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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 14:57

 

Source : www.bastamag.net

 

 

 

Lobbying

Climat : à Lima, les ONG dénoncent des gouvernements « esclaves » des multinationales

par Sophie Chapelle 9 décembre 2014

 

 

 

 

 

En coulisse des négociations sur la lutte contre le changement climatique, à Lima au Pérou, le lobbying va bon train. Les grandes entreprises les plus polluantes de la planète disposent d’entrées privilégiées pour faire pression sur les gouvernements et l’Onu. Une situation que déplorent les organisations non gouvernementales : « Les pourparlers sur le climat, de Lima à Paris, risquent d’échouer une fois de plus » à cause des sociétés transnationales, dénoncent-elles.

Alors que les négociations internationales sur le climat ont débuté à Lima au Pérou depuis le 1er décembre, les pressions menées par les grands pollueurs industriels s’intensifient en coulisse. Ce lobbying fait l’objet de deux nouveaux rapports sur l’influence des multinationales et des corporate conquistadors de la part d’organisations non gouvernementales [1]. Leur constat est sans appel : « Jusqu’à présent, l’incidence des grandes entreprises sur la prise de décisions a toujours réussi à empêcher que l’on s’attaque aux causes profondes du changement climatique ».

Lobbying agressif, pressions pour faire supprimer les réglementations contraignantes, financement direct de partis politiques, chassés croisés de personnel entre administration publique et secteur privé, forte présence dans les négociations... Quatre multinationales européennes opérant en Amérique du Sud sont visées : le groupe minier britannique Anglo-American, le pétrolier espagnol Repsol, le négociant anglo-suisse de matières premières Glencore Xstrata et l’énergéticien italo-espagnol Enel Endesa. Selon les auteurs des rapports, « les pourparlers sur le climat, de Lima à Paris, risquent d’échouer une fois de plus, parce que la Convention cadre des Nations-Unies sur le changement climatique et les gouvernements sont les esclaves des sociétés transnationales ».

Des pratiques désastreuses au service d’un modèle polluant

Les ONG dénoncent les agissements d’Anglo American qui «  continue d’étendre son modèle économique polluant et nuisible au climat, tout en utilisant les fonds verts, les mécanismes de compensation et des solutions technologiques discutables pour s’offrir une image "verte" ». Anglo American possède notamment un tiers des parts d’El Cerrejón, une des mines de charbon à ciel ouvert les plus grandes du monde, située à La Guajira, en Colombie. « Les activités minières à El Cerrejón ont entraîné l’accaparement de terres, la dépossession et une pénurie de l’eau à la Guajira en Colombie », accuse Lyda Forero du Transnational Institute.

 

 

Suivant le même modèle, la société pétrolière espagnole Repsol poursuit l’extraction des réserves de pétrolières et de gazières au Pérou. L’entreprise n’hésite pas à forer dans les endroits les plus vulnérables de la planète tels que la forêt amazonienne. Il n’est donc pas surprenant que le pétrolier espagnol fasse partie des 90 entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre au monde. En dépit d’une forte opposition, Repsol a importé massivement en juin dernier des sables bitumineux en provenance du Canada dans l’une de ses raffineries à Bilbao [2].

La multinationale suisse Glencore Xstrata, sur laquelle Basta ! a déjà enquêté, est également épinglée par les ONG. Bien que cette multinationale soit accusée de priver les populations péruviennes de moyens de subsistance et de persécution des opposants (voir cet article), le gouvernement continue de lui accorder allègrement des concessions minières sur lesquelles vivent des communautés.

Entre lobbying intensif et greenwashing

« Anglo American a mené un lobbying agressif contre les subventions pour les énergies renouvelables car l’entreprise favorise l’utilisation des énergies polluantes telles que le charbon et le gaz de schiste », observe Pascoe Sabido du Corporate Europe Observatory (CEO). Le rapport illustre également les moyens déployés par les multinationales pour influencer les décisions, en rappelant que Repsol a déboursé en 2013, près d’un demi-million d’euros en lobbying direct à Bruxelles et Washington (Lire aussi : Les milliardaires qui spéculent sur l’avenir de la planète).

Et ce n’est pas tout. Les organisations dénoncent aussi les tentatives de greenwashing qui entourent la construction de méga-barrages. A l’instar du consortium italien Enel-Endesa qui construit un barrage hydroélectrique de 151 mètres de haut dans le département de Huila au sud de la Colombie. Ce barrage entrainera la submersion de 9000 hectares, soit l’équivalent de la ville de Paris sous les eaux. Plus de 2000 personnes sont affectées par ce projet. Le consortium présente pourtant ce barrage comme un « projet d’énergie propre » et « neutre en carbone » (lire le dossier de l’Observatoire des multinationales : à qui profitent les grands barrages ?).

Libérer l’Onu de l’emprise des multinationales

« Anglo American et ses groupes de pression bénéficient d’un accès privilégié aux décideurs, il n’est donc pas étonnant que l’Onu soit à des années-lumière d’un traité juste et ambitieux sur le climat », souligne Pascoe Sabido du CEO. En 2013, la société civile a décidé de quitter la conférence climat des Nations Unies, afin de dénoncer ces collusions (lire cette tribune). Et cela pourrait se reproduire à Lima cette semaine. « Dénoncer les connexions entre les multinationales et les politiques, et délégitimer le fait qu’elles siègent à la table des négociations est crucial si nous voulons tracer une voie différente », précisent les ONG.

Elles appellent l’Onu à réexaminer les processus de décisions afin de limiter l’influence des industries, à dissoudre les groupes d’industriels ayant un « statut privilégié » au sein des négociations officielles, et à adopter un code de conduite pour ses fonctionnaires. « Au lieu d’écouter les pollueurs industriels, les décideurs devraient plutôt prêter une oreille attentive aux peuples », résume Lucia Ortiz, des Amis de la Terre International.

Sophie Chapelle
@Sophie_Chapelle sur twitter

Photo CC : Agustín Ruiz

- Tous nos articles sur le Pérou

 

 

Notes

[1- Comment les transnationales commandent : le lobby d’Anglo American pour l’énergie polluante et ses fausses solutions pour le climat, un rapport co-écrit par Friends of the Earth International, Corporate Europe Observatory et Transnational Institute. Télécharger le rapport (en français) en cliquant ici.
- Corporate Conquistadors : the many ways multinationals both drive and profit from climate destruction. Un rapport co-écrit par le Transnational Institute, Corporate Europe Observatory et the Democracy Center. Télécharger le rapport (en anglais).

 

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Source : www.bastamag.net

 

 

 

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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 14:43

 

 

Source : blogs.mediapart.fr/edition/eurojournaliste


 

Economie et politique sociale: l’erreur allemande

L'austérité crée aussi de la misère en Allemagne.L'austérité crée aussi de la misère en Allemagne.

Le climat social froid en Allemagne paralyse la croissance. Et ce, depuis 1990. L'erreur pourrait peser lourd d'ici une poignée d'années.

(KL) – Lorsqu’un état souhaite faire des économies, il commence à faire des coupures là où il s’attend à la moindre résistance. Donc, chez les plus pauvres, les faibles revenus, les exclus de la société, sachant que ces populations n’ont pas de lobby pour les défendre. En Allemagne, cela s’est matérialisé par l’introduction des «mini-jobs» (avec des salaires allant jusqu’à 430 € par mois, présentant «l’avantage» pour l’état que ceux qui occupent de tels postes précaires, disparaissent des statistiques du chômage. Mais, selon un rapport de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), cette politique d’austérité intérieure, conduit l’Allemagne droit dans le mur – cette politique sociale constitue le plus grand frein à la croissance.

En principe, c’est logique. En laissant une bonne partie de la population avec des revenus extrêmement faibles, on la coupe également de la consommation. Ce qui bloque l’évolution de la conjoncture et ne favorise que ceux qui gagnent leur vie dans le monde de l’exportation, donc des domaines comme l’automobile, les machines industrielles et finalement tous les secteurs où il existe une forte demande sur des marchés étrangers.

Cela aurait même pu fonctionner, si l’Allemagne ne connaissait pas un grave problème démographique. Mais ce problème est devenu une réalité – d’ici peu, l’Allemagne aura du mal à défendre sa place de leader sur les marchés de l’exportation, car elle deviendra moins productive. Et ce sera exactement à ce moment-là que la politique de l’austérité constituera le retour de la manivelle pour cette économie qui actuellement, prend un bain au soleil en donnant de bons conseils à ses voisins européens.

Erreur – selon le rapport de l’OCDE, l’Allemagne a déjà loupé le train. Pendant les années fastes (1990 – 2010), elle aurait pu enrgistrer une croissance supérieure de 6% par rapport à la croissance effectivement réalisée, uniquement en acceptant un clivage trop important entre les bons salaires et les salaires misérables que touchent la plupart des ouvriers allemands. Et ce fossé ne cesse de se creuser. Si en 1985, les 10% des salaires les plus forts gagnaient cinq fois plus que les 10% aux plus faibles revenus, aujourd’hui, les meilleurs salaires payent sept fois plus que les revenus les plus faibles. L’évolution continue donc et traduit soit l’ignorance de la signification d’une politique sociale qui mériterait cette appellation, soit une sorte de paralysie face à ce qui arrivera inévitablement au «premier de la classe» en Europe.

Une bonne politique sociale n’a pas seulement un aspect altruiste, mais aussi un impact purement économique. Si au moins 10% de la population sont coupés de la consommation, cela veut dire qu’il devient très difficile de stimuler les marchés intérieurs. Dans une situation mondiale en pleine mutation, avec l’émergence des états BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui se partageront désormais non seulement la plus grande part des ressources énergétiques et industrielles au niveau mondial, mais qui constitueront en même temps le plus grand marché mondial, la confiance allemande quant à ses exportations risque de s’effondrer.

Est-ce une raison de se frotter les mains en regardant l’Allemagne devenir «l’homme malade de l’Europe» ? Non. Car l’Union Européenne, sans l’apport de l’Allemagne, connaîtra d’autres problèmes qui n’arrangeront personne. Mais il est grand temps que l’Allemagne revoit sa copie – en acceptant une harmonisation européenne de la politique sociale et de la politique économique. Il faudra également que l’Europe trouve le courage de museler les marchés financiers, le système boursier et les banques qui exsanguent notre continent et dont les lobbys sont tellement puissantes que nos gouvernement nationaux et les institutions européennes n’osent pas s’y attaquer.

Une phrase de ce rapport mérite une attention particulière. «Seul les états qui investissent dans des chances équilibrés pour tous, au niveau de la formation scolaire et professionnelle, pourront faire face aux défis de l’avenir». Mais l’Allemagne n’investit pas assez dans ces domaines et cela ajoutera forcément au déclin de l’économie outre-Rhin.

Continuer à regarder cette évolution n’arrangera rien et personne. Force est de constater qu’aucun pays européen ne pourra faire face seul à la concurrence internationale – seule une Europe forte pourra se permettre de mener une politique sociale digne de ce nom. Et après tout, devons-nous réellement subir une politique qui écrase les plus faibles pour continuer à engraisser les plus fortunés ? Il est grand temps de se réveiller…

Crédit photo : www.blu-news.org / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 2.0

 

 

Source : blogs.mediapart.fr/edition/eurojournaliste

 

 


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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 18:45

 

Source : www.bastamag.net

 

 

 

 

 

Réchauffement

Au Pérou, pendant que les dirigeants discutent du climat, les mouvements écologistes sont durement réprimés

par Viviana Varin 8 décembre 2014

 

 

 

 

 

 

Les dirigeants de la planète se retrouvent à Lima, capitale du Pérou, pour une nouvelle conférence sur le climat, un an avant celle de Paris. Particulièrement menacé par le réchauffement, ce pays d’Amérique du sud est pourtant loin d’être exemplaire. Face aux mobilisations de la société civile et des peuples autochtones contre les multiples projets miniers dévastateurs, le gouvernement n’hésite pas à durcir la législation pour réprimer violemment et impunément toute contestation. Et considère tout contestataire comme un « terrucos », un terroriste. La COP 20 se déroule d’ailleurs au sein même du quartier général de l’armée péruvienne, le Pentagonito – le petit Pentagone –, haut lieu de tortures et de disparitions lors de la guerre civile...

« En finir avec les promesses et passer aux actes ». Tel a été le message du président péruvien, Ollanta Humala, le 23 septembre dernier, lors du sommet sur le climat, organisé par les Nations unies à New-York. Le Pérou accueille jusqu’au 12 décembre la 20ème Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP 20), un an avant le rassemblement de Paris. Ségolène Royal et Laurent Fabius s’y envolent d’ailleurs ce 10 décembre pour y représenter la France.

Le président péruvien a souligné l’importance de l’événement pour le pays, tout comme sa responsabilité : « Aujourd’hui, c’est à mon tour de réunir l’alliance mondiale la plus importante de l’histoire pour la défense de notre avenir, l’avenir de nos enfants, de nos peuples, de la planète et pour la défense de la qualité de vie à laquelle nous aspirons toutes et tous » [1]. De belles intentions. Car dans les faits, le Pérou est loin, très loin, d’agir dans la bonne direction.

Depuis son élection en 2011, le président Humala et ses différents gouvernements n’ont jamais fait de la protection de l’environnement une priorité, au contraire. Alors que le Pérou est un des pays les plus vulnérables au changement climatique, le gouvernement ne cesse de mettre en place des mesures économiques destructrices. Il se dote également d’instruments juridiques lui permettant d’aller plus loin dans sa stratégie de répression, face aux mobilisations croissantes contre les projets d’exploitation minière, pétrolière, ou forestière, menés aux dépens des besoins de l’ensemble de la population.

Un « permis de tuer » face aux mobilisations sociales

Depuis janvier 2014, la police et l’armée ont reçu le feu vert pour mater les mobilisations par la force grâce la promulgation d’une loi spéciale. Aucun policier ni militaire ne pourra être jugé s’il blesse ou tue une personne. Ce qui renforce ainsi la culture de la violence d’État. Cette modification du code pénal a suscité l’inquiétude de l’opinion publique ainsi que de la Defensoria del Pueblo, l’institution étatique chargée de la protection et de la défense des droits humains). Au niveau international, l’Onu s’est prononcé pour son annulation [2] car les possibles conséquences sont dramatiques.

Dans un contexte où les conflits sociaux ne cessent de se multiplier, ce « permis de tuer » ouvre la porte à une répression policière et militaire sans recours. Les bavures et l’impunité des forces de l’ordre pourraient prendre une ampleur considérable puisque les conflits sociaux-environnementaux sont extrêmement nombreux dans le pays. Rien qu’au premier semestre 2014, 211 conflits ont été répertoriés par le 14ème rapport de l’Observatoire des conflits miniers au Pérou. Bien qu’en baisse par rapport aux années précédentes, ce nombre reste élevé. Et les craintes sont fortes quant à la réactivation de nombre d’entre eux, notamment en raison de la récente approbation de mesures économiques plus que polémiques.

Un sous-sol exploité à tout va

Le 3 juillet 2014, le Congrès a adopté le "Paquetazo", une série de décrets visant à relancer l’économie. Car la croissance s’est ralentie : elle n’est plus que de 4% en 2014, alors qu’elle atteignait les 8 à 9% dans les années 2000. Les extraordinaires réserves du sous-sol péruvien, exploitées à tout va, n’y font rien. Le Pérou, classé parmi les cinq premiers producteurs mondiaux d’argent, de cuivre, de zinc, d’étain, de plomb et d’or, subit l’actuelle baisse du prix des matières premières (lire notre interview). Puisque les prix chutent, il faut accroître les volumes, supprimer les freins à la croissance. Et permettre aux multinationales, parfois d’origine française, d’exploiter encore un peu plus les ressources de l’Amazonie (lire notre enquête).

Ces récents décrets réduisent l’importance des études environnementales. Ils limitent les capacités d’action de l’organisme en charge d’appliquer les sanctions environnementales (l’OEFA, Organismo de evaluación y fiscalización ambiental) ; et ils retirent au ministère de l’Environnement la compétence de créer de zones naturelles protégées pour la transférer au conseil des ministres, dominé par le ministère de l’Énergie et des mines. Ces mesures ont été portées par l’ex-ministre de l’économie, remplacé le 14 septembre dernier par Alonso Segura, un ancien directeur exécutif du FMI pour la région sud-américaine. Tout est un symbole !

Ces mesures vont à l’encontre des promesses électorales de « grande transformation » d’Ollanta Humala. Son élection, en juillet 2011, était basée sur un programme de soutien et d’amélioration de la qualité de vie des paysans et des communautés les plus vulnérables, situées dans les régions andines et amazoniennes, largement abandonnées par les politiques publiques, et souvent opprimées. Pour une partie des Péruviens, l’élection d’Humala représentait le changement espéré, après vingt ans de conflit armé suivis de deux gouvernements de droite favorisant les ajustements structurels et les politiques néolibérales d’ouverture aux investissements étrangers. L’arrivée au pouvoir d’Ollanta Humala n’a rien changé. Un exemple parmi tant d’autres des renoncements du président péruvien : celui de défendre les intérêts des paysans touchés par l’extension de la mine aurifère de Conga, dans le nord du Pays (lire notre reportage).

Vers l’exploitation des gaz de schiste ?

Pourtant, cette non-transformation était prévisible. A l’image d’autres pays latino-américains, où sont arrivés au pouvoir des gouvernements dits "progressistes", la priorité reste encore et toujours la croissance économique. Les désormais classiques accords de libre-échange continuent à être signés, avec les États-Unis et l’Union européenne. Leur principe : limiter les barrières douanières afin d’accentuer les échanges commerciaux avec le Pérou.

« À terme, les exportateurs de produits industriels ou de la pêche seront exonérés du paiement de tarifs douaniers et les marchés des produits agricoles seront considérablement ouverts, explique la Commission européenne. À la fin de la période de transition, les exportateurs de ces secteurs auront ainsi économisé plus de 500 millions d’euros, rien qu’en droits de douane. » Si les échanges commerciaux s’accroissent, il y a fort à parier que la libéralisation de ces secteurs ne contribuera pas à réduire les inégalités sociales et économiques au Pérou. Mais les intérêts de l’Union européenne, eux, seront bien garantis [3].

Plus largement, le Pérou continue de soutenir sans réserve les projets destructeurs, via son Ministère de l’énergie et des mines [4]. En mars 2014, il demandait la suppression des études d’impact environnemental pour les exploitations d’hydrocarbures. Plus récemment encore, il a annoncé une future exploitation des gaz de schiste via la fracturation hydraulique.

La gauche et la société civile assimilée aux terroristes

A la domination néolibérale s’ajoute une culture de la répression. Dictatures et violences politiques ont façonné le pays. Entre 1980 et 2000, un conflit armé a opposé la dictature d’Alberto Fujimori aux guérillas maoïstes menées par le Sentier lumineux et le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amarú. Ce conflit interne a causé la mort de 70 000 personnes et a traumatisé le pays, notamment la région Ayacucho, située au cœur des Andes, berceau du Sentier lumineux. La population, majoritairement paysanne y a été particulièrement touchée par la terreur instaurée tant par le groupe armé que par les escadrons militaires anti-subversion mis en place par l’État. Le Président péruvien, ancien militaire, est d’ailleurs accusé d’avoir lui-même participé à cette terreur [5].

Ce conflit a laissé des traces sur l’ensemble de la société civile péruvienne et sur sa capacité à se mobiliser pour faire valoir ses droits. Ce phénomène ne s’explique pas seulement par la peur des forces de l’ordre, mais aussi par la peur d’être assimilé aux terroristes membres des groupes armés se revendiquant d’extrême gauche. Ceux-ci sont désignés de manière péjorative par le terme "terrucos". "Terruco", néologisme péruvien issu du nom "terroriste", a d’abord été utilisé durant le conflit armé. "Terruco" désigne désormais les personnes suspectées de sympathiser avec les idéologies de ces groupes terroristes. Et cette catégorie ne cesse de s’élargir : le qualificatif s’étend aux gens se reconnaissant dans des idées et valeurs de gauches. Récemment, les défenseurs des droits humains et de l’environnement y ont été inclus (lire notre article).

Révolte contre les grands projets de l’État péruvien

Les défenseurs de l’environnement sont parfois sévèrement réprimés, notamment quand ils remettent en cause les conséquences d’un accord de libre-échange. C’est ce qui s’est passé en 2009, à Bagua, dans l’Amazonie du Nord du pays. Des communautés autochtones awajun-wampis se sont élevés contre une série de décrets législatifs émis par l’ex-président, dans le cadre du traité de libre-échange avec les États-Unis. Ces décrets autorisaient la privatisation de leurs terres pour l’exploitation à grande échelle du pétrole, du gaz et des ressources minières. Après plusieurs mois de blocage, un affrontement avec les forces de police a causé la morts de 33 personnes, 10 autochtones et 23 policiers.

 

 

El Baguazo : ¿qué es el Baguazo ? from Juanete Comunicaciones on Vimeo.

Une issue tragique qui a largement attiré l’attention des médias nationaux et internationaux. Il en est de même pour son procès qui a débuté le 14 mai dernier. Parmi les 53 civils accusés, 23 sont des autochtones. Jusqu’à présent, le procureur a requis la perpétuité pour sept des civils accusés, mais aucune charge n’a été requise contre les 12 policiers, eux aussi impliqués dans les affrontements. Ce procès symbolise l’opposition entre les peuples autochtones andins et le littoral où vivent les élites héritées du système colonial, là où sont concentrés les pouvoirs.

Une société gangrénée par le racisme

Le Pérou est gangrené par le racisme. Un système de discrimination et d’exclusion y est institutionnalisé. La majorité autochtone et métissée, les "cholos" (terme péjoratif par lequel elle est désignée), représente environ 80% de la population. Elle est constamment discriminée et marginalisée par la minorité blanche de la côte, souvent de descendance espagnole. La fragmentation est basée sur la classe sociale et la différentiation ethnique ; l’une et l’autre se superposant. A Lima, ces discriminations se matérialisent dans la géographie de la ville : les populations blanches vivent dans les quartiers sécurisées, le long de la côte ; les populations autochtones et métissées peuplent les bidonvilles, dans des zones souvent arides.


Rien ne semble pouvoir mettre fin aux préjugés associés aux populations autochtones, considérées comme arriérées et pauvres, mais surtout incultes et ignorantes. Des préjugés qui transparaissent dans les discours politiques et médiatiques, ainsi que dans la façon dont elles sont prises en compte. Bien souvent, à la lutte pour la défense de leurs ressources, de leur mode de vie et de leur culture, s’ajoute la lutte contre la délégitimation de leurs revendications, pourtant cohérentes avec la protection des ressources et la promotion d’un modèle de vie soutenable.

Un pays particulièrement exposé au réchauffement

C’est dans ce contexte économique, environnemental et social que le Pérou accueille la COP 20. 2014 a ainsi été déclarée « Année de la promotion de l’industrie responsable et de l’engagement contre le changement climatique ». Une belle façade pour un gouvernement qui a choisi d’accélérer encore un peu plus l’exploitation de ses réserves naturelles. « Un message contradictoire est en train d’être transmis, déplore José de Echave, chercheur à l’ONG Cooperacción et ex vice-ministre de l’environnement de l’actuel gouvernement, car nous avions justement comme tâche, en tant que pays, celle de faire avancer l’agenda national en matière environnementale. »

Perte de la faune et de la flore amazonienne et andine, fin des cultures vivrières traditionnelles, mais surtout, réduction drastique des ressources en eau, affectant inévitablement les dynamiques socio-économiques du pays : le Pérou se situe au troisième rang des pays les plus vulnérables au changement climatique, selon le Tyndall Centre, institut de recherche britannique sur le changement climatique. La moitié des 30 millions de Péruviens vivent sur le littoral, menacé par la montée du niveau de la mer. Un Péruvien sur trois dépend des glaciers pour son approvisionnement en eau, glaciers qui ont perdu un tiers de leur volume. Sans oublier que 90% de la population vit dans des zones soumises à des risques de sécheresse [6]. Le ministère de l’Environnement reconnaît l’urgence de la situation. Mais les mesures ne suivent pas.

Une société civile qui se renforce

Face à l’inertie du gouvernement, la société civile se mobilise chaque fois davantage, comme par exemple à Puno, où les communautés aymaras sont parvenues à geler l’exploitation de la mine de cuivre Santa Ana, opérée par l’entreprise canadienne Bear Creek et qui a engagé une procédure d’arbitrage en août 2014. Ou encore à Espinar, où des manifestations ont éclaté en 2012, afin de condamner la multinationale suisse de l’or, Xstrata pour la contamination en métaux lourds des cours d’eau. Le maire d’Espinar s’était lui-même mobilisé et avait pour cela été condamné à deux ans de prison, accusation déclarée nulle le 21 novembre dernier.

Alors que le contexte socio-économique démontre à quel point les enjeux environnementaux et climatiques sont liés à l’égalité d’accès aux droits, le gouvernement continue à associer la protection de l’environnement à un obstacle, voire à un danger : la COP 20 aura lieu au sein même du quartier général de l’armée péruvienne, le Pentagonito – le petit Pentagone –, haut lieu de tortures et de disparitions lors du conflit armé... Tout un symbole !

Viviana Varin [7]

Photos : Simon Gouin
- Photo de une : approvisionnement en eau à Lima / CC SuSanA Secretariat
- Photo de la mobilisation sur la lagune de Conga : Raquel Neyra

- A lire sur Basta ! : nos articles sur le Pérou.

 

 

 

Notes

[1Extrait du discours du Président Humala lors du Sommet sur le Climat des Nation unies, New-York, 23 septembre 2014 (Traduction Viviana Varin).

[2Communiqué du Haut Commissariat aux droits de l’Homme des Nations Unies, 16 janvier 2014.

[3Lire le rapport d’Attac.

[4Il représente 20% du PIB.

[5Lire l’article de Mediapart et l’article de Basta !.

[6Lire aussi cet article du Centre national de coopération au développement en Belgique.

[7Viviana Varin travaille pour le réseau de solidarité internationale Ritimo.

 

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Source : www.bastamag.net

 

 

 

 

 

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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 17:50

 

Source : cadtm.org

 

CADTM

 

DSK, Blair, Geithner, Rubin : de la politique à la finance

9 décembre par Eric Toussaint

 

 


Le lien étroit entre les gouvernants et le grand Capital n’est plus dissimulé. À la tête de plusieurs gouvernements, placés à des postes ministériels importants ou à la présidence de la BCE, se trouvent des hommes directement issus du monde de la haute finance, à commencer par la banque d’affaires Goldman Sachs. Certains hommes politiques de premier plan sont récompensés par un poste dans le secteur privé une fois qu’ils ont accompli leurs bons offices pour le grand Capital. Ce n’est pas nouveau, mais le phénomène devient plus visible et s’amplifie rapidement. On peut parler de véritables vases communicants et transparents.

DSK

Le socialiste français Dominique Strauss-Kahn (DSK), ministre de l’Économie et des Finances à la fin des années 1990, puis directeur général du FMI (2007-2011), est devenu en 2013 président du conseil d’administration du Groupe Anatevka, rebaptisé « Leyne, Strauss-Kahn and Partners, Compagnie Financière » (LSK), pour y développer une activité de banque d’affaires internationale. Depuis qu’il a dû démissionner de la direction du FMI en 2011 en raison d’accusations d’agression sexuelle, DSK conseille différents gouvernements étrangers, notamment la Serbie et le Soudan du Sud, et plusieurs entreprises, telles que la Banque russe de développement des régions, le Russian Direct Investment Fund, la National Credit Bank et un consortium de banques marocaines. LSK, anciennement Anatevka Compagnie Financière, compte une centaine d’employés répartis dans six pays (Luxembourg, Belgique, Monaco, Israël, Suisse, Roumanie) dont plusieurs sont des paradis fiscaux notoires. Coup de théâtre le 23 octobre 2014, Thierry Leyne, l’associé de DSK à la tête de LSK, se suicide à Tel Aviv. DSK a déclaré par la suite : «  Thierry Leyne avait monté une compagnie financière qui faisait essentiellement de la gestion d’actifs. Il n’y avait pas de département de banque d’affaires. Je devais la créer en la centrant sur le conseil aux gouvernements et accessoirement aux entreprises  ». Il ajoute que Leyne «  avait contracté une série d’emprunts excessifs  » et avait «  une réputation contrastée  ». DSK affirme qu’il a été attiré par le fait que l’homme d’affaires «  avait fait dans le passé de très belles opérations, des entreprises qu’il avait créées et très bien revendues à de grandes banques  ». Interrogé par l’AFP sur la présence d’argent sale dans certaines sociétés du groupe LSK, l’ancien chef du FMI déclare : «  pas à ma connaissance  » |1|. Dominique Strauss-Kahn avait quitté la présidence de LSK trois jours avant le suicide de son associé. Le 3 octobre 2014, la justice luxembourgeoise avait condamné en référé le groupe LSK, sa filiale Assya et son principal actionnaire Thierry Leyne à payer 2 millions d’euros à l’assureur Bâloise-Vie Luxembourg, qui réclamait depuis juillet 2014 le remboursement de titres du groupe LSK qui étaient dans son portefeuille. Début novembre 2014, la société LSK fait publier un bref communiqué pour annoncer qu’elle est dorénavant en cessation de paiement, dont voici un extrait : « Après la disparition tragique de Thierry Leyne, président en exercice, les membres du conseil d’administration de la société LSK ont découvert des engagements supplémentaires au sein du groupe dont ils n’avaient pas connaissance et qui aggravent sa situation financière délicate. (...) Le conseil d’administration a constaté que ces nouvelles informations remettaient en cause la continuation de la société LSK, dont le crédit est irrémédiablement compromis. Par voie de conséquence, il a décidé de procéder à la déclaration de cessation des paiements de la société. » |2| Le 7 novembre 2014, le tribunal de commerce de Luxembourg a prononcé la faillite de la société. DSK et Leyne avaient notamment pour projet de lancer le DSK Global Fund, un hedge fund, qui devait spéculer sur les devises, les commodities et les taux d’intérêt |3|. Ce fonds spéculatif voulait réunir 2 milliards de dollars récoltés en priorité auprès d’investisseurs de pays émergents, y compris la Chine.

Contrairement aux apparences, ce qui précède n’est pas issu du scénario d’un nouveau film d’Oliver Stone prolongeant Wall Street, du film Le retour du loup de Wall Street de Martin Scorsese ou encore du film Le Capital de Costa-Gavras |4|. Il s’agit de faits survenus en 2014 dans le capitalisme réel. Il est vrai qu’ils n’ont pas fait la une des journaux télévisés et des quotidiens.

Tony Blair

Premier ministre du Royaume-Uni de 1997 à 2007, Tony Blair a bien réussi dans les affaires. On estimait en 2013 qu’il avait accumulé une fortune de 30 à 60 millions de livres sterling en se spécialisant dans le trading. Il dirige un ensemble de petites sociétés réunies dans un même immeuble de cinq étages, à Grosvenor Square, au cœur des quartiers diplomatiques de Londres. Une centaine de personnes y disposent d’un bureau, parmi lesquelles l’ancien directeur de la banque d’investissement Barclays Capital, David Lyons, qui dirige Firefush Ventures, la branche financière de ce que tout le monde appelle désormais la « Tony Blair Inc ». Parmi les collaborateurs de Blair, on compte également un ancien cadre de Lehman Brothers et un autre provenant de JP Morgan. D’ailleurs, Tony Blair préside le Conseil international des conseillers de JP Morgan |5| ! Par ailleurs, Tony Blair fait d’excellentes affaires avec l’Arabie saoudite |6| et a créé plusieurs fondations... philanthropiques bien sûr ! |7|
Last but not least, il multiplie les déclarations en faveur de l’Union européenne |8|.

Tim G et Robert R

De l’autre côté de l’Atlantique, Tim Geithner, l’ex-ministre des Finances de Barack Obama, est devenu président en 2013 de Warburg Pincus, une banque d’affaires à Wall Street.

Avant lui, Robert Rubin, ancien ministre des Finances du président Bill Clinton, avait rejoint la direction de Citigroup en 1999 après avoir fait abroger la même année le Glass Steagall Act (ce qui a permis la naissance de Citigroup !). Citigroup lui a versé, entre 1999 et 2008, 166 millions de dollars sous forme de rémunérations diverses et variées |9|.

On le voit, les passerelles sont nombreuses entre la politique et la haute finance. Et elles sont souvent grassement rémunérées...

Notes

|1| Voir : Les Échos, « Affaire LSK : DSK charge son associé », publié le 30 octobre 2014, http://www.lesechos.fr/finance-marc...

|2| Le Monde, "LSK, l’ancien fonds d’investissement de DSK, se déclare en cessation de paiements", publié le 5 novembre 2014, http://www.lemonde.fr/argent/articl...

|3| Financial Times, « Strauss-Kahn to launch fund », 21 mars 2014.

|4| http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Cap...

|5| Financial Times, « Fine dining for Dimon at the Palace », 23-24 novembre 2014.

|6| http://www.dailymail.co.uk/news/art... consulté le 2 décembre 2014

|7| Voir le site officiel de Tony Blair qui met en avant ses bonnes œuvres : http://www.tonyblairoffice.org/

|8| Voir son interview « sur » France Inter : http://www.franceinter.fr/emission-...

|9| Voir à ce propos Damien Millet et Éric Toussaint, La Crise, quelles crises ?, Aden, 2009, chapitre 4, p. 58-59.-

Éric Toussaint, docteur en sciences politiques, porte-parole du CADTM international, est membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, Aden, 2014, http://cadtm.org/Bancocratie ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010.

 

 

Source : cadtm.org

 

 

 

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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 17:33

 

Source UnivNantes: lien

 

Roland Gori - "La Fabrique des Imposteurs"

 


 

 

 

UnivNantes

Ajoutée le 10 sept. 2014

A l'occasion des conférences de l'Université permanente de l'Université de Nantes, Roland Gori, professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyste, revient sur les idées fortes de son dernier ouvrage "La Fabrique des imposteurs".

 

 

 

                                                                              ********************************

 

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/journal-cesar

 

 

Roland Gori : « La société néolibérale fabrique des imposteurs »

Roland Gori est psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique à l’Université Aix-Marseille. Il est aussi l’initiateur de L’Appel des appels (2009) qui recueilli 80 000 signatures en quelques semaines 1.

Objet Inconnu

Ses ouvrages essayent de penser la modernité en conjonction avec une éthique du sujet et insistent sur les ravages idéologiques que les logiques scientistes autant que libérales produisent auprès des citoyens dont on nie le statut de sujets en les ravalant au rang d’individus statistiques.

Son dernier livre, La Fabrique des imposteurs (Editions Des Liens qui libèrent) synthétise les lignes de force d’une réflexion qui montre comment une nouvelle rationalité politique est en œuvre, qui opère davantage par la norme que par la loi, et dont la conséquence est une prolétarisation des métiers, la montée en puissance d’une bureaucratie d’expertise et une aliénation de la démocratie. Une mise en garde tonique contre nos propres renoncements.

L’imposture a toujours existé. En quoi la société actuelle favorise-t-elle une imposture d’un type inédit et sa multiplication ? Et pourquoi, aujourd’hui, l’imposteur est comme « un poisson dans l’eau » ?
Les imposteurs sont des éponges vivantes qui absorbent les rituels, les opinions, les valeurs de la comédie sociale de leur époque. Aujourd’hui, nous avons des imposteurs qui ressemblent à notre société. C’est celui qui va un peu traficoter au niveau des chiffres, un peu magouiller au niveau des dossiers administratifs pour répondre aux exigences formelles des normes et des procédures…

L’on aura donc plutôt un imposteur dans la spéculation numérique dans la lignée d’un Bernard Madoff 2. Il y a une véritable démocratisation de l’imposture. Nous sommes dans une société de la norme qui a tellement le souci de calibrer les comportements et les modes de vie qu’on peut dire que l’imposture constitue presque une solution aux exigences normatives de notre société.

Cette imposture - l’entendre au sens que Molière donnait au Tartuffe qui mimait tout le rituel de la foi et de ce fait bernait les autres -, s’apparente aujourd’hui, non pas à une dévotion monothéiste ou même à l’idéologie d’un parti politique, mais plutôt à la religion du marché. Aujourd’hui, la comédie sociale se fonde sur l’idée de vendre des apparences à l’opinion.

Pour préciser votre pensée, les lieux où règne l’imposture sont les sondages, la culture de l’audimat, la communication, et tous ces systèmes d’évaluation dont vous avez parlé dans La Folie évaluation, Les nouvelles fabriques de la servitude
Une émission de télévision n’a de valeur qu’en fonction de l’audimat, une légalité externe purement commerciale. Par conséquent, il s’agira de faire plus du journalisme de spectacle que du journalisme de réflexion. Ce qui détermine des stratégies, même chez les journalistes, dans la manière de vendre du spectacle plutôt que d’inciter à la formation critique du citoyen.

On retrouve cette dérive dans « l’économie de la connaissance », comme on se plaît à la nommer aujourd’hui, ou dans la santé à travers une conception managériale du soin. Technicisation, quantification, fragmentation, rationalisation, formalisation numérique, normes gestionnaires agissent de concert dans cette prolétarisation des métiers et assurent une hégémonie culturelle nécessaire au pouvoir.

Ainsi, des tas de petites impostures sont inséparables des méthodes d’évaluation et de la manière dont on va doter une activité d’une valeur. Aujourd’hui, l’évaluation étant le cheval de Troie de la logique de marché, l’on fabrique des faux comptables et une pensée extrêmement simplifiée.

Si ce qui compte, c’est la popularité et la réputation, plus que la vérité et la vertu, à partir de là les gens se débrouillent comme les Etats d’ailleurs. Prenez la Grèce, si le pays ne répond pas à certaines normatives, on va présenter des pièces comptables qui sont des faux…

Vous soulignez aussi que les lignes de force de cette imposture sont que la norme l’emporte sur la loi, l’intérêt individuel sur le souci général, le pragmatisme sur l’idéal, la performance sur le sens, l’opportunisme sur la vertu. C’est-à-dire qu’elles épousent le credo du néo-libéralisme ?
C’est évident ! En gros, l’Etat avait des fonctions analogues à celles de la religion. Il était un paradigme parallèle à la religion. A partir du moment où l’on a détricoté ses prérogatives au profit de la logique de marché, c’est l’opinion qui prime, c’est-à-dire le crédit que l’on peut inspirer à l’autre si on l’a convaincu. Dès lors tous les secteurs sont affectés par une logique de concurrence et l’on est dans un marché globalisé.

Benjamin Franklin disait que la morale devait être utilitaire et que si l’on devait avoir un comportement moral, c’était pour donner du crédit en affaires. Mais il disait aussi que l’apparence de morale suffisait parfois à avoir du crédit et que ce n’était pas la peine de faire une dépense supplémentaire en terme de comportement s’il suffisait d’avoir une apparence de comportement (rire)…

En quoi cette imposture new look phagocyte le débat démocratique, la transmission d’expériences, transforme l’état psychique du corps social ? Grosso modo, si l’on vous lit, cela induit une sorte de totalitarisme soft ?
C’est l’ensemble de mes travaux qui me conduit à cette conclusion. Finalement, la politique qu’est-ce que c’est ? En démocratie, la vérité n’est pas inscrite ni dans des textes, ni dans des directives, ni figées dans une tradition. Elle est issue d’un débat citoyen.

A la différence des théocraties, les Athéniens et les Grecs ont inventé une forme de gouvernement par le débat, avec l’aléa de la liberté, c’est-à-dire de ne pas savoir où l’on va. Aujourd’hui, l’on est davantage dans une forme de démocratie dégénérée, une démocratie d’expertises et d’opinion.

C’est-à-dire que la capacité de penser des élus se trouve confisquée par les machines, matérielles ou immatérielles. La démocratie d’opinion, c’est la société du spectacle, c’est essayer de vendre, par une publicité mensongère et tapageuse, de bonnes manières de penser les choses.

On est aujourd’hui dans une politique qui se réduit à une police des normes. Ce qui est le contraire de ce qui a pu constituer l’invention de la démocratie dans laquelle on va pouvoir trouver la bonne décision pour la Cité, inventer une vérité nouvelle et un futur, à partir du débat.

Quels antidotes à cette imposture ?
L’imposture est une tentative pour s’adapter aux exigences d’un environnement qui vous oblige à vivre au dessus de vos moyens. C’est le mensonge, la tricherie, le cynisme. La solution c’est de redonner au politique toute sa place, sa substance, sa spécificité.

C’est de produire des occasions citoyennes de se réapproprier une démocratie confisquée par la technocratie. C’est évidemment le débat citoyen. C’est le courage politique. Et c’est surtout de redonner toute sa place à la culture dans la formation de l’humanité et des sociétés.

Vous insister sur l’aliénation de l’homme numérique.
La technique est une formidable source d’émancipation sociale. Elle n’est pas l’ennemie de l’homme puisque c’est une sécrétion même de l’humain. Mais à un moment donné, cette source, eut égard à la transformation des rapports sociaux, s’est transformée en dispositif d’aliénation et de soumission sociale. Si bien qu’aujourd’hui ce sont les machines qui nous prescrivent ce que nous devons faire.

Non seulement dans nos métiers, voir la machine qui rationnalise nos actes, mais aussi dans notre liberté de penser puisque la machine numérique avec ses protocoles pense à notre place. A un certain moment, notre production nous a échappé. Il faut que nous puissions retrouver le contrôle de la machine numérique et non pas la servir.

Cela veut dire qu’à un moment donné, il faut arrêter de regarder le compteur et voir la route sinon l’on va dans le décor. Il faut permettre à l’homme d’éprouver ses expériences de vie. Il faut redonner au vivant toute sa place. Il y a une très belle phrase de Georges Canguilhem qui dit : « la raison est régulière comme un comptable ; la vie, anarchique comme un artiste ». Il faut être rationnel mais aussi avoir un peu de vie poétique en nous sinon on est mort.

Propos recueils par Frank Tenaille

1. L’Appel des appels (www.appeldesappels.org) qu’il considère comme un laboratoire d’idées pour déconstruire les modèles imposés de soumission sociale et professionnelle des soins, de l’éducation, de la justice, de la culture, de la formation.
2. Bernard Madoff, fondateur d’une des principales sociétés d’investissement de Wall Street, a été arrêté pour avoir réalisé une escroquerie portant sur 65 milliards de dollars.

 

 

Source : blogs.mediapart.fr/blog/journal-cesar

 

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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 21:22

 

Source : www.mediapart.fr

 

Uramin: l'accord secret passé dans le dos de l'Etat

|  Par martine orange

 

 

 

Quatre jours avant le second tour de l’élection présidentielle de 2007, les responsables d’Areva ont passé un accord à Londres avec les vendeurs de la société canadienne pour fixer le calendrier de l’OPA, comme le révèle un mail interne publié par Mediapart. Les autorités de tutelle ont alors été totalement maintenues dans l’ignorance. Cet accord fixe tout sauf le prix. La spéculation sur le titre, alimentée par les vendeurs eux-mêmes, redoublera après cet engagement.

Le calendrier de l’acquisition d’Uramin a toujours laissé songeur : l’essentiel de la négociation autour de cette société minière canadienne s’est tenue entre mars et la mi-mai 2007, en pleine campagne présidentielle, en pleine vacance du pouvoir. Comme si la direction d’Areva, groupe détenu à 86,5 % directement et indirectement par l’État, était libérée de toute tutelle et n’avait que faire de ces échéances politiques.

 

Christine Lagarde, Jean-Louis Borloo, Nicolas Sarkozy et Anne Lauvergeon lors d'un voyage à Pékin en novembre 2007 
Christine Lagarde, Jean-Louis Borloo, Nicolas Sarkozy et Anne Lauvergeon lors d'un voyage à Pékin en novembre 2007 © Reuters

Le calendrier électoral, pourtant, plane sur toutes les réflexions des responsables du groupe nucléaire, selon nos informations. Il semble même avoir guidé les principales décisions. Dès que la campagne électorale commence, l’opération d’acquisition d’Uramin, préparée dans le plus grand secret au sein du groupe par une petite cellule emmenée par Daniel Wouters – voir Poker menteur à Toronto –, s’enclenche sans que le conseil de surveillance d’Areva soit informé des projets de la direction. En mars 2007, le groupe public participe à un placement privé de 226 millions de dollars, lancé par Uramin, officiellement afin d’augmenter son capital. Areva, à cette occasion, prend 5,5 % du capital de la société canadienne pour quelque 79 millions d’euros, juste en dessous de la barre des 80 millions d’euros, laquelle l’aurait obligé à demander l’accord du conseil de surveillance d’Areva. Les autorités de tutelle sont alors soigneusement tenues à l’écart de l’opération.

Alors que la campagne présidentielle bat son plein, la direction d’Areva continue ses négociations secrètes. Une réunion se tient avec les vendeurs d’Uramin le 2 mai à Londres. Le second tour de l’élection présidentielle doit avoir lieu quatre jours plus tard. Et les responsables d’Areva se projettent déjà dans l’avenir.

Dans un mail interne en date du 3 mai, que Mediapart s’est procuré, Daniel Wouters fait un compte-rendu détaillé de cette réunion à toutes les personnes qui sont intéressées au dossier, y compris Gérard Arbola, membre du directoire, et Christophe Deprez, banquier conseiller chez Rothschild, chargé de l’opération. Les vendeurs, selon ce mail, veulent des assurances. Un accord secret a donc été conclu lors de cette rencontre pour mener à bien cette acquisition, en tenant compte « de l’agenda spécifique Areva et électoral français ».

 


 

Tout est décrit comme si Areva avait l’assurance au plus haut niveau de ne rencontrer aucun obstacle, aucune opposition à l’acquisition d’Uramin. Toutes les autorisations de l’État paraissent n’y être que formalités. Après la tenue d’un conseil de surveillance, le 24 mai 2007, dont l’accord ne paraît faire aucun doute, il est prévu d’obtenir celui du ministre de tutelle dès le 6 juin, et l’annonce de l’OPA le 9 juin. Ce calendrier sera presque respecté à la lettre. Le conseil de surveillance avalisera l’opération le 30 et non le 24 mai. À peine installé à Bercy, l’éphémère ministre des finances, Jean-Louis Borloo, signera l’accord le 3 juin au lieu du 6. L’OPA sur Uramin sera annoncée le 15 juin au lieu du 9.

« Cet agenda reste "sous embargo" et ne doit pas être communiqué à nos contreparties dans les due diligences, à l’autorité de tutelle, à nos partenaires à l’acquisition, etc., afin de maintenir la pression. Notre objectif reste un passage en conseil de surveillance le 24 mai », insiste Daniel Wouters dans son mail. Ainsi, la direction d’Areva assume de négocier dans le dos de ses actionnaires, de tout cacher à ses organes de contrôle. Comme si elle ne devait aucun compte à personne. Le projet de rachat d’Uramin sera présenté pour la première fois aux membres du conseil de surveillance le 3 mai. Mais à aucun moment lors de cette réunion, il ne sera dit qu’Areva est déjà aussi engagé avec Uramin, selon nos informations.

Pourquoi la direction d’Areva a-t-elle passé cet accord secret ? Comment a-t-elle pu prendre une initiative aussi engageante et coûteuse (2,5 milliards de dollars), en cachant tout à ses actionnaires ? Les défenseurs d’Anne Lauvergeon ont répété à satiété les mêmes arguments pour justifier la conduite de l’ancienne présidente d’Areva. Bridée par la tutelle de Thierry Breton, ministre des finances de Jacques Chirac entre 2005 et 2007, qui avait bloqué plusieurs de ses projets, elle a décidé de tout mettre en place pour réaffirmer son indépendance et reprendre le développement du groupe, dès le départ de celui-ci. De plus, expliquent-ils, cela se passait à une période de bataille mondiale autour des réserves d’uranium. Le temps de l’entreprise n’étant pas celui de la politique, Areva ne pouvait rester l’arme aux pieds face à ses concurrents, en attendant la conclusion de la campagne présidentielle.

Même si Anne Lauvergeon veillait jalousement sur son indépendance, l'ancienne présidente d'Areva est trop politique, selon ses détracteurs, pour avoir omis d'informer des responsables politiques de ses intentions. « Elle a peut-être caché ses projets aux autorités de tutelle. Mais elle n'aura pas fait l'erreur de ne pas avertir d'une façon ou d'une autre de hauts responsables politiques, de droite comme de gauche. C'était trop risqué », remarque un proche du dossier.  

D'autant qu'à cette époque, la position de la présidente d'Areva est assez fragilisée. Anne Lauvergeon a été reconduite à la tête du groupe public grâce à un concours de circonstances en 2006. Alors que Thierry Breton militait pour son remplacement, Jacques Chirac s’était opposé à son renvoi. Après la démission de Noël Forgeard, pris dans le scandale EADS, ce nouveau changement aurait fait désordre dans la conduite des entreprises publiques, avait argumenté le président de la République d’alors. Mais cette reconduction d’une proche de François Mitterrand avait été mal acceptée dans les rangs de l’UMP.

De plus, Areva fait l’objet de multiples polémiques et de multiples convoitises. Nombre de dirigeants, à commencer par le puissant Michel Pébereau, président de BNP Paribas, militent pour un démantèlement du groupe nucléaire constitué en 2002 par la fusion de Cogema et Framatome. Surtout, Martin Bouygues, ami très proche de Nicolas Sarkozy et principal actionnaire d’Alstom, s’est dit intéressé pour devenir actionnaire d’Areva et rapprocher le groupe d’Alstom. Lui aussi pose la question du démantèlement du groupe. Face à de tels adversaires, Anne Lauvergeon se sait alors sur un siège éjectable.

« Toute mesure qui restreindra l’info est la bienvenue »

 

 
© dr

Y a-t-il eu quelque accord entre Nicolas Sarkozy et Anne Lauvergeon, prête à tout pour défendre sa présidence, avec Uramin en fond de tableau, comme l’assure Vincent Crouzet dans son roman, à peine de fiction, Radioactif ? C’est une des interrogations des enquêteurs de la brigade financière, semble-t-il. Les deux personnages, en tout cas, se connaissent bien et de longue date : Nicolas Sarkozy était au ministère du budget, Anne Lauvergeon à l’Élysée aux côtés de François Mitterrand, officiellement comme sherpa mais dans les faits comme quasi-secrétaire de l’Élysée, dans cette période sombre de la cohabitation entre l’Élysée et le gouvernement Balladur. Ils ont quelques lourds secrets en commun, à commencer par Karachi, semble-t-il.

Cet accord secret négocié le 2 mai entre Areva et les vendeurs d’Uramin soulève aussi une autre interrogation. Il  y est question de tout dans ce pacte sauf du prix. Alors que les propriétaires de la société canadienne obtiennent de multiples assurances de la part d’Areva sur le lancement imminent d’une OPA, le groupe public ne prend même pas la peine de fixer une fourchette pour la transaction ! Étrange absence, alors que tous ceux qui ont eu à traiter de près ou de loin une OPA soulignent combien le prix est le critère essentiel dans de telles opérations. C’est lui qui détermine si une opération peut se faire ou non, si elle peut être rentable ou non.

Anne Lauvergeon, qui a été associée-gérante à la banque Lazard, ne peut avoir oublié cette règle de base du métier de banquier d’affaires. Le prix, dans toutes les négociations de ce type, est arrêté le plus tôt possible, afin d’éviter une surenchère planifiée, de prévenir lorsqu’il s’agit d’une société cotée toute manipulation de cours et tout délit d’initiés organisé. Or là, rien. Pas un mot sur cette donnée essentielle. Ce silence est d’autant plus étonnant qu’Areva connaît déjà une situation financière tendue, en raison des premiers déboires sur l’EPR finlandais que le groupe tente de cacher mais qui pèsent déjà beaucoup sur sa trésorerie. Ne pas avoir fixé de prix est un pousse-au-crime !

Aucune clause ne semble tenir non plus les vendeurs d’Uramin. Il est vrai que les relations sont au beau fixe avec les responsables d'Areva. Lorsqu'ils sont à Paris pour négocier, les actionnaires d'Uramin s'installent directement dans les locaux du groupe. À la stupéfaction des salariés, ils ont même accès à l'intranet du groupe. Poussant l'obligeance très loin, un des négociateurs d'Areva ira jusqu'à leur prêter son ordinateur personnel, où toutes les données de l'opération sont stockées, pour travailler. 

Totalement libres, les vendeurs d'Uramin ne se privent donc pas, malgré les assurances données par Areva, d’alimenter la spéculation sur le titre. Le cours de la société canadienne a déjà connu une ascension vertigineuse, sans comparaison avec celle de ses concurrents. Cotée 2,8 dollars canadiens lors de l’introduction en Bourse en décembre 2006, l’action est déjà à 6,8 dollars début mai. Mais cette augmentation spectaculaire peut être encore améliorée, aux yeux des propriétaires d’Uramin. En mai, ils multiplient les annonces plus flatteuses les unes que les autres sur la qualité de leurs gisements. Trekkopje en Namibie est présenté comme un site encore plus prometteur que ce qui avait déjà été annoncé en février. Le 22 mai, le Wall Street Journal annonce opportunément que l’électricien public chinois, China National Nuclear Corporation, est en discussion avec Uramin. Le groupe public chinois démentira par la suite l’information. Qu’importe ! Le but recherché a été atteint : le cours a pris 8 % après la publication de cette nouvelle.

Le 1er juin, alors que les actionnaires d’Uramin savent déjà que le conseil de surveillance a donné son accord au rachat, ils font de nouvelles annonces. Ils ont obtenu une nouvelle concession minière au Niger. Nouvelle envolée boursière. Le 12 juin, trois jours avant l’annonce officielle de l’OPA, la presse fait état de discussions engagées par Areva pour racheter Uramin. L’action, qui était un peu retombée, monte encore de plus de 10 % à la Bourse de Toronto à la suite de cette annonce, terminant à 8,28 dollars canadiens à son plus haut de l'année. Depuis octobre 2006, au moment où les premières discussions ont été engagées entre Areva et Uramin, le cours de l'action a été multiplié par 5,9. Aucune société concurrente n’a connu une telle explosion. Le prix de l’uranium, pris alors dans une intense spéculation, qui sert aujourd’hui de justification pour ce rachat à prix stratosphérique, n’a été multiplié que par 2,4 dans la même période.

Les autorités boursières ont appris de longue date à se méfier des titres qui font l'objet d'une communication incessante, de fuites opportunes : il y a souvent des intérêts cachés dans ces petits jeux. Pourtant, le gendarme de la Bourse de Toronto ne semble pas s'émouvoir plus que cela des bruits étranges qui entourent Uramin. Il ouvrira plus tard une enquête, qu’il classera sans suite. Or, de nombreux faits semblent étonnants. Une enquête du quotidien canadien La Presse révélera que « le volume de transactions a presque quadruplé dans les jours précédant l'annonce, permettant aux acheteurs opportunistes de réaliser un gain variant de 11 à 27 % sur quatre jours ». Comme l'a noté le rapport d’information parlementaire publié en mars 2012, « des rumeurs sur le rachat d’Uramin ont peut-être aussi contribué à cette hausse ».

Cette explosion du titre ne semble pas inquiéter outre mesure les responsables d’Areva. Pourtant, ils savent bien que le cours de l’action, comme dans toutes les OPA boursières, va servir de référence à la transaction. Un rapport rédigé par la banque Rothschild, remis le 14 mai, essaie bien de donner une apparence de rationalité au prix de l’OPA. Son évaluation, bâtie sur des prévisions de cash-flows futurs, calculés à partir des prévisions d’exploitation des mines tirées du rapport d’expertise de SRK, donne un prix bas à 2,4 milliards de dollars. Un deuxième rapport, daté du 18 juin, revoit l’estimation en fonction des « synergies futures » non comprises dans le premier et le prix à 3,3 milliards de dollars est établi. Bingo ! Le prix de l’OPA, établi à partir de la moyenne des cours de l’action sur les vingt dernières cotations assortie d’une prime – « normale », selon les responsables d’Areva – de 21 %, tombera juste à 2,5 milliards de dollars. Dans le bas de la fourchette établie par la banque Rothschild. C’est dire si Areva faisait une bonne affaire.

Certains cadres du groupe, cependant, s’alarment de la situation et tentent d’imposer les processus d’usage en cas d’OPA. Dans un mail interne daté du 17 mai, le directeur juridique, Xavier Rincel, rappelle ainsi les règles élémentaires de précaution. Alors que la rédaction des documents pour lancer l’opération d’achat est en passe d’être achevée, il souligne l’importance d’une stricte confidentialité. « Il faudrait si ce n’est pas le cas réduire l’information. (…) Autant je pense qu’on peut contrôler nos troupes qui, somme toute, savent en principe ce que c’est que la confidentialité, autant nos dirigeants, dans leurs contacts quotidiens, sont susceptibles de parler à des personnes qui peuvent y trouver de l’intérêt en raison de leurs fonctions. Je sais que c’est délicat, mais toute mesure qui restreindra l’info est la bienvenue dans cette période. »

Xavier Rincel formule aussi dans son mail des demandes d’information, qui paraissent étranges car elles auraient dû être prises en compte dès le lancement du processus de rachat, la veille étant un dispositif indispensable dans une bataille boursière. « J’ai discuté avec Daniel (Wouters, conseiller spécial d’Anne Lauvergeon chargé du rachat d’Uramin, ndlr) de l’information financière dont nous avons besoin. Je ne sens pas notre conseil financier (la banque Rothschild, ndlr) suffisamment investi pour bénéficier d’informations suffisantes sur nos possibles concurrents et leurs mouvements dans cette période. (…) Dans un même sens, il nous faudrait un suivi quotidien des mouvements sur le titre. Peut-être as-tu ces informations de ton côté ? » écrit-il. Ainsi, le 17 mai, alors que l’accord est déjà passé sur le lancement d’une OPA sur Uramin, Areva est aveugle et ne sait pas ce qui se passe sur la cotation de la société minière à Toronto !

La liste perdue des actionnaires d'Uramin

Si cette absence d’informations sur les mouvements boursiers est difficilement explicable au sein d’Areva, elle est totalement incompréhensible de la part de la banque Rothschild, conseil du groupe. La surveillance du titre est normalement une des fonctions premières d’une banque conseil, en cas d’OPA. Comment expliquer qu’elle ait négligé un point aussi déterminant? Interrogé lors de notre enquête de 2012, Christophe Desprez, le banquier conseil de la banque Rothschild chargé du dossier Uramin, nous avait expliqué que la banque était intervenue très tard dans ce dossier. Son rôle, disait-il alors, avait été limité : il s’agissait juste d’établir des business plans pour les gisements rachetés, calculés à partir des données transmises par le groupe. Rien de plus. Aujourd’hui, il s’en tient à cette version des faits. Un de ses adjoints, qui a été étroitement associé à ce dossier, a refusé de nous répondre.

 

Site de Trekkopje en Namibie 
Site de Trekkopje en Namibie © dr

Pourtant, les mails internes du groupe, dont il a été destinataire, prouvent que le banquier conseil a été beaucoup plus impliqué qu’il ne le dit dans cette opération. Est-il au courant de l’accord secret passé le 2 mai à Londres avec les vendeurs d’Uramin ? « J’ai peut-être été destinataire de certains mails d’Areva. Mais je ne m’en souviens pas », répond Christophe Desprez. La banque a-t-elle été chargée de rédiger l’agrément de lock up (interdiction de vente pendant un certain temps) avec les principaux actionnaires d’Uramin ? « C’est peut-être écrit dans un mail. Mais je ne m’en souviens pas », dit-il. A-t-il participé avec la banque canadienne BMO (conseil d’Uramin) au calcul d’une prime spéciale versée aux actionnaires juste avant l’OPA pour rémunérer les nouveaux droits sur les gisements du Niger, qui ne feront pas partie d’ailleurs de la transaction ? « Je ne m’en souviens pas », répond le banquier. Bref, l’amnésie est totale. Pour ces conseils dans l'opération, Areva a versé une commission de 9 millions d’euros à la banque Rothschild, comme l’avait révélé Mediapart en 2012. C’est une grosse somme, pour établir des business plans en quelques semaines.

Il n’y a pas que l’attitude de la banque conseil qui pose question. Celle de l’Agence de participations de l’État (APE), autorité de tutelle d’Areva, interroge aussi. Le groupe public lui a caché beaucoup de choses, comme le montre le mail que nous publions. Il lui a donné des rapports d’expertise expurgés, masquant notamment les doutes des géologues de la maison, comme l’a révélé Bakchich. Mais Bruno Bézard, alors directeur de l’APE, était membre du conseil de surveillance d’Areva depuis 2002. Il siégeait aussi au comité stratégique et au comité d’audit du groupe public. Pouvait-il tout ignorer de l’opération Uramin qui se tramait depuis octobre 2006 ?

 

Bruno Bezard, ancien directeur de l'APE, directeur du Trésor 
Bruno Bezard, ancien directeur de l'APE, directeur du Trésor © capture d'écran sur la chaîne parlementaire

Un fait nourrit la perplexité des salariés d’Areva : la rapidité avec laquelle s’est conclue l’opération de rachat d’Uramin. Moins d’un mois après l’élection présidentielle, tout était bouclé. « Cette rapidité continue de m’étonner », dit Arthur, qui a été associé aux longues négociations pour le rachat – non conclu finalement – de la mine australienne Olympic Dam avec l’APE en 2005. « Les équipes de l’APE sont très professionnelles, très pointilleuses. Elles exigent beaucoup de documents, posent beaucoup de questions. Comment ont-elles pu instruire ce dossier si rapidement ? Comment ont-elles pu se laisser berner à ce point ? Ce sont des questions que je n’arrête pas de me poser. J’aimerais bien avoir la réponse. »

Certains salariés d’Areva font valoir qu’Anne Lauvergeon était alors en position de force par rapport à l’APE : n’avait-elle pas été citée comme une possible ministre des finances au moment de la formation du premier gouvernement de Nicolas Sarkozy ? D’autres mettent en avant le fait qu’Areva faisait alors miroiter auprès de l’actionnaire public l’arrivée de partenaires, notamment chinois, dans le capital d’Uramin, ce qui allait alléger le coût de la charge financière de l’opération pour le groupe. Cela suffit-il pour expliquer cet accord express ? 

Bruno Bézard, aujourd’hui directeur du Trésor, n’a pas répondu, une nouvelle fois, à nos demandes d’entretien. Voici les réponses qu’il avait faites à la commission d’information parlementaire. Le dossier Uramin n’était pas « tombé dans un vide interstitiel », avait-il expliqué alors. Il considérait « être allé très loin dans l’analyse », évoquant « l’intensité du dialogue » et « le nombre des assurances données ». L’APE avait alors mené très loin l’instruction du dossier dans un calendrier serré, selon lui. « Son analyse critique, écrit le rapport parlementaire, a porté sur l’ensemble des facteurs clés de risque, qui étaient aussi les facteurs clés de la valorisation, à savoir : la pertinence de l’opération au regard du plan stratégique de l’entreprise et de son positionnement concurrentiel ; la bonne valorisation de l’entreprise cible ; la capacité d’Areva à supporter le coût d’un point de vue bilanciel ; et sa capacité à maîtriser les risques opérationnels liés à l’acquisition. »

« Par comparaison avec la pratique normale de l’entreprise privée, il me semble que l’APE, sans jamais se substituer au management de l’entreprise sur un dossier où ce dernier exprimait une très forte conviction, est allée très loin dans l’analyse, jouant pleinement son rôle de challenger en posant de nombreuses questions, en exigeant de nombreux documents, en analysant objectivement et de façon suffisamment critique les données et en mesurant les avantages et les risques, pour proposer à ses autorités une orientation dans un calendrier compatible avec la vie des affaires et la compétition internationale », avait alors déclaré Bruno Bézard à la commission d’information.

Comment se fait-il que les équipes de l’APE, avec tout leur professionnalisme, n’aient pas pris garde à ce qui se passait sur le titre Uramin à la Bourse de Toronto ? Étaient-ils si démunis qu’ils ne pouvaient trouver un accès à un écran Bloomberg, leur permettant de suivre au jour le jour l’évolution de la cotation ? L’APE a paré à ces interrogations devant la commission parlementaire. « L’APE avait choisi de privilégier une approche de valorisation intrinsèque de la société, fondée sur des éléments objectifs plutôt que sur sa valeur boursière, sujette à caution dans le contexte de l’époque qui pouvait faire craindre une bulle spéculative », écrit le rapport parlementaire. Ainsi, en pleine spéculation, comme le reconnaît l’autorité de tutelle, celle-ci a estimé que le cours de Bourse de la société rachetée dans le cadre d’une bataille boursière était une donnée accessoire.

La spéculation autour d’Uramin n’a pas échappé, en tout cas, aux boursiers avertis à l'époque. Beaucoup ont flairé la bonne affaire. La banque Goldman Sachs, qui avait déconseillé à EDF de prendre une participation dans Uramin, comme Areva le lui proposait, est ainsi devenue un des principaux actionnaires de la société minière canadienne, dans les dernières semaines, juste avant le lancement de l’OPA.

Selon nos informations, les enquêteurs de la brigade financière ont demandé à Areva la liste des actionnaires d’Uramin au moment de l’OPA de juillet 2007. La direction du groupe lui aurait répondu qu’elle ne l’avait plus. Ainsi, cette liste serait tombée dans les oubliettes de l’Histoire. Mais peut-être que, depuis, le groupe public a remis la main dessus ? 

Prochain épisode : la diplomatie parallèle d’Areva

 

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Source : www.mediapart.fr

 


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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 21:10

 

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L’aéroport de Toulouse vendu aux Chinois : en Grèce, un précédent inquiétant

 

 

 

Noël Mamère
Député de Gironde
Publié le 08/12/2014 à 16h38

Le port du Pirée à Athènes, en mai 2004 (CHAMUSSY/SIPA)

La vente par la France de 49,9% des parts de l’aéroport de Toulouse au consortium chinois Symbiose, pour 308 millions d’euros, soulève de nombreuses questions. Après la fusion du groupe chinois Dongfeng avec PSA il y a quelques mois, le rachat d’actifs au Club Med ou à GDF-Suez, cette vente hors-norme d’une infrastructure stratégique liée à Airbus peut inquiéter.

Même si ces investissements sont peu de choses à comparer avec ceux réalisés par la Chine dans les pays de l’Europe du Nord ou en Grande-Bretagne, le symbole est fort. Disons le tout net, nous ne nous plaçons pas du point de vue nationaliste, nous ne sommes ni antichinois ni antiaméricains, mais, comme Européens convaincus, nous regardons les faits.

Au Pirée, des salariés précarisés

Un précèdent justifie ce questionnement légitime. Le Pirée, le port de marchandises d’Athènes, un des plus grands de la Méditerranée, est racheté en 2008 par un groupe public chinois Cosco. Pour 3,3 milliards d’euros, ce groupe obtient l’autorisation d’exploiter l’embarcadère numéro deux pour les 35 prochaines années, s’engageant en échange à investir 564 millions d’euros dans la modernisation des équipements portuaires, la construction d’un troisième embarcadère et le quasi triplement de ses capacités de gestion des marchandises.

Profitant de la crise et de la politique indécente de la Troïka, forts d’une croissance économique inégalée et de la surévaluation du yuan, les Chinois disposent avec Le Pirée d’une tête de pont en Europe et rivalisent ainsi avec Rotterdam.

Or, que voyons-nous quelques années après ? Les conditions de travail ont précarisé les salariés portuaires comme jamais. Les syndicats ont disparu.

Personne ne sait ce qui s’y passe. La presse grecque et internationale n’est pas la bienvenue et la compagnie Cosco communique très peu sur ses activités ou ses projets de développement. Ils emploient des immigrés clandestins sans papiers, sans assurance, et personne ne les contrôle. Ils travaillent les dimanches, fêtes et jours fériés et ne respectent plus le droit du travail grec. Pour la première fois en Europe, c’est la loi chinoise qui s’impose.

La nouvelle route de la soie passe en Europe

L’aéroport de Toulouse n’est que la continuation de cette stratégie. La Chine s’offre à peu de frais une occasion de renforcer sa présence en Europe après avoir investi à bas prix dans d’autres secteurs clés. Car, à la différence d’autres pays occidentaux ou émergents, la Chine a une stratégie coordonnée au plus haut niveau politique. Dans un premier temps, elle consiste à mettre en place un réseau de ports, de centres logistiques et de voies ferrées pour distribuer ses produits, accélérer les échanges commerciaux entre l’Orient et l’Occident et profiter d’infrastructures hautement rentables sur le continent.

Cette nouvelle route de la soie passait hier par l’Afrique – la Chinafrique est devenue une réalité presque aussi redoutable que la Françafrique –, elle se transporte aujourd’hui en Europe pour y vendre ses produits et capter les nôtres.

L’acquisition de l’aéroport de Toulouse, qui pourrait être suivie de ceux de Nice et de Lyon, s’inscrit comme une nouvelle étape d’un expansionnisme pacifique. Nous ne pouvons faire l’impasse de l’analyse de ce phénomène en raison de ses implications géopolitiques et économiques :

  • le basculement du monde du Nord vers le Sud, se confirme. Comme l’Inde ou le Brésil, la Chine, deuxième puissance économique mondiale, qui pourrait devenir la première aux alentours de 2030, ne fait que prendre la place qui lui revient. Elle procède avec des objectifs précis : garder la maîtrise de son approvisionnement en ressources alimentaires, énergétiques et en matières premières. En voulant se prémunir à long terme des crises et des pénuries futures, elle impose de fait son propre modèle économique au reste du monde. Et l’économique, on le sait, n’est jamais très loin de la politique ;
  • la Chine est le premier bailleur de fonds de la planète. On peut comprendre que, dans ces conditions, l’Europe lui déroule le tapis rouge. Si elle rachète les dettes des pays comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne, c’est parce qu’elle a besoin à tout prix d’une Europe solvable. L’Union européenne est son premier client, elle y exporte plus de 20% de sa production. Elle a donc besoin d’une Europe en bonne santé. Mais, avec le temps, cette bienveillance se transformera en pression de plus en plus forte au fur et à mesure de la montée en puissance politique et militaire de la Chine ;
  • les entreprises chinoises, comme la plupart de leurs dirigeants, demeurent liées au pouvoir politique. La nature du régime chinois, autoritaire et corrompu, ne peut pas ne pas rejaillir sur les pratiques de ses entreprises. Même si les règles et les normes en vigueur sont contraignantes, le rapport de force économique fait que, comme au Pirée, elles risquent d’être bousculées, accélérant la dérèglementation sociale et environnementale en Europe. Enfin, chacun sait que l’espionnage économique est un des atouts importants du régime chinois, notamment dans le domaine de la haute technologie. Etre ouvert au monde n’est pas nécessairement être naïf.

L’inconsistance politique de l’Europe

La morale de cette histoire n’est pas que les Chinois sont de méchants impérialistes, mais que l’Europe est une fois de plus politiquement inconsistante. Aux Etats-Unis, il existe un Comité chargé des investissements étrangers (CFIUS). Pourquoi pas une haute-autorité chargée d’examiner les investissements étrangers en Europe ?

Pour une fois, au lieu de privilégier les logiques de concurrence contre les services publics au niveau interne, on mettrait en avant l’intérêt des peuples et la souveraineté européenne. Mais l’Europe, paralysée par ses divisions le peut-elle ? Le veut-elle ? C’est une autre histoire.

 

 

 

Source : blogs.rue89.nouvelobs.com/chez-noel-mamere

 

 

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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 18:19
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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 17:47

 

Source : www.reporterre.net

 

 

EDITO - Enquête sur la terreur capitaliste

Hervé Kempf (Reporterre)

samedi 6 décembre 2014

 

 

 

 

Les forces de l’argent et du productivisme adoptent la stratégie de la tension : détourner la colère populaire vers ceux qui refusent la destruction du monde.


Jeudi 4 décembre, le quotidien L’Opinion a barré sa Une d’un grand titre "Enquête sur la terreur écologiste". Le lecteur était censé y apprendre, au long de deux pages perlées de fautes d’orthographe et de grammaire, que des écologistes - "quelques centaines" - faisaient régner... la terreur chez les patrons d’entreprises autour des sites du Testet, de Notre Dame des Landes et de Roybon. On apprenait de M. Eric Denecé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement, qu’à Sivens et à Notre Dame des Landes, on avait "affaire à des activistes obtus, méchants et dangereux". D’où lui venait cette connaissance si intime et pleine de nuances des habitants des zones à défendre ? De l’opération du Saint Esprit, puisque ni lui ni les journalistes de L’Opinion n’ont été sur les Zad et que le site de ce brillant expert ne livre aucun document sérieux sur la "menace écologiste".

Mais, au fond, peu importe. Le pesant travail de L’Opinion ne vise pas à informer, mais à créer un climat de violence. Et il n’a de sens que si l’on sait que cette feuille, dirigée par Nicolas Beytout, a reçu, comme l’a montré Mediapart plus de dix-sept millions d’euros des milliardaires Arnault, Bettencourt et autres oligarques. Comme si Les Echos, Le Monde, Le Figaro, Le Point, L’Express, Valeurs actuelles ne suffisaient pas aux capitalistes français pour imprimer leur pensée dans l’opinion publique...

Il faut cependant, avant d’expliquer de quelle stratégie relève ce pamphlet, rappeler quelques évidences. S’il est exact que quelques entreprises participant à la destruction de l’environnement sur des projets dont elles connaissent parfaitement les tenants et les aboutissants en sont empêchées par des citoyens/activistes/militants, il n’y a là rien que de compréhensible : au regard de la gravité de la crise écologique, de plus en plus nombreux sont les gens qui n’acceptent plus que l’on agisse de manière irresponsable. A ces dirigeants d’entreprise de faire leur choix. Mais parler de "terreur", alors qu’aucun cas de violence physique n’est attesté à l’encontre de travailleurs ou de patrons, est un mensonge grossier.

Ces actes de désobéissance civile, au demeurant, découlent du sentiment d’impuissance qui finit par saisir les citoyens : que faire quand, après avoir respecté les règles, suivi les procédures, répondu aux enquêtes publiques, ils constatent, comme à Roybon, comme à Sivens, comme à Notre Dame des Landes, que, malgré des avis défavorables des enquêteurs, des Commisions officielles de protection de la nature, des avertissements de la Commission européenne, le gouvernement, les barons locaux et quelques entreprises continuent à détruire forêts, zones humides, campagnes ?

La colère vient aussi quand la justice applique si obstinément la règle du "deux poids deux mesures", quand le porte-parole d’un syndicat paysan important est menotté, placé en garde à vue, puis convoqué de manière répétée par la gendarmerie, quand les actes bien plus graves et destructeurs du syndicat dominant, la FNSEA, restent impunis. Quand un jeune homme, Enguerrand Delanous, coupable d’avoir lancé un fumigène - qui n’a blessé personne - est maintenu en prison pour un an malgré un avis de libération anticipée par le juge d’application des peines - alors qu’aucune sanction d’aucune sorte ne touche les responsables policiers qui ont tué Rémi Fraisse ou blessé des dizaines de personnes par flash-balls ?

Employer le mot de "terreur" à l’encontre des écologistes quand on se tait obstinément sur les violences et les crimes de la police est simplement, Monsieur Nicolas Beytout, une saleté.

La stratégie de la tension

Mais le vilain travail de M. Beytout, de ses employés et de ce type de presse financée par l’oligarchie s’inscrit dans une stratégie délibérée, s’inscrivant dans la dérive autoritaire de l’oligarchie que j’ai décrit par ailleurs. A un moment où le capitalisme n’a plus de perspective d’avenir, sinon de transformer toujours davantage les biens communs de l’environnement - l’air, la terre, l’eau - en marchandises, et où les tensions sociales et écologiques deviennent de plus en plus fortes, il évolue vers un régime autoritaire.

Et comme l’exercice brutal du pouvoir de l’Etat, de plus en plus illégitime, et l’accentuation de la répression policière ne suffisent pas à imposer le silence aux protestations populaires, on tente d’allumer des contre-feux au sein de la population. Il s’agit de détourner la colère des couches paupérisées ou affaiblies par le capitalisme lui-même - les agriculteurs ruinés par la course au productivisme, les petits patrons acculés par le système financier - vers les écologistes. Ceux-ci, en contestant la "croissance" et les "projets de développement", empêcheraient la prospérité de revenir.

Ainsi Xavier Beulin, président de Sofiprotéol et de la FNSEA, n’hésite pas à parler de "djihadistes verts" tandis que Nicolas Beytout titre sur la "terreur verte". Imaginons de Mme Duflot ou M. Bové emploie un tel niveau de langage à l’égard des destructeurs de l’environnement : quel hourvari entendrait-on ! Mais M. Beulin, M. Beytout, peuvent inciter les agriculteurs et les patrons à la guerre civile, cela ne déclenche nulle surprise dans les médias dont je dirai en forme de litote que, s’ils ne sont pas aux ordres, ils manquent singulièrement de sens critique.

Ainsi voit-on des milices surgir, blesser le porte-parole du Collectif pour la sauvegarde de la Zone humide du Testet, M. Lefetey (lire ici),...

... ou mener des manifestations où l’on appelle ouvertement "à la mort des écolos"...

 

*Suite de l'article sur reporterre

 

 

Source : www.reporterre.net

 

 


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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 17:23

 

Source : www.marianne.net

 

 

Sciences sous influence... d'intérêts privés

Samedi 6 Décembre 2014 à 17:00 |

 

Marion Rousset

 

La toxicité de certains produits est avérée ? Mais comment font les industriels pour les imposer malgré tout sur le marché ? Dans "la Science asservie", la sociologue Annie Thébaud-Mony met au jour leur stratégie qui consiste notamment à se payer les services de chercheurs renommés...

 

FAYOLLE/SIPA
FAYOLLE/SIPA

 

Sciences sous influence... d'intérêts privés
>>> Article paru dans Marianne daté du 28 novembre

L'histoire se répète. Hier, le plomb dans l'essence. Aujourd'hui, les pesticides. Demain, les nanotechnologies. Comment font donc les industriels pour imposer sur le marché des produits dont la toxicité est pourtant avérée ? Des médecins, des scientifiques et des militants ont tiré la sonnette d'alarme. Ils ont souligné le risque accru chez les personnes exposées de développer un cancer, une maladie neurodégénérative, des troubles de la fertilité, un diabète... Rien n'y a fait.


A tel point que manger, boire ou même respirer sans ingérer en même temps des molécules chimiques nocives pour la santé est devenu mission impossible. Et pour cause. Dans la Science asservie, un ouvrage à charge très convaincant, la sociologue Annie Thébaud-Mony met au jour la stratégie développée par les firmes avec efficacité depuis les années 20.

« Les scientifiques, dans leur majorité, ont été amenés à s'inscrire dans un processus de confiscation et de corruption de la science au service des intérêts privés de grands groupes industriels et de leurs actionnaires, avec la complicité active de l'Etat », affirme l'auteur. Le principe est simple : se payer les services de chercheurs renommés - des épidémiologistes en particulier - chargés d'instiller le doute. Quand la preuve de la dangerosité d'une substance est apportée, ces « experts » allument des contre-feux. Outre les menaces de procès, la riposte consiste à disqualifier leurs adversaires, réfuter leurs arguments, insister sur d'autres explications, notamment comportementales et génétiques. Et, en dernier recours, les industriels n'hésitent pas à jouer la carte de la « DJA », ou dose journalière admissible.

A propos du nucléaire, « l'acharnement des plus hauts responsables à faire disparaître au fur et à mesure de leur survenue les accidents et maladies radio-induits a permis l'installation d'hypothèses fausses, telles que celle de la "dose tolérable" », rappelle ainsi Annie Thébaud-Mony. Qu'importe que des rongeurs exposés à des doses infinitésimales de bisphénol A, longtemps présent dans les biberons, présentent des anomalies chromosomiques, le discours reste le même : en deçà d'un certain seuil d'exposition, pas d'inquiétude. Ou comment faire croire à l'innocuité d'un produit alors même que des études sérieuses ont démontré le contraire. Redoutable.

La Science asservie, d'Annie Thébaud-Mony, La Découverte, 224 p., 21 €.

Source : www.marianne.net

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