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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 17:31

 

Source : http://www.bastamag.net

 

 

Alternative politique

En Irlande aussi, le réveil de la gauche anti-austérité fait trembler le pouvoir en place

par

 

 

 

Le parti de gauche anti-austérité Sinn Féin est devenu incontournable depuis les élections européennes. En parallèle, un nouveau mouvement social, Right2Water, issu des luttes contre la taxation de l’eau et la privatisation déguisée de ce bien commun, mobilise massivement. Et formule désormais des propositions pour améliorer le système de santé et d’éducation, pour diminuer le pouvoir de la finance et relancer de véritables politiques économiques d’intérêt général. Après la Grèce avec Syriza et l’Espagne avec Podemos, l’Irlande sera-t-elle le 3ème pays d’Europe où une gauche de transformation et anti-austérité est en mesure d’accéder au pouvoir ?

Depuis la crise financière et immobilière de 2008, le gouvernement irlandais a appliqué tous les remèdes préconisés par ses nouveaux créanciers. Si officiellement la cure fonctionne, la réalité s’avère moins réjouissante. Le taux de chômage a été ramené à 10 %, mais c’est sans prendre en compte l’émigration massive des jeunes vers des pays comme l’Australie : depuis la crise, près d’un Irlandais sur dix a émigré. La croissance a repris pour atteindre 7,7 % en 2014, mais cette richesse a été essentiellement générée par des grandes entreprises comme Microsoft ou Amazon, accueillies dans de très généreuses conditions fiscales sur le territoire.

La population, de son côté, subit de plein fouet le démantèlement de ses services publics et les expulsions immobilières. Le prix des logements à Dublin n’a jamais été aussi élevé, et le spectre de l’éclatement d’une bulle immobilière plane de nouveau. Une étude du bureau central des statistiques montre que près d’un quart de la population était soit en situation, soit en risque de pauvreté en 2013, et que 30,5 % des Irlandais vivaient en situation de précarité. Jusqu’à récemment, le gouvernement, composé des libéraux du Fine Gael et du Parti Travailliste, n’a rencontré que peu de résistance. Mais il semblerait, au vu des événements de ces derniers mois, qu’être le bon élève de la Troïka ait un prix.

 

Tout commence par une histoire d’eau

Au début de l’année 2014, le gouvernement annonce la création d’Irish Water, une entreprise présentée comme une filiale de Bord Gais, l’organisme public de gestion du réseau d’eau potable. Irish Water commence l’installation de nouveaux compteurs à travers le pays, expliquant au passage que les usagers devront désormais payer individuellement leur consommation. Jusqu’à présent, les Irlandais finançaient l’entretien du réseau et la consommation par le biais de l’impôt progressif sur le revenu, et nombreux sont ceux qui considèrent ce nouveau système comme une double taxation injuste. L’arrivée d’Irish Water, prestataire qui n’hésitera pas à couper l’eau aux mauvais payeurs, laisse subodorer une privatisation.

Des collectifs citoyens ne tardent pas à se former via les réseaux sociaux pour empêcher l’installation des compteurs ou saboter les appareils déjà installés. Des incidents éclatent entre de petits groupes de manifestants et la police un peu partout sur l’île. A Trim, un homme est arrêté pour avoir empêché l’accès des techniciens à sa propriété. L’événement ne dissuade pas pour autant les manifestants, qui se font de plus en plus nombreux au cours de l’été, alors qu’en face rien n’est fait pour apaiser la situation. Le Vice-Premier Ministre Eamon Gilmore feint l’étonnement : « Ces compteurs permettront pourtant aux ménages de réduire leurs dépenses ».

Entre temps, les partis du gouvernement reçoivent un désaveu des électeurs lors du scrutin européen de mai 2014. Le parti travailliste, notamment, chute de 13,9 % à 5,3 %, alors que le parti de gauche Sinn Féin remporte 19,5 % des suffrages, soit près du double de son score habituel.

 

Boycott des factures d’eau

A l’automne, le mouvement s’organise autour de l’étiquette Right2Water (R2W, « droit à l’eau »), une large union rassemblant des partis de gauche radicale, des figures du mouvement issues de la société civile et cinq syndicats jusque-là minoritaires dans le pays. Le Sinn Féin, bien qu’identifié désormais comme le parti anti-austérité incontournable en Irlande, reste à l’écart de ce rassemblement. Il faut dire que certaines composantes de R2W n’hésitent pas à appeler au boycott des nouvelles factures. Encore encombré par son histoire liée à l’IRA (Armé républicaine irlandaise), le Sinn Féin ne peut pas se permettre de prendre part à un mouvement qui prône des pratiques un tant soit peu illégales. Le parti a néanmoins fait savoir que s’il était élu à la tête du pays, sa première décision politique serait de mettre fin au système Irish Water.

R2W se charge d’organiser une « première journée d’action » le 11 octobre. L’ampleur de l’événement dépasse les prévisions les plus optimistes. 10 000 personnes sont attendues, au moins huit fois plus de manifestants répondent à l’appel. Le même jour, le premier député de l’Anti-Austerity Alliance, un parti d’inspiration trotskiste affilié à R2W, Paul Murphy, est élu lors des élections partielles du Sud-Ouest de Dublin. « Ce que nous avons vu aujourd’hui, déclare-t-il après l’annonce des résultats, est une véritable révolte. » Il est vrai qu’il n’est pas dans l’habitude des Irlandais de prendre la rue. Et surtout pas aussi massivement.

 

Dans les pas de Podemos ?

A l’issue de la marche, le gouvernement concède une aide de 100 € par an à une grande partie des ménages, mais l’annonce a peu d’effet sur l’humeur générale. L’idée d’un boycott de masse fait son chemin dans les esprits. Lors de la « seconde journée d’action » organisée le 1er novembre par R2W, le nombre de manifestants est estimé à 100 000. La classe politique irlandaise comprend progressivement qu’à l’approche des prochaines élections législatives, prévues avant le 6 avril 2016, le dossier Irish Water sera au centre de l’agenda politique. Mais ce qui a commencé comme une histoire d’eau s’élargit vers un mouvement plus large contre les mesures d’austérité.

Rory Hearne, professeur d’université à Maynooth, a réalisé une étude d’opinion dans les rangs des militants de Right2Water. Pour lui, « le peuple était à bout. La réforme de l’eau a été la mesure de trop, surtout de la part d’un gouvernement qui avait promis, en 2011, de ne pas mener une politique d’austérité. » Le mouvement qui secoue l’Irlande est aujourd’hui en pleine mutation : « On assiste à une politisation, à un positionnement très clair contre la corruption, contre une dette perçue comme injuste, contre la façon dont les inégalités se creusent... On le voit avec la montée du Sinn Féin et des pratiques politiques non traditionnelles. R2W est en train de devenir un mouvement citoyen solide qui rappelle des initiatives comme Podemos. » Avec, dans le rôle de Pablo Iglesias, une figure comme Brendan Ogle, un syndicaliste reconnu pour sa fermeté ayant récemment quitté ses fonctions pour s’impliquer davantage dans le mouvement.

 

Du mouvement social au jeu politique

On découvre dans l’étude de Rory Hearne qu’un tiers des personnes interrogées se déclarent prêtes à voter pour l’Anti-Austerity Alliance, contre un quart vers le Sinn Féin. Surtout, 79 % des sondés donneraient leur voix en priorité à un candidat soutenu par R2W. « Right2Water est parvenu à s’implanter solidement dans de nombreuses communautés, à tel point que le mouvement envisage d’entrer dans le jeu politique pour les prochaines élections. »

Le mouvement en prend en tout cas le chemin. Le 1er mai dernier, R2W a organisé une « Plate-forme pour le renouveau » rassemblant à part égale les acteurs politiques, syndicaux et indépendants pour mettre sur pied une déclaration de principe pour un gouvernement progressiste. En plus d’une proposition de refonte de la gestion de l’eau, on trouve dans ce texte des pistes pour améliorer le système de santé et d’éducation, diminuer le pouvoir de la finance sur l’économie du pays, redonner sa place à l’emploi… Avec, en dernière page, un appel à propositions adressé à tous les Irlandais en vue du prochain rassemblement de R2W fixé le 13 juin prochain.

En attendant, pour Brendan Ogle, l’heure est au débat et à la réflexion : « On lance des partis, on lance des marques, on lance des personnalités, on lance des noms puis ces gens s’assoient et se grattent la tête pour essayer de savoir ce qu’ils revendiquent. Ce que nous allons faire, c’est essayer d’inverser ça. (…) Ca nous paraît très logique. Commencer par des idées dans les secteurs qui affectent la vie des gens, voir si on peut en tirer une déclaration de principes, voir s’il y a un appétit du public pour ça. Et s’il y a lieu, en tirer une nouvelle alliance de candidats et de personnalités. » Bref, le contenu politique avant le marketing médiatique.

Nicolas Salvi

Photo : manifestation de R2W le 1er novembre 2014 / CC William Murphy

 

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 17:13

 

 

 

L'UE accusée de fermer les yeux sur un réseau de corruption en Italie

|  Par Ludovic Lamant et Mathilde Auvillain

 

 

 

La Banque européenne d'investissement s'apprête à soutenir à nouveau le montage financier d'une bretelle d'autoroute dans la région de Venise. Problème : des sous-traitants du chantier sont impliqués dans le scandale de corruption géant qui avait conduit à l'arrestation du maire de Venise en 2014. À Bruxelles, l'Office antifraude juge les soupçons insuffisants.

 

À peine si le texte a attiré l'attention, lors de son adoption le 30 avril par une majorité d'eurodéputés à Strasbourg (350 pour, 263 contre). C'est un rapport aride du parlement comme l'institution en adopte des centaines par mandat, consacré, celui-là, à l'activité de la Banque européenne d'investissement (BEI) en 2013. Les élus se sont penchés, comme ils doivent le faire tous les ans, sur le bilan de cette banque méconnue du grand public.

Au point 34 de cette résolution, le parlement européen « juge regrettable que la BEI ait soutenu certains projets d'infrastructures qui se sont révélés non viables et non durables ». Le texte cite explicitement le cas d'un contournement autoroutier dans le nord de l'Italie, le Passante di Mestre, dont le montage financier suscite de vives inquiétudes du côté des associations comme chez certains élus. Rappelant les « enquêtes toujours en cours menées par les autorités italiennes », les eurodéputés exhortent la BEI « à ne plus financer ce projet ».

L'affaire, qui ne fait pas grand bruit hors d'Italie, relance pourtant un débat clé, sur la capacité de l'Europe à mettre en place la relance de l'économie qu'elle promet en boucle depuis des années. La BEI est-elle capable d'assumer ce rôle de pilier de la relance, qui lui a été assigné l'an dernier par Jean-Claude Juncker, patron de la commission, dans son fameux « plan à 315 milliards d'euros » ? La question subsidiaire peut sembler plus technique, mais elle s'avère brûlante dans le contexte italien : certains des nouveaux instruments financiers développés par la BEI, particulièrement opaques, sont-ils un cadeau fait aux mafias pour blanchir de l'argent en douce ? L'UE alimente-t-elle indirectement des systèmes de corruption à grande échelle et la criminalité organisée, qui gangrènent l'économie italienne ?

Aussi anecdotique peut-il sembler sur le papier, le dossier Passante di Mestre, épinglé jeudi par les eurodéputés, soulève toutes ces questions. Aux yeux des comités de citoyens, c'est sans doute le tronçon d'autoroute le plus cher d'Europe. Ses 32,3 kilomètres d'asphalte ont coûté 1,22 milliard d'euros aux contribuables italiens, soit 38 millions d'euros au kilomètre… Inaugurée en 2008, cette bretelle d'autoroute devait décongestionner le trafic automobile dans la zone de Mestre, au sud de Venise. Pour ses détracteurs, c'est une énième infrastructure inutile. Sauf que ses promoteurs sont parvenus à l'imposer comme un ouvrage stratégique en Italie, afin d'obtenir des rallonges budgétaires et d'accélérer les procédures d'attribution des marchés.

 

Une portion de la bretelle d'autouroute Passante di Mestre.Une portion de la bretelle d'autouroute Passante di Mestre. © Luca Fascia - Wikicommons.
 

Le Passante di Mestre n'a pas tardé à devenir un trou noir des finances publiques dans la péninsule. La région de Venise et la société d'autoroute qui en ont financé la construction, ont ensuite confié sa gestion à une structure ad hoc, la CAV (Concessionarie Autostrade Venete), dont la seule mission est d'éponger par tous les moyens la dette de cette infrastructure… qui n'est toujours pas rentable. Depuis 2008, les tarifs des péages n’ont cessé d’augmenter, mais cela n’a pas suffi à équilibrer le bilan. Faute d’y parvenir par ses propres moyens, la société s’est donc tournée vers l’Europe. La recette est bien connue des Italiens, parmi les principaux bénéficiaires de prêts de la Banque européenne d’investissement, la BEI.

 

Mestre, dans la région de Vénétie.
Mestre, dans la région de Vénétie.
 

Là où le dossier se complique, c'est que certaines entreprises qui ont participé au chantier dans les années 2000 sont aujourd'hui dans le viseur de la justice italienne. L'entreprise Mantovani SpA, notamment, qui a participé à la construction de la bretelle, s'est révélée par la suite être le pilier du « système vénitien », un système de corruption et d'appels d'offres truqués à grande échelle démantelé par le parquet de Venise en 2014. « Le Passante di Mestre est un projet dangereux », assure à Mediapart l'eurodéputé italien Marco Zanni, membre du Mouvement 5 étoiles (M5S), l'un des élus qui suit le dossier à Bruxelles. « Rien n'est encore établi, mais une enquête est en cours, sur des liens de sous-traitants avec le crime organisé. Et d'un point de vue économique, ce projet n'est absolument pas soutenable. Tout le business plan a été élaboré à partir de prévisions de trafic erronées. La preuve, c'est qu'ils ne cessent de refinancer la dette de l'entreprise, encore et encore. »

En avril 2013, la BEI a déjà prêté 350 millions d’euros à la société gestionnaire du Passante di Mestre. Elle s’apprête maintenant à refinancer l’ouvrage via son mécanisme « innovant » vedette, les project bonds. Concrètement, la CAV va émettre une obligation – de la dette – qui sera vendue sur les marchés. Elle espère lever entre 700 et 900 millions d’euros. La BEI se portera garante à hauteur d’environ 20 % de la valeur des obligations, une technique censée rassurer les opérateurs sur les marchés. Pour aiguiser un peu plus les appétits, le gouvernement Renzi avec son décret Sblocca Italia (« Débloquer l’Italie ») a introduit des avantages fiscaux. Ces « bonds » seront imposés à 12,5 %, comme les bons du Trésor, et non à 26 %.

 

Pour l'Office européen antifraude : rien à signaler

L’émission de ces obligations aurait déjà dû avoir lieu fin février, selon le calendrier avancé par La Repubblica en janvier. Mais l'affaire a pris du retard. La pression du parlement européen, fin avril, pourrait aussi changer la donne. Ce qui ne serait pas pour déplaire à des associations de la société civile, qui se sont emparées du dossier depuis plusieurs années. Pour deux d'entre elles parmi les plus mobilisées, Re:Common et Opzione Zero, le risque est réel : ces project bonds pourraient servir à refinancer une dette en partie liée à des pratiques illégales et à la corruption dans le nord de l'Italie.

Les premières alertes ne datent pas d'hier. Dès mars 2011, la cour des comptes italienne avait déjà émis des doutes sur l'inflation des coûts du projet Passante di Mestre. Le budget initial était estimé à 750 millions d’euros en 2003. La CAV doit aujourd’hui rembourser pas moins de 1,22 milliard d’euros. Le gardien des comptes soulignait aussi, sans détour, le manque de contrôles de la part des autorités et le risque d’infiltrations mafieuses via les appels d’offres pour les sous-traitants. Au moment du premier financement apporté par la BEI, en 2013, certains acteurs de la construction de la bretelle d’autoroute faisaient déjà l'objet d'une attention soutenue des magistrats.

 

Le siège de la Banque européenne d'investissement (BEI), à Luxembourg. ©BEI.
Le siège de la Banque européenne d'investissement (BEI), à Luxembourg. ©BEI.
 

Sollicité par des organisations de la société civile, l’Office antifraude de l’Union européenne (Olaf) leur répond, en mars 2014, qu'il n'a pas trouvé d’éléments suffisants pour lancer une enquête sur l'utilisation des fonds européens dans ce projet. « L’analyse du rapport de la cour des comptes de mars 2011 n’a pas particulièrement suscité de préoccupation concernant une possible fraude dans le projet. Aucun lien n’a pu être établi entre les allégations de fraude fiscale actuellement sujettes à une enquête des autorités judiciaires nationales et le projet financé par la BEI. » La lettre est signée par l’Italien Marco Pecoraro, un ancien garde des finances (la police douanière et financière italienne), aujourd'hui conseiller de Giovanni Kessler, un autre Italien, le tout-puissant directeur général de l’Olaf.

Trois mois après cette lettre de l'Olaf, qui évacue les inquiétudes des associations, une vague d'arrestations submerge Venise. Le 6 juin 2014, une centaine de personnes sont placées sous enquête par les magistrats qui épluchaient depuis trois ans des bilans d'entreprises privées et concessionnaires impliqués dans le fameux « système vénitien ». Caisses noires, détournements de fonds publics, fausses factures… : 35 personnes sont arrêtées. Parmi elles, le maire de Venise, Giorgio Orsoni, proche du Parti démocrate (parti de ce centre-gauche au pouvoir en Italie), contraint à la démission, ou encore le conseiller régional aux infrastructures Renato Chisso (Forza Italia, droite). Les magistrats séquestrent 40 millions d’euros.

L'affaire, à l'époque, avait fait grand bruit en Italie. La justice avait mis au jour un système d'appels d'offres douteux, pour la réalisation du MOSE, réseau de digues mobiles censées protéger Venise de l'érosion due au phénomène dit de l'acqua alta – les hautes eaux qui inondent le centre-ville. Ce projet, bien connu des Vénitiens, était en partie financé par de l'argent européen (1,5 milliard d'euros débloqués par la BEI). Dans les 711 pages que les juges italiens avaient rédigées pour leur enquête en 2014, il apparaît que l'entreprise Mantovani SpA, pilier du système vénitien, détenait des « caisses noires » de 20 millions d'euros, pour s'assurer des marchés publics. Or, cette entreprise a aussi participé au chantier de construction du Passante di Mestre.

 

L'article du « Financial Times » à l'époque.L'article du « Financial Times » à l'époque.

 

« Nous espérions que l’opinion publique se réveille après le scandale du MOSE et du "Sistema veneto". Mais c'est plutôt une forme d'anesthésie à laquelle on assiste. La résignation a été totale. Malgré ce tremblement de terre institutionnel, le personnel politique a peu évolué, et reste plus préoccupé par la préparation des élections régionales du mois de mai », regrette Rebecca Rovoletto, de l'association Opzione Zero.

Face à de telles zones d'ombre, refinancer encore et encore le Passante di Mestre semble un pari risqué. « Le minimum, d’abord, ce serait de lancer une enquête sur les 350 millions d’euros déjà concédés par la BEI en 2013. Il faudrait s'interroger, pour savoir s’il est opportun de financer ce type d’infrastructure alors que les enquêtes sont toujours en cours », estime Elena Gerebizza de l’organisation Re:Common. « Il devrait y avoir des vérifications préliminaires, internes aux institutions européennes, avant même de lancer ce programme de refinancement via les "project bonds" [les obligations de projet - ndlr]. »

Contactée par Mediapart, la BEI explique qu'elle s'en remet au jugement de l'Olaf, qui ne trouve rien à redire à la procédure. L'Office, également joint par Mediapart, confirme sa position de 2014, malgré le scandale de corruption qui a depuis éclaté à Venise : « L'Olaf a effectué une analyse préliminaire des informations reçues à ce sujet et a décidé qu'aucun élément de preuve n'a été présenté qui aurait éveillé des soupçons suffisants de fraude ou d'irrégularités pour justifier l'ouverture d'une enquête de l'Olaf. Les informations reçues ont donc été classées sans suite », fait savoir le bureau de presse de l'Office. « Comme c'est toujours le cas, l'Olaf peut réévaluer le sujet à tout moment si de nouveaux éléments de preuve pertinents lui sont présentés. »

Au même moment, l'Olaf se montre toutefois plus agressif sur un autre dossier délicat, d'une plus grande ampleur celui-là : l'Office a ouvert une enquête, en février, sur le projet de ligne ferroviaire entre Lyon et Turin, qui a déjà coûté 450 millions d'euros à l'UE, sur des soupçons de fraude. Mais sur le Passante di Mestre, rien à signaler.

 

Ailleurs en Italie, des détournements de fonds structurels européens sont avérés

« Il suffit de voir qui finance la BEI : ce sont les grands États membres de l'UE qui apportent son capital… Donc si l'Italie dit à la BEI qu'elle veut que l'on finance tel ou tel projet, elle l'obtiendra », juge Marco Valli, un autre élu italien du Mouvement 5 étoiles à Strasbourg, lui aussi très remonté contre les montages financiers du Passante di Mestre, et l'attitude du chef de gouvernement italien. « Matteo Renzi ne veut surtout pas freiner la croissance, et préfère que l'on mette les histoires de corruption sous le tapis. »

Au cours d’une audition parlementaire à Rome le 30 septembre 2014, le chef de l’Autorité nationale anticorruption Raffaele Cantone avait émis des réserves sur le recours aux project bonds dans le décret de Matteo Renzi censé « débloquer l'Italie » (adopté en août 2014). Il établissait un lien – sulfureux – entre ces « émissions de projet » d'un côté, mécanisme clé de la relance à l'européenne, et le risque de servir à nettoyer de l’argent sale…

« J'ai souligné le fait que les project bonds, tels que le décret de Renzi les prévoit, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas nominatifs, présentent un risque : celui d'être utilisé comme un outil pour le blanchiment d'argent », explique-t-il à Mediapart. « Mais ce n'est pas l'essentiel à mes yeux, c'est un détail lié à ce décret. L'instrument en soi, par contre, est une bonne idée. Il n'entraîne pas forcément des mécanismes frauduleux. » M. Cantone assure à Mediapart qu'il ne connaît pas suffisamment le dossier Passante di Mestre pour se prononcer sur le fond de l'affaire.

 

Le ministre des transports et des infrastructures Maurizio Lupi (ici le 24 février 2014) a démissionné en mars 2015.
Le ministre des transports et des infrastructures Maurizio Lupi (ici le 24 février 2014) a démissionné en mars 2015. © Remo Casilli. Reuters.
 

Faute de contrôles suffisants, l'UE finance-t-elle, malgré elle, des réseaux mafieux ? Le cas Passante di Mestre n'est pas isolé. D'autres montages plus classiques, liés à un détournement direct des fonds structurels européens, sont avérés. En 2012, le Sunday Telegraph avait publié une enquête sur la Calabre, région du sud de l'Italie qui venait de toucher, en cinq ans, quelque trois milliards d'euros de fonds structurels européens. La plupart de ces fonds ont servi à construire des infrastructures… qui, dans certains cas, n'ont pas vu le jour. Les observateurs jugent qu'une partie de ces fonds ont gonflé les poches de la mafia locale, la 'Ndrangheta.

« C'est un type de fraude qui est apparu depuis que l'on a commencé à verser d'importantes sommes d'argent public dans le sud de l'Italie », expliquait au journal anglais Roberto Di Palma, un magistrat qui menait alors pas moins de 25 enquêtes sur des malversations d'argent public européen. « Prenez, par exemple, un barrage à 100 millions d'euros. L'UE apporte 50 millions, le gouvernement les 50 autres millions. Le problème, c'est que l'argent atterrit directement chez l'entrepreneur. Une fois que les travaux commencent, l'entreprise, d'un coup, disparaît avec le cash. Et ils laissent quelques piliers au sol. »

Le Sunday Times semble être l'un des rares organes de presse à s'être aventuré sur ces terres. Il Sole 24 Ore, quotidien économique, l’évoque mais se contente de citer l’article du journal britannique. Or les scandales de détournements de fonds publics et d'appels d'offres truqués sont légion en Italie. Ils ont encore défrayé la chronique ces derniers mois. Après le scandale du MOSE à Venise, celui de l'Expo de Milan – l'exposition universelle, inaugurée le 1er mai – a provoqué la démission du ministre des transports et des infrastructures, Maurizio Lupi, sur des accusations de favoritisme dans l'attribution de contrats publics, dans l'entourage du ministre. Mais l'éventualité qu'une partie des financements des grands travaux puisse provenir de Bruxelles ne semble pas susciter de véritable émoi.

Lorsque l'an dernier Beppe Grillo, le patron du Mouvement 5 étoiles, avait demandé à l’UE de « ne pas donner de financements à l'Italie, parce qu’ils disparaissent tous en Calabre, en Campanie et en Sicile, et donc dans les poches de la mafia, la Camorra, la 'Ndrangheta », la représentation de la commission européenne en Italie était immédiatement montée au créneau pour démentir ces affirmations « fausses et privées de fondement ».

 

« Les procédures de contrôle des fonds structurels prévoient plusieurs étapes de contrôle, pendant lesquelles au moindre soupçon d'irrégularité le flux des fonds est interrompu jusqu'à éclaircissement », lit-on dans une note de la représentation de la commission européenne en Italie. « Ce mécanisme limite au minimum le risque de fraude et d'irrégularité. Le pourcentage d'erreur et de fraudes (y compris de possibles infiltrations de la criminalité organisée) dans la gestion des fonds structurels y compris dans les régions du sud de l'Italie est minime et s'élève à près de 0,2 %. Les cas d'infiltrations mafieuses encore plus rares ont été identifiés et sanctionnés », précise encore cette même note.

Les associations criminelles sont assez habiles pour brouiller les pistes et échapper aux contrôles. En 2012, Rita Borsellino, sœur du juge Paolo Borsellino assassiné par Cosa Nostra, dénonçait le manque de contrôles dans la distribution des fonds européens. La presse venait de dévoiler que des chefs de la mafia, certains incarcérés comme le frère de Toto Riina, avaient touché des subventions agricoles au titre de la Politique agricole commune, la PAC. « Nous ne pouvons pas accepter que les ressources pour le développement se transforment en une nouvelle forme de revenu pour les mafias, en Italie comme dans tout le reste de l'Union européenne », insistait Rita Borsellino, alors eurodéputée de centre gauche.

Mediapart avait déjà enquêté, en octobre 2014, sur l'échec du projet Castor, l'un des premiers projets de la BEI développés avec ces fameux « project bonds ». La construction de cette réserve de gaz sous-marine a provoqué des séismes sur la côte catalane. Elle a dû être abandonnée, et ce sont les ménages espagnols qui vont sans doute amortir le coût de ces investissements hasardeux dans les années à venir.

Cette fois, dans le cas du Passante di Mestre, plutôt que d’attendre les conclusions de l’enquête menée par la justice italienne, la BEI est prête à fermer un œil sur une possible implication d'entreprises liées à un vaste système de corruption et de détournements de fonds publics, et à lancer sans attendre le refinancement de l’infrastructure qui, sur le fond, n'est pas viable. Au-delà des bonnes intentions affichées, l'Union, faute d'expertise ou de véritable indépendance, est encore loin d'avoir prouvé qu'elle avait les capacités d'assurer, à elle seule, la relance du continent.

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 17:06

Info reçue par mail

 


CONTRE LE FICHAGE
Rassemblement devant la Cour d'Appel de Nîmes
jeudi 28 mai à 8h30

 

Voir le tract d'appel sur ce lien:
https://lists.riseup.net/www/d_read/kalimerosouslesoleil-news/Tract%20ADN%20N%c3%aemes%2028-05-15%20%28impos%c3%a9%29.pdf


CONTRE LE FICHAGE
Rassemblement devant la Cour d'Appel de Nîmes
jeudi 28 mai à 8h30

Le 25 juillet 2014 Patrick est verbalisé par la gendarmerie pour détention
et usage de stupéfiant (en l’occurrence des pieds de cannabis). Au cours
de son audition à la gendarmerie, il refuse de se soumettre au prélèvement
ADN.
Il comparaît au tribunal de Mende le 2 octobre 2014, écope de 600€
d'amende pour le cannabis et est relaxé pour le refus de prélèvement ADN.
Non rassasié, le procureur fait immédiatement appel de la décision.
Patrick est de nouveau convoqué à la Cour d'Appel de Nîmes le 28 mai 2015.
L'acharnement de l'État à remplir le Fichier National Automatisé de
Empreintes Génétiques1 par tous les moyens (près de 3 millions de
personnes fichées à ce jour) est bien révélateur des enjeux réels de ce
fichier : le contrôle des populations pauvres et/ou « déviantes »,
marginalisées pas le rouleau compresseur de l'économie capitaliste.

Le FNAEG est recoupé, grâce au super logiciel AJDRCDS2  à l'ensemble des
différents fichiers policiers et judiciaires (80 en 2011! dont 45 non
légiférés) et à tous les fichiers d'administration publique ou privée
(pôle emploi, CAF, MSA,  impôts, sécurité sociale, base élèves, opérateurs
téléphoniques, banques, etc.). Il participe ainsi à ce maillage, de plus
en plus serré, d'informations collectées, grâce à la massification de
l'électronique et d’internet (les réseaux sociaux sont également passés au
crible). Les différentes lois anti-terroristes de ces dernières années
renforcent cet arsenal de contrôle. La loi post-7 janvier relative au
renseignement en est le dernier acte.

L’État exerce une surveillance incessante sur nos vies. Il doit préserver
les valeurs essentielles qui fondent et entretiennent les inégalités
sociales : respect de l'autorité, propriété privée, travail, morale
bourgeoise. Son rôle n'est autre que de défendre la classe des possédants,
ses intérêts et ses valeurs.
Ce ne sont pas les dérives d'un système qui glisserait vers un autre
(fasciste ou totalitaire). C'est l'État démocratique qui adapte sa gestion
de la population aux impératifs économiques, et développe des technologies
de contrôle de plus en plus totalisantes qui, à leur tour, deviennent des
marchés juteux…

Le refus de prélèvement ADN : un délit perpétuel !
Non content de condamner les gens pour refus de prélèvement, l'État
s’arroge par la loi, la possibilité de réclamer de nouveau l'ADN de la
personne dans un délai d'un an après exécution de la peine. Si elle refuse
de nouveau de se soumettre, cette personne s'expose aux mêmes poursuites
judiciaires qu’auparavant, avec bien sûr l’aggravation pour récidive.

Aujourd'hui, beaucoup sont écrasés, et n'arrivent pas à relever la tête
sous le poids de la machine judiciaire. Chacun essaie de gérer son affaire
au mieux, tant que c'est possible. La frénésie législative de cette
dernière décennie, en augmentant le nombre de crimes et délits a,
logiquement, augmenté le nombre des prévenus à la barre des tribunaux.
Partout le pouvoir s'étend !

Reprenons l'offensive plutôt que de pleurnicher après l'État de droit ou
de baisser la tête en se maintenant dans une position de victime.
Le refus d'être enregistré dans le FNAEG est un acte d'insubordination et
de protection face à la logique du fichage génétique.
Des solidarités sont à construire et à multiplier pour sortir de
l'isolement et du cloisonnement dans lesquels le système cherche à nous
maintenir.

Ne nous laissons plus faire !

Rassemblement de soutien
jeudi 28 mai à 8h30
devant la Cour d'Appel de Nîmes (boulevard de la Libération)



1/ Le FNAEG rassemble l'ensemble des profils ADN prélevés sur des
personnes ainsi que les traces récoltées sur certains lieux de crimes et
délits. Avec la loi LOPPSI 2, aujourd'hui, tous les suspects de crimes et
délits (à l’exception notable des délits financiers) sont tenus de se
soumettre au prélèvement. Il est également demandé à des témoins, voire à
de simples voisins.
2/ AJDRCDS (Application Judiciaire Dédiée à la Révélation des Crimes et
Délits en Série)

______________________________________________________________

kaliméro sous le soleil, c’est quoi au zuste ?
Le collectif Kalimero sous le soleil est une caisse de solidarité avec les
inculpés de la guerre sociale (pour payer les frais de procès et
d’incarcérations...) c’est aussi un outil pour intensifier les rapports de
force face à la justice de classe en faisant circuler les informations sur
les procédures et incarcérations en cours, en appelant éventuellement à
des rassemblements devant les tribunaux.

kalimerosouslesoleil(at)no-log(point)org



_______________________________________________
 I A C A M !
Infos Anti-autoritaires en Cévennes à l'Assaut des Montagnes !

iacam@rezo.net - http://listes.rezo.net/mailman/listinfo/iacam

 

 

 

 

 

 

 

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 17:03

 

 
 
 

 

La Grèce rembourse le FMI avec l’argent du FMI

|  Par martine orange

 

 

 

C’est par un tour de passe-passe que la Grèce est parvenue à rembourser le FMI le 11 mai. Elle a pioché l’essentiel de la somme dans le compte de réserve qu’elle détient auprès du FMI.

Le soulagement a été total chez les responsables européens lundi 11 mai quand le gouvernement grec a annoncé qu’il honorerait, comme prévu, le remboursement des 750 millions d’euros dus au Fonds monétaire international. Une fois encore, ont-ils soufflé, la Grèce évitait le défaut de paiement, redouté depuis des semaines par les financiers.

Erreur ! La Grèce est plus que jamais au bord de la faillite. Car c’est grâce à un tour de passe-passe que le gouvernement grec est parvenu à honorer sa dernière échéance, comme l’a révélé le journal grec Kathimerimi de mardi. Le gouvernement grec n’a apporté que 100 millions d’euros pour rembourser en partie le prêt consenti par l’institution monétaire. Tout le reste – 650 millions d’euros – a été prélevé sur le compte de réserve que la Grèce détient – comme tous les autres pays membres – auprès du FMI. En d’autres termes, l’argent du FMI a servi à rembourser le prêt du FMI.

L’opération s’est faite avec l’assentiment de la direction de l’organisation internationale. La Grèce a un mois pour renflouer totalement son compte de réserve. Si elle est dans l’impossibilité de le faire, elle sera techniquement déclarée en défaut, de la même manière que si elle n’avait pas payé la dernière échéance.

Cette nouvelle révélation confirme l’état d’urgence financier dans lequel se trouve le pays, alors qu’il négocie toujours un nouveau plan d’aide avec l’Europe. Le ministre des finances, Yanis Varoufakis, a déclaré lundi que l’État grec n’avait plus que quinze jours de réserves financières. Selon Market News citant des sources européennes, les réserves de l’État ne s’élèveraient plus qu’à 90 millions d’euros.

Le gouvernement grec espère trouver un accord avec les ministres européens des finances d’ici à la fin du mois, ce qui lui permettrait de recevoir au moins en partie les 7,2 milliards d’euros d’aide promis. Tout retard pourrait acculer la Grèce à la banqueroute, alors qu’un nouveau remboursement de 302,5 millions d’euros au FMI est dû au 3 juin.

Un nouveau mot est apparu dans le monde financier pour résumer cette situation dangereuse qui peut échapper à tout le monde de façon imprévisible : après le Grexit (pour la sortie de la Grèce de la zone euro), il parle de Graccident.

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 17:13

 

Source : http://www.reseauxcitoyens-st-etienne.org

 

 

CONTRE LE NÉO-FASCISME ET LE NÉO-LIBÉRALISME
Comment reprendre le chemin de la justice et de la liberté ?

lundi 27 avril 2015, par Roger Dubien

 

Les élections départementales de mars 2015 ont révélé et banalisé le poids qu’ont pris dans la société des idées d’extrême-droite. Le FN a cartonné (par exemple : 31% des votants au 1er tour dans les 21 cantons de la Loire ! et des scores de 12 à 22% des inscrits au 2ème tour ! !). Le nombre de ses élus (62 au lieu de 1 ; et aucune présidence de conseil départemental - c’est l’UMP qui a tiré les marrons du feu) n’est pas une bonne mesure de sa nocivité, de même qu’il ne faut pas se rassurer du fait que le pourcentage de 25% pour le FN n’est obtenu qu’avec seulement 50% de votants, car 25% de 50% des inscrits c’est énorme comme poids politique dans la société. Et en réalité, au-delà des scores du FN, les idées ultra-conservatrices imprègnent maintenant les "acteurs centraux du jeu politique" que sont l’UMP et le PS.
Evidemment le FN vise le pouvoir - et l’efficacité même de sa propagande exige qu’il revendique le pouvoir - mais il a déjà fait le plus gros de ce pourquoi il existe : déplacer le centre de gravité de la politique française vers l’extrême droite.

 

Le plus stupéfiant, c’est que c’est pour une part en faisant mine de combattre le capitalisme néo-libéral qu’il obtient ces résultats ; alors qu’en réalité, le FN fait depuis des décennies un travail de bulldozer du pire capitalisme : dénonciation des acquis sociaux et de toute protection sociale, dénigrement des pauvres et des plus fragiles et de toute solidarité à travers la dénonciation de "l’assistanat", promotion du racisme sur des bases ethniques et religieuses, appel à la chasse aux étrangers et réfugiés sans papiers. Quant à l’invocation de la France et de la patrie, c’est se foutre du monde, venant des héritiers de Pétain et de toutes les guerres coloniales.

 

La bassesse de Hollande déclarant que Le Pen parle comme le Parti communiste dans les années 70 (qui étaient celles de la gauche montante, en France), de même que la qualification de "populisme" avantageusement accordée au FN, participent à crédibiliser la fable que Le Pen et le FN ce serait le peuple, les couches populaires... Cela montre aussi à quel point de renoncement et de confusion on en est arrivé au plus haut niveau de l’Etat.

 

 

Un néo-fascisme ?

 

Ce qui pèse et menace maintenant, en France et dans d’autres pays d’Europe, c’est un néo-fascisme (n’est-ce pas le terme approprié ?) convenant au néo-libéralisme, au service de la poursuite du néo-libéralisme, utilisant les dégâts mêmes du néo-libéralisme pour permettre à celui-ci de durer.
Néo-fascisme ne doit pas être compris comme "presque fascisme", mais comme fascisme d’aujourd’hui, qui n’a plus besoin de recopier les gesticulations du passé. Tout le baratin sur la mue du FN, sa "dédiabolisation", son "virage républicain" - de même que le feuilleton médiatique des bisbilles entre le père et la fille Le Pen -, ne visent qu’à donner de la crédibilité à l’opération de réfection de façade pour faire passer le FN pour une nouvelle droite radicale et populaire avec qui des alliances deviendraient possibles.
Mais en réalité, ce néofascisme est tout aussi violent, brutal, anti-social, anti-ouvrier, anti-populaire que le fascisme du 20ème siècle. Attention : ce néo-fascisme ne se réduit pas au seul FN, il gangrène la société française au-delà des activités du parti lepeniste.

 

Mais alors, pourquoi ça marche ? Sans doute beaucoup parce que le désarroi, la désespérance sont littéralement sans précédent depuis des décennies. Avec l’élection de Hollande et d’une majorité de députés PS à l’Assemblée Nationale, des millions de gens attendaient du changement et ont eu - au nom de la gauche ! - la poursuite de la politique néolibérale de Sarkozy. Et au fur et à mesure des désastres électoraux, Hollande-Valls persistent dans cette politique. Il y a même le calcul que c’est la poursuite de la montée de l’extrême droite qui pourrait rendre possible leur ré-élection en 2017.
La souffrance sociale et la médiocrité politicienne sont une aubaine pour les néofascistes.
Le terrain leur est d’autant plus favorable qu’un délitement de la société est à l’oeuvre, et avec lui une perte des repères historiques et politiques : insécurité économique et sociale qui déstabilise le monde du travail et nourrit la peur de l’avenir, démantèlement de règles et d’institutions sociales anticapitalistes mises en place au 20ème siècle ; conséquences en chaine de la mondialisation capitaliste, des guerres qui ne finissent pas, et des drames humains (réfugiés...) qui s’ensuivent ; succès dans la fabrication d’un choc des civilisations et installation du terrorisme comme une question quotidienne dans l’actualité, avec les demandes et les dérives sécuritaires que ceci provoque et rend possible, perte de poids d’institutions politiques au profit des firmes, défis provoqués par l’accélération des nouvelles technologies, de la technique, qui ouvrent des possibles immenses mais en même temps virtualisent le monde...

 

Le problème est aussi que la gauche de gauche n’est pas au niveau de ces défis, ni des aspirations et mouvements populaires existants. Dans la gauche qui se veut "radicale", les raisonnements de chapelle prévalent, et l’éparpillement qui va avec aussi. En France, pas de Syrisa ni de Podemos à l’horizon, pas de vaste mouvement politique ET citoyen qui porte une autre politique.

 

 

Pourtant, dans la société, au quotidien, des initiatives pour l’émancipation...

 

Car ce n’est pas toute la société qui dérive vers la droite et l’extrême droite. Si le "personnel politique" est largement sous la domination du néolibéralisme et de l’extrême droite, dans la société c’est beaucoup plus contradictoire et conflictuel.
Dans la Loire par exemple, si on regarde ce qui se fait, on constate que semaine après semaine des centaines ou des milliers de personnes sont dans des initiatives d’action et de réflexion qui ont plutôt tendance à se renforcer.
Dans des collectifs, des réseaux, des associations, des syndicats, dans des alternatives concrètes en fonctionnement ou en construction, beaucoup de monde agit et construit. Mais les choses paraissent tellement bouchées au plan "politique" que ceci ne perce pas à l’étage de la politique "représentative", des élections. Toute une partie de la société ne trouve pas de "canaux politiques" pour s’exprimer et exister dans la sphère politique institutionnelle.

 

La solution n’est certes pas de décréter une mythique "convergence des luttes". Les choses convergent quand elles sont mûres pour converger. Par contre, on pourrait sûrement s’efforcer de faire plus d’échanges, de mises en commun, et peut-être s’attacher plus à mettre en place des creusets dans lesquels la mayonnaise pourrait prendre...
Oui, une force politique de conception nouvelle (même si ces mots ont tellement été galvaudés depuis 20 ans) comme Syrisa en Grèce et Podemos en Espagne, serait bien utile.
Certains "politiques" déjà en exercice devraient en faire partie, forcément. S’ils y viennent avec des objectifs de chapelle et de contrôle, des objectifs de pouvoir, ça débouchera sur les mêmes impasses que depuis 20 ans. Si chacun y vient humblement avec la volonté de travailler dans un creuset où s’inventerait l’avenir, et d’y accueillir de très nombreux citoyens engagés dans les mouvements sociaux, quelque chose pourrait naître et grandir.
Tout ceci en continuant de construire des alternatives, bien sûr, aussi bien dans le domaine des idées que celui des réalités concrètes, parce que c’est des expérimentations réelles que peuvent sortir des transformations viables plus importantes.

 

Et puis il va falloir affronter ce néofascisme pour le faire reculer. Cela demande des réflexions, des discussions, et des initiatives tout à fait nouvelles, à la mesure du défi qui nous est lancé.
Nous nous efforcerons d’y contribuer.

 

Roger Dubien.

 

 

Source : http://www.reseauxcitoyens-st-etienne.org

 

 

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 16:57

 

Source : http://www.reporterre.net

 

 

Vous voulez des emplois ? Choisissez la décroissance

9 mai 2015 / Vincent Liegey
 


 

 

A Totnes, lieu de naissance du mouvement des Villes en transition, on apprend à réinventer, à se réappoprier l’économie. Et à travers l’Europe, comme par exemple à Budapest avec Cargomania, les initiatives locales créent des emplois dans des activités soutenables et durables, alternatives à l’emploi salarié et réponse pertinente au chômage.


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Vincent Liegey

J’ai passé une semaine magnifique à Totnes, lieu de naissance du mouvement des Villes en transition. Plus précisément j’étais invité au Schumacher College pour une semaine studieuse sur comment réinventer, ou plutôt se réapproprier, remettre à sa place l’économie : Generation for a new economy.

 

Auto-gestion, care et communication non-violente

Ainsi, nous étions quelques dizaines, dans cette superbe région du Devon, sous le soleil dans un décor à la Harry Potter. Au Schumacher College, institution créée en 1990, toutes les tâches sont partagées, un jour une heure au jardin, le lendemain à la cuisine ou au ménage. On mange des produits locaux et de saison, qui plus est végétariens... et c’est délicieux ! Les ateliers se construisent suivant les initiatives et les demandes des uns et des autres. Un superbe exemple que l’auto-gestion ça marche... dans un contexte qui s’y prête.

 

 

Plusieurs discussions et rencontres formidables, notamment avec Juan qui coordonne le réseaux des villes en transition en Espagne, Miguel impliqué dans des initiatives locales autour de l’agriculture bio, des ventes directes et aussi des énergies renouvelables au Portugal ou encore Claudian qui anime les réseaux des éco-villages et de la permaculture en Roumanie...

Quelques réflexions, remarques et discussion remarquables, comme par exemple David Graeber venu présenter son dernier ouvrage à venir sur la rationalité, la bureaucratie et la liberté, laissant la conclusion au fondateur du College, le militant pacifiste indien Satish Kumar : « Dans les sociétés occidentales vous avez toujours besoin de toujours plus de lois complexes, de bureaucratie et de répression parce que les gens ne se connaissent pas. Il n’y a pas d’humain ni de confiance ».

 

Décroissance ou transition ?

Au cœur des débats et des rencontres, comment faire mouvement ? Comment construire des liens, des ponts entre toutes ces personnes, les initiatives que l’on voit émerger partout ? Je ne vais pas m’étendre sur ces questions déjà évoquées dans mes dernières chroniques, mais force est de souligner la maturité et la sagesse naissante dans nos milieux où les combats d’ego, de chapelles semblent s’apaiser.

Comme lors d’une discussion avec Rob Hopkins où nous soulignons les limites de chacune de nos initiatives mais aussi et surtout leurs complémentarités. Ainsi la Décroissance, dans son rôle d’empêcheur de penser en rond, avec sa radicalité et sa pertinence permet d’aller plus loin dans les débats, dans la déconstruction des mythes et aussi dans la construction de possibles alors que la Transition avec son approche pragmatique et inclusive permet de construire ce qui peut l’être, sans attendre et en assumant ses contradictions. La Décroissance défriche de nouveaux chemins, la transition s’y engouffre.

Ce fut aussi le contenu du débat entre David Graeber, présentant et défendant l’action radicale en marge de la société avec des mouvements comme Occupy et la députée européenne anglaise Molly Scott Cato présentant ses activités et le besoin de résister à l’intérieur des institutions, du système. L’un a besoin de l’autre et inversement.

 

Décroissance, transition et entreprenariat ?

Une visite de Totnes a été organisée. Rien de spectaculaire comme j’avais déjà pu le lire par ailleurs. Comme Rob Hopkins l’explique, la transition c’est premièrement faire se rencontrer, (re)construire des liens, faire société. On part de loin. De même, avec pragmatisme, leur stratégie consiste à avancer avec prudence et dialogue et à trouver des niches. Ainsi, ils ont gagné la confiance des élus locaux dominés par les conservateurs et ont participé à la création de plusieurs entreprises en s’appuyant sur leur incubateur Re-economy.

A Totnes, les bagnoles restent autorisées dans la rue principale, sujet tabou pour une partie importante de la population, mais on paie en monnaie locale, on se nourrit en vente directe, on construit sa maison avec une entreprise locale de manière plus écologique dans un pays où le logement est un problème majeur et surtout on a créé des emplois locaux, soutenables et durables. Ainsi, je me suis rendu compte que j’étais moi-même un entrepreneur social via le projet que nous lançons en ce moment à Budapest...

- La vidéo de présentation du projet Cargomania à Budapest :

 

 

 

Contre le chômage, créer des activités locales et autonomes avec Décroissance

 

A mon retour à Budapest, inspiré par le pragmatisme anglais, on a ajouté quelques lignes à la présentation de notre projet de nourrir Budapest en vélo. En effet, même si je suis plutôt pour la fin de l’emploi, force est de reconnaître qu’à travers nos initiatives locales, nous créons des emplois, disons plutôt des activités soutenables, durables et riches de sens, véritables alternatives à l’emploi salarié et réponse pertinente au chômage...

 

*Suite de l'article sur reporterre

 

 

 

Source : http://www.reporterre.net

 

 

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 16:45

 

Source : http://rue89.nouvelobs.com

 

 

 

Tribune 11/05/2015 à 18h34

Oui, l’agriculture biologique peut nourrir la planète

Jacques Caplat, agronome

 

 

Lorsque est abordée la question, essentielle, de la lutte contre la faim dans le monde, il est fréquent d’entendre dire que l’agriculture biologique présente des limites à cause de ses rendements inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle, prétendument démontrés par plusieurs « études scientifiques ». Or ce poncif est faux et trompeur et témoigne d’une approche scientifique archaïque.

 

Des comparaisons biaisées

Les études académiques généralement citées pour comparer les rendements en agriculture biologique et en agriculture conventionnelle présentent deux points communs qui ne sont pas anodins :

  • elles sont réalisées en milieux tempérés (Europe et Amérique du Nord) ;
  • leur méthodologie est caricaturalement réductionniste.
Making of

Une première version de ce texte a été publiée sur le blog Changeons d’agriculture. Jacques Caplat nous a autorisé à en reproduire ici une version réduite. Nous l’en remercions. L’article original intégral est bien sûr disponible sur le blog de l’auteur. Thibaut Schepman

Le premier aspect devrait inciter tout agronome compétent à en parler avec d’immenses précautions. Il n’y a aucun sens à tirer des conclusions agronomiques à partir d’essais réalisés dans un contexte climatique particulier, puisque les agricultures sont extrêmement diverses d’une région à l’autre de la planète.

Même en négligeant le second (et considérable) problème, la moindre des choses serait de proscrire drastiquement toute formule fumeuse du type « la bio a de moins bons rendements » et d’avoir la précaution de dire « la bio en milieux tempérés a de moins bons rendements ». La nuance est déjà de taille, car les milieux tempérés ne couvrent qu’un quart de la planète et ne concernent qu’un dixième de sa population ! Extrapoler des (supposés) résultats européens ou canadiens à l’agriculture biologique dans son ensemble est une preuve d’ethnocentrisme assez consternant.

 

Le deuxième aspect est essentiel. Pourquoi ai-je employé le terme réductionniste ? Parce que ces comparaisons sont basées sur une méthode qui consiste à modéliser des situations schématiques, dans lesquelles un seul paramètre changera. C’est le principe de la démarche réductionniste, qui prétend qu’une comparaison impose de ne faire varier qu’un seul facteur à la fois, et que le protocole expérimental devra « construire » une telle situation où la réalité est réduite à un modèle contrôlé, c’est-à-dire à une projection, une simplification.

Or cette approche est totalement dépassée dans la plupart des sciences, pour la simple raison qu’elle conduit à comparer des constructions intellectuelles... et jamais la réalité. Dans la réalité, il est exceptionnel (pour ne pas dire fantasmatique) qu’un élément d’un système change sans que d’autres éléments, avec lesquels il est en relation, ne changent aussi. Ces comparaisons réductionnistes impliquent par conséquent de construire une situation artificielle, qui permettra certes des mesures simples suivies d’un traitement statistique significatif et publiable, mais qui fausse sciemment les conditions d’analyse.

 

Comment disqualifier la bio

Non seulement cette démarche est hautement critiquable dans les sciences du vivant (et heureusement de plus en plus marginale en dehors de l’agriculture), mais elle est en outre une pure manipulation lorsqu’il est question d’agriculture biologique. En effet, la définition originelle et fondamentale de l’agriculture biologique est de constituer un système agricole, mettant en relation agrosystème, écosystème et humains.

En bio, les paramètres n’ont de sens que dans leurs relations mutuelles et varient toujours de façon combinée. Par conséquent, faire varier « un unique paramètre » dans un système biologique signifie très exactement nier ce système, le détruire, le trahir. Dans la mesure où l’agriculture conventionnelle est, à l’inverse, précisément basée sur une démarche réductionniste et sur des paramètres isolés, il va de soi que le choix de tels protocoles est, dès le départ, un biais méthodologique gravissime qui, de facto, préjuge à l’avance du résultat et disqualifie ces études.

Pour bien comprendre l’absurdité des protocoles en cause, il est important de connaître les fondements agronomiques de l’agriculture biologique, et en particulier la nécessité vitale de tendre vers des cultures associées et des semences adaptées au milieu. Il existe sans doute un malentendu sincère de la part des agronomes qui mènent ces pseudo-comparaisons, qui ignorent en général que le développement de la plupart des maladies et parasites des végétaux actuels provient de l’inadaptation des variétés aux milieux, ainsi que de la destruction des relations entre les plantes et les sols.

 

« La même chose moins la chimie »

Ils semblent par ailleurs avoir oublié que, lorsqu’une plante est cultivée en association avec d’autres plantes (cultures associées), le rendement global de la parcelle est toujours supérieur à celui de cultures pures séparées (même si, bien entendu, le rendement particulier de la culture principale est plus faible).

Enfin, ils ne prennent manifestement pas garde au fait que les modes de production imposent des successions culturales (rotations) différentes.

Concrètement, les études régulièrement citées en défaveur de la bio concernent généralement du blé, c’est-à-dire la culture la plus adaptée à une conduite conventionnelle réductionniste – et la plus défavorable à l’agriculture biologique. Passons, car indépendamment de ce premier biais, c’est toute la méthode qui est affligeante.

Les expérimentateurs mettent en place deux cultures dans des conditions identiques :

  • D’un côté, ils implantent un blé conventionnel. Pour cela, ils utilisent des semences d’une variété inscrite au catalogue officiel (ce qui est impératif pour autoriser sa culture commerciale), c’est-à-dire une variété standardisée qui a été sélectionnée strictement pour la chimie depuis 70 ans. Ils la sèment en culture pure dans un champ sans relations écosystémiques, puis la cultivent avec le soutien de la chimie (engrais et pesticides).
  • D’un autre côté, ils implantent la même variété (dogme de toute comparaison réductionniste : un seul facteur doit varier), c’est-à-dire une variété standardisée qui a été sélectionnée strictement pour la chimie depuis 70 ans. Ils la sèment en culture pure dans un champ sans relations écosystémiques, puis la cultivent sans aucun recours à la chimie.

Vous avez bien lu. La deuxième partie de la comparaison est intégralement conventionnelle, à l’exception de la suppression des engrais et pesticides de synthèse. Il s’agit donc d’une comparaison entre un « blé conventionnel standard » et un « blé conventionnel sans chimie ».

Voilà le cœur du malentendu : la plupart des agronomes, par incompréhension ou négligence, semblent croire sincèrement que l’agriculture biologique serait « la même chose moins la chimie », comme s’il existait une seule voie agronomique, comme si les techniques actuelles étaient les seules possibles.

C’est hélas la preuve d’une méconnaissance inquiétante de l’histoire agricole mondiale et de la profonde multiplicité des solutions imaginées dans les divers « foyers » d’invention de l’agriculture. Une agriculture basée sur des variétés standardisées (et en outre sélectionnées pour être soutenues par la chimie de synthèse, dans des procédés de sélection qui emploient trois fois plus de chimie que les cultures commerciales !), en culture pure, sans écosystème, n’est pas autre chose que de l’agriculture conventionnelle. Avec ou sans chimie, elle n’est certainement pas une culture biologique.

Ces comparaisons consistent donc à dépenser des millions d’euros (ou de dollars) pour constater qu’un modèle agricole intégralement construit autour de la chimie fonctionne moins bien lorsqu’on lui supprime le recours à la chimie. En d’autres termes, pour enfoncer des portes ouvertes. J’oubliais : cela permet également de publier. Les résultats n’apportent strictement aucune information, mais ils sont conformes aux règles de publication.

 

Comment comparer ce qui semble incomparable ?

Il va de soi que des comparaisons réductionnistes peuvent, faute de mieux, apporter des informations contextualisées. C’est par exemple le cas des criblages variétaux, menés par plusieurs instituts de recherche en agriculture biologique. Ils consistent à mesurer les performances comparées de plusieurs variétés dans des conditions identiques. Ici, les parcelles expérimentales représentent une réduction consciente et ciblée, et ne prétendent pas comparer des systèmes. Ces criblages visent à répondre à une question explicite et sans ambiguïté : dans les conditions imposées par le contexte agricole européen et nord-américain, quelle variété réussit le mieux en bio (ou plutôt, en réalité ici, « sans chimie ») ?

Les conditions de ces essais ne correspondent pas à une agriculture biologique complète, puisqu’il n’y a ni cultures associées ni agroforesterie, et puisque les variétés comparées sont issues de la sélection standardisée et chimique qui s’impose actuellement aux paysans occidentaux. Mais ces limites sont intégrées puisqu’elles constituent justement le cadre dans lequel il s’agit d’identifier les marges de manœuvre existantes.

Nous en revenons alors à la question sensible : comment comparer les deux agricultures ? Sans modèle construit autour de projections intellectuelles et de paramètres contrôlés par des équations simples, beaucoup d’agronomes semblent perdus. Pourtant, d’autres sciences ont dépassé cet obstacle depuis longtemps. Lorsqu’il s’agit de comparer des organismes, les chercheurs ont recours à de grands échantillons in situ. Ainsi, pour étudier le comportement des oiseaux face aux changements climatiques, il n’est évidemment pas question de mettre des oiseaux en cage, et il est fait appel à des observations nombreuses d’oiseaux dans leurs milieux naturels.

L’agriculture biologique est, dans sa définition originelle et sa mise en œuvre concrète, un organisme systémique. Elle est donc obligatoirement liée à un environnement et à des pratiques sociales (techniques, outils, traditions, savoirs, besoins, choix de société), et aucune « parcelle expérimentale » artificielle ne peut la réduire à un modèle simple. Chaque ferme est unique... mais les fermes se comptent par millions en Europe et par centaines de millions dans le monde. Il suffit dès lors de mesurer les rendements réels, sur plusieurs années, dans un vaste échantillon de fermes réelles.

 

Des rendements supérieurs en bio

Il est parfaitement possible de définir les pratiques permettant de classer chaque ferme dans la catégorie « conventionnelle » ou dans la catégorie « biologique » : présence ou absence de produits chimiques (qui ne suffisent pas à définir la bio, mais dont la suppression met en branle ses pratiques systémiques), cultures pures ou associées, absence ou présence des arbres, semences standardisées ou adaptées aux milieux, etc. Il est parfaitement possible ensuite de mesurer les rendements pluriannuels et de les soumettre à un traitement statistique. Pour peu que l’échantillon soit suffisant, le résultat est parfaitement scientifique... et même publiable dans les revues académiques.

Il se trouve que plusieurs études internationales ont procédé de la façon que je préconise ici : rapport [PDF] d’Olivier De Schutter (à l’époque rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, fin 2010), rapport [PDF] du PNUE en Afrique (programme des Nations unies pour l’environnement, 2008), vaste étude [PDF] de l’université d’Essex (Pretty et al., 2006). Le résultat est édifiant : toutes ces études, réalisées dans les pays non tempérés (c’est-à-dire les trois quarts de la planète), montrent que l’agriculture biologique y obtient des rendements supérieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle.

Pourtant, il faut l’admettre, les rendements sont moins favorables à la bio dans les milieux tempérés. Même si les études que je critique plus haut exagèrent et faussent les résultats, il est vrai que, pour une partie des productions, la bio européenne et canadienne obtient actuellement des rendements inférieurs de 5 à 20% à ceux de l’agriculture conventionnelle (cf. études du Rodale Institute en Amérique du Nord et du FiBL [PDF] en Europe ; notons qu’il n’y a déjà plus de différence significative aux États-Unis).

 

La bio la moins performante du monde

Cela est inévitable, puisque l’agriculture bio de nos pays est soumise à des distorsions considérables : règlementations sur les semences qui obligent à utiliser des variétés standardisées et sélectionnées pour la chimie, faibles connaissances en matière de cultures associées et d’utilisation des arbres en agriculture, fiscalité construite depuis 70 ans pour faire peser les contributions sociales sur le travail (et donc défavoriser le travail au profit du pétrole), etc.

Face à tous ces obstacles, les agriculteurs bio européens et nord-américains ont l’immense mérite d’inventer, d’expérimenter, de s’adapter, et de parvenir peu à peu à réduire leur handicap. Mais sans remise à plat des politiques agricoles de nos pays, l’agriculture bio des milieux tempérés restera la moins performante du monde.

Le mythe des rendements bio insuffisants pour nourrir le monde est ainsi le résultat combiné d’une erreur méthodologique monumentale, d’un ethnocentrisme occidental et de politiques publiques qui entravent les pratiques biologiques. Il est temps de relever notre regard et d’avancer.

 

 

Source : http://rue89.nouvelobs.com

 

 

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 16:37

 

Source : http://www.bastamag.net

 

 

Corruption de la science

Risques toxiques : comment les cancers des ouvriers sont occultés par les industriels

par

 

 

 

 

Souvent convoquée pour énoncer des vérités indiscutables, la science n’est pas neutre. Depuis 50 ans, elle participe même activement au développement incontrôlé des risques industriels : amiante, nucléaire, pesticides ou perturbateurs endocriniens. C’est ce que révèle le livre La science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs., écrit par Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l’Inserm et spécialiste des questions de santé au travail. Elle y défend aussi une autre conception du travail scientifique, ancré dans la réalité des ouvriers, premières victimes des risques industriels. « En 1984, un ouvrier avait quatre fois plus de risques de mourir d’un cancer qu’un cadre supérieur. En 2008, ce risque est dix fois plus élevé », explique-t-elle. Entretien.

 

Basta ! : Quand, lors de votre carrière scientifique, avez-vous été confrontée pour la première fois aux collusions entre industriels et chercheurs ?

Ce livre est issu de deux parcours de chercheurs, le mien bien sûr, mais aussi celui d’Henri Pézerat, décédé en 2009, qui fut directeur de recherche au CNRS dans le domaine de la toxico-chimie des minéraux. Il fut le premier chercheur à identifier les mécanismes de toxicité des fibres d’amiante et de bien d’autres poussières minérales. Dès les années 1980, nous étions convaincus l’un et l’autre, de la nécessité d’être à l’écoute d’une demande – implicite ou explicite – émanant de collectifs ouvriers aux prises avec les risques du travail, pour élaborer des recherches utiles à l’amélioration des conditions de travail. Nous ne savions pas alors à quel point la recherche en santé publique était dominée par les intérêts – lucratifs – des industriels et du patronat.

 

Ce poids des industriels a permis la définition d’une dose seuil pour les toxiques, en deçà de laquelle une substance serait sans danger. Vous affirmez que cette « dose seuil » est une idéologie... Pourquoi ?

Après la seconde guerre mondiale, et notamment à partir des années 1970, les industriels américains font face à des publications de chercheurs qui sont très claires, et très documentées, sur la toxicité de substances comme l’amiante, le plomb, ou la radioactivité. Ils sont obligés de reconnaître qu’il y a un risque. Ils se disent alors que le moindre mal, c’est de définir une dose en dessous de laquelle il ne se passe rien. Pourtant, dès le début des années 1960, les connaissances acquises dans le domaine de la biologie, de la biochimie et même de la physique ouvraient à la connaissance et à la compréhension des mécanismes de cancérogénèse, mettant en question la référence à un quelconque seuil de danger. Rachel Carson, biologiste américaine, qui mena pendant 10 ans une observation rigoureuse de ce que produit dans la nature le recours massif aux insecticides et herbicides, conclut que la seule dose inoffensive, est la dose 0 [1].

C’est pareil pour l’amiante : le mésothéliome [forme de cancer causé notamment par l’exposition à l’amiante] peut se développer à de très très faibles doses. On ne cesse d’accumuler les observations au sujet des faibles doses. Des travaux scientifiques établissent même que les très faibles doses peuvent être plus graves en terme de cancer. L’empoisonnement faible blesse les cellules, qui risquent de devenir cancéreuses en s’efforçant de survivre. Ce que l’on sait des perturbateurs endocriniens va dans le même sens. A faible dose, on observe des mutations cellulaires qui vont conduire – entre autres – au processus de cancérisation. Tout cela contrecarre l’idée selon laquelle les valeurs limites protègent a minima. C’est pourtant sur cette base de « valeur limite » que fonctionnent toutes les règlementations.

 

C’est vrai aussi pour la radioactivité, écrivez-vous...

Il est hallucinant que les industriels aient réussi à imposer ce postulat concernant la radioactivité. Les dangers des faibles doses sont en effet bien documentés, et depuis longtemps. Dès les années 1950, Alice Stewart, médecin anglaise, mène une enquête très rigoureuse pour expliquer la croissance des cancers chez les enfants de moins de 5 ans en Grande-Bretagne. Elle s’intéresse notamment aux expositions qu’ils auraient pu subir in utero, en demandant à leur mère si elles ont subi une radiographie au cours de leur grossesse. Les résultats sont sans appel : l’exposition aux rayons X in utero lors d’un seul cliché radio (soit une fraction infinitésimale de la dose alors considérée sans danger) provoque des cancers d’enfants. Elle fait voler en éclat le postulat qu’existe une dose seuil en dessous de laquelle les radiations seraient sans danger.

D’autres chercheurs aboutiront aux mêmes résultats, notamment Thomas Mancuso qui montrera dans les années 1970 les liens entre l’exposition à faible dose des travailleurs du site nucléaire d’Hanford [2] et la mortalité précoce par cancer chez ces travailleurs. Les autorités, mécontentes de ses résultats, ne renouvelleront pas son contrat...

 

Parfois la toxicologie montre qu’il n’y a aucun doute sur le caractère cancérogène de certaines molécules. Mais des scientifiques, au service des industriels, revendiquent la possibilité d’affirmer le doute… Comment s’y prennent-ils ?

Au lieu de se baser sur la toxicité intrinsèque des fibres, des molécules ou des radiations, on assiste à l’instrumentalisation de l’épidémiologie. Cette discipline, fondée sur une approche statistique des phénomènes de morbidité et de mortalité (notamment par cancer) a acquis une position dominante dans le champ de la santé publique. On compte par exemple le nombre de décès par cancers survenus dans l’année pour 100 000 habitants. Mais les morts ne parlent pas... et les registres qui servent de base de travail aux épidémiologistes non plus, puisqu’ils ne contiennent aucune information sur les risques professionnels et environnementaux subis par les patients atteints de cancer. Difficile donc de savoir à quels polluants les personnes décédées ont pu être exposées.

Une grande part des études épidémiologiques sont faites hors contexte, les chercheurs n’ayant pas de lien avec la réalité du terrain. Il n’y a pas de contacts avec les patients de leur vivant, et encore moins avec les familles des personnes décédées ou les médecins locaux. Le choix politique d’une approche dominante, voire exclusive, des problèmes de santé par la modélisation mathématique a empêché la production de connaissances ancrées dans la réalité.

 

L’épidémiologie permet-elle de rendre compte de ce qui se passe à faibles doses ?

Non. Bien peu d’études sont engagées sur ce terrain et leurs résultats sont alors, statistiquement, peu ou pas significatifs. Cette absence de confirmation du lien entre l’exposition à un cancérogène, à faible dose, et la survenue de cas de cancer signifie non pas qu’il n’y a pas de lien, mais que la méthode est inappropriée pour le prouver. Surtout lorsqu’il s’agit d’un cancérogène avéré...

Il y a aussi des méthodologies qui tendent à diluer le risque en faisant porter l’analyse sur une population dans laquelle se retrouvent des personnes exposées et non exposées. Prenons une entreprise comme Adisséo, site de production d’additifs nutritionnels pour des aliments destinés à l’élevage industriel. Dans l’atelier où l’on utilise le chloracétal C5 [3], plusieurs ouvriers sont victimes d’un cancer du rein. Les études épidémiologiques menées pendant près de dix ans ont porté non pas sur la population exposée au C5 mais sur la totalité des salariés de l’usine, en référence à la totalité des produits chimiques de l’usine. Les épidémiologistes ont pourtant clairement identifié un excès de cancer du rein en rapport avec l’exposition C5, mais très atténué par rapport à la réalité de ce qu’il était. Leurs conclusions maintiennent le doute, ce qui a conduit la direction de l’entreprise à refuser d’envisager la substitution du produit, pourtant possible.

Pire encore : les chercheurs qui ont mené l’enquête conseillent la poursuite d’études de mortalité par cancers des salariés du site ! L’épidémiologie, dans ses courants dominants, se contente de compter les morts et de répéter sans fin que le nombre de cancers augmente. Les chercheurs font abstraction des contextes, et surtout des gens. Leurs études s’inscrivent dans le paradigme du doute et les conduit à une démarche répétitive, consistant à vouloir constamment « re-prouver » que des toxiques connus, comme l’amiante ou d’autres, sont effectivement responsables de la survenue de cas de cancer dans toutes les situations. Cela empêche toute action de prévention.

 

Vous évoquez aussi l’absence de veille sanitaire, qui crée de l’invisibilité, laquelle alimente le doute....

Tant que la France ne se dotera pas, dans chaque département, d’un registre de cancers dans lequel on reconstitue les parcours professionnels et l’histoire résidentielle des patients atteints, on n’avancera pas dans l’identification des risques en cause, seule base effective de stratégies de prévention. Les travailleurs victimes de cancer continueront à se heurter à de très grandes difficultés en matière de reconnaissance en maladies professionnelles. L’ancien site minier de Salsigne, dans l’Aude, d’où l’on tirait de l’or et de l’arsenic, illustre très bien ces difficultés. Avec Henri Pézerat et d’autres chercheurs, nous avons travaillé dès les années 80, pour étudier les relations entre cancers et poussières des mines. Nous avions déjà réclamé la création d’un registre, à partir des connaissances obtenues par nos échanges avec les travailleurs de la mine, qui souffraient de cancers. Cela aurait permis de repérer les lieux les plus pollués, pour pouvoir faire de la prévention, y compris pour les non travailleurs.

La suite nous a – hélas – donné raison : dans les années 1990 puis 2000, le problème environnemental est revenu comme un boomerang, avec une contamination généralisée à l’arsenic et à plusieurs de ses dérivés. Les agriculteurs ont été priés de ne pas vendre leurs produits. Les viticulteurs de ne pas faire de vin avec leurs raisins. Les riverains ont reçu une liste invraisemblable de conseils de la part de l’Autorité régionale de santé, qui leur explique par exemple de se laver les mains après être allé au jardin, ou de paver le devant de leurs maisons pour ne pas être en contact avec la terre. Que l’on ne dit jamais « contaminée », d’ailleurs. En 2014, les habitants ont reçu un questionnaire pour vérifier qu’ils ont bien appliqué ces recommandations. Bref : Il n’y a aucune veille sanitaire, et pas l’ombre d’un projet de décontamination ni de protection des habitants contre cette contamination.

 

Cette absence de veille, et ses effets dramatiques, sont aussi à l’œuvre dans le secteur du nucléaire.

Dans les années 1960 et 1970, la question du suivi systématique des travailleurs exposés a été abordée à plusieurs reprises, par des responsables du ministère du Travail, par des médecins du travail, par certains chercheurs... Rappelons que la radioactivité fait partie des cancérogènes avérés. Et que l’un des moyens de prévention, c’est de savoir quel type d’activité est le plus « exposant ». Les exploitants du nucléaire, qui avaient des fichiers informatiques très précis sur les dosimétries et les travailleurs, n’ont jamais eu aucun fichier digne de ce nom en terme de suivi sanitaire. Les médecins du travail ont beaucoup de mal à avoir des données. Les travailleurs qui subissent des contaminations sont sanctionnés par leurs employeurs. En fait, on ne veut pas faire de prévention. On veut faire disparaître ceux qui ont été contaminés.

Dernier exemple : celui des lieux contaminés par l’amiante. Le professeur Claude Got, qui avait dirigé la mission amiante en 1998, réclame depuis presque 20 ans (!) la création d’une base de données qui répertorie les lieux amiantés, qu’ils soient publics ou privés. Il a renouvelé sa demande en mars dernier, lors d’un colloque au Sénat, dédié au problème du désamiantage. Le diagnostic amiante étant obligatoire, il serait simple de l’enregistrer au cadastre. Mais les lobbies immobiliers freinent des quatre fers. Résultat : on n’a toujours pas de recensement des lieux contaminés en France. Sur tous ces sujets, il y a des connaissances qui auraient dû et pu être produites qui ne l’ont pas été, et cela entretient cette logique du doute. Toutes ces stratégies permettent aux industriels de gagner du temps, et aux autorités publiques de n’envisager aucune politique digne de ce nom en terme de décontamination, ou de prévention. Cela permet aussi de laisser des projets industriels renaître.

 

Vous expliquez comment les industriels et leurs experts disqualifient les chercheurs qui s’opposent à l’occultation des dangers...

En 2005, deux importantes revues de santé publiques états-uniennes ont publié des dossiers sur la corruption de la science par des multinationales de l’industrie, dans la mise en doute, jusqu’au déni, des risques industriels. Ces dossiers témoignent également de la disqualification des chercheurs s’opposant aux stratégies d’occultation des effets mortifères d’industries dangereuses. Quand j’ai commencé le livre, je connaissais les histoires de ces hommes et femmes sur lesquels des industriels se sont acharnés. Mais en les remettant en forme, en les racontant, j’ai été impressionnée de voir comment des personnes telles que Alice Stewart, Rachel Carson, ou encore Irving J. Selikoff (qui mena une rude bataille contre les industriels de l’amiante aux Etats-unis) ont été malmenées.

Ces personnes rigoureuses, qui mettent en évidence la toxicité d’une substance ont à faire à des industriels, et à leurs experts, qui rétrogradent leurs travaux au rang d’opinion, en les discréditant personnellement. Nous ne sommes pas en présence de controverses. On ne s’affronte pas sur un problème, en avançant des hypothèses différentes ! Quand nous avons commencé à travailler sur ces questions Henri Pézerat et moi, nous savions que nous n’avions pas le droit à l’erreur. Nous savions que nous étions surveillés par des gens très pressés de nous disqualifier. Mais ce que nous n’avions pas anticipé, c’est qu’en face, il ne s’agit pas de scientifiques honnêtes. Dès lors, les dés sont pipés. On ne peut pas discuter avec des gens malhonnêtes.

 

Les autorités publiques ne s’empressent pas non plus de soutenir les chercheurs indépendants de l’industrie...

Les autorités publiques luttent contre la visibilité des responsables des cancers. Pour ne pas remettre en cause les procédés industriels, toutes les voix qui en parlent sont priées de se taire. Les chercheurs qui se situent du côté des contre-pouvoirs ne sont jamais écoutés, ils sont même stigmatisés. Certains voient leurs travaux confisqués, voire détruits. Quand des riverains, des travailleurs, des chercheurs indépendants pointent du doigt des pollutions, ils reçoivent parfois des menaces. À Saint Félix-de-Pallières, où il y a un projet de ré-ouverture de mine, les autorités sanitaires intimident un peu les habitants qui se mobilisent.

 

Les ouvriers, puis les riverains de sites pollués … Vous mettez en évidence les inégalités sociales de santé, et leur « disparition » organisée.

Sur le site de l’Institut du cancer, il n’y a aucune donnée sur les cancers professionnels et/ou environnementaux. Dans son rapport d’activité annuelle, l’institut ne parle que du tabac, de l’alcool et des comportements individuels. Les publications scientifiques sur les expositions professionnelles chutent, de même que celles qui s’intéressent aux expositions cumulées, alors qu’elles sont la cause d’un nombre écrasant de cancers. Le travail n’est pas du tout pris au sérieux comme cause des cancers. Le rapport des Académies des sciences et de médecine de 2007 se sert de l’absence de données pour dire que le travail joue un rôle très limité dans la survenue des cancers. Alors même que le ministère du Travail publie une enquête qui donne régulièrement les expositions de millions de salariés à des cancérogènes, et ce sans aucune protection !

On n’a plus d’enquête sur les inégalités sociales de santé. C’est devenu un non-sujet. Invisibles des statistiques officielles, les inégalités face à la maladie et à la mort ne cessent pourtant de s’accroitre. En 1984, un ouvrier avait quatre fois plus de risques de mourir d’un cancer qu’un cadre supérieur. En 2008, ce risque est dix fois plus élevé. En milieu professionnel, les morts « légitimes » sont celles des ouvriers. Dans ce domaine des atteintes à la santé liées aux risques industriels, plus que dans tout autre, la santé des travailleurs est la sentinelle de la santé publique.

 

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Photo : CC [AndreasS]

 

A lire : La science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs. Annie Thébaud-Mony. Éditions de la Découverte, 21 euros.

 

 

Notes

[1L’ouvrage de Rachel Carson issu de ces années d’observation, Printemps silencieux, a été publié en 1972. Il comporte des informations essentielles sur les mécanismes d’action des substances chimiques dans les organismes vivants.

[2Handford est un site nucléaire américain situé à 250 km au sud-est de Seattle. C’est l’une des deux centrales du "Manhattan Project" (avec Oak Ridge, dans le Tennessee), qui ont produit le plutonium ayant servi à Nagasaki et Hiroshima.

[3Intermédiaire de synthèse qui sert dans le procédé de fabrication de la vitamine A

 

 

 

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Source : http://www.bastamag.net

 

 

 

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 16:21

 

Source : http://www.mediapart.fr

 

 

Ugo Bardi: «Nous modifions de manière irréversible les conditions de vie sur la Terre»

|  Par Jade Lindgaard

 

 

Le système économique actuel ne dérègle pas seulement le climat. Il détruit les ressources naturelles que la Terre a mis des centaines de millions d’années à former. Ces bouleversements sont irréversibles, analyse Ugo Bardi, auteur d'un récent rapport du Club de Rome, Le Grand Pillage, publié ces jours-ci en français.

 

En 1972, un groupe de chercheurs, réunis sous l’appellation de Club de Rome, publie un rapport retentissant sur Les Limites à la croissance économique. Plus de quarante ans plus tard, ce rapport est un jalon de la pensée écologique (actualisé et republié en 2011). Son originalité est, alors, d’étudier l’évolution à long terme du système « monde », résument Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans Comment tout peut s’effondrer. Pour eux, le message principal du Club de Rome en 1972 disait : « Si l’on part du principe qu’il y a des limites physiques à notre monde, alors un effondrement généralisé de notre civilisation thermo-industrielle aura très probablement lieu durant la première moitié du XXIe siècle. »

 

 

Reprenant cette approche des systèmes complexes, Ugo Bardi, professeur de chimie et membre du comité scientifique de l’Association pour l’étude des pics de pétrole et de gaz naturel (ASPO), l’applique cette fois-ci à l’analyse de l’écosystème. Pour lui, le système économique actuel ne dérègle pas seulement le climat. Il détruit les ressources naturelles que la Terre a mis des centaines de millions d’années à former. Ces bouleversements sont irréversibles, en conclut-il dans un rapport remis au Club de Rome en 2013. Il est publié ces jours-ci en français sous le titre Le Grand Pillage – Comment nous épuisons les ressources de la planète (Les Petits matins/Institut Veblen).

 

À propos de l’épuisement des ressources naturelles en minerais et métaux, dans votre livre Le Grand Pillage, vous parlez de « mort de Gaïa ». Pourquoi ?

Ugo Bardi. La mort de Gaïa, c’est un scénario extrême. Ce qu’on appelle Gaïa, c’est l’écosystème terrestre. C’est un système de rétroactions planétaires qui stabilisent le système Terre. Par exemple, la concentration de CO2 est le principal facteur de stabilisation de la température de la planète (l’effet de serre). Le CO2 est le thermostat de la Terre. Autre exemple, si la surface des glaciers polaires augmente, elle réfléchit plus les rayons solaires et donc la température refroidit. Aujourd’hui, il se passe le contraire : on réchauffe tellement l’atmosphère que les glaciers s’effondrent et qu’on absorbe de plus en plus de rayons solaires, ce qui réchauffe le système. C’est vraiment dangereux.

 

Depuis vingt ans, nous comprenons beaucoup mieux ce système de régulations terrestres. C’est une révolution scientifique. Si l’on veut comprendre le système terrestre, il faut le regarder sur toute sa vie. Il a commencé il y a plus de 4 milliards d’années. Or quand on parle de changement climatique, le plus souvent, on pense aux modèles des climatologues, notamment utilisés par le Giec (Groupement d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). On entre des données dans un ordinateur et on calcule la hausse des températures dans cinquante ans en fonction de l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre.

 

Ugo Bardi à Paris, le 6 mai 2015. (©JL)
Ugo Bardi à Paris, le 6 mai 2015. (©JL)
 

Certains relativisent l’importance du dérèglement climatique au prétexte que le système a toujours changé. C’est vrai. Mais il faut comprendre les raisons de ces changements, et bien voir qu’ils ne sont jamais neutres. Aujourd’hui, les humains sont dans la situation de pouvoir causer des bouleversements encore plus importants que ceux du passé. En tant qu’êtres humains, nous accélérons un processus naturel d’évolution de l’écosystème. La mort de Gaïa, c’est provoquer une perturbation tellement forte que l’on génère un changement climatique violent. Pour se rendre compte de ce qu’est vraiment le dérèglement du climat, il faut donc observer le système terrestre sur plusieurs centaines de millions d’années.

 

Brûler les énergies fossiles n’émet pas seulement des gaz à effet de serre. Cela détruit le résultat d’un processus de formation qui a pris des centaines de millions d’années. Est-ce irréversible ?

Les personnes qui utilisent des combustibles fossiles, pour faire rouler leurs voitures par exemple, ne pensent pas à ça. Elles pensent que c’est simplement un combustible. Un « cadeau » que l’on trouve dans la terre. Mais pas du tout ! Ils ont été créés pendant des centaines de millions d’années par le système. L’oxygène que nous respirons est un sous-produit de la formation de ces combustibles fossiles.

Si l'on brûlait tout le charbon fossile qui existe dans la croûte terrestre, on utiliserait tout l’oxygène de l’atmosphère. Si l'on brûlait beaucoup de charbon, dans quelques centaines d’années, on aurait un gros problème de réduction de l’oxygène dans l’atmosphère qui menacerait la vie sur la Terre. Il faut comprendre ce type de choses. On touche à des mécanismes qui nous font vivre. Ces changements sont irréversibles. En anglais, on parle de « big history », la grande histoire, l’histoire de l’univers vue comme un processus irréversible.

 

Pourquoi ne serait-il pas possible d’inventer les technologies permettant de remplacer les fossiles ?

C’est absolument possible. Il faut être un peu optimiste. On ne peut pas reconstituer les combustibles fossiles. Mais on peut fabriquer d’autres énergies. Le rapport de l’Ademe, censuré par le gouvernement français, en offre un bon exemple : il est possible en France de produire 100 % de l’électricité à partir de technologies renouvelables. On peut trouver une quantité incroyable d’énergies renouvelables sur la Terre. C’est un énorme changement technologique, social, politique et stratégique. Avec les techniques renouvelables, on peut travailler sur les ressources minérales, on peut recycler, être plus efficace. C’est un monde différent. On peut fabriquer des éoliennes différemment qu’on ne le fait aujourd’hui, sans terre rare, avec des techniques simples.

 

Quand on parle de réformes politiques, on parle toujours au fond de garder le monde tel qu’il est. Ce n’est pas de cela que je parle. C’est d’un changement global. Avec les énergies renouvelables actuelles, tu ne pourras pas emmener ta famille en voiture de Paris à la Côte d’Azur. Mais tu pourras faire autre chose que tu ne peux pas faire aujourd’hui. Par exemple, respirer un air propre.

 

Les gouvernements se sont fixé pour objectif de ne pas augmenter la température moyenne de plus de 2 degrés. Mais en l’état actuel, le monde est parti pour une hausse d’au moins 4 degrés. Cela entraînerait la destruction de la société mondiale. Or, on pourrait éviter cette catastrophe. Pour cela, il faudrait investir dans les énergies renouvelables pour que les gens arrêtent d’utiliser le pétrole. Là, on baisserait vraiment les émissions de gaz à effet de serre. Pour y arriver, il faudrait multiplier par dix les investissements.

 

Une mine d'or au Soudan. (Mohamed Nureldin Abdallah, Archives Reuters)
Une mine d'or au Soudan. (Mohamed Nureldin Abdallah, Archives Reuters)

 

L’énergie joue un rôle central dans ces bouleversements. Vous expliquez que l’épuisement des minerais ne sera pas causé par le manque physique de ressources naturelles mais par le manque d’énergies abordables pour les forer. Pourquoi ?

Pour forer, creuser, extraire, traiter, transporter des minerais… il faut de l’énergie. Un économiste fameux du XIXe siècle, William Jevons, expliquait déjà cela. Il faut des ressources pour produire de nouvelles ressources. C’est le principe de l’investissement. Historiquement, on extrait d’abord les ressources faciles d’accès. À l’époque de la ruée vers l’or en Californie, les gens trouvaient des pépites d’or. Ça ne coûtait presque rien. Aujourd’hui, on en produit beaucoup plus mais en l’extrayant de roches où on ne le voit même pas à l’œil nu. C’est très cher et très polluant. C’est ce que j’appelle « l’effet Tiffany ». Dans le film Petit Déjeuner chez Tiffany, la fille jouée par Audrey Hepburn regarde l’or de l’autre côté de la vitrine. Elle pense qu’elle est riche de seulement l’admirer. Mais il faut trouver un moyen de le sortir de derrière la vitrine. Sur la planète, il y a beaucoup d’or. La difficulté, c’est de l’extraire. Dans le futur, même avec beaucoup d’énergies renouvelables, on ne pourra plus le faire. On doit s’adapter aux limites de la planète.

 

Pourtant, l’économie perturbe ce tableau. Plus le pétrole est cher, plus il est rentable pour les pétroliers de le chercher dans des conditions difficiles et onéreuses (huile de schiste, forage en eau profonde, sables bitumineux…).

Cela ne se passe pas exactement comme cela en réalité. Le marché peut modifier la rentabilité de l’extraction. Mais derrière le marché, il y a un système physique. Pour extraire une ressource minérale, il faut des ressources physiques. On parle de capital, on peut le mesurer avec des outils monétaires, mais c’est quand même physique. Le marché peut obtenir que le système économique distribue plus de ressources à l’industrie pétrolière quand les prix du pétrole augmentent. Les gens vont investir dans cette activité. L’économie totale va affecter des ressources à l’extraction. Mais il faut bien les prendre quelque part. Ces ressources seront prélevées sur d’autres secteurs de l’économie : les subventions publiques, la recherche, la santé, les salaires, la démocratie.

La société s’appauvrit pour extraire plus. C’est l’effet du marché. C’est possible de le faire. Mais il faut payer. L’argument économique ne marche que si l’on croit à la croissance continue. Le problème, c’est que la société ne peut pas croître toujours. Les solutions financières masquent des problèmes physiques : la croissance de l’énergie nécessaire pour extraire des ressources minérales. Mais tout le monde ne le voit pas. Ça dépend de ta vision du monde.

 

À la fin de votre livre, vous parlez d’« eschatologie minérale ». Que voulez-vous dire ?

L’eschatologie est un domaine de la physique qui s’intéresse au fait que l’univers commence quelque part et finit quelque part. En tant qu’espèce humaine, nous avons éparpillé la concentration des minéraux que la Terre a créés pendant des centaines de millions d’années. C’est une eschatologie, le sort ultime du monde. Ces concentrations ne pourront plus jamais se reformer dans la Terre. Dans un futur très lointain, il est possible que l’on reforme beaucoup de pétrole. Chacun de nous peut former 4 ou 5 litres de pétrole dans quelques millions d’années, avec une bonne sédimentation. Mais certaines ressources ne se reformeront jamais. Les diamants par exemple, le charbon non plus. Eschatologie signifie un changement irréversible.

 

Votre livre est un rapport adressé au Club de Rome, groupe de chercheurs connu pour avoir publié en 1972 Les Limites de la croissance, l’un des premiers ouvrages à alerter sur l’impossibilité d’avoir une croissance économique continue. À l’époque, cette publication fut très critiquée alors que, 40 ans plus tard, ses conclusions sont globalement confirmées. Pourquoi un tel rejet ?

Cela a à voir avec la difficulté que nous avons à accepter certaines idées. En 1972, il y a eu beaucoup de débats et de discussions, c’est normal. Mais ce fut très acharné. Tout le monde a pensé que ce que disait le rapport était faux alors qu’il était très bien fait. Ce rapport n’est pas un évangile. C’est une étude scientifique, avec tous les défauts des études scientifiques. Son principal défaut était politique. Il parlait de l’humanité en général, sans préciser qui pouvait agir, où, et comment. Ce fut un best-seller, mais il n’a eu aucun effet sur la société.

Mon livre, aujourd’hui, je l’ai écrit parce que je suis optimiste. On pense toujours qu’on peut changer le monde, même si d’un point de vue rationnel, on sait aussi que c’est peu probable. Le mot-clé, c’est l’adaptation. Ne pas forcer le système. Parce que le système Terre est bien plus fort que nous.

 

Boîte noire : Cet entretien a été réalisé mercredi 6 mai à Paris, en français, pendant un peu plus d'une heure, dans les locaux de la fondation Charles-Leopold Meyer.

Ugo Bardi, Le Grand Pillage – Comment nous épuisons les ressources de la planète, Institut Veblen/Les Petits matins, 427 pages, 19 euros.

 
 
 
 
 
 
 
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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 16:08

 

Source : http://www.mediapart.fr

 

Trois rapports décrivent une Agence du médicament en pleine crise

|  Par Michel de Pracontal

 

 

 

Trois rapports confidentiels, que révèle Mediapart, dressent un tableau inquiétant de la situation de l'ANSM, l'agence responsable de la sécurité des médicaments. Malgré une réorganisation, l’agence n’est pas plus apte que par le passé à traiter des alertes sanitaires comme celle du Mediator. Son directeur estime que la situation s'améliore, mais une source interne juge que « le bateau coule ».

Trois rapports confidentiels, que Mediapart a pu se procurer, brossent un tableau inquiétant de la situation de l’ANSM, l’agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, issue en 2012 de la refonte de l’ancienne Afssaps à la suite de la crise du Mediator. La conclusion la plus préoccupante des rapporteurs est que malgré une complète réorganisation, l’agence n’apparaît pas plus apte que par le passé à traiter des alertes sanitaires comme celles du Mediator ou des prothèses PIP.

 

Les magistrats de la Cour des comptes, auteurs de l’un des rapports, mettent en cause la difficulté de l’agence à détecter et analyser « les signaux faibles c’est-à-dire les informations émises par des lanceurs d’alerte ». Pour les magistrats, « l’agence ne s’est toujours pas mise aujourd’hui en capacité de repérer ce type d’alerte et d’en tirer les conséquences en termes d’identification des risques puis d’action ».

 

© Reuters
 

Le deuxième rapport, établi par l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), renchérit : « En dépit d’évolutions positives, de nombreuses faiblesses affectent la surveillance et la sécurisation du médicament. » Les inspecteurs signalent « des fragilités en situation d’urgence et de gestion de crise » et dépeignent des agents stressés, travaillant sous pression, « avec la peur de rater quelque chose ». Ils indiquent que « les personnes rencontrées sont apparues dans de nombreux cas épuisées et [que] les managers ont évoqué spontanément plusieurs cas de “burn-out” dans leur service ».

 

Et de conclure : « Compte tenu de la charge de travail et de la pression psychologique auxquelles le personnel est soumis, la situation actuelle n’est pas pérenne. Elle est non seulement porteuse de risques pour la santé physique et mentale du personnel, mais elle constitue un possible facteur de détérioration de la qualité du travail rendu par l’ANSM. »

 

Le troisième rapport, rédigé par Secafi, cabinet agréé par le ministère du travail, indique que « 44 % des agents sont en niveau de RPS [risques psychosociaux] fort à très fort », et que les tests font apparaître un taux de stress « éminemment élevé ».

 

Au total, les trois rapports livrent des diagnostics concordants : ils décrivent une agence encore traumatisée par les retombées du scandale Mediator, en perte d’influence internationale et européenne, fragilisée par un climat social dégradé et une réorganisation à grande échelle qui a affecté les fonctions de 80 % des agents. Précisons que ce triple constat ne reflète pas l’actualité immédiate, mais un passé récent : le document de Secafi date d’avril 2014, celui de la Cour des comptes de fin 2014 et celui de l’Igas de février 2015. Un cadre de l’agence, qui souhaite conserver l’anonymat, estime cependant que la situation ne s’est pas améliorée et que « le diagnostic est toujours aussi inquiétant qu’il y a six mois ».

 

Dans l’intervalle, la direction de l’ANSM a changé : en septembre 2014, le médecin et haut fonctionnaire Dominique Martin a succédé au professeur Dominique Maraninchi, cancérologue, qui dirigeait l’agence depuis février 2011.

 

Contacté par Mediapart, Dominique Martin ne nie pas les difficultés de l’agence, tout en dédramatisant : « Je confirme que la transformation de l’agence a créé une situation de tension, mais je ne considère pas qu’il s’agisse d’une crise, dit-il. Ce n’était pas un établissement en crise quand je suis arrivé et ça ne l’est pas aujourd’hui. Il est exact qu’il y avait un niveau de stress important et que le dialogue social devait être amélioré. Nous avons pris cette situation à bras-le-corps et un gros travail a été entrepris. Un plan de prévention des risques psychosociaux vient d’être voté, et nous cherchons à conclure un accord avec les syndicats d’ici la fin de l’année. Mon engagement est que l’agence fonctionne efficacement tout en assurant la qualité de vie au travail. »

 

Dominique Martin, directeur général de l'ANSM
Dominique Martin, directeur général de l'ANSM © DR
 

S’il est trop tôt pour juger de l’action de Dominique Martin, ce dernier ne se démarque pas radicalement de son prédécesseur : « Il n’y a pas de virage à 180°, dit-il. Je n’ai pas changé l’organisation mise en place par la direction précédente. Et j’ai maintenu les grands axes de la réforme de 2011. »

Cette réforme a-t-elle été correctement menée ? Et l’agence a-t-elle les moyens de fonctionner efficacement ? Les analyses de la Cour des comptes et de l’Igas mettent en évidence de sérieuses faiblesses.

 

UNE RÉORGANISATION « À MARCHE FORCÉE »

Dominique Maraninchi a été nommé en février 2011 à la tête de l’agence, qui s’appelait alors l’Afssaps, avec la difficile mission de lui rendre son crédit, entamé par l’affaire du Mediator, qui a mis en relief l’échec de la pharmacovigilance et l’omniprésence des liens d’intérêts. L’une des priorités a donc été de réduire l’influence de l’industrie. Cela s’est traduit par une vague de départs et par le choix de moins recourir à des experts externes, sur lesquels l’Afssaps s’appuyait largement.

 

L'un de ces experts externes estime que Dominique Maraninchi a « fait un sacré ménage », qui a permis une « réelle transparence » des liens avec l’industrie. Catherine Lassale, responsable des affaires scientifiques du Leem (le syndicat de l’industrie pharmaceutique), salue aussi l’action de l’ancien directeur : « La loi Bertrand de 2011 sur le médicament demandait que les agences ne s’appuient que sur des experts sans conflits d’intérêts, dit-elle. L’agence respecte la loi. Elle a un comité de déontologie qui fonctionne très bien. Aujourd’hui, il n’y a plus de conflits d’intérêts. Je dis chapeau. »

 

« La moitié des évaluateurs pharmacovigilance a peu d’expérience, ou aucune »

D’autres interlocuteurs jugent très sévèrement la refonte de l’agence. « Maraninchi a tout cassé », résume un agent. C’est que la réforme ne s’est pas limitée à faire la chasse aux conflits d’intérêts. Dans une logique de rupture avec le passé, Dominique Maraninchi a lancé une réorganisation de grande ampleur, qui a affecté les fonctions de 80 % des agents. Cette « bascule », selon le terme utilisé à l’agence, a été difficile à vivre pour une part importante du personnel.

 

D’après le rapport de l’Igas, les organisations syndicales estiment que la réforme a été menée « à marche forcée » et marquée par « le manque de transparence et d’information ». Selon un cadre interrogé par les inspecteurs, « la démarche de dialogue et d’écoute promue lors du lancement a rapidement été abandonnée au profit d’un mode de fonctionnement laissant penser que “tout était verrouillé” ». Commentaire de l’Igas : « On ne peut que noter la forte divergence entre le discours de la direction générale et la perception de certains acteurs sur le terrain. »

 

De plus, si la réorganisation devait améliorer l’efficacité et la réactivité de l’agence, le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne semble pas d’une clarté limpide. La terminologie employée en témoigne. La hiérarchie classique a été remplacée par une « organisation matricielle ». L’ancienne commission d’AMM (autorisation de mise sur le marché) est devenue la « Commission d’évaluation initiale du rapport bénéfice risque des produits de santé », et celle de pharmacovigilance est devenue la « Commission de suivi du rapport bénéfice risque des produits de santé ».

 

Dominique Maraninchi, directeur général de l'agence de 2011 à 2014
Dominique Maraninchi, directeur général de l'agence de 2011 à 2014 © DR
 

Concrètement, que recouvre ce vocabulaire bureaucratique ? Un ancien expert de l’Afssaps, qui a suivi la réforme mais ne travaille plus pour l’agence, décrit « un grand jeu de chaises musicales, très mal vécu, avec des personnes qui avaient une expertise très pointue et qui ont été chargées de faire tout autre chose ». Selon cet expert, « il y a eu un effet de sidération, la personne qui s’occupait du diabète et qui a été chargée de la toxicologie animale ne répondait plus au téléphone, parce qu’elle s’est retrouvée avec quatre-vingts dossiers en attente qu’elle ne connaissait pas ».

 

Le même interlocuteur ironise sur la nouvelle organisation « matricielle » : « Si vous avez un médicament du diabète de l’enfant qui expose à des complications rénales, il va être étudié par le groupe de pédiatrie, le groupe diabète, le groupe reins, et suivi au cours du temps, on découpe les dossiers horizontalement par disciplines et verticalement selon la chronologie. Le dossier est éclaté, il perd sa cohésion. »

 

Exagération ? Une source interne juge que la réforme a été faite en perdant de vue le sens du travail de l’agence. Le rapport de la Cour des comptes parle, lui, d’une « maîtrise défaillante de l’activité ».

 

UN « STOCK CACHÉ » DE DOSSIERS EN ATTENTE

Ce manque de maîtrise s’illustre dans le problème du « stock caché » de dossiers en attente. Fin 2012, la direction de l’agence a découvert un stock de 14 602 dossiers d’AMM non enregistrés, « dont certains étaient vieux de plus de quatre ans », selon la Cour des comptes. Ces dossiers concernent des modifications d’AMM, qui peuvent porter sur des points de détail comme sur des changements plus importants comme une nouvelle indication d’un médicament.

 

Le retard dans le traitement des dossiers s’est accumulé au point que, selon la Cour des comptes, 452 chèques reçus en paiement des taxes afférentes aux dossiers d’AMM, représentant un montant de 0,7 million d’euros, n’avaient pas été encaissés ; pour 114 chèques correspondant à 171 168 euros, l’action en recouvrement des créances était prescrite. L’agence a dû demander à ses tutelles des moyens supplémentaires pour inventorier et traiter ce stock de dossiers en attente. Selon l’Igas, cela représente une charge de travail correspondant à environ un quart du nombre moyen de dossiers d’AMM traités chaque année.

 

Pratiquement, les délais de traitement des dossiers tendent à s’allonger. Début 2015, « l’agence est en phase d’augmentation des stocks de dossiers à traiter en matière d’AMM ». L’Igas observe que « la prise en compte tardive de certaines demandes d’autorisation peut entraîner un risque sanitaire, notamment s’agissant des modifications d’AMM intervenant suite à la prise en compte de données de pharmacovigilance ».

 

Dominique Martin, interrogé sur le sujet, considère le problème du retard des dossiers comme « la priorité des priorités ». Il admet aussi qu’il s’agit d’une « problématique chronique », et que les mesures prises par sa direction n’ont pas encore d’effet à ce jour. Selon son estimation, il faudra de un à deux ans pour résorber le retard chronique des dossiers d’AMM.

 

UNE FAIBLESSE PERSISTANTE DE LA PHARMACOVIGILANCE

Domaine clé pour la détection des risques médicamenteux, la pharmacovigilance était l’une des priorités de la réforme de l’agence. Pourtant, le rapport de l’Igas pointe « de nombreuses faiblesses [qui] affectent la surveillance et la sécurisation du médicament ». Une direction consacrée à la surveillance des médicaments a été créée. Mais elle souffre, selon l’Igas, « d’un positionnement bancal qui ne lui permet pas d’assurer les missions pour lesquelles elle a été créée, notamment en matière de pharmacovigilance ».

 

Le nombre des « évaluateurs pharmacovigilance » a augmenté, mais ils ont des difficultés à jouer leur rôle. « La moitié des évaluateurs pharmacovigilance ne dispose que d’un faible niveau d’expérience, voire d’aucune expérience, en pharmacovigilance, note la mission de l’Igas. De plus, ils ne peuvent pas s’appuyer, comme cela était prévu lors de la réorganisation, sur des évaluateurs seniors qui auraient pu relire leurs rapports. »

 

« Le fondement d’une agence, c’est l’expertise. Il n’y est plus »

Difficulté supplémentaire : les pharmacovigilants sont répartis dans plusieurs directions, dont les responsables hiérarchiques viennent de la filière clinique et sont « peu sensibilisés aux enjeux de sécurité sanitaire ». Résultat : « Les évaluateurs pharmacovigilance sont isolés au sein des directions produits et ne disposent pas (…) d’un relais suffisant à l’extérieur de leur direction. »

Bref, les pharmacovigilants sont peu formés et encadrés par des chefs peu sensibilisés au sujet… Qui plus est, ils n’exploitent pas toutes les informations existantes, estime l’Igas. Ainsi, selon le rapport, les agents ne tiennent pas assez compte des informations sur le mésusage des médicaments, alors que «la France se distingue par un taux de prescriptions hors AMM élevé, entraînant des risques  importants sur le plan sanitaire ». Pour citer un exemple récent, la pilule Diane 35, qui ne devait être prescrite que pour l’acné, a été dans 77 % des cas donnée comme contraceptif en dehors de cette indication.

 

© Mutuelleprevoyancesante.fr
 

Les inspecteurs de l’Igas soulignent que la séparation entre l’ANSM et la HAS (Haute autorité de santé) entraîne une perte d’information. La commission de la transparence de la HAS évalue le service médical rendu par un médicament, autrement dit le bénéfice qu’il apporte au patient. Cette évaluation n’est pas sans relation avec l’évaluation bénéfice/risque effectuée par l’agence. Ainsi, lorsqu’un produit a un SMR faible, même un niveau de risque faible n’est pas acceptable. Or, selon l’Igas, « les conclusions de la commission de transparence de la HAS ne font pas partie des données utilisées par les évaluateurs pharmacovigilance ». Un découpage de compétences incompréhensible.

 

Enfin, l’Igas critique l’analyse insuffisante de la littérature scientifique : « Il n’y a pas, à ce jour, d’études documentaires prospectives qui pourraient aider les évaluateurs pharmacovigilance à cibler leurs analyses et établir des priorités parmi les événements indésirables qu’ils doivent traiter », écrivent les inspecteurs. Dans ces conditions, les pharmacovigilants manquent d’instruments pour établir des priorités et cibler les problèmes importants. « Une agence efficace sait tirer le gros gibier », commente un expert.

 

LES DIFFICULTÉS DU RECOURS À L’EXPERTISE INTERNE

Avant le Mediator, l’agence s’appuyait largement sur les avis d’experts externes siégeant dans ses commissions, notamment la commission d’AMM ou celle de pharmacovigilance. Ces experts, en général des professeurs hospitaliers, avaient de nombreux liens avec l’industrie. Pour s’en affranchir, l’agence a réduit le nombre de commissions de 12 à 4, et a diminué fortement le nombre de ses experts externes (il est passé de 1 245 en 2011 à 222 en 2013).

Si cette démarche a réduit l’emprise des liens d’intérêts, elle a conduit à reporter une part importante de l’expertise sur les évaluateurs de l’agence, qui n’y étaient pas préparés. Le rapport de l’Igas juge que le recours accru à l’expertise interne a un « effet anxiogène sur les évaluateurs ». Dominique Martin conteste que l’agence soit confrontée à une pénurie d’experts : « Les agents de l’ANSM ont un haut niveau scientifique, dit-il. Nous sommes en train d’assurer une montée en compétence et de renforcer l’expertise interne grâce à un important effort de formation. »

 

L’une de nos sources se montre plus pessimiste : « Ne rêvons pas, il faut cinq ans pour former un bon expert. Le fondement d’une agence, c’est l’expertise. Il n’y est plus. »

 

Le problème dépasse l’agence du médicament : la recherche pharmaceutique en France, très largement financée par les firmes, produit peu d’experts libres de tous liens d’intérêts. Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, où les experts de la FDA (Food and Drug Administration) sont royalement payés en dehors de tout lien avec l’industrie. Ni la France, ni l’Europe ne se sont dotés d’un corps d’experts indépendants comparable à celui de la FDA.

 

UNE PERTE D’INFLUENCE EUROPÉENNE ET INTERNATIONALE

Jusqu’à une période récente, l’agence française avait une influence importante au niveau européen. La refonte de l’ANSM a eu un effet non négligeable sur le rayonnement français. Selon le rapport de l’Igas, l’ANSM a subi « un recul très significatif en matière de dossiers considérés comme stratégiques ». Elle est beaucoup moins présente dans les essais cliniques qui concernent la France : en 2013, l’agence française est rapporteur dans 5 dossiers d’essais cliniques européens (passant par la procédure dite d’harmonisation volontaire européenne), sur un total de 112, soit 4 % ; en 2010, la proportion était de 37 %.

 

La perte d’influence française se manifeste aussi dans le domaine des AMM qui passent par la procédure européenne centralisée, utilisée pour tous les produits innovants. L’ANSM a été rapporteur ou co-rapporteur de 24 dossiers sur 102 en 2010 (21,4 %), et de seulement 9 dossiers sur 90 en 2013 (10 %).

Les inspecteurs de l’Igas estiment que l’ANSM doit développer une stratégie d’influence afin de peser davantage dans les instances européennes, notamment au sein du Prac, le comité responsable de la pharmacovigilance de l’agence européenne.

En a-t-elle les moyens, dans le contexte actuel de réduction budgétaire et de contraintes sur les effectifs ? Peut-elle sortir de la crise où l’ont plongée l’affaire du Mediator et la réorganisation qui a suivi ? « Le bateau coule et personne ne dit rien », dit le cadre que nous avons interrogé. Dominique Martin, lui, y croit : « Mon métier est d’être constructif, dit-il. On est en train de faire bouger les choses. Je vois des secteurs où des gains sont possibles. » Et il ajoute : « Je suis nommé pour trois ans, je serai jugé au résultat. »  

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