport faisait ainsi ce constat (à la page 7) : « Entre 2000 et 2009, le budget général de l'État aurait perdu entre 101,2 5,3 % de PIB et 119,3 milliards d'euros 6,2 % de PIB de recettes fiscales, environ les deux tiers étant dus au coût net des mesures nouvelles les "baisses d'impôts" et le tiers restant à des transferts de recettes aux autres administrations publiques Sécurité sociale et collectivités territoriales principalement. » Soit 77,7 milliards d’euros de baisses d’impôt sur les dix années sous revue. Et le rapport apportait cette précision très importante : « La moitié des allègements fiscaux décidés entre 2000 et 2009 ont concerné l'impôt sur le revenu. Le manque à gagner en 2009 sur le produit de cet impôt s'établit en effet à environ 2 % de PIB, contre 0,6 % de PIB pour la TVA et 0,5 % de PIB pour l'Impôt sur les sociétés (IS). »

En résumé, ce que mettait en évidence ce rapport de Gilles Carrez, c’est que les baisses d’impôts ont joué un rôle majeur sur une longue période dans le creusement des déficits. Et que ces baisses d’impôts ont d’abord profité aux foyers les plus avantagés, notamment les 50 % des Français qui sont assujettis à l’impôt sur le revenu.

Or, depuis cette enquête de Mediapart, nous disposons d'une étude beaucoup plus exhaustive sur les origines de la dette, réalisée par le « Collectif pour un audit citoyen de la dette publique » (lire Sous la dette publique, l'arnaque néolibérale). Réalisé par un collectif de chercheurs et de militants, parmi lesquels Michel Husson (Conseil scientifique d’Attac, coordination), Pascal Franchet (CADTM), Robert Joumard (Attac), Évelyne Ngo (Solidaires finances publiques), Henri Sterdyniak (Économistes atterrés) et Patrick Saurin (Sud BPCE), et reprenant les conclusions de ces deux études citées par Mediapart, le rapport établissait de manière très méticuleuse que la dette publique française aurait été limitée à 43 % du PIB en 2012, au lieu des 90 % constatés, si la France ne s'était pas lancée dans une course folle aux baisses d'impôts, essentiellement en faveur des plus hauts revenus, et avait refusé de se soumettre à des taux d'intérêt exorbitants.

Pour mémoire, voici ce rapport. On peut le télécharger ici ou le consulter ci-dessous :

On conviendra que si le constat est exact, il est d'une considérable importance. Il suggère qu'une bonne partie de la dette publique française est illégitime. Et il met aussi en évidence que le gouvernement socialiste, en voulant à toute force réduire la dette publique par la mise en œuvre d'un plan d'austérité draconien de 50 milliards d'euros, organise, en fait, l'un des plus scandaleux transferts de revenus qui aient jamais eu lieu en France dans la période contemporaine : il s'agit de faire payer par les salariés et les assurés sociaux, y compris les plus modestes, le coût des allégements fiscaux qui sont intervenus depuis plus de dix ans, notamment en faveur des plus hauts revenus. Il s'agit en somme d'organiser un formidable mouvement de redistribution, mais à l'envers : au détriment des plus faibles, et à l'avantage des plus riches. Et aussi à l'avantage des entreprises, qui profitent de 40 milliards d'euros d'allégements fiscaux et sociaux, au travers d'abord du CICE, puis du pacte dit de responsabilité.

La critique féroce de Thomas Piketty

Important, ce rapport du « Collectif pour un audit citoyen de la dette publique » aurait donc dû être débattu. Peut-être certaines de ses hypothèses auraient-elles mérité d'être discutées ou amendées ; sans doute certaines suggestions auraient-elles justifié d'être infléchies. Mais, à tout le moins, ce rapport aurait mérité, lors de sa publication, d'être au cœur du débat public.

Or, le moins que l'on puisse dire, c'est que ce ne fut pas le cas. Dans un article que vient de publier Le Monde diplomatique (n° 727, octobre 2014) et qui est intitulé « Faut-il vraiment payer toute la dette ? », c'est l'économiste Jean Gadrey qui en fait la remarque, et il a évidemment raison : « Impossible d’échapper à l’annonce d’une hausse de la dette : unanimes, les médias détaillent alors les sacrifices qui "s’imposent". Toutefois, lorsqu’un collectif démontre que plus de la moitié de ces créances n’ont pas à être remboursées, le silence est total… »

Ainsi va trop souvent une bonne partie de la presse française, comme une bonne partie des médias audiovisuels (l'émission « C Dans l'air » étant de ce point de vue une caricature) : ils ne donnent le plus souvent la parole qu'aux « imposteurs de l'économie », ces experts qui se présentent sous leur casquette universitaire mais sont souvent appointés par le monde de la finance et défendent en douce ses intérêts. Ou alors, c'est la paresse ou le conformisme qui l'emportent. Mais dans tous les cas de figure, le résultat est le même : toute production intellectuelle qui s'écarte de la doxa libérale est illégitime ou suspecte.

Le résultat, dans le cas de ce rapport majeur sur les origines de la dette publique française, en est la parfaite illustration : comme l'a relevé Jean Gadrey, l'étude n'a retenu l'attention de presque aucun titre de la presse écrite – ou si peu. On trouvera, dans l'onglet « Prolonger » associé à cet article, la très maigrelette revue de presse sur le sujet. Et à notre connaissance, le document n'a été évoqué ou présenté dans aucun grand média audiovisuel. À la trappe ! Des sueurs et des larmes, oui ! Mais pas de véritables débats !

Cette volonté acharnée manifestée par le gouvernement de clore les débats, de les étouffer – volonté à laquelle, malheureusement, bien des médias prêtent volontairement ou non leur concours – est d'autant plus préoccupante qu'elle ne se limite pas à la question de la dette. En vérité, elle cherche aussi à congeler tous les autres débats économiques du moment, qu'ils portent sur la fiscalité ou sur le pacte de responsabilité.

Dans une chronique récente pour Libération, Thomas Piketty en donnait une autre illustration, tout aussi pathétique. « Si le gouvernement ne fait rien, alors le crédit d’impôt compétitivité emploi, dit CICE, restera comme le symbole de l’échec de ce quinquennat. Une véritable verrue, incarnant jusqu’à la caricature l’incapacité du pouvoir en place à engager une réforme ambitieuse de notre modèle fiscal et social, et qui se contente d’ajouter des couches de complexité sur un système qui en compte déjà beaucoup trop. François Hollande et Manuel Valls aiment se décrire comme de courageux réformateurs, des opiniâtres socialistes de l’offre, engagés dans un combat de titans face à la vieille gauche. Ces postures sont ridicules. La vérité est qu’ils ne mènent aucune réforme de fond et ne font qu’accumuler les bricolages et les improvisations, sur la fiscalité comme sur les cotisations sociales et la compétitivité. Il est encore possible d’agir et de changer le cours des choses, en particulier sur le CICE. Mais il faut le faire dès cet automne. Après il sera trop tard », écrivait-il.

Prononcés par un chercheur désintéressé qui a longtemps apporté son aide aux dirigeants socialistes, à chaque fois que cela a été nécessaire, ces mots sont graves et sonnent comme le plus violent des réquisitoires. Mais qui pourrait prétendre qu'ils sont injustes ? Tout est là ! Sur le front de la dette comme sur celui de fiscalité, le gouvernement conduit la France vers des abîmes. Et dans la foulée, il fait tout ce qui est en son pouvoir, avec le renfort des médias bien-pensants, pour que le débat sur les alternatives économiques n'émergent pas.

C'est la terrible tyrannie de la pensée unique : « There is no alternative ! »


Lire aussi

 

Source : www.mediapart.fr


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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 17:58

 

Source : www.bastamag.net

 

 

ça bouge ! Greenwashing

Prix Pinocchio 2014 des multinationales : le vote est lancé !

par Collectif 9 octobre 2014

 

 

Quelles entreprises se soucient le moins de leurs impacts environnementaux ? Quelles multinationales tiennent les discours les plus trompeurs sur leur responsabilité sociétale ? Les Amis de la Terre France, en partenariat avec le Crid et Peuples Solidaires-ActionAid France, lancent aujourd’hui le vote des Prix Pinocchio. Un événement qui vise à attirer l’attention sur les pratiques des multinationales et à réclamer un encadrement juridique contraignant. Basta ! et l’Observatoire des multinationales sont également partenaires du Prix Pinocchio.

Les Amis de la Terre France, en partenariat avec le Crid (Centre de recherche et d’information pour le développement) et Peuples Solidaires-ActionAid France, lancent aujourd’hui le vote public pour l’élection des Prix Pinocchio 2014. Mettant en lumière des cas concrets de violations de droits sociaux et environnementaux par des multinationales nominées, ces prix sont l’occasion de dénoncer le fossé entre les discours « développement durable » et les actes réels constatés sur le terrain. Au travers des Prix Pinocchio, ces organisations militent pour un encadrement juridique contraignant des activités des multinationales.

Neuf entreprises sont ainsi nominées dans trois catégories [1] :

- Plus vert que vert : prix décerné à l’entreprise ayant mené la campagne de communication la plus abusive et trompeuse au regard de ses activités réelles : EDF et le charbon de Serbie ; Pur Projet et la compensation carbone au Pérou ; GDF Suez et les "obligations vertes".

- Mains sales, poches pleines : prix décerné à l’entreprise ayant mené la politique la plus opaque au niveau financier (corruption, évasion fiscale, etc.), en termes de lobbying, ou dans sa chaîne d’approvisionnement : Perenco, pétrolier opaque en République Démocratique du Congo ; Samsung et l’exploitation d’enfants en Chine ; Lyon-Turin Ferroviaire et les tunnels sous les Alpes.

- Une pour tous, tout pour moi ! : prix décerné à l’entreprise ayant mené la politique la plus agressive en termes d’appropriation, de surexploitation ou de destruction des ressources naturelles : Shell et les gaz de schiste en Ukraine et Argentine ; Total et les hydrocarbures au Nigeria ; Crédit Agricole et le charbon des Appalaches.

« Les approches volontaires et chartes éthiques se multiplient, mais faute de traduction dans un cadre légal contraignant au niveau français, européen et international, les multinationales continuent d’agir en toute impunité, comme en témoignent les Prix Pinocchio, explique Juliette Renaud, chargée de campagne sur la Responsabilité sociale et environnementale des entreprises aux Amis de la Terre France. Nos gouvernements doivent avoir le courage d’affronter les lobbies et de réguler réellement ces activités, pour que cessent les atteintes répétées aux droits de l’Homme et à l’environnement. [2] »

Derrière les beaux discours des multinationales

Selon Pascale Quivy, déléguée générale du Crid : « A moins d’un an de l’adoption des futurs Objectifs du Développement Durable [3], les acteurs de la société civile s’inquiètent du rôle de plus en plus important confié au secteur privé marchand, et notamment aux multinationales, sans contre-partie en matière de responsabilité sociale, environnementale et fiscale. Les Prix Pinocchio doivent permettre d’attirer l’attention de l’opinion sur ces lacunes et d’inciter les pouvoirs publics à y remédier. ».

« Les Prix Pinocchio se font l’écho des centaines de milliers de femmes et d’hommes qui se mobilisent dans le monde pour faire respecter leurs droits face à des entreprises ignorant délibérément leur responsabilité sociale et environnementale, note Fanny Gallois, responsable des campagnes de Peuples Solidaires-ActionAid France. Ils donnent également une voix à tous ceux qui, chez nous, refusent d’être dupes des beaux discours que ces entreprises tiennent pour se dédouaner des effets parfois catastrophiques de leurs activités dans les pays de production. »

La mobilisation autour des Prix Pinocchio se déroulera du 9 octobre au 18 novembre, 2014, date de la cérémonie de remise publique des Prix [4]. Des focus bi-hebdomadaires seront effectués afin d’éclairer au mieux chaque cas. Des groupes locaux des Amis de la Terre et de Peuples Solidaires organiseront des actions en région.

Pour en savoir plus et pour voter, rendez-vous sur cette page. Suivez les Prix Pinocchio et l’actualité des Amis de la Terre sur Twitter @amisdelaterre.

 

Notes

[1La présentation détaillée des Prix Pinocchio et des neuf cas nominés en 2014 est accessible en français, anglais et espagnol sur ce site Internet.

[2Une proposition de loi sur le « devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre », a été déposée par quatre groupes parlementaires mais attend toujours d’être traitée par le Parlement français. Au niveau international, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a approuvé en juin 2014 une résolution visant à la mise en place d’un traité contraignant sur les entreprises et les droits humains, la France avait alors voté contre.

[3Après 2015, les Objectifs universels de Développement Durable prendront la suite des Objectifs du Millénaire pour le Développement. Ils seront adoptés par l’Assemblée générale des Nations-Unies en septembre 2015.

[4Les Prix Pinocchio sont remis sur la base des votes de milliers d’internautes du monde entier. La cérémonie de remise des prix, mise en scène par des comédiens, aura lieu le 18 novembre 2014 à la Java, Paris 10e. L’inscription est ouverte.


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Source : www.bastamag.net

 


 

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 17:27

 

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Développement durable ?

L’écologie selon La Poste : suppressions d’emplois, malaise social et greenwashing

par Thomas Clerget 9 octobre 2014

 

 

 

 

 

Engagée depuis dix ans dans un gigantesque plan de restructuration visant à préparer sa mise en concurrence, La Poste ne cesse de communiquer sur les bienfaits de cette transformation. Lancée en grandes pompes à l’automne 2011, la lettre verte serait le symbole d’une politique « respectueuse de la planète et de ses habitants ». Pourtant, au gré des conflits sociaux qui secouent le service encore public, associations de consommateurs et salariés de l’entreprise remettent en cause une stratégie qu’ils considèrent comme une aberration, à la fois sociale et écologique.

Plus 7% en moyenne au 1er janvier 2015. C’est la plus forte augmentation de l’histoire du timbre en France, malgré une très faible inflation. La lettre prioritaire passera de 0,66 à 0,76 euros et la lettre « verte » de 0,61 à 0,68 euros. L’argument de la direction de La Poste ? La baisse de l’activité courrier, qui a quand même rapporté à l’entreprise à capitaux publics 11,1 milliards d’euros en 2013. Le groupe a également réalisé un bénéfice confortable de 627 millions d’euros en 2013. L’usager n’est pas le seul à payer le prix de l’ouverture progressive de ce service public à la concurrence. En dix ans, La Poste a supprimé plus de 66 000 emplois ! Une restructuration massive qui n’a pas fait la Une des médias [1].

En interne, la situation sociale s’est dégradée. En Picardie, des experts constatent une « situation alarmante », mal-être, tensions et souffrance, « avec une présence de symptômes physiques et psychiques » se banalisant chez un postier sur quatre. A Paris, l’inspection du travail pointe du doigt l’organisation du travail après le suicide d’un cadre [2]. Quelques mois seulement après l’annonce par Philippe Wahl, le PDG du groupe, d’une nouvelle « transformation en profondeur » de l’entreprise, les conflits se multiplient dans les agences et sur les plate-formes de tri. Les syndicats dénoncent un climat de répression croissante. Certains craignent que ce ne soit que les prémices de la crise sociale et morale qui a frappé de plein fouet France Télécom en 2008 et 2009, après l’aboutissement du processus de privatisation. Un contexte qui tranche avec la stratégie optimiste affichée par le groupe, qui se lance dans « un projet de conquête et de développement au service du client ».

Un « développement durable » pas très enthousiasmant

Si le prix augmente pour les usagers, si des bureaux ferment, si en moyenne plus de 6 000 emplois ont disparu depuis 2003, si un mal-être semble se répandre parmi facteurs, guichetiers et conseillers, La Poste ne veut cependant pas rater le tournant du « développement durable »... Son « timbre vert », lancé en grandes pompes à l’automne 2011, constitue l’un des piliers d’une politique plus « respectueuse de la planète et de ses habitants » [3]. Le timbre vert, c’est l’assurance que votre lettre ne prendra pas l’avion, sauf pour la Corse et les DOM. Et ce, pour un coût légèrement inférieur à la lettre prioritaire. « La lettre verte, distribuée en quarante-huit heures, a été conçue pour émettre -15% de CO2 dès à présent et jusqu’à -30% (...) par rapport à la lettre prioritaire. Plus cette offre sera choisie par les clients, plus l’impact sur l’environnement sera favorable », vante alors sa communication. Seule contrainte : une lettre verte mettra 48h à arriver à destination, une journée de plus que son homologue prioritaire.

La Poste serait si soucieuse de l’écologie qu’elle semble favoriser dans ses agences la vente des lettres vertes aux dépens des autres produits. « Les guichetiers sont incités à vendre prioritairement le timbre vert », dénonce l’UFC Que choisir en 2013. Une politique d’incitation commerciale que dément la direction. L’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, l’Arcep, ouvre cependant une enquête, Clôturée en février 2012, elle pointe plusieurs incitations avantageant la lettre verte, comme l’octroi de remises exceptionnelles aux revendeurs, les buralistes par exemple, ou l’indisponibilité des autres produits au guichet ou dans certaines machines automatiques en agence. Depuis, « rien n’a bougé », déplore Nicolas Galepides, secrétaire fédéral du syndicat Sud-PTT et représentant des salariés au CA de La Poste.

Une vision de l’écologie qui coûte cher aux usagers

Pourquoi La Poste fait-elle tout pour promouvoir son timbre vert ? Sa direction serait-elle devenue écologiste, voire décroissante ? Pas vraiment. Il s’agit d’abord d’un joli tour de passe-passe commercial, qui a permis d’augmenter de fait le tarif économique. Avant l’arrivée du timbre vert, La Poste proposait deux tarifs : le timbre rouge ou « lettre prioritaire », livré en J+1, et l’écopli, de couleur verte, livré en J+2. A l’automne 2011, ce dernier, moins cher de cinq centimes, change de couleur et devient gris. Il voit son délai de livraison passer à quatre jours. Pour assurer le même service en 48h, le timbre vert le remplace... à un prix plus élevé, 57 centimes au lieu de 55. Des associations de consommateurs protestent. La CGT dénonce l’équivalent postal de la « troisième classe SNCF », abolie en 1956 au nom du principe d’égalité de traitement des usagers. En vain. Entre 2011 et 2014, le prix de la lettre verte s’envole de 15 %, tandis que la lettre prioritaire augmente de 14 %.

Les usagers ne sont pas les seules victimes de ce marketing vert. La lettre verte permet aussi de restructurer en profondeur, aux dépens des conditions de travail des agents et... de l’écologie. Pour les représentants des syndicats Sud-PTT et CGT, majoritaires au sein de La Poste, cette promotion massive du timbre vert au détriment de la lettre prioritaire vise à saper, lentement mais sûrement, le principe même de la livraison en 24 heures. Objectif : réduire les coûts de fonctionnement de l’entreprise. Pour les postiers, historiquement attachés à la conception d’un service public égalitaire et performant, et notamment à la norme du J+1, la pilule verte est difficile à avaler.

Adresser un courrier en 24h coûte cher. Son acheminement implique un recours massif au transport aérien. Une douzaine d’avions affrétés par la compagnie Europe Airpost – l’ancienne Aéropostale – effectuent, chaque nuit, de Brest à Marseille en passant par Toulouse, Lyon et Paris, près de quarante liaisons. Sans compter les vols opérés par Air France. Pour La Poste, la facture totale s’élève à 120 millions d’euros par an, soit le plus gros budget de dépense externe du groupe. Une facture qui a gonflé après 2007, quand le groupe s’est séparé de sa filiale Europe Airpost, alors bénéficiaire, pour la vendre au groupe irlandais Air Contractors. Une décision justifiée, selon la direction, par les coûts de renouvellement de la flotte d’avions et par le basculement annoncé du trafic aérien vers le transport ferroviaire, plus « propre » du point de vue environnemental.

De l’aérien au ferroviaire, du ferroviaire aux... camions

Deux ans plus tard, La Poste décide pourtant une réduction du nombre de rotations effectuées quotidiennement par le TGV postal. Et ajourne le développement d’une filiale commune avec la SNCF. Au printemps 2014, c’est le retrait pur et simple des sept demi-rames du TGV postal qui est annoncé. La Poste souhaite désormais développer le fret combiné : l’acheminement du courrier en containers mobiles, alternativement transportés par camion et sur le rail. Ce mode de transport ne devrait concerner qu’une partie des plis : courrier lent, courrier d’entreprise, presse et « petits objets ». Et le plan d’investissement ne prévoit l’acquisition que d’une vingtaine de containers. Malgré la création prochaine d’une grande plate-forme multimodale en région parisienne, ajoutant le transport fluvial à ces possibilités, la mise en place des « caisses mobiles » sera-t-elle suffisante pour éviter que l’essentiel du trafic qui n’est plus acheminé par avion (lettre verte oblige), ni par TGV (bientôt supprimé), ne se retrouve massivement sur les routes ?

Acheminer le courrier, cela signifie le ramasser, le trier puis le distribuer. D’énormes plateformes industrielles de courrier (PIC) ont fait leur apparition. Un budget supérieur à trois milliards d’euros a permis l’acquisition de machines de tri nouvelle génération, capables de traiter jusqu’à 35 000 enveloppes par heure. Des centres de distribution disparaissent. Conséquence directe, La Poste vit un gigantesque plan social silencieux. Depuis 2003, près d’un salarié sur quatre est parti (en effectif mensuel moyen).

Aberrations sociales et environnementales

Les postiers soulignent aussi les aberrations logistiques causées par cette industrialisation du tri. Les zones couvertes par les plateformes industrielles sont de plus en plus vastes. Chaque courrier collecté doit y transiter, avant de repartir vers son point de livraison. Traduction : un courrier posté à Briançon dans les Hautes-Alpes, à destination de la même commune, doit parcourir 250 kilomètres pour gagner la plateforme de Marseille, avant de repartir en sens inverse pour être livré à son destinataire. Un trajet total de 500 kilomètres ! Difficile d’imaginer comment l’allongement des distances parcourues par le courrier local, qui représente entre 30 et 50 % du trafic, pourrait ne pas augmenter les quantités de CO2 générées par ses aller-retours. Sans oublier l’augmentation des temps de déplacement domicile-travail occasionnée, pour le personnel, par la fermeture des centres de tri intermédiaires.

« Ce nouveau réseau de production et de distribution du courrier, qui repose sur une optimisation des liaisons de transport, permet une réduction structurelle des émissions de CO2, indique cependant le groupe dans son Rapport développement durable 2013. Entre 2008 et 2012, le nombre de kilomètres parcourus a baissé de 4,7 %. » Les représentants du personnel demeurent sceptiques : « On nous donne le nombre de tournées, le nombre de courriers ; on nous dit : actuellement, il y a tant de salariés, tant de trafic, tant de parts de marché. Mais nous n’avons aucun moyen de vérifier les informations qui nous sont communiquées par La Poste », regrette Luc Grolé, responsable syndical de la Fédération CGT des activités postales et de télécommunications.

Augmentation de plus de 12 % des émissions de CO2

Charge à La Poste de donner des gages de confiance sur la validité des données qu’elle produit. En attendant, certaines données des rapports « développement durable » et « responsabilité sociale » publiés par le groupe entre 2006 et 2012 disent le contraire. Ils laissent apparaître une augmentation de plus de 12 % des émissions de CO2 liées aux activités de transport [4]. A comparer avec un chiffre d’affaires en hausse de 8 % sur la même période. Et à l’engagement du groupe de réduire ses émissions de 20 % d’ici 2018... Un objectif ambitieux qui cache cependant – encore – une subtilité.

Cette réduction de 20 % s’applique uniquement aux émissions directes de La Poste, ce qui a pour conséquence d’exclure l’ensemble des opérations de transport effectuées en sous-traitance. C’est à dire, en 2013, pas moins de... 60 % des émissions de CO2 du groupe, dont celles de ses prestataires aériens ! L’externalisation massive des activités, avec son lot de précarité, est une autre facette des transformations engagées par l’entreprise depuis dix ans. Alors, une seule certitude : le nouveau modèle d’organisation industriel mis en place à La Poste est un modèle pauvre en emploi. Quant à ses effets positifs d’un point de vue écologique, ils restent encore à démontrer.

Thomas Clerget (avec Ivan du Roy)

Photo : CC Mypouss

 

Notes

[1Voir cependant l’enquête d’Elsa Fayner et de Sébastien Vassant, « Bougez avec La Poste », parue dans La Revue dessinée n°4, été 2014, ou le livre de Sébastien Fontenelle, Poste stressante, une entreprise en souffrance, éditions du Seuil, Paris, 2013.

[2Voir par exemple cet article de Libération, ou du Parisien.

[3Rapport RSE 2012 du Groupe La Poste, paru en 2013.

[4Source : rapports « développement durable » et RSE, années 2006 à 2012, groupe La Poste. Les données retenues sont les émissions de gaz à effet de serre (GES) en tonnes équivalent CO2, à l’échelle du groupe, tels qu’énoncées par ces documents.


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Source : www.bastamag.net

 

 

 

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