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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 17:25

 

Source : http://www.humanite.fr

 

 

Alternatives. Pour eux, c’est oui… à une autre Europe
alternatives
Julia Hamlaoui
Lundi, 1 Juin, 2015
L'Humanité

 

 

 

Photo : Patrick Nussbaum

 
Le Forum a rassemblé de nombreuses personnalités autour de Zoé Konstantopoulou, présidente du Parlement grec : Marie-Christine Vergiat, Patrick Le Hyaric, Liêm Hoang Ngoc, Natasa Theodorakopoulou, Haris Golemis, Clémentine Autain, Christian Picquet, Francis Wurtz , Marie-George Buffet…
Photo : Patrick Nussbaum
 
 
 
 
Plus de 5 000 participants ce week-end place de la République à Paris, au premier Forum européen des alternatives. Ils sont venus pour dire leur solidarité avec la Grèce et écrire ensemble un autre futur.

« Alliance Against Austerity ». Dix ans après le non du peuple français aux logiques libérales du traité constitutionnel européen, le 29 mai 2005, c’est à Paris et autour de ce mot d’ordre que les forces progressistes du continent se sont retrouvées ce week-end. Cette fois pour dire oui. « Oui à une autre Europe, une Europe de la coopération, de la solidarité », a lancé en ouverture de ce premier Forum européen des alternatives Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF et président du Parti de la gauche européenne (PGE) à l’initiative du rendez-vous.

En ce printemps 2015, sous le chapiteau installé place de la République, on en est persuadé : si la bataille est rude, des points ont été marqués par la victoire de Syriza en janvier, ou encore lors des dernières élections en Espagne. C’est d’ailleurs sous les applaudissements d’une salle debout que la délégation grecque a été accueillie lors de la plénière d’ouverture, samedi matin. L’ennemi commun avait un nom ce week-end : austérité. « L’austérité tue l’Europe des peuples et c’est notre responsabilité de mettre fin aux politiques mortelles avant qu’elles ne tuent l’espoir et les générations futures », a lancé Zoé Konstantopoulou, présidente du Parlement grec, décrivant les ravages de ces politiques « qui ciblent principalement les droits de l’homme, la souveraineté du peuple et la démocratie ».

Alors que le gouvernement grec est en plein bras de fer pour faire respecter le mandat que le peuple lui a confié, c’est un appel à la solidarité qu’a lancé le Forum ce week-end par la voix de Pierre Laurent. « Investissez les mobilisations (de la Semaine de solidarité avec la Grèce – NDLR) et faisons du 20 juin en France avec une manifestation à Paris un grand moment de solidarité », a invité le sénateur de Paris à l’intention des organisations et militants progressistes. Estimant que « la raison est à Athènes et la folie à Bruxelles », c’est ensuite au président de la République que s’est « solennellement » adressé le dirigeant communiste : « La France doit être aux côtés d’Alexis Tsipras et du gouvernement grec. La France sera grande si elle est au rendez-vous mais elle sera honteuse et affaiblie si elle fait défaut dans ce moment crucial de l’histoire européenne. »

Dès aujourd’hui, Pierre Laurent interpellera des personnalités qui partagent ce combat afin de constituer une « délégation commune » pour porter ce message à l’Élysée.

Un message que François Hollande, s’il avait tendu l’oreille du côté de la place de la République ce week-end, aurait également entendu émaner des rangs de son propre parti : « J’attends de la France, de mon pays qui pèse encore, qu’il soit en juin et au-delà présent dans ces batailles progressistes », a déclaré, samedi, de la principale tribune du Forum, le député socialiste Pouria Amirshahi. « Qu’un gouvernement qui se dit “socialiste” ne fasse rien pour le peuple grec, c’est scandaleux ! » a jugé Pierre Larrouturou, de Nouvelle Donne.

« L’austérité broie le bien commun »

Une solidarité considérée comme essentielle non seulement pour le peuple grec mais pour l’ensemble des peuples du continent. « Les images de l’austérité en Grèce sont celles du futur européen si on ne met pas fin à ces politiques », a insisté Zoé Konstantopoulou, en marge des débats. À en croire les témoignages qui ont nourri le week-end, ces orientations ont d’ores et déjà des conséquences au-delà des frontières grecques. En Belgique, « l’austérité prend un tour radical avec le gouvernement qui est l’un des plus à droite d’Europe : les mesures qu’il a prises, en quelques mois seulement, consistent à exclure les chômeurs par milliers, bloquer l’indexation des salaires, reporter l’âge de la retraite de 65 à 67 ans, multiplier les contrôles des allocataires sociaux… », explique Angelo Basile, secrétaire général adjoint de la MWB-FGTB. En France, « l’austérité broie le bien commun. Nous ne voulons pas que la santé devienne une marchandise. Nous ne voulons pas que l’hôpital devienne une entreprise », a déclaré Graziella Raso, militante CGT de l’AP-HP en lutte contre la réforme des trente-cinq heures.

Des réalités qui trouvent un écho dans les allées du village militant voisin du chapiteau : « Payer un loyer cher, être obligé de jongler entre travail et université, la précarité rend nos études difficiles », y raconte Guizem, jeune communiste, étudiante à Paris. « Réduire les pensions et les allocations sociales, l’emploi et les services publics est à l’opposé de ce qu’il faut faire pour stimuler la croissance et sortir de l’ornière », a estimé Bernadette Ségol, la secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES), dans un message lu à l’assemblée. « En France, ce n’est pas exactement l’austérité, a, pour sa part, considéré Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d’EELV, lors de la plénière d’ouverture. Parce que nous avons encore des marges de manœuvre. La preuve quand on décide de mettre 40 milliards aveuglément (au service des entreprises – NDLR) en créant le CICE sans chercher à avoir une vision politique de ce que deviendra cet argent… »

 

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Photo : Patrick Nussbaum

Reste, pour Éric Coquerel, coordinateur politique du Parti de gauche, l’obstacle que constituent à ses yeux les traités européens : « Il n’y a pas de démocratie dans les traités. Si nous arrivons au pouvoir, il faudra dire au premier Conseil des ministres que nous n’obéirons pas à ces traités. » Le député PS Pouria Amirshahi, lui, reste persuadé qu’en France « dans les quinze mois qui viennent, chaque mois est utile (d’ici la fin du quinquennat – NDLR) pour (essayer) de changer la donne, pour (obtenir) trois, quatre, cinq lois dans le domaine fiscal, bancaire, de la transition énergétique ».

De quoi créer le débat, d’autant que ces marges de manœuvre, le gouvernement essaie de les contraindre, comme ses homologues européens, en agitant la menace de la droite et de l’extrême droite. « C’est la poursuite de cette politique qui offre des boulevards à la progression des nationalismes, des égoïsmes, du racisme et des extrêmes droites. Laissez-nous la place pour travailler à des alternatives en Europe et nous saurons combattre l’extrême droite », a invité Pierre Laurent. À travers les 30 ateliers qui ont animé le week-end, c’est de ces alternatives, de politiques sociales, économiques, de solidarité, d’égalité que les plus de 5 000 participants recensés par les organisateurs ont discuté tout le week-end : régénérer la démocratie, développer les services publics, reprendre la main sur la finance, construire la transition énergétique… Autant de thèmes enrichis de propositions concrètes qui ont traversé l’ensemble des débats mais aussi des happenings qui ont ponctué la journée du samedi. Devant la BNP de la place de la République, un père Noël du collectif Occupe ta banque a ainsi distribué des « bouffées d’éthique aux financiers ». Tandis qu’en marge du Forum, le collectif Zéro macho a invité les hommes à repasser du linge contre les « inégalités sur les tâches ménagères ».

Reste la question du comment faire. Comment emporter le bras de fer en Europe ? « Quels que soient les débats qui nous traversent, quelles que soient nos différences politiques, plus rien ne doit arrêter notre travail commun », a estimé Pierre Laurent, rappelant que, dès sa conception, le PGE a voulu ce Forum le plus ouvert possible. « Ni les syndicats, ni les mouvements sociaux, ni les partis politiques n’ont à eux seuls la clé pour emporter la bataille contre l’austérité », a abondé Felipe Van Kersbilck, coordinateur de l’Altersummit. Pour autant, si Pierre Laurent reconnaît que ce mouvement n’est « pas au bout du chemin », il estime mener « le combat qui peut sauver l’idée européenne ». Et Zoé Konstantopoulou de conclure : « On va vaincre ! »

 

 

Source : http://www.humanite.fr

 

 

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 16:54

 

Source : http://www.mediapart.fr

 

 

En route vers le démantèlement de la SNCF

|  Par martine orange

 

 

 

Le rapport parlementaire sur les trains interrégionaux n’est pas là pour résoudre la situation honteuse d’une partie des transports ferroviaires. Les transports régionaux sont appelés à « servir de terrain d’expérimentation à l’ouverture à la concurrence », selon lui. À terme, c’est la fin de toute politique d’aménagement du territoire et le démantèlement d’un des derniers services publics français. Pour le seul bénéfice de la route.

 

L’affaire a été prestement menée. L’annonce de la fermeture de lignes Intercités a fait polémique pendant quelques heures et l’essentiel du rapport du député socialiste Philippe Duron sur les trains interrégionaux a été oublié. Très vite, le gouvernement est passé à autre chose. Pourtant, c’est un coup fourré, mené à bas bruit, qui se prépare contre l'un des derniers services publics en France. Avançant masqué derrière des avis « d’experts », le gouvernement est en train de préparer le démantèlement de la SNCF. 

L’attaque est menée méthodiquement depuis plusieurs mois. Il y eut d’abord, en octobre 2014, le rapport de la Cour des comptes. S’instituant experte en transports ferroviaires, celle-ci préconisait de ne conserver que quelques grandes dessertes pour les TGV. Son rapport a été suivi par la loi Macron qui, dans le grand fourre-tout, est train d’organiser la libéralisation des autocars. Le rapport de Philippe Duron, député PS du Calvados et par ailleurs président de l’Agence de financement des infrastructures de transports de France (Afitf), sur l’avenir des trains d’équilibre du territoire (les trains Intercités), rapport commandé par le ministre des transports, Alain Vidalies, vient compléter l’édifice.

 

© DR
 

Ce rapport, comme l’a rappelé Philippe Duron lors de son audition devant la commission du développement durable le 26 mai, doit « s’inscrire dans le cadre de l’entrée en vigueur du quatrième paquet ferroviaire européen, qui prévoit   l’ouverture des lignes intérieures à la concurrence à partir de 2019 ». « Il nous faut un texte législatif », a-t-il insisté devant les députés. Ce projet d’ouverture doit, comme nous le promet la Commission européenne à chaque abandon de service public et ouverture à la concurrence, apporter aux usagers baisse des prix et augmentation des services. Les lignes Intercités semblent être, pour le rapporteur, le terrain d’expérimentation idéal pour s’engager dans ce grand projet. Il préconise de les ouvrir à la concurrence très vite.

La direction de la SNCF a elle-même prêté main forte à ce changement annoncé. Ces dessertes offrent un service honteux. Le matériel est vétuste, les services à bord inexistants. Les réseaux et les gares ne sont plus entretenus depuis des années, les retards sont incessants comme les annulations intempestives. Le nombre de dessertes n’a cessé d’être réduit : de 35, elles sont passées à 22 en quelques années. Les horaires ont été maintes fois changés, afin de dissuader les voyageurs de prendre ces trains et de les pousser vers les TGV ou, plus sûrement encore, la route. L’accident de Brétigny, en juillet 2013, qui concernait justement un train Intercités (Paris-Limoges), symbolise à lui seul la faillite de l’entreprise publique dans ce domaine (lire nos articles Brétigny : un délabrement jamais vu et Un audit interne pointe les défaillances de sécurité en région Paca).

Cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais d’une politique délibérée de la SNCF depuis des années. « Tout a été fait pour détruire la valeur positive du train », a accusé le député écologiste François-Michel Lambert. Le rapport parlementaire date la dégradation économique de ces dessertes à 1994. La date n’est pas fortuite. Cette année-là, la SNCF a tiré un trait sur la tarification au kilomètre sur les lignes TGV, et a renoncé à la péréquation sur l’ensemble du réseau ferroviaire pour instituer le système tarifaire en vigueur dans les compagnies aériennes (yield management). Cette révolution a coûté sa place au président de l’époque, Jean Bergougnoux. Mais le système a bien été mis en place, rendant la politique tarifaire incompréhensible pour les usagers, et pour finir les détournant du train, jugé prohibitif.

 

© DR
 

À partir de cette date, la SNCF a abandonné tout esprit de service public. Misant sur le tout-TGV, la direction de l’entreprise publique a délibérément sacrifié les liaisons interrégionales qui illustraient les politiques de l’aménagement du territoire, le service public. En poste depuis 1988 d’abord comme directeur de cabinet du président de la SNCF, puis comme directeur des grandes lignes (1997), puis comme directeur général exécutif (2003) avant de devenir président du groupe ferroviaire en 2008, Guillaume Pepy porte l’immense responsabilité de cet état de décrépitude, de cet abandon. Pourtant, même après Brétigny, il est resté en place. Celui-ci n’a pas éprouvé le besoin de démissionner et le gouvernement n’a pas senti la nécessité de l’exiger. En dépit de ses bilans stratégique, commercial, social et financier catastrophiques, il a même été reconduit dans ses fonctions en décembre 2014. Guillaume Pepy appartient à la République des intouchables.

Poursuivant sa politique de casse, la direction de la SNCF a décidé d’en finir avec ses dernières contraintes de service public. Les régions assurant de leur côté le pilotage des TER, l’entreprise publique, fortement soutenue par le gouvernement, ne voit plus la nécessité de maintenir ces lignes régionales, dernières survivances du service public d’antan. Il faut bien préparer la SNCF à devenir une entreprise concurrentielle et sans doute, à terme, privatisée.

Mettant en avant son déficit, celle-ci a donc annoncé son intention de fermer les vingt-deux lignes ferroviaires interrégionales et huit lignes de nuit qui subsistent encore à la fin de 2015, si rien n’était fait. La charge, a expliqué la direction de l’entreprise ferroviaire, est devenue insupportable : de 100 millions d’euros en 1990, le déficit s’élève à 340 millions d’euros, compensé par des subventions de l’État. « Si rien ne vient arrêter le mouvement, le déficit risque d’atteindre 500 millions d’euros dans les prochaines années », prédit Philippe Duron.

 

L'exemple britannique

Un service dégradé, un endettement colossal, des élus qui s’inquiètent de voir disparaître des liaisons essentielles pour l’aménagement du territoire : tous les ingrédients sont réunis pour pousser à la « réforme » et s’attaquer au démantèlement d’un des derniers services publics nationaux français, honnis par notre élite néolibérale depuis des années.

 

Carte du réseau interrégional
Carte du réseau interrégional © rapport Duron
 

C’est la mission à peine cachée qui a été confiée au député Philippe Duron. Il s’est entouré de deux cabinets de conseil, étrangers (l’allemand Roland Berger et le britannique Atkins) « afin d’éviter toute proximité avec la SNCF », a-t-il expliqué. Il aurait sans doute été préjudiciable d’avoir des conseillers ayant des références politiques, historiques, sociales sur le rôle du chemin de fer en France.  La  commission a auditionné les responsables de la SNCF, des élus, les constructeurs de matériel ferroviaire, des usagers. Il est allé voir ce qui se fait en Allemagne, en Autriche, en Grande-Bretagne.

L’exemple britannique a manifestement séduit. « Le régulateur britannique a un rôle très puissant et très important. Il y a plus de 200 personnes qui travaillent sur les franchises ferroviaires au moment de leur attribution. 10 à 20 personnes qui surveillent par la suite que les contrats sont bien respectés », a expliqué Philippe Duron, admiratif, à ses collègues de l’Assemblée. Entendre vanter les mérites de la libéralisation du rail en Grande-Bretagne, alors que les gouvernements britanniques, après les multiples accidents mortels et défaillances de tout ordre, ont reconnu qu’elle était un échec patent et ont été obligés de revenir en arrière, avait quelque chose d’étrange. Mais cela n’a, semble-t-il, pas choqué outre mesure les membres de la commission développement durable.

 

Philippe Duron le 26 mai devant la commission du développement durable
Philippe Duron le 26 mai devant la commission du développement durable © DR
 

C’est vers ce modèle que le député et la haute administration des transports préconisent d’aller, mais en empruntant des chemins détournés. Officiellement, il s’agit de renforcer le rôle de l’État, en lui donnant compétence pour « organiser le système ferroviaire lors du vote de la loi sur la réforme ferroviaire ». « La commission considère qu’il appartient à l’État de définir les conditions garantissant la mise en place d’un service performant aux voyageurs et assurant sa viabilité économique, en concertation avec les parties prenantes », est-il écrit. À cet effet, le rapport suggère de créer une nouvelle autorité de régulation – une de plus – qui serait à l’avenir chargée de toute l’organisation ferroviaire et de l’attribution des réseaux en France. Il préconise également un changement dans le système de maintenance qui, selon lui, pourrait être à l’avenir confié aux constructeurs ferroviaires. De même, il se demande si l’État ne doit pas lui-même prendre en charge le matériel roulant. Toutes ces mesures n’ont qu’un objectif : démanteler la SNCF, revenir sur toute l’intégration verticale, facteur pourtant d’économies d’échelle, en un mot en finir avec le monde des cheminots.

En route vers la privatisation. Car c’est bien de cela qu'il s’agit. Le rapport d’ailleurs ne parle plus de la SNCF, mais de l’opérateur qui aurait des missions de délégation de service public pour exploiter telle ou telle ligne. Comme en Grande-Bretagne, on risque donc de voir apparaître très prochainement des Veolia, Virgin et autres pour exploiter un bout du réseau.

Mais quelles lignes et comment ? Car de nombreuses dessertes ne sont pas intéressantes pour des groupes privés. La commission paraît avoir des idées très précises en tête, si précises qu’elles semblent répondre à un schéma préparé de longue date, ailleurs. Reprenant l’ensemble des dessertes, la commission s’est livrée à une analyse de chaque liaison ferroviaire.

Il y a les lignes intéressantes, très fréquentées (Paris-Rouen, Paris-Orléans, Paris-Caen) ou qui desservent des villes importantes sans liaison TGV comme Paris-Clermont-Ferrand ou Paris-Limoges, ou la transversale Nantes-Lyon. Pour celles-ci, la commission préconise leur modernisation rapide, l’augmentation de la vitesse avec de nouveaux matériels et bien sûr un changement du système tarifaire. Le « yield management », si apprécié par les usagers du TGV, deviendrait de mise pour ces dessertes. Fini, donc, les trains encore assez pratiques à un prix abordable. « Le système tarifaire devrait être encadré », tente de prévenir le rapport. Curieusement, à la lecture, on pense que ces liaisons sont destinées à devenir « le premier terrain d’expérimentation de l’ouverture à la concurrence ».

 

Tout pour la route

 

Accident de Brétigny-sur-Orge en juillet 2013Accident de Brétigny-sur-Orge en juillet 2013 © Reuters
 

Et puis, il y a les autres, pas forcément très fréquentées mais qui jouent un rôle réel dans l’aménagement du territoire, de liaison entre des villes moyennes, entre des régions. La commission préconise d’en garder certaines comme le Clermont-Ferrand-Nîmes (le Cévenol), parce qu’il n’y a pas « d’alternative routière ». Pour d’autres, comme Nantes-Quimper, Caen-Tours, Marseille-Nice, Charleville-Hirzon, Paris-Belfort et bien d’autres, pour tous les trains de nuit, elle recommande leur disparition pure et simple.

Ces fermetures annoncées entérinent l’exclusion des territoires périphériques et semi-ruraux, la relégation définitive de millions d’habitants, la fin d’une certaine idée de la République. Elles sonnent le glas de toute politique d’aménagement, de toute égalité territoriale. Une politique déjà à l’œuvre dans la réforme territoriale. Il ne va pas faire bon, à l’avenir, habiter Brive-la-Gaillarde, Abbeville, ou Montluçon. Pour les élus – dont certains se rêvent en grands féodaux régionaux – comme pour la haute administration, le territoire français ne se découpe plus qu’entre quelques grandes métropoles (Paris, Lyon, Marseille, Lille, Montpellier, Toulouse, Strasbourg…) drainant la vie économique. Tous les territoires à l’écart de ces grands réseaux économiques sont destinés à être sacrifiés et abandonnés.

« L’offre n’est plus adaptée aux besoins de mobilité des Français », s’est justifié Philippe Duron. Les TGV en liaison avec les TER, selon lui, peuvent offrir des moyens de substitution. S’y ajoutent les voyages aériens low cost. « Toutes les villes n’ont pas la chance d’avoir des lignes TGV ou des aéroports à proximité. Il n’y a plus aucune liaison aérienne entre Clermont-Ferrand et Paris », a rappelé le député UMP de la Loire, Yves Nicolin. Mais surtout, il y a la route, le covoiturage et enfin les bus. L’arrivée des autocars privés, rendue possible dans le cadre de la loi Macron, est une véritable chance pour Philippe Duron. « Ils sont utilisés par 30 millions de voyageurs au Royaume-Uni. En trois ans, les bus en Allemagne ont fait voyager 18 millions de personnes », a-t-il souligné. Le même succès lui semble promis en France. Pour des liaisons comme Toulouse-Hendaye ou Clermond-Ferrand-Béziers, où « il existe des infrastructures autoroutières de très bonne qualité », note le rapport, l’autocar apparaît comme la meilleure solution. Sept ou huit  heures de temps de parcours, quel progrès ! Mais les pauvres ont le temps. Ils peuvent prendre le bus.  

« Les autocars modernes sont confortables. Ils offrent de vrais services. Il y a la Wifi à bord. Les bus modernes d’ailleurs sont beaucoup moins polluants qu’une locomotive diesel », a assuré Philippe Duron. Bien que siégeant à la commission de développement durable, peu de députés ont réagi à cette affirmation. Au contraire. Certains en ont même rajouté. « Je m’insurge contre l'affirmation que quand c’est collectif, c’est écologique. Il faut faire le coût kilomètre par voyageur. Le train n’est pas forcément le moins consommateur de CO2 », a insisté le député UMP Jean-Marie Sermier, largement soutenu par Philippe Duron.

Il paraît qu’un des axes politiques forts de la présidence de la République est de lutter contre le réchauffement climatique et les gaz à effet de serre. Il paraît que le gouvernement a, dans son programme, la grande ambition d’engager une politique de transformation énergétique. Pourtant, toutes les décisions prises depuis un an sont en faveur de la route. Après l’abandon du système Écomouv, le gouvernement a définitivement renoncé à tout système de taxation des transports des marchandises par camion. Il a préféré une augmentation générale de 2 centimes sur le gasoil. Un choix dont Philippe Duron, en tant que président de l’agence de financement des infrastructures de transports, se félicite : « Avec Écomouv, nous n’aurions touché que 800 millions d’euros par an. Grâce à l’augmentation de la fiscalité sur le gasoil, nous allons toucher 1,1 milliard d’euros », a-t-il expliqué aux parlementaires qui, une fois de plus, sont restés parfaitement stoïques.

Ces chiffres sont d’autant plus troublants que la justification donnée pour l’extension des concessions autoroutières – un cadeau d’une dizaine de milliards d’euros – était la nécessité de compenser l’abandon de l’écotaxe. Le gouvernement aurait donc menti ? Y aurait-il quelques intérêts particuliers qu’il faille préserver à tout prix, en allant même contre l’avis des parlementaires qui demandaient la reprise en main étatique des concessions autoroutières ?

En choisissant de maintenir Guillaume Pepy à la tête de la SNCF, en laissant la direction de l’entreprise poursuivre sa politique de démolition systématique, le gouvernement a décidé de ne donner aucune chance de rebondir au système ferroviaire. La mesure, en apparence anodine, de la libéralisation des autocars, dans le cadre de la loi Macron, vient parachever l’édifice : elle est là pour servir de levier en vue de dynamiter le service public de transports. Quel bilan ! Rarement gouvernement aura pratiqué avec un talent si  consommé l’art du double langage et de la duperie.

 

 

Source : http://www.mediapart.fr

 

 

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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 20:07

 

Source : http://www.marianne.net

 

 

Ces 28 banques qui menacent le monde

 
Hervé Nathan
 
 
L'oligopole des grandes banques met en péril la stabilité financière internationale. Il est urgent de refondre le système monétaire. Extraits de "l'Hydre mondiale" de François Morin.
 
 
Richard Drew/AP/SIPA
 
 

>>> Article paru dans Marianne daté du 22 mai

Lorsque le Figaro veut se faire peur, il publie une page entière intitulée « Faut-il craindre une nouvelle crise financière ? » Il est vrai que la question a d'abord été posée par un expert : Jamie Dimon, patron d'un des colosses bancaires mondiaux, la banque américaine JP Morgan. Dans sa dernière lettre aux actionnaires (qui le rétribuent 20 millions de dollars par an), Dimon affirme péremptoirement : « La cause de la prochaine crise ne sera pas la même que celle de la précédente, mais il y aura une autre crise. »

Ce faisant, Dimon se dédouane par avance de toute responsabilité. Car, s'il y a une « autre cause à la crise », c'est parce que les banques, qui avaient déclenché le cataclysme des prêts subprimes en 2007-2008, n'y seraient cette fois pour rien. La faute en incomberait aux banques centrales, comme la BCE de Mario Draghi, coupables d'« inonder le monde de liquidités », d'argent pas cher, voire gratuit, et de provoquer une « forte volatilité des marchés » qui menaceraient de plonger à la moindre mauvaise nouvelle. Pis : les Etats, ces pelés, ces galeux, peuvent (enfin !) emprunter à des « taux négatifs », et se financer à bas coût, avec le but de faire redémarrer la machine économique. Quel scandale aux yeux des adeptes du monétarisme ! En fait, ce storytelling a une fonction : faire oublier que les banques peuvent à tout moment nous faire basculer dans une crise systémique dramatique.

Et c'est tout l'intérêt du dernier livre de François Morin, l'Hydre mondiale, de nous expliquer par le menu à quel point les grandes banques multinationales, anglo-saxonnes ou européennes, constituent un oligopole mondial d'une extrême dangerosité pour la stabilité financière mondiale. Ces 28 banques systémiques ont conservé, malgré la crise et des efforts de régulation bien insuffisants de la part des gouvernements, un pouvoir démesuré. Selon François Morin, qui est un des rares chercheurs à s'attaquer aux statistiques du FMI ou de la Banque des règlements internationaux, ces institutions représentent un total de bilan de 50 000 milliards de dollars en 2012, un chiffre comparable à la dette publique mondiale. Dix d'entre elles ont la main sur 80 % des transactions de change. Elles dominent aussi les marchés de taux d'intérêt comme celui du Libor, à Londres, qu'elles ont manipulé pendant des années, aboutissant à une condamnation de 2,6 milliards de dollars pour la seule Deutsche Bank ! Ces mêmes banques systémiques ont un quasi-monopole sur les « produits dérivés », ces produits de couverture sur devises, matières premières ou produits agricoles, taux d'intérêt...

François Morin fait un constat simple : en sept ans d'efforts, les puissances publiques ont échoué à imposer des règles aux banques oligopolistiques. Pour la bonne raison que ces dernières ont gardé toute leur influence au sein des Etats. Pour sortir du cycle des crises, il faut revenir à ce qui est la racine du mal : la libéralisation des marchés des changes, puis des taux d'intérêt à partir de 1972, date à laquelle Nixon mit fin aux systèmes de changes de Bretton Woods. Le professeur d'économie de Toulouse remet en pleine lumière un des postulats phares de John Maynard Keynes dans les années 40 : une monnaie commune internationale, seule solution pour retirer aux banquiers le pouvoir de spéculer sans frein... L'utopie d'aujourd'hui a 70 ans !
 

>>> EXTRAITS

 

 

Des positions dominantes

L'exposition des connexions financières et institutionnelles nous donne une idée forte des relations qui se nouent entre les banques systémiques. [...] Ce réseau institutionnel sert un objectif autrement plus important : permettre à ces grandes banques de mieux connaître leurs concurrents afin d'acquérir la capacité d'influencer les prix touchant la monnaie (notamment [par le] taux de change et [le] taux d'intérêt), condition essentielle pour obtenir des gains encore plus grands. Cet objectif ultime est partagé par toutes les banques systémiques, il est même une cause importante de leur existence. La recherche d'une position dominante sur le marché demeure en effet le moyen par excellence d'assouvir le désir de contrôler les prix. Pour y arriver, une banque doit accroître sa taille de telle façon que la part de marché qu'elle possède dans les échanges donne, de fait, la possibilité d'influencer la formation du prix. Certes, plusieurs banques peuvent agir de même, de sorte que malgré tout la concurrence demeure parfois rude. C'est pourquoi les plus grands intervenants, qui possèdent cette capacité d'action sur les prix, ressentent tous le besoin de s'observer mutuellement afin que la concurrence des autres géants ne réduise pas à néant cette maîtrise. Les connexions institutionnelles facilitent cette observation. Ces relations d'interdépendance réciproques sont le propre d'acteurs oligopolistiques.

Les banques systémiques occupent des positions dominantes sur plusieurs marchés fondamentaux de la finance globale : le marché des changes, les marchés interbancaires, les principaux marchés obligataires, là où se forment les taux d'intérêt, et enfin les marchés financiers où se pratiquent les activités de trading.

[...] Les plus grandes banques sont très actives en matière de trading. Elles cherchent également à favoriser le trading à haute fréquence en développant des « places de marché internes » ou dark pools (« places de l'ombre »). Gérées directement par les plus grandes banques à travers des filiales, ce sont des places de marché de gré à gré opaques où l'anonymat des investisseurs est garanti. Fin juillet, la Securities And Exchange Commission (SEC), police de la Bourse américaine, ainsi que d'autres autorités américaines, ont demandé des comptes à UBS et à la Deutsche Bank à la suite de pratiques douteuses visant à favoriser des firmes de trading à haute fréquence sur leurs places de marché internes. On leur reproche en général d'avoir assuré à des clients que les traders à haute fréquence seraient maintenus à l'écart de leur dark pool, alors qu'on n'a rien fait pour les empêcher d'y accéder, ou encore d'avoir favorisé certains clients lors de la transmission de leurs ordres alors que la banque prétendait le contraire.

 

La course à l'abîme

Si aucune mesure n'est prise à l'échelle internationale pour limiter la puissance que l'oligopole développe par ses positions dominantes sur les marchés - dont il abuse régulièrement -, ces banques nous mèneront vers l'abîme économique. En clair, l'oligopole des banques, par ses opérations économiques et sa force politique, nous prive des moyens d'empêcher l'avènement imminent d'une crise économique. Aussi puissantes puissent-elles être, ces banques sont bien incapables de se protéger contre elles-mêmes. Pis, elles ont, par la nature même de leurs opérations spéculatives, tendance à amplifier le moindre soubresaut économique. En effet, comme elles sont toutes « systémiques », la moindre défaillance de l'une d'entre elles ferait entrer la planète entière en crise. Plus ou moins rapidement, car certaines banques de l'oligopole sont davantage au cœur du fonctionnement de l'économie mondiale. Les banques systémiques appartenant à ce noyau sont au nombre de onze : quatre banques américaines - Bank Of America, Citigroup, Goldman Sachs et JP Morgan Chase - ; trois banques britanniques - Barclays, HSBC et Royal Bank Of Scotland - ; deux banques de la zone euro - BNP Paribas et Deutsche Bank - ; deux banques suisses - Crédit suisse et UBS.

Ce sont ces banques-là, principalement anglo-saxonnes, qui exercent une influence déterminante dans la conduite de l'oligopole mondial. Un des premiers objectifs que devrait se donner la communauté internationale serait logiquement de casser ce noyau et d'opérer de façon tranchée la séparation patrimoniale de leurs activités. On est aux antipodes de telles résolutions !

 

Souhaiter la crise finale...

"Pour proclamer l'état d'urgence, [il faudrait] que nos responsables politiques aient le courage de la lucidité."La conséquence d'une telle crise serait la remise à plat du système de financement de l'économie mondiale et un effondrement de l'économie réelle. Les banques de l'oligopole, dont le bilan se contracterait, pourraient, dans ces conditions extrêmes, être reprises pour une bouchée de pain par les Etats. Ces derniers seraient alors en capacité de se désendetter facilement, car, en récupérant les actifs des banques en déconfiture, ils se retrouveraient propriétaires d'une grande partie des titres financiers à l'origine de leur endettement. Ils pourraient alors les annuler et diminuer substantiellement le poids des dettes. Ce scénario est-il souhaitable ? La réponse est clairement négative. Tout d'abord, parce que les Etats sont exsangues en raison de leurs luttes contre les déficits publics. Ensuite, parce que, même dans une telle hypothèse, les politiques suivies aujourd'hui montrent qu'il faudra beaucoup de temps pour que le logiciel intellectuel actuel, pétri du paradigme néolibéral, puisse se modifier. Et ce temps sera malheureusement celui de toutes les aventures : replis identitaires et nationalistes, recherche de boucs émissaires, risques d'affrontements en tout genre, intérieurs et extérieurs, etc. La situation géopolitique mondiale, déjà traversée par les radicalisations politiques et religieuses, risque donc, en cas de nouvelles crises financières, de s'aggraver de façon dramatique !

 

... ou la prévenir ?

La bulle actuelle des dettes souveraines a été ainsi alimentée directement par les effets de la crise financière, et notamment par les transferts de dettes de l'oligopole. La planète est aujourd'hui à la merci de l'éclatement de cette bulle par le défaut de paiement d'un Etat, comme elle le serait par la faillite d'une banque de l'oligopole. Il est temps, plus que temps, de démanteler l'oligopole bancaire mondial. Non pas en essayant d'introduire plus de concurrence entre ses membres, comme le prônerait sans aucun doute la solution « libérale ». En effet, on ne voit pas bien en quoi le caractère systémique de ces banques serait ainsi entamé, car c'est bien ce caractère particulier qui a forgé l'oligopole. Les deux solutions pour casser l'oligopole sont a minima une séparation stricte et patrimoniale des banques de dépôt et d'investissement, et surtout la réforme du système monétaire et financier international qui redonnerait aux Etats une souveraineté monétaire à travers la création d'une monnaie commune.

Quoi qu'il en soit, le moment de vérité approche. Ou bien on feint de croire encore que la solution de la crise actuelle, en particulier de nos endettements publics, passe par des politiques de réduction des déficits - et, dans ce cas, c'est un nouveau cataclysme financier qui s'avance sûrement, faute d'agir sur la cause réelle de notre situation, à savoir : la surpuissance dévastatrice de l'hydre bancaire. Ou bien nous faisons le pari de l'intelligence politique, celle qui perçoit les enjeux fondamentaux de notre planète et de notre vie en société, et alors une mobilisation citoyenne qui s'inscrirait dans cette perspective démocratique peut tout espérer et tout engager.

Oui, nous sommes dans un état d'urgence, mais, pour le proclamer, encore faudrait-il que nos responsables politiques aient le courage de la lucidité et de la vérité.

 

L'Hydre mondiale, l'oligopole bancaire, de François Morin, Lux, 168 p., 12 €

 

 

Source : http://www.marianne.net

 

 

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30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 16:30

 

Source : http://www.mediapart.fr

 

 

 

Malgré ses annonces, Amazon restera un « Intaxable »

|  Par Dan Israel

 

 

 

Le roi du e-commerce, maître de l'optimisation fiscale, a annoncé que les produits qu'il vend dans chaque pays seront désormais déclarés, et donc taxés, dans le pays où ils ont été achetés. Un changement largement salué. Pourtant, rien ne dit que l'entreprise est tout à coup devenue vertueuse.

C’est un symbole. Un beau symbole, mais pas plus qu’un symbole. Cette semaine, Amazon a annoncé que ses filiales européennes allaient déclarer leurs chiffres d’affaires réels dans les pays où elles vendent leurs produits. Finis les résultats tronqués, maquillés par le regroupement des ventes au Luxembourg, ce pays à la fiscalité si accueillante pour les arrangements fiscaux des multinationales. Mais pour autant, Amazon va-t-il quitter les rangs de ceux que Mediapart nomme les « Intaxables », et dont il est l’un des fleurons ? Rien n’est moins sûr.

C’est le Financial Times, puis le Washington Post, qui ont les premiers révélé l’information, les 22 et 24 mai, bientôt confirmée par Amazon, dans un communiqué mardi 26 mai. Depuis le 1er mai, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie, en Espagne, et sans doute bientôt en France, les produits vendus dans chaque pays sont désormais déclarés, et donc taxés, dans le pays où ils ont été achetés. Des filiales spécifiquement dédiées ont été installées ou sont en cours d’installation dans tous ces pays.

Pour Amazon, officiellement, il n’y a là rien de très surprenant. « Nous révisons régulièrement notre structure d’entreprise pour nous assurer que nous sommes en mesure de mieux servir nos clients, a-t-elle fait savoir. (…) Il y a plus de deux ans que nous avons commencé le processus de création de succursales locales nationales. » Mais en vérité, c’est un cataclysme d’une ampleur jusque-là jamais vue parmi les géants du numérique. Depuis des années, l’entreprise est en effet passée maîtresse dans l’art de l’optimisation fiscale agressive, qui fait d’ailleurs figure d’évitement fiscal quasi total. En s’appuyant sur les lois fiscales les plus obscures, Amazon s’était jusque-là fait une spécialité de localiser ses coûts et ses pertes dans les pays où les impôts sont élevés, et de rapatrier ses bénéfices sur les territoires à la fiscalité douce, voire nulle.

Comme le rappelle BFM Business, Amazon a par exemple payé seulement 5,8 millions d’euros d’impôt sur le bénéfice en France en 2014, au motif que son chiffre d’affaires hexagonal ne serait que de 257 millions. Ce qui est plus que douteux : en novembre 2012, à la suite d'une audition musclée devant les parlementaires britanniques, l’entreprise avait dû reconnaître que son chiffre d'affaires effectivement réalisé en France en 2011 était de 889 millions d'euros, soit huit fois plus que ce qu’elle avait déclaré cette année-là ! C’est la seule et unique fois que l’entreprise de Jeff Bezos a communiqué sur ces chiffres. Aujourd’hui, son chiffre d’affaires réel doit avoisiner le milliard d’euros.

La situation est pire en Grande-Bretagne (449 millions de livres, environ 625 millions d’euros, déclarés en 2013, pour des ventes sur place estimées à plusieurs milliards d’euros) et en Allemagne (selon Reuters, 11,9 millions d’impôt sur les sociétés payés en 2014, alors que le marché allemand est son premier pays à l’export, avec environ 10 milliards d’euros de ventes). Mais jusqu’à ce 1er mai, Amazon déclarait aux fiscs nationaux uniquement ses activités annexes, réalisées pour le compte de filiales installées ailleurs. Les ventes dans toute l’Europe, elles, étaient facturées depuis le Luxembourg. Pour 2014, le chiffre d’affaires comptabilisé par Amazon dans ce minuscule pays a logiquement été de… 15,5 milliards d’euros. L’argent s’évaporait ensuite dans d'autres paradis fiscaux, comme le Delaware, le trou noir américain de la finance et du commerce.


Les pressions se multiplient, partout dans le monde

Pourquoi l'entreprise Amazon a-t-elle tout à coup décidé de changer de cap ? On peut penser que les pressions qui se multiplient autour d’elle ne sont pas étrangères à ce choix. Car si elle a toujours estimé que sa stratégie fiscale était légale, ce n’est ce que pensent ni la plupart des autorités fiscales concernées, ni l’Union européenne, ni l’OCDE, qui coordonne les efforts internationaux pour réguler les pratiques des « Intaxables ». En France, le fisc réclame à Amazon plus de 200 millions d’euros d’arriérés d’impôt et de pénalités, rien que pour la période 2006-2010. Aux États-Unis même, les autorités lui demandent pas moins de 1,5 milliard de dollars pour la période 2005-2012. Et, selon les comptes de l’entreprise, elle attend d’autres contestations, de Chine, d’Allemagne, du Japon, de Grande-Bretagne et du Luxembourg lui-même…

Amazon est aussi dans le viseur de la Commission européenne. Bruxelles soupçonne fortement le Luxembourg de conclure des accords fiscaux (« rulings ») très favorables avec de grandes entreprises, pour les attirer sur son territoire. En octobre, la Commission a ouvert une enquête précisément sur le cas Amazon. Elle a prévenu qu’elle mènerait le processus à son terme, quelles que soient les évolutions récentes.

Embarrassant pour le gouvernement luxembourgeois, déjà sous le coup d’une enquête concernant une filiale financière de Fiat, et qui vante depuis des années l’implantation du roi du e-commerce sur son territoire. Avec ses quelque mille salariés sur place, Amazon est censé prouver que les entreprises implantées dans le Grand-Duché ne sont pas seulement des coquilles vides destinées à recueillir artificiellement des avantages fiscaux.

Certes. Mais les doutes de la Commission ont été renforcés par les révélations LuxLeaks : un consortium de grands médias, dont Le Monde, a mis au jour les « rulings » noués par 340 entreprises, dont des françaises (LVMH, BNP Paribas, Axa, etc.). Amazon était du nombre : il aurait bénéficié d’un impôt appliqué à seulement… 1 % de son chiffre d’affaires déclaré ! L’accord date de 2003, quand Jean-Claude Juncker, aujourd’hui président de la Commission européenne, était premier ministre du Luxembourg.

Et ce n’est pas tout. Parmi les réformes recommandées par l’OCDE, et adoptées par le G20, dans leur lutte contre l’évasion fiscale des entreprises, figurent quelques mesures qui pourraient handicaper directement Amazon. L’idée d’obliger une multinationale possédant des entrepôts dans un pays de s’y domicilier fiscalement est en train de faire son chemin, et pourrait être adoptée. Or, contrairement à Google ou Facebook, Amazon dispose forcément de nombreux entrepôts partout en Europe. Ces mesures devraient entrer en application en 2017 ou en 2018, l’entreprise a donc pu décider de devancer de quelques années des changements de toute manière inéluctables.

D'autant qu'elle dispose de bien d'autres moyens pour contrôler les impôts qu'elle versera…

 

L’entreprise n'est pas devenue tout à coup plus vertueuse

Interrogé par Rue89, Pascal Saint-Amans, qui coordonne la lutte contre l’évasion fiscale pour l’OCDE, salue « un changement de paradigme » et imagine que « la réaction positive des médias devrait encourager d’autres multinationales à se mettre en conformité ». Les réactions des médias ont en effet été positives. Le Monde a été jusqu’à titrer : « Amazon cède face à l’Union européenne sur la fiscalité ». Et pourtant, il est difficile de voir les choses d’un aussi bon œil. Car il y a une entourloupe, et de taille. Aujourd’hui, rien ne dit qu’Amazon va payer des impôts en France ou en Allemagne. Ni que l’entreprise est devenue tout à coup plus vertueuse.

D’abord, a bien pris soin de préciser Amazon dans son communiqué, « le e-commerce est un business à faible marge et hautement concurrentiel ». Par ailleurs, « Amazon continue d’investir lourdement partout dans le monde, ce qui signifie que nos profits sont bas ». Et qui dit peu de profits dit peu d’impôts sur les bénéfices. Voire pire : en 2014, l’entreprise a perdu 241 millions de dollars. Ce qui, dans la plupart des pays, lui donnerait droit à des crédits d’impôt pour les années suivantes, si elle renouait avec les bénéfices.

Après tout, il est normal qu’une entreprise qui perde de l’argent ne paye pas d’impôt sur un bénéfice inexistant. Mais tout le problème est de comprendre pourquoi elle ne gagne pas d’argent. Et dans le cas d’Amazon, le sujet est très sensible. Car tout le fonctionnement de ses filiales est en fait destiné à leur faire perdre de l’argent. Autrement dit, même si les ventes aux clients français sont facturées à une filiale française, et non plus luxembourgeoise, pas sûr que cette filiale soit beaucoup plus bénéficiaire. C’est ce que pointe très bien BFM Business. Tout le système a été décortiqué par l’enquête de la Commission européenne. Les lecteurs les plus avertis pourront apprécier :

 

 

En résumé, toutes les filiales locales d’Amazon payent une forte redevance à d’autres filiales pour utiliser la technologie du groupe. Ou alors, elles leur empruntent de l’argent, à des taux d’intérêt très élevés. Et la filiale luxembourgeoise qui récupère tout cet argent, détenue depuis le Delaware, n’est taxée ni aux États-Unis, ni au Luxembourg. Malgré des résultats net oscillant entre 118 millions d’euros en 2012 et 347 millions en 2014, cette filiale, Amazon Europe technologies holding SCS, paye donc… 0 euro d’impôt.

De telles pratiques ne sont pas inconnues. Elles ressemblent fort à celles de McDonald’s, récemment épinglé avec sévérité par une coalition d’ONG et de syndicats. Ou à celles de Starbucks, lui aussi ciblé par une enquête de l’Union européenne. En France, Starbucks est officiellement en déficit perpétuel depuis son lancement sur le territoire en 2004, et n’a jamais payé d’impôt. En abandonnant la centralisation de ses ventes au Luxembourg, mais en conservant son système d’optimisation, Amazon s’aligne donc sur certains des pires exemples existants. Pas de quoi pavoiser, vraiment. Et le e-commerçant en a parfaitement le droit, du moins pour l’instant, en attendant que les mesures validées par l’OCDE et le G20 entrent en vigueur.

Dans l’intervalle, la Commission européenne essaye elle aussi de changer la donne. Et c’est même Jean-Claude Juncker, qui se sait attendu au tournant et distancé par l’OCDE, qui a clamé l’urgence il y a plusieurs mois. Ce mercredi 27 mai, la Commission a précisé les contours du plan anti-optimisation fiscale qu’elle entend présenter dans le courant du mois de juin. « Toute entreprise, petite ou grande, doit payer sa part d'impôt dans le pays où elle réalise ses bénéfices », a déclaré Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission, tandis que Pierre Moscovici, commissaire pour les affaires économiques, appelait à la « remise à plat du système d'imposition des sociétés dans l’UE ».

La Commission se propose notamment de remettre sur la table un vieux serpent de mer, l’assiette commune consolidée pour l’impôt des sociétés (Accis). Ce texte, prêt depuis plus de quatre ans, propose qu’une entreprise présente dans plusieurs pays européens applique ce que les experts nomment la taxation unitaire : il s’agit de considérer toutes les filiales d’une multinationale comme une seule et même entreprise, d’évaluer ses bénéfices totaux, où qu’ils soient localisés, puis de les diviser proportionnellement en fonction des pays où l’activité de l’entreprise est réellement effectuée. Chaque État est ensuite libre de taxer à la hauteur qu’il souhaite la portion de bénéfices qui lui a été « attribuée ».

Cette solution, adoptée par les États-Unis pour son commerce intérieur, est considérée comme l’arme la plus sûre pour tuer dans l’œuf les stratégies d’optimisation plus ou moins loyales des entreprises. Ce ne sont plus les fiscalistes qui décident où sont localisés les bénéfices, mais les États qui reprennent l'initiative. Mais ce n’est pas un hasard si l’Europe est encore un paradis fiscal pour entreprises, comme nous le constations lors des dernières élections européennes. Dans l’UE, les questions fiscales doivent être adoptées à l’unanimité des 28 États membres. Et il est très peu probable que tous s’accordent sur un principe aussi radical, qui a déjà été écarté par l’OCDE en raison des oppositions qu’il suscitait. Amazon le sait bien, et avec son joli coup d’éclat, elle a sans doute détourné les projecteurs sur ses pratiques contestables pour quelque temps.

 

 

 

 

Source : http://www.mediapart.fr

 

 

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 16:02

 

Source : http://www.marianne.net

 

 

L’angoisse des eurobéats dix ans après la victoire du "non"
 
Jack Dion

Directeur adjoint de la rédaction de Marianne

 

 

N'ont-ils donc rien appris ? Dix ans après, les membres éminents de la confrérie des Ouiouites dépités nous servent le même discours qu'à l'époque. Pis, à les écouter, si l'Europe est aujourd'hui alitée dans un service de soins palliatifs, c'est parce que le "non" l'a emporté !
 
MAISONNEUVE/SIPA
 

Il faut comprendre le dépit d’Alain Duhamel, qui commente dans Libération la victoire du non au référendum sur le Traité constitutionnel européen, le 29 mai 2005. A l’époque, comme 99,99 % des éditorialistes de la presse, il fut de ceux qui expliquèrent que le oui était le seul choix possible, l’unique réponse rationnelle, et que les adeptes d’un avis contraire relevaient au mieux de l’hôpital psychiatrique, au pire de l’expulsion pour cause de déviance avérée. Le résultat lui est donc resté sur l’estomac, sans pour autant remonter jusqu’au cerveau.

Dix ans après, Alain Duhamel a donc repris la plume pour expliquer que l’Europe était en état de décomposition avancée et la France au stade de la mort clinique. Et pourquoi, Votre Honneur ? A cause de la victoire du non. En raison de ce résultat, en effet, « La France a perdu son prestige européen » ; « elle est devenue la mauvaise conscience » du Vieux continent ; elle est « moins européenne et l’Europe moins française » ; elle « s’est déclassée ». En un mot comme en mille, « la France du 29 mai 2005 a ouvert la phase où l’espérance européenne a laissé la place au ressentiment national, voire nationaliste ». Et pourquoi pas préfasciste, pendant qu’on y est ?

Soyons juste, Alain Duhamel n’est ni une anomalie, ni une exception, ni un cas bizarroïde relevant de la science de la nature. A sa manière, il dit tout haut ce que pense l’élite. Quand celle-ci a opté pour le oui en 2005 (ce qui était parfaitement son droit), elle a traité les autres de dégénérés de la pensée. Fort logiquement, elle n’a rien dit quand le TCE rejeté par le peuple est revenu par la fenêtre sous forme du Traité de Lisbonne qui en était la copie conforme (en 2007). Aujourd’hui, elle continue donc à expliquer que si le résultat du référendum avait été différent l’Europe ne serait pas en crise, alors que l’UE fonctionne exactement selon leurs critères.

Bref, le problème, comme d’habitude, c’est le peuple. Le peuple qui ne comprend rien à rien, le peuple qui renâcle à manger le brouet indigeste qu’on lui sert, le peuple qui résiste, le peuple qui, en réalité, est foncièrement antieuropéen.

C’est ce qui fait écrire à Arnaud Leparmentier, du Monde, autre membre éminent de la confrérie des Ouiouites dépités, à propos du résultat du 29 mai 2005 : « L’affaire scelle la fin du rêve européen ». Que les nonistes, dans leur majorité, aient exprimé la volonté d’une autre Europe, peu lui chaut. Il faut choisir : c’est l’Europe ou la nation, mais pas les deux, car « le rêve national porté par les populistes » est « illusoire dans un monde globalisé ». Arnaud Leparmentier disait la même chose il y a dix ans, et il n’a rien appris depuis. 

Le tout-marché et le dogme de la "concurrence libre et non faussée" sont devenus les piliers de l'EuropeDu coup, la grande inquiétude du jour se résume par ce constat d’Alain Duhamel : « Lorsque l’on observe les résultats électoraux en Europe, on constate la montée impressionnante d’une Europe protestataire ». Bis repetita chez Leparmentier, qui note : « La défiance s’est propagée à toute l’Europe ». Eh oui, très cher.  Mais si la « défiance » (le mot est faible) s’est propagée sous des formes diverses, parfois encourageante (comme en Grèce ou en Espagne) parfois inquiétante (quand elle débouche sur des réactions de repli ou de xénophobie), c’est parce que rien n’a changé, ou plutôt que tout s’est aggravé.

De fait, au fil des ans, les rêves d’une Europe des nations, défendus par le général de Gaulle et d’autres, ont été balayés au profit d’une intégration à marche forcée permettant de faire place nette aux géants du business tout en réduisant les peuples au rôle de spectateurs passifs. Le tout-marché et le dogme de la « concurrence libre et non faussée » (qui n’est souvent ni l’un ni l’autre) sont devenus les piliers d’une Europe dotée d’institutions non démocratiques.

Les grands principes édictés par la Nomenklatura européenne ont été coulés dans le marbre des traités. Aucun pays ne peut s’en dispenser, sauf à courir le risque de voir les hommes de la Troïka (Bruxelles, BCE, FMI) débarquer avec leurs calculettes, prendre les choses en mains, et dicter leurs préceptes, comme ils l’ont fait en Grèce, en Espagne ou au Portugal, au nez et à la barbe des citoyens, avec les résultats que l’on sait.

Ils sont même venus en France le 12 janvier dernier, sans tambour ni trompettes, mais avec des exigences acceptées séance tenante par un président de la République qui se faisait fort, du temps où il était candidat, de renégocier le traité Merkozy. François Hollande n’a rien négocié du tout et il est rentré au Panthéon de la soumission. En réaction aux exigences de David Cameron, Elisabeth Guigou, présidente PS de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, est même allé jusqu’à déclarer dans La Croix qu’il n’était « pas question de nous contraindre à détricoter les traités »

En fait, l’Europe applique à la lettre la doctrine de la « souveraineté limitée » naguère prônée par Leonid Brejnev pour les pays membres de la zone d’influence soviétique, à ceci près que ceux qui dénonçaient naguère l’impérialisme soviétique jouent désormais les muets du sérail. Certes, à la différence de feu l’Union soviétique, l’UE n’impose rien par la force des armes. Cependant, elle exerce un magistère qui vide de sa substance l’exercice de la démocratie et confère un pouvoir exorbitant, dénué de tout fondement, à des technocrates ne représentant qu’eux-mêmes.

Pourtant, les eurobéats persistent et signent. Comme si rien ne s’était passé, ils recyclent en 2015 les préceptes de 2005,  incapables qu’ils sont de sortir d’une gangue idéologique qui faisait dire à Pierre Bourdieu : « L’Europe ne dit pas ce qu’elle fait ; elle ne fait pas ce qu’elle dit. Elle dit ce qu’elle ne fait pas ; elle fait ce qu’elle ne dit pas. Cette Europe qu’on nous construit, c’est une Europe en trompe l’œil ».

 

 

Source : http://www.marianne.net

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 15:28

 

Source : http://l-arene-nue.blogspot.fr

 

 

10 ans : le référendum volé de 2005 ou le passé qui ne passe pas

mercredi 27 mai 2015

 
 
Et oui, cela fera dix ans demain 29 mai 2015. J'espère qu'on me pardonnera cet accès de feignasserie mais je me contente de reproduire pour l'occasion un morceau du chapitre six de Europe, les Etats désunis. Joyeux anniversaire à tous les démocrates ! 
 
 
 
 
***
 
 
Le « référendum volé » de 2005 ou le passé qui ne passe pas
 
Le pessimisme hexagonal est partagé, on le sait, par d'autres peuples d'Europe. En France, il existe toutefois une circonstance aggravante. Elle relève de ces événements qui, si on parvient à les mettre entre parenthèse suffisamment longtemps pour les croire oubliés, finissent par se rappeler à notre souvenir faute d'avoir été jamais digérés. Le « référendum volé » de 2005 relatif au projet de traité constitutionnel européen est assurément de cet ordre. Il appartient à ce passé qui ne passe pas car il n'est ni du registre de l'erreur, ni du registre de l'échec, mais de celui de la tromperie. En choisissant d'ignorer le choix fait par le peuple le 29 mai 2005, les dirigeants français ont tout révélé de cette Europe-là. D'abord qu'elle était l'antithèse-même de la démocratie. Ensuite que cela leur convenait et qu'ils étaient décidés à consentir à tout dans le but de préserver cet objet désincarné.
 
Les Français n'ont pourtant été ni les seuls ni les premiers faire l'amère expérience que leur voix comptait désormais pour presque rien dans l'inexorable déploiement de l'a-démocratie européenne. D'autres peuples se sont vus rabroués par leurs propres mandataires au motif que, décidément, ils n'y comprenaient rien. Le tout généralement enveloppé dans le discours infantilisant d'usage : si les électeurs votent de travers c'est parce que le sujet est « trop compliqué » et qu'on n'a pas suffisamment mis l’accent sur « la pédagogie ». A la bêtise fondamentale de citoyens peu avertis, mieux vaudrait donc opposer la compétence et l'acuité lucide des élites « éclairées », les seules, d'ailleurs, à bénéficier d'une véritable « expérience européenne ». Dormez, braves gens, ou zonez devant des talk-shows. On s'occupe à votre place de concevoir votre Bien.
 
Chez certains de nos voisins, on a au moins tenté de préserver les apparences. On y a rappelé aux urnes les « mal-votant », comme on appelle les pêcheurs à confesse. A grand peine parfois. En Irlande, par exemple, il a fallu pas moins de quatre votes pour avaliser deux traités. Celui de Nice, d'abord, avait été rejeté par 54 % des électeurs irlandais en juin 2001 avant d'être accepté un an et demi plus tard, à l'occasion d'un second vote. Celui de Lisbonne, ensuite, a également nécessité deux votes. Le premier, en 2008, ayant concentré plus de 53 % de « non », on revota, très favorablement cette fois (67%), en 2009.
 
A l'encontre des récalcitrants de 2005, on fut moins scrupuleux. Aux Pays-Bas, on n'osa pas plus qu'en France redonner la parole à des électeurs a priori peu enclins à en faire bon usage. Les Néerlandais subirent à peu près le même traitement que les Français. On s'en souvient, eux aussi avaient vivement rejeté le projet de traité en 2005. A la question « Etes-vous pour ou contre l'approbation par les Pays-Bas du traité établissant une Constitution pour l'Europe ? », plus de 61 % des électeurs avaient répondu par la négative. En 2008, c'est donc au Parlement du pays, bien plus docile, qu'il fut demandé de ratifier Lisbonne.
 
 
Un tweet de Nicolas Sarkozy
 
Lisbonne
 
Lisbonne : la copie, ou presque, du projet de traité constitutionnel. Un jumeau auquel il ne manque que quelques grains de beauté discrets pour être un clone parfait. Grosso modo, on s'est contenté de gommer le mot « Constitution » pour le remplacer par « traité » et par ôter les éléments à caractère symbolique qui visaient à simuler la création d'un pseudo-Etat. Comme l'hymne, par exemple, ou le drapeau étoilé, ce qui n'empêche nullement ce dernier de flotter partout, puisqu'il est l'emblème des Communautés européennes depuis 1985. Comble de la mièvrerie, la devise « unie dans la diversité » fut évacuée également. La voilà donc à nouveau disponible pour servir de slogan à une future publicité pour les vêtements Benetton. Enfin, le personnage qui devait porter le titre de « Ministre des affaires étrangères » écope de celui de « Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères », avec le succès que l'on sait : il n'y a pas plus erratique - plus inexistant, même - que la diplomatie européenne.
 
Outre cela, le contenu est le même. Il est simplement éclaté dans les traités préexistants qu'il amende, de sorte que l'Union est désormais régie par deux textes : le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE), c'est à dire le traité de Rome modifié, et le traité sur l'Union européenne (TUE), soit Maastricht adapté. Une simple réorganisation, donc, mais pas une réécriture. Un juriste, Jean-Luc Sauron, auteur d'un livre intitulé Comprendre le traité de Lisbonne1 expliquait d'ailleurs la chose très simplement. Interrogé sur la question de savoir s'il existait une différence entre le projet constitutionnel et le nouveau traité, il répondait : « Faut-il en chercher une ? Le TCE a été ratifié par une majorité d’États membres représentant 56 % de la population européenne. Pouvait-on, dans ces conditions, gommer ce texte ? »2. C'est vrai, ça ! On avait suffisamment travaillé sur ce projet en 2005, on n'allait tout de même pas, au motif de deux référendums négatifs et France et aux Pays-Bas, s'amuser à tout reprendre. L’Europe, c'est du sérieux ! Elle n'a pas que ça à faire ! Quant à ceux qui réclamaient que le nouveau texte soit à son tour soumis à référendum, le juriste leur répondait : « le référendum, c’est la négation du destin commun. Ce n’est pas Lisbonne que refusent les tenants du référendum, c’est une plaisanterie. Ils refusent l’Union européenne comme elle est, le monde comme il est, le marché comme il fonctionne ». Et refuser le marché comme il fonctionne, ça, vraiment, c’est impardonnable...
 
Il n'était pas dans les usages de la droite sarkozyste de refuser le marché tel qu'il fonctionne. Le traité de Lisbonne, proposé à la ratification du Parlement, n'avait certainement pas cette ambition. Durant la campagne présidentielle de 2007, la candidate socialiste, elle, avait appelé de ses vœux un texte plus « social ». Surtout, Ségolène Royal avait suggéré que ce nouveau texte soit soumis, comme son prédécesseur de 2005, à un nouveau référendum. Il était en effet de bon aloi de considérer à gauche qu'un traité rejeté par le peuple devait être représenté au peuple même s’il avait changé de contenu. C'est en tout cas ce que défendra longuement le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault, dans un fort beau discours prononcé dans l’hémicycle le 6 février 2008. Il y expliquera notamment combien lui semble mortifère la substitution, pour la première fois dans l'histoire de la République, du Parlement au peuple à la suite d'un échec référendaire. Combien l'Europe, parce qu'elle lui est chère, lui semble mériter une appropriation populaire et combien il lui paraît urgent de l'extirper du giron des spécialistes pour la confier aux soins des citoyens.
 
Deux hommes que tout sépare....ou pas.
Au moment de voter la révision constitutionnelle préalable à la ratification de Lisbonne, la gauche française, pourtant, reniera sa parole. Au sein du Parlement réuni en Congrès, 142 députés et sénateurs socialistes s'abstiendront. Pis, plus d'une trentaine d'entre eux votera favorablement. C'est cela, ce consentement muet de certains, cette complicité explicite de quelques autres, qui permettra à Nicolas Sarkozy d'obtenir la majorité des trois cinquièmes nécessaire à la ratification du texte – le même texte – rejeté trois ans plus tôt.
 
 
Pourquoi est-il utile de revenir sur cet événement aujourd'hui vieux de plusieurs années et qui fut largement commenté en son temps ? Simplement parce qu'il s'agit d'un séisme antidémocratique qui connaît aujourd'hui des répliques. Parce que cette maladie du politique qui consiste à ne jouer la comédie d'une démocratie strictement procédurale que pour mieux vider de sa substance la démocratie réelle, produit aujourd'hui des symptômes.
 
« L'épisode Lisbonne », qui a consisté, pour la première fois, à transformer les représentants du peuple en censeurs de celui-ci était appelé à avoir des répercutions de long terme. Il a révélé un large consensus dans la classe politique, non plus seulement pour fabriquer une Europe techno-libérale mais également pour transformer les Assemblées en instances de reformulation d'une parole populaire dont on admettait clairement, désormais, qu'on la trouvait impropre. On est au-delà de l’œcuménisme pro-européen décrit supra3. Ici, le consensus ne se fait plus sur la physionomie et sur l’orientation que l’on souhaite donner à l’Union européenne. Il se fait sur les moyens qu'on est prêt à employer pour parvenir à poursuivre l’intégration. Ces moyens sont lourds puisqu'ils consistent à transformer le statut-même du Parlement. Celui-ci cesse d'être le lieu privilégié d'expression de la volonté populaire, pour devenir, purement et simplement, le lieu de son invalidation.
 
A cet égard, « l'épisode TSCG » n'est que la toute petite réplique d'un séisme antérieur. Le retournement de point de vue d'un seul est même homme, François Hollande, en l'espace de quelques semaines et l’enterrement rapide d’une promesse de campagne paraît presque véniel. Le candidat Hollande avait assuré, lors de la campagne présidentielle de 2012, qu'il renégocierait, sitôt élu, le « traité Merkozy » hérité de son prédécesseur. Il n’avait pas dû lui échapper que le TSCG et sa règle d’or constituaient des dispositions supplémentaires en faveur d’une austérité dont on peine toujours à comprendre que la gauche puisse s’en accommoder. Le président Hollande a choisi de répudier son engagement et d’opter, à la place, pour un colifichet - la négociation d'un « Pacte de croissance » dont on n'a plus, depuis, aucune nouvelle -. Ce faisant, il a confirmé une chose à laquelle, cette fois-ci, beaucoup le monde s'attendait : il n'existe, concernant ce qu'il est convenu d'appeler « la réorientation de l'Europe », pas l'ombre d'un projet véritable. Surtout, il n’existe pas l'ombre d'une volonté solide.
 
1 Jean-Luc Sauron, Comprendre le traité de Lisbonne, Gualino éditeur, décembre 2007.
2 Jean-Luc Sauron, « le traité de Lisbonne est un simple aménagement du règlement intérieur de l’Union », interview publié sur le blog Coulisses de Bruxelles, 25 février 2008.
3 Va falloir acheter le livre !    
 
Ce qui est bien c'est que les choses ont changé depuis.... ;-)

 

 

 

Source : http://l-arene-nue.blogspot.fr

 

 

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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 16:06

 

 

 

Ile-de-France: Une ville écope d'une pénalité pour avoir diminué sa consommation de gaz

 

 

R.L.

 

 

Le siège de GDF Suez dans le quartier d'affaires de la Défense, le 26 février 2014

Le siège de GDF Suez dans le quartier d'affaires de la Défense, le 26 février 2014 - Eric Piermont AFP

 

 

En rénovant l’école de la commune, la municipalité du Plessis-Pâté dans l’Essonne ne s’attendait pas à une telle conséquence. En effet, pour les travaux qui ont permis de diminuer la consommation de gaz, GDF Suez - devenu Engie - a facturé à la ville 5.985 euros de gaz, dont 4.824 euros de pénalité. Une sanction pour n’avoir pas suffisamment consommé en 2014, relate le Parisien.

 

« Je refuse de payer cette pénalité »

« Ils nous ont dit que dans le contrat que nous avions signé en 1992, il y a vingt-trois ans, nous nous étions engagés à consommer 334.500 kWh par an. Grâce à la nouvelle isolation de l’école, nous n’avons eu besoin que de 89.856 kWh, reprend l’élu de cette commune de 4.000 habitants particulièrement active en matière de développement durable. Ce contrat, on ne l’a jamais retrouvé dans nos archives. Nous avons demandé à GDF Suez une copie, mais ils ne nous l’ont pas fournie », explique Le maire (PS) Sylvain Tanguy au Parisien.

« Je refuse de payer cette pénalité. Si le fournisseur veut son argent, il faudra qu’un juge le décide et je leur souhaite bien du courage », annonce également Sylvain Tanguy.

 

« Il n’est pas anormal d’avoir ce type de pénalité »

De son côté, Engie explique que ce contrat « B2F » s’applique aux gros consommateurs. « On met en place des tuyaux particuliers et une volumétrie de gaz importante, donc en retour, par cet accord signé, le client s’engage à une certaine consommation. Il n’est pas anormal d’avoir ce type de pénalité. Après, des ajustements peuvent être prévus », commente un porte-parole de l’entreprise au quotidien.

Engie a proposé à la commune, le 11 mai, une ristourne de 25 % sur le montant de la facture. Mais pas question d’annuler totalement sa pénalité.

 

 

Source : http://www.20minutes.fr

 

 

 

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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 15:51

 

 

Source : http://bigbrowser.blog.lemonde.fr

 

Combien de morts dans les chantiers de la future Coupe du monde au Qatar ?

Via Big Browser .

 

 

 
 

"Il aura fallu un scandale de 150 millions de dollars [137 millions d'euros] pour que les Américains s'intéressent au football."

 

C'est ainsi que le Washington Post commence un petit article dans lequel il profite du grand déballage à la FIFA pour informer ses lecteurs du sort des ouvriers qui travaillent à la construction des stades pour la Coupe de monde au Qatar en 2022. Une compétition derrière laquelle on retrouve... Sepp Blatter.

 

Lire tous nos articles sur le scandale qui ébranle la FIFA

 

Une enquête du Guardian révélait, en 2013, la situation d'"esclavagisme" dans laquelle vivaient les dizaines de milliers ouvriers venant du Népal, d'Inde ou du Bangladesh.

 

Lire notre enquête : Qatar : dans les camps du Mondial 2022

 

Le Washington Post a mis bout à bout les statistiques existantes, celles du Guardian (964 décès entre 2012 et 2013), celles de la diplomatie indienne et celles de la Confédération syndicale internationale pour arriver au graphique ci-dessous. Tout en soulignant que le bilan du chantier qatari pourrait être bien plus élevé, le journal précise que les bilans des Jeux olympiques de Sotchi ou de Pékin sont également à examiner avec réserve.

imrs

 

 

Source : http://bigbrowser.blog.lemonde.fr

 

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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 15:36

 

Source : http://www.bastamag.net

 

Contre-rapport

La face cachée des énormes bénéfices financiers générés par Total

par , Olivier Petitjean

 

 

 

 

5,9 milliards d’euros de dividendes seront redistribués par Total à ses actionnaires. Derrière cette belle plus-value financière, se cache une autre réalité : celle des gigantesques coûts sociaux et environnementaux que génère l’activité de la 5ème compagnie pétrolière mondiale. Des coûts qui ne sont pas supportés par les actionnaires, mais par l’ensemble des sociétés. C’est pour lancer ce débat que l’Observatoire des multinationales et Basta !, en partenariat avec les Amis de la Terre, publient un premier contre-rapport annuel sur les activités de Total à l’occasion de son assemblée générale.

Total est le plus gros générateur de bénéfices au sein du CAC 40 avec près de 5,9 milliards d’euros de dividendes redistribués aux actionnaires. De ceci et d’autres informations relatives à la performance financière de l’entreprise, il est abondamment question dans les rapports et documents que la direction de Total remettra, le 29 mai, à ses actionnaires et aux médias lors de son assemblée générale. Y seront joliment présentés de dynamiques courbes ascendantes, des témoignages de « collaborateurs » enthousiastes, des baromètres de « responsabilité sociale » et des initiatives volontaristes en faveur du développement durable. Les questions qui fâchent, les critiques potentielles, les parts d’ombres de l’activité pétrolière et ses lourdes conséquences en seront dûment expurgées.

Ce rapport « alternatif » vise à combler cette lacune. Son objectif est de mettre en lumière d’autres aspects, parfois moins reluisants, des activités de Total en France et dans le monde, de relayer les questionnements et les critiques des travailleurs, des organisations de la société civile et de l’opinion publique. En se plaçant autant que possible du point de vue de ceux – employés, communautés concernées, contribuables, simples citoyens – qui n’ont généralement pas voix au chapitre lorsqu’il s’agit de discuter de la stratégie des entreprises, mais qui en supportent les coûts sociaux et environnementaux.

 

 

De par son activité de compagnie pétrolière et gazière – la 5ème mondiale –, Total affiche, à l’instar de ses concurrents, un lourd bilan en la matière. L’entreprise exploite des sources d’énergies parmi les plus polluantes, le pétrole issu des sables bitumineux au Canada par exemple. Et n’a pas banni des pratiques reconnues depuis longtemps comme néfastes, comme le torchage du gaz au Nigeria. En Europe, en Argentine ou en Algérie, Total fait face à des contestations sociales de plus en plus importantes contre le recours à la fracturation hydraulique, nécessaire à l’extraction du gaz de schiste, mais qui fait peser, entre autres, de gros risques de pollutions sur les ressources en eau. Alors que sa production pétrolière décline depuis dix ans, plutôt que de véritablement développer les énergies renouvelables, Total affiche sa volonté de forer toujours plus loin et plus profond, quitte à fragiliser l’Arctique, à menacer des parcs naturels africains, à multiplier les risques de marée noire en forant les sous-sols océaniques au large de l’Angola ou du Brésil.

Ces activités de plus en plus risquées vont de pair avec des stratégies d’influence, de lobbying et « d’optimisation » fiscale pour le moins critiquables : lobbying intensif, en particulier au sein des institutions européennes à Bruxelles, pour freiner la transition vers les énergies renouvelables ou empêcher des régulations environnementales ; refus de rendre transparent les contrats signés avec des gouvernements marqués par des affaires de corruption massive ; achats de concessions dans des zones de conflits ou occupées par d’autres États ; recours à des filiales situées dans des paradis fiscaux et judiciaires… Et quand la catastrophe survient ou qu’une affaire de corruption éclate, la Justice peine à rompre l’impunité dont bénéficient de fait les gigantesques groupes comme Total.

La compagnie pétrolière française fait aussi partie des 90 entreprises mondiales qui ont le plus contribué historiquement à émettre des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, dont la concentration est en train d’atteindre son ultime limite. Au vu de l’urgence climatique, c’est le cœur même de l’activité de Total qui suscite donc des questions, alors que de plus en plus d’acteurs financiers souhaitent détourner leurs investissements des énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon). Les salariés de l’entreprise risquent d’en supporter les conséquences. On le voit bien : les énormes bénéfices financiers générés par Total au profit de ses actionnaires induisent de gigantesques coûts sociaux et environnementaux supportés par tous. Ce rapport vise à ouvrir un débat qui ne peut plus être réservé aux cercles restreints des directions d’entreprise. Lire le contre-rapport « Total, le véritable bilan annuel » :

PDF - 1.4 Molien

Olivier Petitjean et Ivan du Roy

Photo : Raffinerie de Normandie, de Total, près du Havre / CC Luc Poupard

Pour mener leurs enquêtes et investigations, Basta ! et l’Observatoire des multinationales ont besoin de vos dons

- Total, sur l’Observatoire des multinationales

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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 15:24

 

Source : http://www.bastamag.net

 

Surconsommation

Olivier De Schutter : « Nous sommes extrêmement immatures dans notre manière de concevoir l’avenir de nos sociétés »

par , Sophie Chapelle

 

 

 

« Avec quelques décisions courageuses, le problème de la faim pourrait être résolu. » C’est le constat sans appel dressé par Olivier De Schutter, ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, alors que 795 millions de personnes souffrent de sous-alimentation. Fervent défenseur de l’agro-écologie, il revient avec Basta ! sur les lobbys à l’œuvre qui bloquent tout changement, dans le secteur agricole comme énergétique. Partisan d’une nouvelle redistribution des richesses, il appelle à inventer de nouveaux rapports sociaux. « Sans revoir les modes de consommation des sociétés riches, nous n’éviterons pas une catastrophe à l’horizon 2080 », prévient-il. Entretien.

 

Basta ! : Vous avez été pendant six ans rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation. Aujourd’hui 795 millions de personnes dans le monde ont faim, selon la FAO – l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. La situation ne cesse d’empirer. Comment expliquez-vous cet échec ?

Olivier De Schutter  [1] : Près d’un milliard de gens ne mangent pas à leur faim, souffrent de sous-alimentation. Et 2,5 milliards de personnes souffrent de malnutrition : elles mangent à leur faim mais leur régime n’est pas suffisamment diversifié pour éviter qu’elles ne tombent malade, résistent aux épidémies,... La sonnette d’alarme a été tirée il y a 25 ans ! Pourquoi rien ne bouge ? Les gouvernements des pays du Sud dépendent pour leur stabilité des élites des villes. Leur souci premier est donc d’écouler sur les marchés des villes des calories à bon marché pour éviter l’impatience des populations urbaines. Cela se fait au détriment des petits agriculteurs et des campagnes. Le problème n’est pas agronomique ou technique, ni même économique : c’est un problème d’absence de prise en compte des intérêts des petits paysans dans la formulation des politiques publiques.

 

Selon votre prédécesseur aux Nations Unies, Jean Ziegler, laisser mourir de faim un milliard de personnes est un crime contre l’humanité. Qui est responsable de cette malnutrition ?

C’est un paradoxe : nous produisons dans le monde de quoi nourrir plus de 12 milliards de personnes. 4600 kilocalories par jour et par personne sont disponibles. Mais un tiers environ de cette production est gaspillée, perdue, et résoudre ce problème ne semble pas une priorité. Une partie importante des céréales est utilisée pour l’alimentation du bétail. Une autre part, de plus en plus importante, va vers la production d’énergie – biodiesel, éthanol –, une tendance encouragée jusque récemment à coups de subventions par les gouvernements. Il reste tout juste de quoi nourrir un peu plus de 7 milliards de personnes. Les écarts de revenus considérables font qu’un grand nombre de personnes sont trop pauvres pour s’alimenter décemment.

Si Jean Ziegler parle de « crime », c’est parce que ces morts sont évitables. La faim et la malnutrition sont des questions politiques : nous avons toutes les solutions techniques requises, mais nos gouvernements n’en font pas une priorité. Avec quelques décisions courageuses, le problème de la faim pourrait être résolu : en mettant en place des politiques beaucoup plus redistributives, en donnant la priorité à l’alimentation par rapport aux autres demandes adressées au secteur agricole, et en ayant une meilleure représentation des agriculteurs dans les choix politiques. On pourrait très vite résoudre ce problème qui nous hante.

 

Les émeutes de la faim de 2008 ont été en partie causées par la spéculation financière. Quelles actions ont été menées pour mettre un frein à la spéculation sur les matières premières ?

En 2008, rares étaient ceux qui disaient que la spéculation financière – les acteurs financiers, les fonds d’investissements – jouaient un rôle dans l’augmentation des prix des denrées alimentaires et des matières premières agricoles. Aujourd’hui, la FAO, la Banque mondiale ou l’OCDE reconnaissent que cette spéculation a joué un rôle néfaste. Depuis, des mesures ont été prises. A la demande du G20, un système d’information sur l’état des réserves disponibles (Agriculture Market Information System - AMIS) a été mis en place. Cette transparence est importante car au printemps 2008, les rumeurs et informations erronées avaient joué un rôle dans l’explosion des prix du maïs, du blé ou du riz, en incitant les gouvernements à accroitre leurs stocks, et en créant ainsi une rareté artificielle. Mais le secteur privé, les grands céréaliers – Dreyfus, Cargill, Bunge par exemple – qui détiennent des réserves considérables, ne participent pas à cet échange d’informations. Si les gouvernements disposent de réserves alimentaires d’urgence, en cas de catastrophe naturelle, ils sont cependant réticents à en créer d’autres, qui pourraient causer des distorsions sur les marchés. On continue de faire comme si l’évolution erratique des prix était utile aux producteurs, ce qui est une absurdité.

 

Notre modèle agricole est à bout de souffle. Pour sortir de cette impasse, vous défendez l’agro-écologie…

L’agro-écologie, c’est le bon sens. C’est une manière efficiente d’utiliser les ressources, et de réduire l’empreinte écologique de nos modes de production. Mais l’agro-écologie ne se réduit pas à une série de techniques agronomiques. C’est une manière de penser le rapport de l’agriculture à d’autres enjeux de société : développement rural, santé des populations, maintien des fermes familiales qui sont en train de disparaître. Penser l’agriculture sans penser à la santé, à l’environnement, à l’emploi, au développement rural, à l’aménagement du territoire, cela n’a guère de sens. L’agro-écologie échappe en partie à la compétence d’un ministre de l’Agriculture. Il faut une véritable politique alimentaire en France, plus que des politiques agricoles, d’environnement, d’aménagement du territoire ou de santé. Une politique alimentaire intégrée qui fasse de l’agro-écologie un véritable levier de transformation.

 

Comment voyez-vous le rapport de force avec les acteurs économiques – lobbys, défenseurs d’une agriculture productiviste, multinationales ou acteurs bancaires – qui bloquent la transition vers ce modèle agricole ?

De nombreuses formes de pression sur l’agriculture vont dans le sens opposé à l’agro-écologie. Nous restons prisonniers d’une obsession pour les économies d’échelle, les monocultures, la production de larges volumes standardisés de matières premières agricoles. Très souvent l’agriculteur est lui-même « standardisé ». Les raisonnements économiques priment dans les choix de production. Nous sommes incapables de changer de paradigme car toutes les politiques agricoles sont focalisées sur l’augmentation des exportations. L’inverse de l’agriculture paysanne, qui n’est pas en adéquation avec les longues chaines de commercialisation. Mais au fond, ce sont les marchés qui ne sont pas en adéquation avec l’agro-écologie. Si l’on ne travaille pas aussi sur les marchés, l’agro-écologie n’a aucune chance de réussir.

 

Concrètement, comment fait-on pour remettre en cause les règles du commerce international ?

Le commerce international agricole est basé sur une idée très simple : une division internationale du travail toujours plus avancée. Chaque région se spécialise dans les productions sur lesquelles elle a un avantage comparatif, voire ne produit qu’une seule chose et dépend des autres pour le reste de ses besoins. C’est le modèle imposé dans les années 1980-1990, et qui a montré toutes ses limites, écologiques, agronomiques et économiques. Des régions sont extrêmement fragilisées. Quand le prix du riz est passé de 150 à 800 dollars la tonne en l’espace de quelques semaines, en 2008, les pays d’Afrique de l’Ouest ont été véritablement pris au piège, dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins, d’importer à ce prix.

Il faut encourager chaque région à satisfaire autant que possible ses propres besoins alimentaires. Malheureusement les règles du commerce international incitent exactement à l’inverse. L’OMC est une créature du 20e siècle. Il faut accepter que nous ayons changé de siècle. Et nous faisons face à une véritable crise de la démocratie avec les accords de commerce, négociés actuellement dans le secret. Une sorte de « Guantanamo de la démocratie » avec des accords qui échappent à tout véritable contrôle démocratique, et qui vont limiter le pouvoir des parlements, mis sous tutelle de ces accords de libre-échange. C’est extrêmement inquiétant.

 

Changer l’agriculture, mettre fin à la faim dans le monde, est une question de choix politique, dites-vous. Faites-vous le même constat sur la question de la transition énergétique ?

Sur le climat, nous nous gargarisons d’illusions. Le mot à la mode, « croissance verte », parie sur le génie de nos ingénieurs pour trouver les innovations technologiques qui vont nous permettre de « décarboniser » notre croissance. C’est une pure utopie. Depuis 1990, le PIB n’a pas cessé de progresser mais l’intensité en carbone de la croissance a diminué de 0,7 % par an environ. Sauf qu’en parallèle, la population augmente de 0,8 % par an, et les revenus de 1,4 % par an à l’échelle mondiale. Le « verdissement » de la croissance est insuffisant pour compenser l’augmentation de la population et des revenus, donc de la consommation. Sans revoir radicalement dans les sociétés riches nos façons de consommer, de produire, de nous déplacer, de nous chauffer, nous ne parviendrons jamais à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les proportions nécessaires pour éviter une catastrophe à l’horizon 2080.

Si certains prétendent aujourd’hui que l’on peut continuer comme si de rien n’était, c’est parce que les objectifs de réduction de gaz à effet de serre ne sont pas liés au commerce international. Nous nous prétendons vertueux pour une raison très simple : pour satisfaire nos besoins, nous faisons produire ailleurs. Nous externalisons toutes les industries polluantes et importons toujours plus. C’est une hypocrisie complète. L’Union européenne ne peut pas s’engager à une réduction des émissions de gaz à effet de serre sans tenir compte des émissions qui résultent de notre consommation, des marchandises que nous importons, et en ne comptabilisant que ce qui est produit dans l’UE.

 

Dans ces conditions, qu’espérez-vous des négociations internationales sur le climat (COP21) qui auront lieu à Paris en décembre ?

Il faut remédier à cette anomalie, à ce système qui conduit à dédouaner les régions qui réduisent leurs émissions tout en important toujours plus et en laissant d’autres polluer à leur place. Ce n’est plus possible. Il faut aussi impérativement reconnaître le rôle des innovations sociales dans la lutte contre le changement climatique. Nous avons beaucoup misé sur les innovations technologiques, et sous-estimé l’importance de l’innovation sociale, comme les chaines courtes en matière d’alimentation, le recyclage des déchets à l’échelle des collectivités locales, l’économie du partage qui permet de s’attacher moins à la possession de biens qu’à l’échange de biens devenus des « biens communs ». Les citoyens sont inquiets et inventent de nouvelles manières de produire et de consommer, mais qui ne sont pas soutenues par les pouvoirs publics, ou rencontrent des obstacles règlementaires. Ces innovations ouvrent pourtant la voie de la transition écologique, à la manière de premiers de cordée en alpinisme.

 

Faut-il produire moins ? Faut-il réduire nos importations ? Est-ce aujourd’hui acceptable pour les plus pauvres d’entre nous ?

Depuis les années 1970, l’augmentation de la consommation matérielle n’a pas augmenté le bonheur. Les gens sont plus malheureux, plus stressés aujourd’hui, alors que le PIB a augmenté de manière considérable, sans doute triplé. La croissance des inégalités a conduit à une augmentation du ressentiment. Les gens se sentent moins bien dans leur peau. Il y a un mieux-vivre à recréer, qui passe par une réduction de la consommation matérielle. Parallèlement, au Sud, les pays très pauvres doivent pouvoir se développer. Décroissance chez nous, croissance au Sud, pour arriver à une convergence progressive vers des modes de vie qui soient soutenables pour la planète tout entière. C’est difficile.

 

La croissance est la base du système capitaliste. Cela veut-il dire qu’il faut changer de système économique ?

Pourquoi a-t-on besoin de croissance ? D’abord parce que les pays sont endettés, et que le coût de remboursement de la dette publique est plus important en l’absence de croissance économique. La solution passe par une restructuration de cette dette, des mécanismes pour se débarrasser de ce fardeau, qui détermine aujourd’hui nos choix de société. Ensuite, la croissance est vue comme nécessaire parce que les technologies ont permis d’augmenter la productivité du travail – c’est-à-dire de détruire de l’emploi. Cela signifie que la croissance économique est nécessaire pour créer de l’emploi – pour ceux qui n’en ont pas et ceux qui ont perdu de leur emploi en raison des innovations technologiques – pour éviter le chômage de masse.

Il nous faut aller vers une société où le travail sera moins central. Où nous attacherons beaucoup plus d’importance aux loisirs, à l’équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. Nous avons dégagé du temps grâce aux gains de productivité du travail, mais ce temps a été utilisé non pas pour la culture, la musique, la conversation entre amis, mais pour travailler encore plus, gagner davantage et consommer toujours plus. C’est une impasse. Et une sorte d’aveu d’impuissance : nous sommes extrêmement immatures dans notre manière de concevoir l’avenir des sociétés.

 

Par où faut-il commencer ?

Nous sommes longtemps partis de l’hypothèse que les hommes et les femmes sont des êtres profondément égoïstes, intéressés uniquement par la maximisation de leur intérêt personnel. Les recherches anthropologiques montrent au contraire que nous sommes des êtres altruistes, qui coopérons les uns avec les autres. Des êtres qui nouent des liens sociaux, qui ont besoin des autres, et sont malades littéralement lorsqu’on encourage un comportement hyper individualiste, égoïste, comme celui des manuels d’économie politique. Il faut miser sur cet altruisme et lui permettre de s’épanouir. Avec des initiatives d’économie du partage, des services rendus entre voisins, des potagers collectifs où chacun peut contribuer ou se servir, des rapports entre producteurs et consommateurs fondés sur la confiance plutôt que sur le souci pour les consommateurs d’avoir les prix les plus bas et pour les producteurs de gagner le plus possible.

Tout cela existe déjà à une échelle relativement embryonnaire. Il faut réfléchir un cadre réglementaire et politique qui permette à ces initiatives de se déployer. Il s’agit au fond de définir un nouveau paradigme des rapports sociaux. La matière première de cette révolution est là. Il existe une série de révolutions tranquilles, qui préparent cet avenir. Mais le politique a du mal à suivre. C’est profondément un problème de gouvernance. Aujourd’hui les gens veulent réfléchir pour eux-mêmes et prendre en main leur destin. Ils veulent que le politique leur donne un espace pour inventer leurs propres solutions.

 

Vous êtes très optimiste sur la nature humaine. Ces alternatives sont le fait aujourd’hui d’un petit nombre de citoyens. On voit aussi beaucoup de repli sur soi, de haine de l’autre... Ce modèle peut-il être désirable pour la majorité de nos concitoyens ?

Le discours dominant depuis le XVIIIe siècle insiste sur le fait que nous sommes des êtres intéressés par l’amélioration de notre profit personnel. Ce discours qui se prétend scientifique – qui vient surtout des économistes – a imprégné les consciences. On a amené les gens à réprimer la meilleure part d’eux-mêmes, la part altruiste, coopérante. Max Weber explique bien dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme comment cette rupture s’est effectuée, lorsque la mentalité pré-capitaliste, traditionaliste, a été marginalisée. Il est très difficile de sortir de cette cage psychologique.

L’augmentation des inégalités depuis le début des années 1980 crée des tensions au sein de la société, une compétition. Il faut des politiques sociales qui renforcent l’égalisation des conditions matérielles, pour éviter que les gens ne se jaugent qu’au regard de la consommation dont ils sont capables par leur pouvoir d’achat. Et les politiques doivent cesser de jouer sur les peurs, et au contraire donner aux gens l’envie de collaborer pour une société meilleure. C’est une rupture culturelle autant qu’économique et politique qui est nécessaire.

 

Propos recueillis par Sophie Chapelle et Agnès Rousseaux
@Sophie_Chapelle et Agnès Rousseaux sur twitter

Photo : CC Diego Sevilla Ruiz

 

- Cet entretien a été réalisé lors du colloque La Bio dans les étoiles, à Annonay (Ardèche), le 17 avril 2015. Un événement organisé par la Fondation Ekibio, qui a pour mission de sensibiliser les citoyens à l’influence de l’alimentation sur la protection de l’environnement, de la santé et la restauration de la biodiversité agricole et du lien de solidarité entre producteurs et consommateurs.

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