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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 14:31

 

 

laviedesidees.fr

 

Sur le soulèvement tunisien et la transition démocratique

  par Leyla Dakhli , le 19 février

                                                                                                                                                                                                                          La révolution en Tunisie s’est-elle retournée contre elle-même, portant au pouvoir un parti peu enclin à défendre les libertés individuelles ? Le processus démocratique est-il définitivement enterré ? La réalité, montre Leyla Dakhli, est bien plus complexe, et si trahison il y a, elle réside dans l’incapacité de la classe politique tunisienne à prendre en compte la demande de justice sociale.

 

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Le soir du 14 janvier 2011, un homme seul criait sur l’avenue Bourguiba : « Ben Ali hrab ! » (Ben Ali s’est enfui), célébrant ainsi la stupéfiante victoire d’une révolution. Dans ce cri, il fallait entendre l’admiration pour le peuple, l’amour pour la liberté, la tristesse pour les morts. Il était seul, dans le noir, sur cette avenue qui quelques heures plus tôt était envahie par la foule en colère. C’était un avocat, un de ces nombreux avocats qui soutinrent la révolte de toutes leurs forces.

Le 8 février 2013, plus de deux ans plus tard, c’est un autre lieu de la capitale, son principal cimetière, qui est envahi par la foule, une foule triste et enragée, venue accompagner un autre avocat révolutionnaire, Chokri Belaïd, devenu un opposant virulent, assassiné devant son domicile.

Entre ces deux moments, le peuple tunisien n’est pas sorti fêter sa liberté, ni crier sa colère d’une seule voix. Alors que les mobilisations se poursuivaient continûment dans le pays, une forme de déception, de découragement s’est installée. Depuis la révolution, pas une semaine ne se passe sans mobilisation, grèves, voire émeutes (dans certaines villes comme Le Kef, Sidi Bouzid, Siliana ou Gafsa, les affrontements avec les forces de l’ordre sont monnaie courante). Le sentiment d’une révolution trahie coexiste à présent avec le constat, visible, que le processus révolutionnaire est encore en cours. Comment expliquer ce paradoxe ?

La plupart des commentateurs font de l’élection du parti islamiste Ennahda après les élections d’octobre 2011 la figure de la trahison. La révolution des jeunes, épris de liberté et de justice, aurait accouché d’un monstre islamiste, conservateur et liberticide. Les premières élections libres post-révolutionnaires auraient porté au pouvoir des adversaires de la démocratie et de la liberté.

A l’analyse, il apparaît que s’il y a eu “trahison” de la révolution, elle ne se situe pas forcément dans l’opposition entre “conservateurs religieux” et “progressistes laïcs”. La mise dos à dos de ces deux camps, largement orchestrée par le jeu politique partisan, masque la difficulté de l’ensemble de la classe politique à répondre aux demandes populaire de justice sociale.

L’oubli du caractère social de la révolte de 2011

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Willisfromtunis, 2013

Les manifestations de décembre 2010 et janvier 2011, si elles sont apparues comme une « surprise » pour de nombreux observateurs, ont fait écho à d’autres moments forts de contestation sociale, notamment les révoltes du bassin minier de Gafsa en 2008 [1]. Mouvement social d’une ampleur majeure, mobilisant les ouvriers et leurs familles pendant de longs mois, il fut violemment réprimé dans l’indifférence quasi totale du reste du pays. D’autres moments de forte contestation, comme à Ben Guerdane en août 2010, dans la région agricole de Sidi Bouzid, Kasserine et Thala dans le centre-ouest du pays en décembre 2010, n’ont pas non plus déclenché à leur suite de « contagion révolutionnaire ». Les émeutes de décembre 2010, parties des mêmes villes déshéritées du centre de la Tunisie, qui donnèrent le premier élan à la révolution populaire, n’étaient pas si différentes de celles qui les ont précédées. Elles trouvent leur source dans la conjonction entre un système de corruption clientéliste à large échelle, et des blocages sociaux empêchant la grande majorité d’avoir une vie digne, décente.

Si dans l’hiver 2011, les grandes villes de la côte (particulièrement la ville industrieuse de Sfax, mais aussi bien sûr la capitale), ont rejoint le mouvement de révolte, c’est après trois semaines d’émeutes dans l’intérieur du pays et parce qu’en ce moment précis les intérêts de tous ont convergé, produisant le moment révolutionnaire que l’on a pu observer. La conjonction s’est opérée sous la pression des militants syndicaux (y compris contre leur hiérarchie), et grâce à des « agents » minoritaires : jeunes activistes du Net, artistes et passeurs, militants anonymes, engagés au nom de la liberté, de la solidarité, de l’égalité — voire de l’anarchie — aux côtés des émeutiers. Ils furent également bien vite rejoints par l’opposition dite démocratique : militants des droits de l’homme, féministes, intellectuels critiques...

Le moment révolutionnaire, éphémère, a fait apparaître alors un peuple uni, soudé. Pendant quelques semaines, malgré la peur et la panique semées par l’ancien pouvoir qui s’écroulait, une atmosphère nouvelle a régné. Mais la béance sociale n’a pas mis longtemps à ressurgir. Alors que les forces révolutionnaires réclamaient une table rase et la chute des premiers gouvernements provisoires afin d’aller plus loin dans le processus révolutionnaire (sit-ins de la Kasbah, manifestations sur l’avenue Bourguiba en février qui aboutirent au rétablissement de l’état d’urgence, à la mort de manifestants et à la fermeture de l’avenue à toute manifestation publique), des voix de plus en plus nombreuses appelaient à l’apaisement, au compromis. Il fallait être modéré, aller lentement, ne pas tout rejeter en bloc. Le tyran et ses proches étaient partis, il fallait conserver une forme de stabilité pour ne pas nuire à l’image du pays, à la bonne marche des affaires, etc. Un discours identitaire se développait même sur le caractère doux et pacifique des Tunisiens, qui avaient conduits une « révolution du jasmin », une révolution fleurie et parfumée... Les discours enragés contre cette appellation édulcorée furent légion à l’époque, les habitants de l’intérieur parlant parfois de révolution du hindi (cactus ou figuier de barbarie, plus présent dans leurs régions que le jasmin côtier — et évidemment plus piquant).

Ce discours, émanant de la bourgeoisie et des classes moyennes urbaines, a très vite pris des allures de mépris social envers tous ceux qui plantaient leurs tentes en pleine ville, à l’entrée monumentale de la vieille ville de Tunis, sur sa belle avenue plantée d’arbres, et parlaient avec un accent (paysan) très marqué. Passée l’admiration première pour l’extraordinaire événement du 14 janvier, on se mit à se méfier de ces révolutionnaires : ils pouvaient bien être manipulés, semblaient très éloignés des idéaux laïcs des élites urbaines [2] (on voyait certains d’entre eux prier dans les tentes), ils se comportaient mal, etc. Cette tendance « révolutionnaire modérée » s’est notamment illustrée par la critique sévère de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et de ses dirigeants, alléguant qu’ils auraient tous été à la solde de l’ancien régime. Si le gouvernement de Ben Ali avait en effet réussi à infiltrer l’organisation syndicale, il s’était principalement allié les dirigeants et certaines fractions des syndicats. La plupart des sections sont restées autonomes, certaines se sont d’emblée constituées en front d’opposition comme le syndicat des enseignants du second degré.

Un rassemblement à la Qobba (coupole), cité sportive du quartier bourgeois d’el Menzah à Tunis, a lieu le 6 mars 2011, après la chute du gouvernement hérité de Ben Ali. On y célèbre la révolution, la solidarité nationale, mais on marque bien la différence avec ceux de la Kasbah (qui campent sur la place du gouvernement). On s’assemble pour soutenir le Premier Ministre sortant, Ghannouchi, considéré comme de bonne volonté et « dégagé » par les occupants de la Kasbah. Un article du journal en ligne Kapitalis a beau titrer « Kasbah et Qobba, même combat », il ne s’agit pas du même monde. Alors qu’à la Kasbah on parle au nom du peuple et l’on s’unit derrière le slogan « On a dégagé le dictateur, maintenant, dégageons la dictature », à la Qobba, on parle au nom de la « majorité silencieuse » et l’on appelle au retour au travail. Travail et propreté sont considérés comme des symboles, définissant en miroir les jeunes révolutionnaires politisés comme chômeurs et peu soucieux de propreté, voire comme fainéants et sales. Ainsi entend-on régulièrement lors de la fête de la Qobba, un message diffusé par haut-parleurs :

« Nous avons fixé des sacs poubelles au pied des palmiers. Ne jetez rien par terre. Nous devons montrer à tout le monde qu’on est un peuple sain, propre et civilisé. C’est ça notre révolution. C’est ça notre esprit, c’est ça notre exemple aux pays voisins et frères qui aiment construire leur démocratie. Nous allons prouver au monde entier que nous sommes le peuple des dignes... »source.

Si je reviens à ces épisodes un peu oubliés des semaines révolutionnaires qui suivirent la fuite du dictateur, qui peuvent sembler anecdotiques mais qui sont restés présents dans la mémoire des Tunisiens, c’est pour donner sens à ce qui s’exprime aujourd’hui dans les rues de Tunisie. Car les voix de la contestation sociale ne se sont jamais tues : elles ont occupé les places de la capitale jusqu’au mois de mars, elles ont occupé les usines, assiégé les ministères et, à nouveau, occupé les rues de Sidi Bouzid à l’été 2012, contestant et harcelant cette fois, non plus le régime de Ben Ali, mais bien le gouvernement provisoire dirigé par le parti Ennahda. Elles sont réunies sous un slogan simple, qui fut celui de la révolution bien avant le « Dégage » final : « Travail, liberté et dignité nationale » (‘amal, hurriyya, karama wataniyya), dont une des variations hivernales fut parfois « Pain, eau, Ben Ali non ! » (Khobz, mâ’, Ben’alî lâ).

Aujourd’hui il y a donc, comme une « basse continue », une colère sociale qui ne s’apaise pas. À cette colère, montée en force sous Ben Ali, s’ajoute le spectacle de plus en plus transparent des inégalités et des intérêts divergents entre une élite urbaine et côtière, et l’intérieur du pays [3]. Elle a été dirigée contre la dictature, elle se dresse à présent contre le gouvernement en place. Les ouvriers, les journaliers, les chômeurs n’ont pas trouvé de réponse à leurs angoisses avec le vote et la constitution d’un nouveau gouvernement, ils ne posent en aucun cas les questions en terme de religion, de libertés ou même de Constitution. Ils parlent de justice, de droits, d’égalité. La question sociale demeure au centre des problèmes à régler et des ressorts de mobilisation populaire. Elle se matérialise de manière de plus en plus claire dans l’affrontement actuel entre l’UGTT et le parti au pouvoir, dont l’un des signes les plus forts a été l’appel à la grève générale (massivement suivi) du 8 février dernier. Le rôle de ce syndicat dans les mouvements révolutionnaires tunisiens est aujourd’hui réévalué par de nombreuses études qui montrent à quel point son soutien logistique et la présence de ses militants dans les rues ont été déterminants dès le départ [4].

La « transition démocratique »

La prise en considération des fractures sociales montre bien à quel point l’affrontement auquel il a été donné tant d’ampleur dans les journaux français entre « laïcs » et « religieux » n’est pas au cœur des préoccupations. Il ne s’agit pas de le nier : il y a certes eu des manifestations pour protéger le statut de la femme tunisienne, il y a également une présence manifeste de jeunes islamistes radicalisés dans les rues de Tunisie qui entendent faire régner un ordre puritain et orthodoxe. Pourtant la lecture en termes identitaires des tensions sociales en Tunisie, imposée à la fois par les défenseurs de la laïcité (spécificité tunisienne, héritage bourguibiste) et par les islamistes (qui masquent ainsi leur incapacité à répondre à la demande sociale de justice), est un leurre. Après les élections d’octobre 2011, les islamistes qui avaient beaucoup insisté pendant la campagne sur les persécutions dont ils ont été victimes sous l’ancien régime et leur religiosité — censée, notamment, les garder de la corruption — ont soudain perdu leur potentiel subversif : après avoir été persécutés, après s’être présentés comme des « purs », ils sont à présent au pouvoir. Plutôt que de considérer que la révolution les a portés au pouvoir, il est plus juste de dire que l’événement les a mis face à la réalité.

Le 14 janvier 2011, il semblait que la surprise tunisienne sortait précisément la région d’une alternative binaire qui avait dominé pendant des décennies (notamment depuis la guerre civile algérienne) : autorité ou révolution islamique [5]. En Tunisie, le « pays sans bruit », selon la belle expression de Jocelyne Dakhlia [6], le régime de Ben Ali s’était effondré avec fracas. Le chef et son clan quittaient le territoire et se réfugiaient en Arabie Saoudite — bel exemple de démocratie laïque, au passage — alors que la foule scandait un drôle de slogan, « Dégage ! », devant l’un des symboles du pouvoir, le ministère de l’Intérieur dont les sous-sols avaient été le théâtre, caché mais bien connu, d’innombrables tortures.

Quelques mois plus tard, les premières élections libres dans la Tunisie post-révolutionnaire ont donné aux islamistes une majorité (relative) qui leur permet aujourd’hui, grâce à des accords avec deux autres partis (ce que l’on appelle la troïka), de diriger un gouvernement (de coalition et de transition). La juxtaposition de ces deux signes peut donner l’impression que la révolution du 14 janvier a porté les islamistes au pouvoir. Mais les islamistes n’ont pas été portés au pouvoir par la révolution, ils ont conquis le pouvoir dans le cadre des élections qui ont suivi. C’est notamment en déplaçant les débats sur le terrain identitaire qu’ils ont pu remporter ces élections, alors que les partis, notamment de gauche, échouaient à construire un discours audible et singulier dans la confusion qui régnait. Les lignes ne cessaient de bouger, selon que l’on se plaçait d’un côté ou de l’autre de la « frontière laïque », des questions internationales (la Libye, la Syrie, les États du Golfe...), de la nation et de ce qui la définit (arabité, laïcité, islam...). C’est probablement dans l’envahissement du débat démocratique par ces questions que se situe l’une des formes de la « trahison ».

Il faut creuser un peu plus profondément dans les sillons de la « transition démocratique » et dans l’histoire des mouvements politiques tunisiens pour comprendre l’écart qui existe entre ce qui était observable dans les rues de décembre de mars 2010 à mars 2011 et l’expression de la volonté populaire à travers les urnes en octobre 2011. Cela peut nous aider à comprendre également pourquoi les mobilisations n’ont pas cessé et pourquoi la ville de Sidi Bouzid, notamment, et avec elle tant d’autres depuis (Siliana, Le Kef,...), s’est de nouveau enflammée à plusieurs reprises, pourquoi le bassin minier de Gafsa est encore en ébullition, etc.

Car ce pays, berceau de grands mouvements réformateurs dès le XIXe siècle, n’a pratiquement pas eu d’expérience de construction nationale autonome et démocratique avant cette année 2011. Pourtant, la révolution n’a pas eu lieu sur un terrain social « en friche », ou sur une tabula rasa. Le mouvement national et la lutte pour l’indépendance contribuèrent à la formation des élites politiques et administratives. Le long règne de Bourguiba ne fut pas que terreur et n’a pas pu empêcher le développement d’un mouvement syndical puissant ; et d’un mouvement féministe toujours actif malgré l’entreprise de mise en étendard de la question féminine par le pouvoir bourguibien d’abord, qui s’est construit une image de libérateur du pays et de ses femmes [7], et par la dictature de Ben Ali ensuite, qui y puisa un bon alibi pour gagner ses galons de despote moderniste, rempart contre la menace islamiste. Cette richesse de mobilisation et la vigueur des mouvements sociaux ont connu un destin paradoxal : ils ont produit des caractéristiques reconnues comme majeures de la Tunisie moderne (notamment, la laïcité et la condition des femmes) tout en étant les victimes d’une répression souvent mal connue, à la fois à l’extérieur et à l’intérieur du pays.

Au début des années 1980, à la suite de la répression des grands mouvements syndicaux et des contestations émanant de la gauche radicale, les mouvements islamistes ont pris leur place, devenant à la fois les principaux ennemis du régime (mise à part la parenthèse de 1987-1989), mais aussi les détenteurs d’une forme « d’espoir social ». Certains parcours, comme celui du leader actuel du parti Ennahda, Rached Ghannouchi, syndicaliste dans les années 1960, nassérien dans sa jeunesse, sont là pour nous rappeler que les trajectoires furent plus complexes qu’on ne le pense souvent. Elles ne sont pas anecdotiques parce qu’elles nous permettent de sortir les critères d’analyses contemporains de leur schématisme et de leurs différenciations automatiques, dont la plus vigoureuse est celle qui oppose laïcs et islamistes.

L’oubli de cette période récente de l’histoire tunisienne a plusieurs origines : d’abord l’ampleur de la répression qui a frappé les mouvements de gauche de 1968 à 1978, sous le pouvoir Bourguibien, et qui s’est ensuite abattue sur les islamistes ; la mise en œuvre d’un enseignement « sélectif » de l’histoire contemporaine dans les écoles et lycées, la propagande Benaliste venant simplement remplacer celle de Bourguiba ; enfin, hors des frontières tunisiennes, la force d’une lecture en terme d’affrontements civilisationnels qui est venue appuyer une conception très orientaliste des sociétés arabes, accordant de moins en moins de place à la société, aux classes sociales et aux mouvements sociaux [8].

Ayant fait le constat de la disparition, y compris physique parfois, d’une génération militante progressiste (à la fois dans la gauche socialiste et dans le milieu des nationalistes arabes), certains adoptent une position fataliste qui s’exprime ainsi : aujourd’hui, tout changement social au Maghreb et au Moyen Orient ne peut que déboucher sur une prise de pouvoir par des conservateurs, retournant l’argument du conformisme moderniste « pro-occidental » pour faire du retour à une supposée tradition l’unique voie de la subversion, de la radicalité révolutionnaire et de la dignité nationale. C’est faire peu de cas du rôle des mouvements syndicaux et des mouvements militants progressistes (y compris d’inspiration anarchiste) dans les soulèvements qui ont eu lieu en Tunisie, en Egypte, au Yémen et qui se poursuivent en Syrie [9] (et l’on pourrait ajouter : à Bahrein, au Liban, en Jordanie, etc.). Ce discours était devenu commun — au moins au sein des élites intellectuelles —, bien avant 2011, en Tunisie comme ailleurs.

Début 2011, pendant un bref moment, la distance et l’indifférence sociales ont semblé s’évaporer, pour ressurgir avec force dès le lendemain de la fuite de Ben Ali. Par la suite, la campagne électorale et la victoire du parti islamiste Ennahda a produit d’autres transferts, observables notamment dans la constitution du parti conduit par l’ancien Premier ministre de transition Béji Caïd Essebsi, Nida Tounès. Une telle agglomération de forces politiques n’aurait pas été imaginable quelques années plus tôt : en effet, ce parti réunit de nombreux anciens du régime de Ben Ali — et de Bourguiba — comme Essebsi lui-même, une fraction de la gauche post-communiste, sous la bannière d’une lutte contre les islamistes et pour l’identité moderne de la Tunisie. On y trouve des gens qui furent longtemps des adversaires, dans un discours qui prend bien soin de se situer du côté de l’identité nationale (notamment vis-à-vis de l’étranger), du “progressisme” et de la modernité pour éviter les questions sociales et idéologiques. Il se place en face d’Ennahda, comme son miroir inversé. L’émergence d’une telle force, dont on ne sait pas aujourd’hui ce qu’elle peut représenter en terme de score électoral, montre l’effet de « trahison rétrospective » produit par le passage d’une situation révolutionnaire à un nouveau contexte de démocratie électorale, sans qu’on n’ait eu le temps ou le soin de constituer des relais sociaux pour asseoir la démocratie : la presse reste très faible et se contente le plus souvent de donner la parole aux acteurs politiques sans approfondir les enjeux. Les associations sont très présentes mais peu d’entre elles se sont emparées de la question démocratique en tant que telle (à l’exception peut-être de celles qui s’étaient engagées durant la campagne).

Pour l’instant, seul le travail syndical semble offrir d’autres repères, et l’on voit qu’il prend une place de plus en plus importante dans le paysage politique post-révolutionnaire. M. Houcine Abbassi, secrétaire général de l’UGTT lance au parti Ennahda le 25 février 2012 : « Ils veulent étouffer notre voix pour décider seuls de notre sort. Ils veulent semer la peur dans nos cœurs pour nous empêcher de défendre notre cause et nos droits, mais nous ne céderons et ne nous soumettrons pas » [10]. Le syndicat a par ailleurs réaffirmé son autonomie et sa volonté de s’engager « aux côtés de la société civile et du peuple tunisien dans sa diversité pour défendre non seulement la masse ouvrière, mais aussi et surtout la République et ses institutions » [11]. Il n’est pas surprenant que l’UGTT soit la seule force à occuper le terrain. Elle s’appuie sur ses 517 000 adhérents, sur le maillage territorial de ses sections, et sur son histoire. Elle seule semble pouvoir opposer une telle force aux partis au pouvoir.

Ailleurs, tout est encore un peu faible. L’énergie révolutionnaire a libéré des forces insoupçonnées, mais elle s’est heurtée à une logique démocratique qui a forcé chacun à choisir, qui a mené beaucoup à une forte déception politique, ceci dans un climat de débat continu. La classe politique, prise dans des logiques d’alliances et de tractations, accentue de jour en jour cette déception. Les conversations bruissent des critiques virulentes de ces hommes et ces femmes qui ne cherchent qu’à négocier des postes, à s’allier pour garder leurs privilèges. Les débats de la Constituante se déroulent dans une agitation peu propice à la construction d’un socle de valeurs partagées.

Dans sa première chronique parue tout juste au lendemain de la révolution tunisienne, l’historienne Kmar Bendana écrivait :

« cette vie (celle d’avant le 14 janvier) ressemble aujourd’hui à une hibernation qui nous a conservés vivants, dans quelques niches, mais nous a laissés lents à nous décongeler, indolents et mous, assommés et engourdis, inaptes à nous mêler encore à cette onde qui enfle et qui grossit » (Kmar Bendana, Chronique d’une transition, Les éditions Script, Tunis, décembre 2011.).

La sortie de cette hibernation charrie avec elle de nombreuses questions laissées en suspens depuis des décennies. Toutes ces questions se résument probablement à la difficile émergence de ce que l’on pourrait appeler un consensus national minimal. Chacun croit savoir sur quoi il repose, et l’interprète à sa guise, il est pourtant en complète réécriture, plus certainement dans la rue qu’au Parlement. Car aujourd’hui, la société tunisienne est plongée dans une incertitude qui fait osciller entre des moments d’enthousiasme et de désespoir. Et les mécanismes qui, selon Claude Lefort, « peuvent contribuer à réduire la fluidité politique des transitions, à gérer l’incertitude. La rédaction d’une constitution, la mise en place de nouvelles institutions, la codification de nouvelles règles (...) ces procédés de "l’invention démocratique" » [12], sont mis en question par une forme de méfiance diffuse. Celle-ci est renforcée dans un temps de surinformation, de propagation rapide des informations, d’individualisation extrême des canaux de formation et d’information qui font que chaque citoyen ne cesse d’osciller. L’effet du régime autoritaire est également à l’œuvre, sapant la confiance placée dans les autorités, qu’elles soient l’administration, le syndicat, l’école ou, bien entendu, les partis et les élus.

Les temps révolutionnaires ont d’abord débouché sur un processus démocratique, offrant, par le vote, la possibilité aux citoyens de se prononcer pour une offre politique qui était encore le reflet du « monde d’avant ». Ils se poursuivent aujourd’hui dans une forme de temporalité très spécifique : les Tunisiens écrivent une histoire, un peu chaotique, ils se réapproprient leurs références communes, redessinent un destin national autour de ce qui leur semble important : les affaires, les paysages, la laïcité, la culture, la langue (arabe, dialectale, le bilinguisme etc.). Tout est contesté et tout est sans cesse balloté entre des phases de surengagement militant et des phases de déception forte. Le pays ne cesse alors d’alterner entre des moments de « réconciliation révolutionnaire » éphémère et des moments de divergence où tout semble hors de contrôle et où le pouvoir appartient de nouveau à ceux qui en font profession. Il y aurait là une forme de trahison nécessaire de la « révolution démocratique », difficile à percevoir et à décrypter, très amère pour ceux qui la ressentent, mais qui ne se résume certainement pas à la prise de pouvoir par l’un ou l’autre des partis représentatifs.

par Leyla Dakhli , le 19 février


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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 14:27

 

Lire aussi

En pleine crise, la direction générale de Pôle emploi a dépensé plus de 75 000 euros (hors taxes) pour ses vœux de fin janvier, d’après des éléments recueillis par Mediapart. En interne, ces chiffres font quelque peu grogner.

La seule facture du traiteur indique 53 773 euros nets pour un cocktail dînatoire servi à 900 invités (notamment des cadres de la direction générale de Pôle emploi basée à Paris), soit tout de même 60 euros de vins et petits fours par personne, alors que certaines administrations ont supprimé leur cérémonie cette année pour réaliser des économies.

 

 

Sollicitée, la direction de la communication de Pôle emploi précise que ces vœux ont coûté légèrement moins cher qu’en 2012 (« On doit être à 3 000 ou 4 000 euros en dessous de l’an dernier »).

L’établissement public a tout de même fait appel au traiteur Butard Enescot, « créateur de réception » qui revendique une « clientèle de prestige », et opté pour le palais des congrès de Montreuil. Une poignée de cars ont dû transporter les « Parisiens » à pied d’œuvre –bien que le métro s’arrête à 200 mètres.

Certains bus n'ont pas fait le plein, des agents ayant préféré sécher le grand discours de Jean Bassères, directeur général de Pôle emploi. « Ce n’est pas tant le coût qui a pu gêner, explique Véronique Pasty, secrétaire générale adjointe du SNU (FSU), principal syndicat de la maison. C’est plutôt le discours servi aux agents, la bonne parole sur le plan "Pôle emploi 2015" qu'ils n'avaient pas forcément envie d'entendre ». Ce plan stratégique, élaboré l'an passé par la direction générale, est censé aider Pôle emploi à mieux affronter le chômage de masse et remédier au malaise des conseillers (qui suivent en moyenne 165 demandeurs d’emploi chacun).

Le plan « Pôle emploi 2015 » a provoqué des tensions au siège lui-même, réorganisé de fond en comble, avec des directions qui fusionnent et des personnels parfois déboussolés.

 

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 14:23

 

 

Marianne - Vendredi 22 Février 2013 à 11:15

 

Périco Légasse - Marianne

 

Quand j’étais gamin, Charles de Gaulle étant à l’Elysée et Georges Pompidou à l’hôtel de Matignon, l’arrivée du cirque Pinder dans un village de France ou un quartier de grande ville était toujours accueilli avec ferveur. Sur un autre registre, en ce début de XXIe siècle, le Salon de l’Agriculture participe des animations attendues par les familles de la région parisienne.

 

CHESNOT/SIPA
CHESNOT/SIPA

Quand j’étais gamin, Charles de Gaulle étant à l’Elysée et Georges Pompidou à l’hôtel de Matignon, l’arrivée du cirque Pinder dans un village de France ou un quartier de grande ville était toujours accueilli avec ferveur. Sur un autre registre, en ce début de XXIe siècle, le Salon de l’Agriculture participe des animations attendues par les familles de la région parisienne. On ira voir les vaches comme on allait voir les lions, étant entendu que les premières ont un caractère plus exotique que les seconds car beaucoup plus rares à la télévision. Il y aura bien quelques panneaux vantant les mérites folkloriques de nos terroirs et quelques stands où déguster un saucisson d’Auvergne et un fromage du Jura, mais, pour l’essentiel, ce sont les gigantesques panneaux à l’enseigne des groupes de l’industrie agro alimentaire qui constitueront LE MUST du décorum médiatique et financier de « la foire agricole », comme disaient ceux qui s’y croyaient chez eux. 
 

Fut en temps, quand l’instruction était encore civique et le suffrage universel entendu par la classe politique, l’agriculture était le pendant de l’industrie, à savoir que la première gardait un visage humain pour préserver les paysages de la France alors que la seconde brillait par la technologie de ses architectures. Les deux mamelles de la France contemporaine aurait dit Maximilien de Béthune alias Sully. Las, depuis une dizaine d’années, lorsque l’on franchit les portes du Salon, on est aussitôt submergé et happé par la signalétique enrubannée des grandes enseignes de l’industrie agro alimentaire. 


Ce n’est plus le forum des paysans cultivant la terre mais le symposium des fabricants de la malbouffe. On se croirait dans un hypermarché dont les rayons crèmerie, conserves, compote, plats cuisinés, produits surgelés etc, etc, occuperaient toute la (grande) surface du magasin. Comble du cynisme, jusqu’à l’an dernier, c’est « l’espace » Mc Donald, avec son clown jaune en effigie dominante, qui occupait tout le centre du pavillon élevage. Quand on sait l’impact désastreux que cette forme d’alimentation peut avoir sur les races bovines de tradition française on se dit que l’assassin revient toujours sur les lieux du crime.


Le cheese burger au cul du charolais et le big mac sous la mère, tel est le concept de la grande manifestation rurale, comme pour mieux convaincre le citoyen que l’industrie du fast-food soutient la cause paysanne. Et lorsque le visiteur arpente les allées du salon à la recherche d’un troupeau de moutons ou d’une gerbe de blé, il lui faut franchir des barrières estampillées Cassegrain, Bonduelle, Andros, Lactalis,, Elle-&-Vire, Charal, Fleury-Michon, Danone, Carrefour, Monoprix, Auchan et Géant Vert, avec la bénédiction vénale de la FNSEA, avant de parvenir à sa petite étable reconstituée. Traverser autant de merde pour trouver une bouse, le raccourci est tentant. 
 

Cette année, espérons que ce sera le patrimoine équestre roumain qui sera mis à l’honneur par les marchands de bonheur gourmand que sont Comigel et Spanghero. Dans le genre écurie des courses, gageons que Findus partira en pôle position. Si la terre ne ment pas, il y en a en revanche qui ne disent pas toujours la vérité. Messieurs les industriels de la ruralité humiliée, souillée, galvaudée, peut-être pourriez vous choisir un autre endroit que le salon de l’Agriculture pour montrer votre cul. Comme on dit par chez nous : « Allez faire ça ailleurs ».

 

1 commentaire

3.Posté par Sylvène GRIMONT le 22/02/2013 14:19
Non, ce n'est pas trop tard ! Merci à la montée du chomage qui va laisser du temps aux gens pour cuisiner ( parce qu'honnêtement, leur merde en barquette, ça coûte cher pour ce que c'est). Merci à l'envolée du prix du pétrole qui va rendre hors de prix la tomate qui a fait trois fois le tour de l'europe avant de tomber dans nos assiettes. Merci à notre gouvernement qui organise la décroissance pour tous et tout de suite : il faudra bien qu'on cultive nos jardins.

A ce propos, une initiative doucement révolutionnaire comme je les aime :
http://www.incredible-edible-freland.fr/?p=524

 


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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 14:15

 

 

Rue89 - Jean-Jacob Bicep - Député européen

Publié le 21/02/2013 à 13h04

 

 


Des bananes (Ian Rasley/Flickr/CC)

 

Je méconnais les règles de la physique médiatique, mais assurément elles existent. Comment expliquer sinon, que certaines nouvelles pèsent des tonnes et que d’autres pèsent moins qu’une plume ? Pourquoi par exemple, un tel engouement des rédactions sur « la crise des lasagnes de cheval » et à peine un bruissement d’ailes sur le dossier du chlordécone ? Le trébuchet médiatique est terriblement injuste.

« Chlordé… quoi ? », me direz vous ? Chlordécone. Une molécule contenue dans le pesticide pulvérisé sur les plants de banane en Guadeloupe et Martinique des années durant, empoisonnant ainsi la terre de ces îles. il s’agit de l’un des plus grands scandales environnementaux de ces dernières années, qui malgré les efforts inlassables des lanceurs d’alerte, n’a pas encore entraîné une réponse forte de la part des pouvoirs publics.

Résumons. Le chlordécone appartient aux tout premiers insecticides mis sur le marché, comme le DDT ou le lindane. Très vite, leur nocivité est avérée. En 1976, les Etats-Unis interdisent le chlordécone, et dès 1979 l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare le pesticide « possiblement cancérogène pour l’homme et perturbateur endocrinien ».

Liberté de polluer pour les Békés

Mais voilà : suite à des cyclones qui causèrent d’importants dégâts pour les bananeraies des Antilles, les planteurs de banane réclament du chlordécone pour lutter contre le charançon. En 1981, le ministère de l’Agriculture accède à leur demande. La société Laurent de Laguarigue, grosse plantation béké martiniquaise, rachète le brevet. La pollution peut continuer. Des études accablantes [PDF] conduisent cependant le gouvernement à interdire l’utilisation du chlordécone en1990.

Mais comme, visiblement, la liberté de polluer est inscrite dans la déclaration des droits de l’homme et du béké, les planteurs obtiendront encore pourtant deux dérogations successives leur permettant d’utiliser le funeste pesticide jusqu’en 1993. Avec des conséquences dont la gravité doit heurter la conscience. Jugez-vous mêmes.

Une contamination pour plusieurs siècles

Entre 1973 et 1993, l’utilisation du pesticide a entraîné la contamination des sols, des récoltes et des nappes phréatiques. La partie de la population qui cultive ses propres légumes n’est pas épargnée, et les expositions persisteront pendant plusieurs siècles.

Et ce n’est pas sans conséquence sanitaire pour la population. Le fait d’avoir été exposé au pesticide est associé à un risque augmenté de développer le cancer de la prostate, ’’notamment chez les personnes possédant une concentration en chlordécone supérieure à 1 microgramme par litre de sang’’ selon un article publié dans la revue Journal of Clinical Oncology.

Retard de développement des enfants

L’Inserm et l’Institut de recherche sur la santé, l’environnement et le travail (Irset) sur la cohorte Timoun (enfant, en créole) a permis de suivre, avec le CHU de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), 1 042 femmes et leurs enfants depuis la grossesse. Elle a mis évidence « une association significative » entre l’exposition prénatale au chlordécone et une baisse de la mémoire visuelle et de la motricité fine des enfants observés. En langage courant, on parlerait de retard de développement causé par le pesticide. Quel parent accepterait tranquillement une telle révélation ?

Qu’on me pardonne alors, la question qui va suivre, mais elle mérite d’être posée, tant on a parfois l’impression, que, éloignées des yeux du législateur, Guadeloupe et Martinique sont tenues en lisière des droits les plus élémentaires.

Sera-t-il nécessaire, pour enfin attirer l’attention de l’opinion et des pouvoirs publics sur la situation environnementale et sanitaire de la Guadeloupe et de la Martinique, de mettre du chlordécone dans les lasagnes ?

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 14:09

 

Rue89 - Douanes 21/02/2013 à 12h37
Camille Polloni | Journaliste Rue89

 

 

L’or est une marchandise comme les autres en Europe. Les douaniers regrettent la situation, qui a permis à 1 800 kg d’or d’origine douteuse de passer par la France.

De janvier 2011 à avril 2012, 1 800 lingots d’or venus de Tunisie (72 millions d’euros) ont transité par quatre aéroports français (Nice, Marseille, Orly et Roissy) avant de repartir vers Dubaï et Istanbul, leurs destinations finales.

L’information révélée samedi par Nice-Matin ne manque pas de sel : sous les yeux impuissants des douaniers français, 150 passages ont eu lieu. Irréprochables, les « passeurs d’or » remplissaient parfaitement le formulaire de déclaration, restant ainsi dans le strict cadre du droit.

                                                                                                                                                                                                                             1 Est-ce l’or de Ben Ali ?

« Assez logique »

 


Un lingot d’or (BullionVault/Flickr/CC)

 

Même s’il est légal en Europe de se promener avec 30 ou 40 kilos d’or dans sa valise (à condition qu’ils soient déclarés), ce petit manège régulier a fini par inquiéter les douaniers. Ils ont prévenu la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) – l’équivalent de la DCRI pour les douanes. Selon un témoignage recueilli par Rue89, l’alerte serait partie de Roissy.

Après la fin du régime de Ben Ali, les services secrets français craignaient que le clan déchu ne se soit enfui avec 1,5 tonne d’or piqué dans les réserves de la banque centrale tunisienne. A l’époque, la Banque centrale a démenti toute perte. Mais ces déplacements massifs de lingots laissent penser qu’il s’agirait bien de l’or national tunisien.

« On ne sait pas à 100% si c’est l’argent de Ben Ali et on ne le saura peut-être jamais », explique un douanier. Mais cela semble « assez logique par rapport à la période et aux points d’entrée », dit Eric Beynel, porte-parole de Solidaires issu de l’inspection des douanes :

« Dans ma carrière j’ai croisé beaucoup de gens avec de fortes sommes en liquide, mais pas en lingots. Si c’est une grande quantité, on peut supposer que ça vient plutôt de réserves. »

                                                                                                                                                                                                                             2 Une enquête peut-elle avoir lieu ?

Les « biens mal acquis » tunisiens

 

Si ces faits sont avérés, ce ne serait pas la première fois que des dictateurs tapent dans l’or de leurs concitoyens. D’après un rapport du CCFD - Terre solidaire [PDF], plusieurs tyrans déchus se sont ainsi servis : Marcos (Philippines), Moussa Traoré (Mali), Pinochet (Chili) ou Milosevic (Serbie) auraient accumulé de l’or, notamment sur des comptes suisses.

En juin 2011, les associations Sherpa et Transparency international ont porté plainte à Paris. Elles voulaient que la lumière soit faite sur d’éventuels faits de blanchiment commis par le clan Ben Ali/Trabelsi.

L’affaire est instruite par le magistrat financier Roger Le Loire, qui enquêtait déjà sur les « biens mal acquis » des dictateurs africains. Jean Merckaert, de Sherpa, espère que le dossier s’élargira à cette histoire de lingots :

« On ne peut pas reprocher aux douanes d’avoir fermé les yeux : ils ont signalé les transferts d’or. Mais dire que ça n’a rien d’illégal, c’est aller un peu vite en besogne. Ou alors la législation antiblanchiment est défaillante. »

                                                                                                                                                                                                                             3 L’or, une marchandise comme les autres

« C’est comme transporter des boîtes de conserve »

 

Justement, la législation a changé. Depuis un règlement européen de 2005, entré en vigueur en 2007, l’or n’est plus considéré comme une devise, mais comme une marchandise.

Les « devises », ce sont les pièces, les billets, les chèques et d’autres titres financiers. Lorsqu’un voyageur se déplace avec plus de 10 000 euros en espèces, il doit se soumettre à une « obligation déclarative » à la douane. Il doit donner son identité, dire combien il a sur lui, expliquer la provenance et la destination de l’argent.

S’il ne le fait pas et que les douaniers le découvrent, « le premier réflexe est en général de lâcher les chiens renifleurs », explique l’administration. Si le chien « marque » (s’il s’arrête), cela signifie qu’il a senti des traces de stupéfiants sur les billets. La douane peut alors confisquer les devises pendant trois mois (renouvelables une fois), le temps d’interroger le porteur de l’argent et de mener une enquête.

Rien de tel pour l’or. Ne pas déclarer des lingots reste risqué, mais si la déclaration est faite, elle est moins précise que pour les devises. « C’est comme transporter des boîtes de conserve », affirme un douanier. Et les passeurs tunisiens étaient bien en règle.

Même si une enquête a posteriori est possible, le porteur d’or est déjà parti, ses lingots aussi. Les douaniers n’ont pas beaucoup d’informations à leur disposition.

                                                                                                                                                                                                                              4 Qui se promène avec des lingots dans ses bagages ?

Des épargnants et des trafiquants

 

Qui diable transporte de l’or à travers l’Europe ? Des gens parfaitement honnêtes, qui ont « converti leur épargne », expliquent plusieurs professionnels. Mais aussi, disent-ils, des malfaiteurs spécialisés dans la refonte de bijoux volés. Difficiles à intercepter donc, à moins qu’ils ne fassent un gros faux pas.

Le douanier cité plus haut raconte ainsi un épisode emblématique, selon lui, de l’hypocrisie législative :

« Il y a quelques mois, nous contrôlons un véhicule tout bête, venu d’Italie du Sud, qui se dirige vers la Belgique. On ouvre le coffre, c’est la caverne d’Ali Baba : presque 500 000 euros en lingots.

Légalement on ne peut rien faire, même si la provenance et la destination font planer un gros doute sur cet argent. L’Italie du Sud, bon... Et la Belgique pratique les taux les plus intéressants sur l’or.

On a guetté le véhicule au retour, ça s’appelle un “ciblage”. Il avait bien changé l’or en argent liquide. Qu’il n’avait pas déclaré.

On a consigné l’argent pour les trois mois d’enquête, demandé des infos à l’Italie dans le cadre de l’assistance administrative, et infligé une amende pour non-déclaration, comprise entre 0 et 25% de la somme totale. »

C’est tout. Et encore, les transporteurs avaient eu la mauvaise idée de ne pas déclarer leur argent. S’ils l’avaient fait, même avec un montant si élevé, ils n’auraient pas été inquiétés.

                                                                                                                                                                                                                             5 Pourquoi l’or a fini à Dubaï ?

« Une plaque tournante du marché de l’or »

 

Pour Charles Prats, magistrat spécialisé dans la lutte contre la fraude, membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS) et ancien inspecteur de la DNRED, « il y aurait beaucoup à dire sur le trafic d’or en Europe ».

Certes, des particuliers peuvent se déplacer avec de l’or en lingots, mais a priori « ils préfèrent l’or-papier, compte tenu des risques de vol ». Chaque lingot d’un kilo coûtant environ 40 000 euros, un braquage serait malvenu. Sur une aussi grosse somme que les prises tunisiennes :

« Si les douanes avaient des infos comme quoi les passeurs étaient liés à Ben Ali, ils avaient la possibilité d’intervenir grâce au gel des avoirs prononcé le 4 février 2011.

Aujourd’hui, si tout le monde dit que c’est Ben Ali, rien n’empêche d’enquêter a posteriori. Mais ils arrivent après la bataille. »

L’argent serait déjà à Dubaï, « une plaque tournante du marché de l’or », rappelle Charles Prats.

« Là-bas, il y a des banques, il est possible de transformer l’or en fonds. Et Dubaï est demandeur d’or pour les activités de bijouterie-joaillerie. »

« Les outils législatifs à la disposition des douaniers sont faibles », déplore le douanier :

« Jusque récemment, on ne voyait pas trop d’or physique circuler. Mais il y a une sorte de “ruée vers l’or”, un net regain. Avec la crise financière, c’est devenu une valeur refuge.

Dans le même temps, l’obligation déclarative a été affaiblie au nom de la libre circulation des capitaux. L’Union européenne et les Etats sont unanimes dans ce sens, à l’exception des professions répressives. »

                                                                                                                                                                                                                             6 Pourquoi Pierre Moscovici a-t-il écrit à la Commission européenne ?

Le ministre demande un changement dans la réglementation

 

Pour essayer de faire changer la réglementation, les douanes françaises ont écrit à la Commission européenne le 28 septembre 2012. S’appuyant sur les cas de figure problématiques, elles demandent à ce que l’or réintègre le champ des devises, pour qu’il soit mieux contrôlé.

Deux mois plus tard, le 21 novembre, les ministres de l’Economie (Pierre Moscovici) et du Budget (Jérôme Cahuzac) reprennent cette proposition dans une lettre. Ils l’envoient à deux commissaires européens, Michel Barnier et Algirdas Semeta.

Au cabinet de Michel Barnier, on explique que le Commissaire a répondu aux ministres français, et qu’il a proposé entre-temps de « durcir les règles européennes dans la lutte contre le blanchiment ».

La porte-parole de la Commission européenne, Emer Traynor, oppose quant à elle une fin de non-recevoir aux ministres français :

« Il n’est pas prévu d’étendre le règlement à l’or. »

Finalement, la responsabilité de tout cet or évaporé appartiendrait plutôt aux douaniers tunisiens, qui ont laissé sortir l’or illégalement du pays. Le système de corruption organisé par le régime de Ben Ali a laissé des traces. En juin dernier, vingt hauts responsables de la douane tunisienne ont d’ailleurs été traduits devant la justice.

MERCI RIVERAINS ! Tilô
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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 14:02

 

Rue89 - Exclu 22/02/2013 à 13h36
Sophie Caillat | Journaliste Rue89

 

 

« Les Infiltrés » de France 2 ont planqué leurs caméras dans les coulisses pas très reluisantes de la commercialisation des médicaments. « Laboratoires pharmaceutiques : un lobby en pleine santé » est le nouvel épisode de la troisième saison de l’émission, diffusé ce vendredi soir.

La méthode reste la même : les images volées. Un choix délibérément polémique, certes, mais inévitable quand on veut en savoir plus sur les deals plus ou moins opaques proposés par les labos.

Le système décrit dans le film n’a rien à envier à celui de la grande distribution. « C’est comme si on vendait de la lessive », résume un visiteur médical dans le film.

   

A côté de l’enquête principale, consacrée aux visiteurs médicaux, un second film plus court se concentre sur les marges arrières des laboratoires fournissant les génériques, autrement dit les dessous de table qu’ils offrent aux pharmaciens.

Le sujet est particulièrement tabou pour les autorités, car les médicaments génériques, qui n’ont pas la cote chez les Français, font faire 1,5 milliard d’euros d’économies à la Sécurité sociale.

Les trois « modes de redescente »

Les astuces utilisées sont très bien montrées par la réalisatrice Sophie Bonnet, infiltrée dans un congrès de pharmaciens. Elle rencontre des représentants des labos, prétendant qu’elle compte reprendre une officine, et écoute leurs offres décomplexées.

Il faut savoir, pour bien comprendre le secteur, que les marges des pharmacies se sont réduites et que le secteur n’est plus aussi florissant qu’il l’a été, comme le racontait déjà Ludivine, pharmacienne, dans la rubrique Votre porte-monnaie au rayon X de Rue89. Les officines se voient donc proposer l’« aide » des labos, pour qui il est important d’être choisi comme fournisseur unique de toute la partie générique.

Depuis 2008 et la loi sur les marges arrières, tout cela est très encadré : le pharmacien peut obtenir jusqu’à 17% de remise légale. Or, affirme le film, les remises vont fréquemment jusqu’à 50%, grâce à des méthodes frauduleuses mais « juridiquement bordées ». Voici les trois techniques (des « modes de redescente » dans le jargon des commerciaux) proposées par les laboratoires à l’infiltrée :

  • la publicité : l’officine bénéficie d’un contrat d’achat d’espace publicitaire, c’est-à-dire qu’elle est rémunérée pour installer des panneaux. Le labo peut verser 1 000 euros par mois pour ce service, via une société-écran ;
  • les études : le laboratoire rémunère la pharmacie pour des enquêtes sans intérêt scientifique mais utilisables en cas de contrôle ;
  • les cadeaux : « pour dix boîtes achetées, une offerte... et remboursée », propose le labo. Une fraude à la Sécu.

« Personne ne nie le système, mais c’est une question de proportion », estime l’auteur de l’enquête, Sophie Bonnet, pour qui « il n’est pas choquant en soi que de l’argent public bénéficie aux pharmaciens, car ils sont en difficulté. Mais cette opacité est choquante ».

Difficile de savoir si le système est aussi généralisé que l’affirme le film, mais selon les pharmaciens, il semble que le fait que l’infiltrée se soit présentée comme étant sur le point de reprendre une officine ait rendu les labos encore plus agressifs commercialement.

« Ils voulaient l’appâter, mais dans la réalité jamais ils ne nous proposent de telles ristournes », disent des pharmaciens que j’ai interrogés.

« Sans cet argent, pas de marché du générique »

Philippe Gaertner, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), n’a jamais entendu parler du système des boîtes gratuites et est « très étonné » par ce qu’il a vu dans le film. Il reconnaît que les remises vont au-delà de 17% « par le biais de contrats de coopération, des études par exemple, mais tout ce qui se fait avec les labos figure dans la comptabilité des entreprises ».

Et Lucien Bennatan, président du groupement de pharmacies PHR, de reconnaître des remises qui vont jusqu’à 20% au-delà de la limité autorisée, mais légalement. Il ajoute :

« Sans cet argent reversé par les labos, le marché du générique n’existerait pas, car les marges sont trop faibles. La Cnam est au courant mais laisse faire.

Il ne faudrait surtout pas jeter l’opprobre sur les génériques, et sur les pharmaciens dont les volumes et les marges ne cessent de baisser. »

Philippe Gaertner précise qu’« une officine met la clé sous la porte tous les deux jours en France ».

 

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:45

 

 

Le Monde.fr | 22.02.2013 à 12h43 • Mis à jour le 22.02.2013 à 13h14 Par Audrey Garric


 
Les poissons les plus péchés, le thon et le rouget, sont aussi les plus mal étiquetés.

Après le scandale de la viande de cheval, celui du poisson ? C'est la question qui se pose, après la publication, jeudi 21 février, d'une étude menée par l'ONG américaine Oceana révélant une fraude de grande ampleur portant sur les produits de la mer aux Etats-Unis, où un tiers des poissons  consommés n'appartiennent pas à l'espèce que les clients avaient cru acheter.

Pour son enquête, menée de 2010 à 2012, l'association a procédé à une analyse ADN de 1 215 échantillons de poisson collectés dans 674 points de vente - magasins d'alimentation et restaurants - dans 21 Etats américains.

 

 LE THON ET LES VIVANEAUX, LES PLUS MAL ÉTIQUETÉS 

Les résultats sont sans appel : 33 % des poissons étudiés ne correspondaient pas à l'espèce affichée et pâtissaient d'un étiquetage non conforme à la charte établie par l'Agence américaine des produits alimentaires et des médicaments (FDA).

Les poissons les plus pêchés, le thon et le vivaneau ("snapper"), sont aussi les plus mal étiquetés : ainsi, le vivaneau enregistre un taux d'erreur de 87 % (161 des 186 poissons vendus comme des snappers et collectés dans l'ensemble du pays n'en étaient finalement pas) tandis que le thon est mal étiqueté dans 59 % des cas (84 % des échantillons de thon blanc prélevés étaient en réalité de l'escolar, une espèce de poisson pouvant provoquer de graves troubles digestifs).

Entre 19 % et 38 % des morues, des flétans et des bars chiliens avaient aussi un étiquetage erroné, ajoute encore le rapport. Seul le saumon est mieux étiqueté, avec seulement 7 % de fraudes.

Cette vaste opération de substitution d'espèces prend plusieurs formes. On y retrouve des poissons d'élevage vendus comme des poissons sauvages, beaucoup plus coûteux (comme du pangasius vendu pour du mérou, de la sole ou de la morue). Des espèces surexploitées, vulnérables ou en péril vendues comme d'autres plus soutenables (par exemple du flétan de l'Atlantique à la place du flétan du Pacifique). Y figurent aussi des poissons déconseillés aux femmes enceintes et aux enfants par la FDA en raison de leur teneur élevée en mercure, comme le bar, commercialisés sous d'autres noms.

 

RESTAURANTS DE SUSHI ÉPINGLÉS

Au total, 44 % de tous les lieux de vente visités vendaient des poissons mal étiquetés. Dans le détail : les restaurants de sushi avaient le taux d'erreurs le plus élevé sur leur carte (74 %), suivi par d'autres restaurants (38 %) et les magasins d'alimentation (18 %). "Les traductions du japonais à l'anglais peuvent expliquer une partie des mauvais étiquetages trouvés dans les restaurants de sushi. Mais comme ces enseignes se développent dans le pays, les dénominations légales devraient être adoptées uniformément à l'échelle du territoire", assurent les chercheurs.

"Parce que notre étude se limite aux poissons vendus dans des points de vente au détail, nous ne pouvons pas dire exactement où l'activité frauduleuse s'est produite, explique le rapport. La chaîne mondiale d'approvisionnement des produits de la mer est des plus complexes et obscures. Avec une supervision et des inspections minimales du gouvernement fédéral alors que les importations augmentent, et sans tests ADN tout au long de la chaîne d'approvisionnement, il est difficile de déterminer si la fraude s'est produite sur le bateau, pendant le traitement des poisons, au niveau du gros, lors de la vente au détail ou ailleurs."


"JEU DE DEVINETTE POUR LES CONSOMMATEURS"

"Acheter du poisson est devenu un jeu de devinette pour les consommateurs américains, a commenté Beth Lowell, une responsable de Oceana, citée par l'AFP. Que vous viviez en Floride ou au Kansas, personne n'est à l'abri de fraude en achetant du poisson." Et d'ajouter, fataliste : "Il faudrait traquer les poissons du bateau de pêche jusqu'à la table du consommateur pour pouvoir être sûrs qu'ils sont sans danger, légaux et portent une étiquette les décrivant de façon exacte."
 

"Outre le fait d'être trompés, un grand nombre de consommateurs se voient nier le droit de choisir un poisson basé sur un souci de santé ou de préservation" pour des espèces menacées, déplore le Dr Kimberly Warner, un scientifique d'Oceana, le principal auteur de cette recherche.

Audrey Garric

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:40

 

 

Classé dans Billet d'Humeur, Témoignages

Par Okeanos

22 février 2013 - 14:44
(dernière modification le 22/02/2013 - 14:44)

 

Puisque nous sommes tous grecs et puisque nos passeports français ne nous empêchent pas, à nous non plus, de subir la situation de chaque citoyen hellénique,  depuis que la troika et les divers gouvernements du pays ont décidé d'appliquer des cures d'austérité qui un jour, peut-être, ne feront plus la "une" comme la "solution unique pour s'en sortir" mais comme un "crime contre l'humanité".

Parce que parfois, c'en est Trop.

Parce que des nazis sont dans la rue, dans le parlement et ne sont toujours pas inquiétés. Parce que plus d'un tiers de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté. Parce que l'avenir devient impossible, déprimant et plus sombre que jamais. Parce que vivre ici offre la vision quotidienne d'une descente aux enfers qui ne semble inquiéter que modérément les hautes instances de l'Europe.  Parce que suivre la fascisation de l'Etat grec au jour le jour est non seulement épuisant mais aussi révélateur de l'ignorance crasse de l'histoire européenne des années 30.

Parce que les signes ne trompent pas sur la dérive incessante du pays vers l'autoritarisme.  Parce que des immigrés se font tabasser par des flics et par les nazis. Parce que des militants se font torturer par la police qui retouche aussi des photos pour masquer les violences. Parce que l'ancienne république de Grèce, le nouvel empire weimarisé du Bankistan fera défaut, un jour ou l'autre.

Parce que mon petit vendeur de légume a lui aussi fermé son magasin hier, comme beaucoup d'autres. Parce que chaque jour qui passe laisse derrière lui une nouvelle peine, un nouveau drame, une nouvelle perte d'emploi.

Parce que plus de 5000 manifestations et mouvements de protestation à travers le pays en 2012 n'auront pas suffit.

Parce que mois après mois ils font de notre Grèce un enfer. Parce que semaine après semaine, ils la dégradent et la violent. Parce que jour après jour, ils imposent leur loi et procèdent à un racket géant.

Parce que ces "ils" n'ont que faire de nos vies.

Car l'austérité tue. Chaque jour. D'une manière ou d'une autre, elle enlève des vies, des espoirs, des projets.

Pour ces raisons et toutes les autres, certains partent.

Et Marie Laure en fait désormais partie.

Son témoignage ci-dessous est publié avec son autorisation. Il a été mis en ligne le 17 février sur mediapart.


Exil du Chaos
Le 17 février 2013, par Marie Laure Veilhan

Nous avons pris la décision de partir.

Voilà une décision qui procède d’un non-choix, d’une nécessité que je ne qualifierai pas d’absolue, pour la simple raison que je sais qu’on n’est ni en Afghanistan, ni à Smyrne de 1922. Non, ç’aurait pu être un choix. Mais c’est tout juste une décision.

Décision d’exil, alors.

Il nous reste un été ici. Nous serons en France pour la rentrée 2013.

Nous laisserons derrière nous la maison de mon compagnon, Christos. La maison d’un autre exil, qui date de 90 ans : celui des grands-parents de Christos, venus de Constantinople (Kalloni, « la belle ») en 1922. J’écrirai un jour prochain ce que j’ai pu retenir de cette histoire-là. Elle est présente, curieusement parfois.

Nous laisserons des amis, Dina la rigolote, Angélique à la voix d’or, nous laisserons le père de mes enfants, la mer où Christos allait pêcher si souvent, sur les traces de son père, pêcheur, les orangers, le grenadier, les citronniers, l’oncle Adonis, tout tordu, tout pauvre, tout vieux, toujours si digne et souriant, sauf ces jours-ci, sa dame Anna s’en va à petit feu…

Je laisserai la terre que j’ai aimée pour la première fois il y a vingt-quatre ans, fille au pair d’un été, et que je croyais ne jamais quitter. Chaque jour qui passe, j’ai peine à croire à ce qui arrive à cette Grèce-là.

J’ai peine. Grand peine.

Nous sortons peu – le temps a l’air d’avoir pris la couleur de la vie : il pleut, sans arrêt, au point que le bois doit rester longtemps dans le poêle avant de s’embraser. Nous regardons distraitement les journaux télévisés, on connaît la rengaine. Deux dizaines d’impôts créés en 2012. Chômage. Misère. Enfants non vaccinés. Facultés qui ferment. Hôpitaux en panne de chauffage, de matériel de première nécessité (compresses, instruments chirurgicaux,…). Et de yaourts aussi. Néo-nazis au parlement. Grèves. Mobilisation décrétée dans deux secteurs (marine marchande et transports en commun), sous le contrôle direct de l’armée. La folie rivalise au quotidien avec le ridicule, le trivial, le presque rigolo. Non, on n’y croit pas, quand le secrétaire du Ministère de l’Economie annonce que « le smic à 560 euros -bruts- est encore trop haut »…

En chiffres, ça donne : 27 % de chômage global en novembre 2012 (derniers chiffres disponibles), soit une augmentation de 31% par rapport au mois de novembre 2011. 61,6% parmi les jeunes. Chiffres officiels, qui ne prennent pas en compte les multiples programmes de « formation » indemnisés à 250 euros pour deux mois, soit trois fois moins que l’allocation chômage, fixée à 360 euros mensuels. Pas d’allocation familiale, ni de logement bien sûr. 60 milliards de créances avérées vis-à-vis du Domaine Public (fisc et caisses d’assurance maladie et retraite). La récession en 2012 à 6,5%, pour la cinquième année. Le pain à 1,60, l’essence à 1,70. Le smic grec à 560 euros brut (480 euros nets), et 492 bruts (424 nets) pour les jeunes jusqu’à 25 ans. 300.000 compteurs coupés l’an dernier faute d’avoir pu payer la facture d’électricité, désormais couplée à l’impôt spécial (calculé sur la base de la surface du bâtiment alimenté), censé être exceptionnel, mais qui sera finalement intégré à un impôt global. Mon employeur (Union des Coopératives Agricoles), qui emploie 130 personnes (à l’usine et dans les bureaux, ne s’est toujours pas acquitté des salaires de novembre du personnel administratif. Je fais partie de ce dernier, mais ai eu droit à un « régime de faveur » qui m’a permis de recevoir les salaires de novembre et décembre, sous forme d’ « avance sur salaire » (c’est joli, comme formule : avance sur arriéré). J’étais allée faire remarquer que c’est ma seule source de revenus, et que nous vivons à quatre de ces presque 800 euros par mois. Nous avons longtemps été les moins riches de tous ceux que je connais.

Nous sommes désormais parmi les moins pauvres de ceux dont nous partageons le quotidien (travail exclu). Il n’y a plus de syndicat des ouvrières à mon boulot : il a été dissout, suite à des pressions exercées de façon ouverte sur l’intégralité des ouvrières, prises une à une. Ce mois-ci, le grand magasin Sprider (grande chaîne de vêtements bas prix), qui employait quinze personnes, a fermé. La deuxième boulangerie du quartier aussi. Pas résisté.

[Christos discute ce moment-même sur Skype avec un copain, parti en Allemagne en septembre. Il lui parle exactement de ça, à l’instant. C’est saisissant.]

Aighion accueillait depuis plusieurs années deux sections d’enseignement supérieur technique (optique et kiné). Au bord de la mer, dans un bâtiment industriel abandonné et rénové. Ces deux sections disparaîtront, comme une trentaine d’autres en Grèce, à partir de septembre. Les étudiants s’en iront, les bars, le cinéma qui avait rouvert depuis peu, la salle de musique… vont se vider un peu plus. Nous n’y allions quasiment plus, mais c’est réjouissant de voir ces étudiants qui venaient jouer gratuitement au « Polytechneio ». Triste, aujourd’hui, d’être presque sûr que cela ne durera pas.

Je voudrais être contredite par les faits.

Mais les médicaments de traitement du sida ont été désinscrits de la liste des médicaments remboursables. Pour les traitements anti-cancer, cardio, contre la tension artérielle… et pour une foule d’autres, la question n’est plus tant qu’ils soient ou non remboursables : il est de plus en plus difficile d’en dénicher. On crève de cette crise, et pas ceux qui sautent d’un balcon ou se tirent une balle dans la tête. On se laisse aller, aussi, tout simplement.

Je m’accroche à ceux que j’aime. Et à la première sonate de Beethoven, aussi. Qu’il me pardonne…

Je participerai du 1er au 3 mars à une rencontre organisée par l’aile « rouge » du Syriza sur la lutte contre le fascisme (en tant qu’interprète, ce qui nous paiera les billets de bus et une partie des frais de séjour à Athènes). Je vous conterai ce que j’aurai pu en retenir. Je sais désormais que cela pourra nous valoir des déboires plus ou moins importants. Les députés de l’Aube Dorée soufflent sur les braises de la haine, l’un deux a déclaré hier : « la prochaine fois que nous ferons une descente sur un marché pour contrôler les vendeurs étrangers, on ne fera pas que donner des coups de lattes dans les étalages. Il faut bien qu’on se fasse plaisir, aussi… Il est hors de question qu’on laisse les citoyens grecs sans protection ». Babakar Ndiaye est mort, il y a huit jours, jeté sur les rails de la station Thisseio, à Athènes, par l’un des dix agents de la police municipale qui l’avait pris en chasse parce qu’il vendait sur le trottoir des faux sacs Vuitton ou des parapluies chinois. Les paysans qui tentaient de bloquer symboliquement la route nationale ont été attaqués par les flics. Attaqués, non pas arrêtés. La violence institutionnelle s’installe chaque jour. Violence policière des brigades anti-terrorisme qui rouent de coups les quatre jeunes (qui se déclarent anarchistes), les défigurent, et se donnent tout juste la peine d’un maquillage électronique pour masquer les pires traces de torture sur les visages tuméfiés.

Le message est clair : « Tenez- vous tranquilles, ça pourrait arriver à tout le monde et à n’importe qui ».

Enfin, presque. Des militants de l’Aube Dorée, arrêtés la même semaine en possession d’armes lourdes, se sont fait photographier au poste. On en rigole : ils ont l’air de sortir du centre de soins esthétiques, tellement ça n’a pas l’air de les éprouver. On comprend, d’ailleurs : ils sont déjà dehors. Nous savons bien que ce qui nous attend en France n’est pas rose. Au-delà de l’adaptation à une vie que nous n’avions jamais prévue telle (ce qui suppose une adaptation forcée des enfants, par exemple, à un système scolaire en français, eux qui sont scolarisés en grec, bien sûr – mon fils, de bientôt onze ans, ne sait ni lire ni écrire en français, il a commencé l’anglais il y deux ans…), au-delà de tout ce qui nous fera ressentir ce mal du pays que les Grecs appellent si justement νοσταλγία (la nostalgie, douleur de la terre d’où l’on vient en traduction libre…), nous savons bien que la situation en France est dure, violente parfois, et que les choses vont mal pour beaucoup, là aussi.

D’ailleurs, le mal dont souffre la Grèce, c’est le même que celui qui étend son ombre sur l’Hexagone. Je le nomme « argent-dette », comme l’ont si bien fait les créateurs grecs de « Catastroïka », dont je ne saurais trop vous recommander la vision. Il a beau avoir été tourné il y a bientôt deux ans, tout y est.

Voyez.

Regardez.

Dites.

Faites.

Agissez.

C’est de notre vie à tous et à chacun qu’il s’agit.

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:29

 

http://www.masavi.eu/

 

 

 

Carrefour des résistances


 

 

Acampada Sol

Vendredi 22 Février

Réalisation: Adriano Morán
Année: 2011
Pays: Espagne
Durée: 1h04

 

Un documentaire sur l’occupation de la Plaza del Sol de Madrid par les indignés commencée le 15 Mai 2011. Il montre un échantillon de ce qui s’y est dit et fait, notamment dans le cadre d’assemblées populaires tenues sur place.

 

 

De tout les luttes depuis bientôt deux ans, les indignés de Nîmes occupent tous les soirs, en été, la place de la maison carrée  et le mercredi soir et le samedi midi en hiver et en Automne. Contre la dette, l’austérité et l’oligarchie au service des banques qui  gouvernent réellement , ils participent aussi aux actions contre le nucléaire, et à la lutte de NDDL contre tous les grands projets inutiles . Autant dire que la porte du Carrefour des résistances leur est grande ouverte.

Ils seront au Carrefour des résistances pour la projection de Acampasol .

 

*C’est Vendredi 22 Février à 19h comme tous les Vendredi 272 Rue de la grande terre à Mus. Après un apéro  gourmand  si, ceux qui le peuvent, apportent un petit quelques chose à partager.


Nous essayons de mettre sur pied un co voiturage de Nîmes, rendez vous 18h30 Maison Carrée, contacter Marleen pour savoir qui a une voiture et qui veut une place. 

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 22:03

 

france5.fr

 

La Maison-poison, quand nos intérieurs nous polluent

Documentaire
Censé être protecteur, notre intérieur est source d’émissions et de pollutions chimiques. Plus on nettoie sa maison, plus on libère de produits toxiques. Enquête, dans Le Doc du dimanche, sur un marché empoisonné de 22 milliards d’euros.

Contrairement à une idée reçue, l’air à l’intérieur de nos maisons serait cinq à dix fois plus pollué qu’à l’extérieur. En cause ? Nos meubles, les produits ménagers, les matériaux de construction ou encore certains jouets, qui dégagent des substances chimiques. Les médecins soupçonnent de plus en plus cette pollution domestique d’être à l’origine d’allergies qui touchent près de 18 millions de personnes en France. Plus grave encore : des cas de cancers sont désormais évoqués. Malgré ces risques, les industriels traînent les pieds pour modifier sérieusement leurs cocktails chimiques. Les autorités sanitaires françaises et européennes se « hâtent » lentement. « Comment peut-on produire des biens de consommation, les vanter dans des publicités, tout en sachant qu’ils ne sont pas neutres pour la santé ? » interroge Meriem Lay, la réalisatrice. « Je souhaitais démonter les mécanismes qui font que les décrets de protection des citoyens consommateurs tardent à exister, puis à être appliqués. Une lenteur qui arrange les pouvoirs économiques et qui est bien souvent couverte par les autorités. Comme pour l’amiante, les responsables auront peut-être un jour à répondre de leurs agissements. » D’autant que le documentaire démontre que, en matière de pollution domestique, il n’existe pas de fatalité : « Au-delà du constat des risques sanitaires et des mensonges des industriels, je voulais aussi montrer dans ce film qu’il existe des alternatives, des produits non toxiques aux recettes toutes simples », conclut Meriem Lay.
Jean-François Parouty
Documentaire
Durée
52’
Réalisation Meriem Lay
Production Ligne de Mire Production, en association avec France Télévisions
Année 2012

 

 

 

http://vimeo.com/59251758

Contrairement à une idée reçue, l'air des maisons est cinq à dix fois plus pollué que celui de l'extérieur. Les meubles dégagent des substances chimiques, lesquelles proviennent de produits d'entretien ou de matériaux de construction. Et plus on nettoie sa maison, plus des substances toxiques sont libérées. Les médecins soupçonnent cette pollution domestique d'être à l'origine d'allergies mais aussi de cancers. Malgré ces risques connus, les industriels traînent des pieds pour modifier sérieusement la composition des produits. Les autorités sanitaires françaises et européennes se «hâtent» lentement. Pourtant, il existe des produits sains aux recettes toutes simples. Ce documentaire propose une enquête sur un marché empoisonné de 22 milliards d'euros, et quelques astuces à utiliser pour ne pas respirer l'air vicié des intérieurs.

 

 

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