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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 19:58

 

Source : http://www.revolutionpermanente.fr

 

 

Lutte des intermittents

Occupation du siège du Medef : les intermittents reprennent la lutte après l’annulation de l’accord du 28 avril

Publié le 7 juin 2016

 

 

 

 

A 14h cet après-midi, au siège du Medef, un comité d’accueil attendait les participants au colloque sur le contrôle fiscal. Alors que le Medef refuse d’entériner l’accord du 28 avril sur l’assurance-chômage, obtenu après plusieurs semaines de lutte et d’un mouvement d’occupation des théâtres, les intermittents reprennent leurs luttes.

C’est très remontés contre le refus du Medef de ratifier l’accord sur l’assurance-chômage du 28 avril dernier, qu’une centaine d’intermittents ont décidé d’occuper le siège du Medef cet après-midi. A la suite du mouvement d’occupation des théâtres au mois d’avril, le gouvernement avait renoncé à faire passer les propositions du Medef concernant les annexes 8 et 10 de l’UNEDIC : les syndicats de la branche et les employeurs du spectacle avaient alors trouvé un accord marquant un retour à la situation de 2003 et contrariant les propositions du Medef en terme de cadrage financier.

Mais c’était sans compter le jeu trouble et du gouvernement. Ce dernier ayant lâché du lest pour éteindre l’incendie social en pleine contestation contre la loi travail ; une fois les intermittents apaisés, le Medef essaye d’imposer son projet en refusant de ratifier le présent accord,.

L’occupation du siège du Medef marque ainsi une reprise de la grogne et de la mobilisation des intermittents. Dans un communiqué publié par la Fédération CGT du Spectacle, ces derniers réclament « la pleine application de l’accord ’’intermittents’’ du 28 avril », une « juste indemnisation de tous les privés d’emplois » étendant leurs revendications aux chômeurs et aux précaires, mais également le « retrait du projet de loi Travail que soutient le Medef ».

Expulsés et embarqués violemment par la police, ils dénoncent également la violente répression qu’a subie un militant Synptac-CGT, frappé aux testicules par l’agent de la Direction de la Sécurité et des Moyens Généraux, Philippe Salmont.

Actuellement 90 personnes mobilisées sont retenues au commissariat de la rue de l’Evangile dans le 18ème arrondissement.

 

 

Source : http://www.revolutionpermanente.fr

 

 

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 19:28


Source : http://www.revolutionpermanente.fr

 

 

Interview de Christophe Hiou, CGT TOTAL

TOTAL et Valls mentent. « A la raffinerie de Donges, tout est à l’arrêt »

Publié le 5 juin

 

 

 

Plus c’est gros, plus ça passe. C’était du moins l’intention de TOTAL et du gouvernement à la suite du « référendum » réalisé sur la raffinerie de Donges. « Le résultat est sans ambiguïté puisque 94% des votants souhaitent reprendre l’activité », a indiqué dans un communiqué largement repris par les médias la direction du groupe. « Le problème pour TOTAL, c’est que s’il n’y avait que 6% des personnels pour la poursuite du mouvement, on ne comprend pas comment le site serait toujours à l’arrêt complet », dit Christophe Hiou, secrétaire CGT du CE de la raffinerie.

« Le mensonge est trop gros. TOTAL a rameuté les cadres et les non-grévistes pour les faire voter. Et même sur cet échantillon-là, 6% n’était pas pour la reprise des activités ! En interne, d’ailleurs, la direction de TOTAL donne 70 à 80% de grévistes chez les équipes de quart, souligne Hiou. Du côté des personnels de production, notre dernière AG était à 200, et certains gars étaient de quart, parce qu’on continue à assurer la sécurité des installations. Le message était très clair : reconduction jusqu’au retrait. ».

Du côté du dépôt de carburant voisin, propriété du groupe Bolloré, il y a douze grévistes sur quatorze. « Ils ne sont que deux à charger, donc la cadence est réduite. Pour ce qui est de la raffinerie, en revanche, tout est bloqué. Il n’y a ni expédition, ni chargement, ni déchargement ».

« Le moral est bon et serein, mais ça ne peut pas non plus devenir une grève par procuration, prévient Hiou. Financièrement, cela fait des semaines qu’on est en grève et les gars commencent à tirer la langue. Il y a un moment où il va falloir qu’il y ait de vrais appels à reconduire, tous les jours, au niveau interprofessionnel. Pour les raffineurs, la date du 14, ça ne rime pas à grand-chose, s’il n’y a rien entre-temps. On ne va pas attendre que d’autres se décident après. Le gouvernement, d’ailleurs, est attentif à l’ensemble des mobilisationset les scrute à la loupe ».

Un appel à une rencontre de l’ensemble des secteurs en lutte et en reconductible, depuis les raffineurs jusqu’aux cheminots, en passant par les travailleurs du nettoiement de plusieurs grandes villes, ceux de l’énergie et les havrais, pour que toutes et tous puissent faire entendre leur voix et porter aux directions syndicales l’exigence de la bagarre jusqu’au retrait de la loi Travail ? « La réponse est dans la question, conclut Hiou. Quand on se met en grève, c’est jusqu’au bout. Nous c’est 24hsur 24 et sept jours sur sept ».

 

 

Source : http://www.revolutionpermanente.fr

 

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Source : http://www.lesechos.fr


 

 

Loi Travail : la grève reconduite à la raffinerie de Donges

Les Echos Le 07/06 à 16:08


 

 

 

 
Le 27 mai, la police avait fait évacuer la raffinerie de Donges, bloquée par des salariés. - SIPA
 
 
Total comptait sur un redémarrage progressif de sa raffinerie, en arrêt complet depuis le 26 mai. Mais les 180 salariés ont décidé de reconduire la grève.
 
La raffinerie Total de Donges, en Loire-Atlantique, n'est pas prêt de redémarrer. Les 180 salariés (sur 650 au total) qui assistaient à une assemblée générale ont décidé de reconduire la grève ce mardi.
 

Les salariés ont décidé de poursuivre le mouvement de grève illimitée "jusqu'au retrait de la loi travail ou d'au moins deux points de la loi, l'inversion des normes et la facilitation des licenciements économiques", indique Fabien Privé Saint-Lanne, secrétaire CGT de l'établissement.

 

La grève déjà reconduite vendredi dernier

Alors que la grève a été levée lundi après-midi à la raffinerie de Grandpuits , Total espérait aussi un redémarrage du site de Donges, à l'arrêt complet depuis le 26 mai. Jeudi dernier, une majorité des 650 salariés s'étaient exprimée en faveur d'une reprise de l'activité. Mais la grève avait été reconduite le lendemain par 200 salariés.

Ce maintien des blocages est la réponse de la CGT à Hollande. Alors que le chef de l'Etat a déclaré lundi qu'il fallait "savoir arrêter une grève", la CGT lui a répondu ce mardi qu'il fallait savoir l'arrêter "quand on a obtenu satisfaction'. Après trois mois de mobilisation contre la loi Travail, le syndicat affirme que les grèves, de l'énergie au traitement des ordures, sont loin de s'essouffler, dans l'attente d'une journée de manifestation nationale à Paris le 14 juin.

Le syndicat affirme que six raffineries sur huit ont entamé leur 15e jour de grève, dont justement celle de Donges, en Loire-Atlantique, et que les annonces de Total sur la reprise de la production dans plusieurs unités sont fausses, le redémarrage des installations étant selon lui impossible sans ses troupes.

 


Source : http://www.lesechos.fr

 

 

 

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 18:00

 

 

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com

 

 

 

SNCF : SUD-rail fait capoter l'accord et reconduit la grève

 

 

 

SNCF : SUD-rail fait capoter l'accord et reconduit la grève

La grève se poursuit finalement à la SNCF. (JEFF PACHOUD/AFP)

 

Le troisième syndicat de la SNCF estime que le projet d'accord mis au point dans la nuit ne comporte que "quelques mesurettes".

 

  • La perspective d'une sortie de crise à la SNCF s'éloigne finalement. Alors que la direction de l'entreprise et ses quatre syndicats représentatifs avaient fini par trouver un compromis sur un projet d'accord sur l'organisation du temps de travail après sept jours de grève consécutifs, SUD-rail a finalement rejeté ce texte. SUD et FO-cheminots ont appelé à poursuivre le mouvement et annoncé que la grève était reconduite ce mercredi 8 juin.

"La Direction de l’entreprise SNCF déclare que les conditions de travail des cheminot(e)s sont maintenues. Après une journée et une nuit de négociation, SUD-Rail peut l’affirmer, on en est loin…", se désole le troisième syndicat de la SNCF (17 %).

"Avec sa lecture bien particulière des textes, la direction, avec le soutien de l’UNSA et de la CFDT, a coécrit un accord d’entreprise qui va intégrer certaines dispositions de l’accord de branche et sur certains points dégrader le quotidien des cheminot(e)s."
"La Direction est allée jusqu’à transcrire l’article 2 de loi EL Khomri dans l’article 49 de l’accord qui permet de déroger à toutes règles de l’accord d’entreprise. Les cheminots ont donc raison de s’inscrire dans une convergence de lutte avec la 'loi travail.'"

"Bilan : un accord d’entreprise précaire, un accord de branche régressif et un décret à minima !"

 

SUD-rail réclame la reprise des négociations au niveau de la branche ferroviaire, rejetant catégoriquement le projet de convention collective arrêté par le patronat. A défaut, il invite le gouvernement à améliorer le projet de décret fixant les règles d'ordre public dans le rail.

"En rédigeant un décret socle reprenant l'essentiel des dispositions du RH0077, il pourrait d'ici demain mettre fin à la grève et stopper le dumping" entre les entreprises ferroviaires, affirme le syndicat.

Selon lui, "la direction se lance maintenant dans le chantage à la signature" en soutenant que si les syndicats "ne signent pas l'accord, c'est la convention collective", moins disante, qui s'appliquera aux agents de la SNCF.

En cas de signature, poursuit SUD-rail, "malheur" à l'organisation non-signataire qui "se trouverait de fait exclue du suivi de l'accord sur l'organisation du travail, laissant les seuls signataires interpréter le texte et en définir les dérogations !".

Le projet consacre globalement le maintien des règles internes actuelles (RTT, repos), voire les améliore (travail de nuit). Mais il prévoit la possibilité, pour les seuls syndicats signataires, de négocier des accords dérogatoires pour répondre à des spécificités locales ou sectorielles.

 

La CFDT signe sans surprise

La CFDT-Cheminots a elle annoncé sans surprise qu'elle signerait le projet d'accord sur l'organisation du travail à la SNCF, ainsi que la convention collective du secteur ferroviaire.

"Le conseil national CFDT-Cheminots décide de signer à l'unanimité accord SNCF et CCN ferroviaire ce jour", indique Rémi Aufrère, secrétaire adjoint du quatrième syndicat de la SNCF. L'Unsa-ferroviaire (deuxième syndicat) qui avait salué des "avancées" ces derniers jours, se prononcera mercredi.

 

L'issue du conflit repose sur la CGT

De son côté, la CGT-cheminots s'en remet aux assemblées générales à qui "il appartient" de "déterminer les suites", sans donner de mot d'ordre. Le premier syndicat, sans donner de position définitive sur le texte, souligne néanmoins qu'il est "au niveau" de la règlementation actuelle.

"Il n'en demeure pas moins que des points négatifs subsistent", ajoute-t-il et "rien n'est épargné à la CGT et aux cheminots en grève (réunions secrètes, culpabilisation des grévistes, acharnement médiatique, etc.)", estime le syndicat.

L'issue du conflit, qui perturbait encore mardi significativement le trafic en Ile-de-France et en régions, repose essentiellement sur la CGT, qui a le pouvoir - avec SUD-rail - de mettre un veto au texte.

Avec AFP

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 17:53

 

 

Source : http://www.bastamag.net

 

 

Sport

Euro 2016 : quand Nike et Adidas fuient leur « responsabilité sociale » pour payer des salaires toujours plus bas

 

par , Ivan du Roy

 

 

 

Combien d’ouvriers vietnamiens vaut Cristiano Ronaldo, sponsorisé par Nike ? Combien d’ouvriers chinois vaut l’équipe d’Allemagne, sponsorisée par Adidas ? L’Euro 2016 s’accompagne de son déluge de dépenses publicitaires et de sponsoring de la part des grandes marques d’habillement sportif. Basta ! et Alternatives économiques se sont intéressés à ce qui se passe à l’autre bout de la chaîne, du côté des ouvriers qui confectionnent chaussures et maillots pour joueurs et supporters. Malgré les grandes déclarations sur leur « responsabilité sociale », les grandes marques sont plus que jamais engagées dans une course perpétuelle au moins disant social. Ils quittent désormais la Chine — où le salaire moyen connaît une certaine progression — pour des contrées où le « coût du travail » est encore plus faible.

Quel est le point commun entre Cristiano Ronaldo, star du Real Madrid et de la sélection nationale portugaise qui dispute l’Euro 2016 en France, et un ouvrier d’une usine textile vietnamienne ? Une marque : Nike. Le premier bénéficie d’un contrat de sponsoring avoisinant les 25 millions d’euros annuels pour arborer chaussures et maillots estampillés du célèbre logo. Le second les confectionne pour environ 170 euros mensuels [1], un revenu très inférieur au « salaire vital » nécessaire à la satisfaction des besoins fondamentaux – logement, énergie, eau potable, alimentation, habillement, santé, éducation… – d’une famille vietnamienne.

Sélectionnez un onglet en bas – équipe nationale (France, Allemagne, Espagne, Italie), un club (Manchester United, Bayern de Munich, FC Barcelone, Paris Saint-Germain) ou un joueur (Lionel Messi, Paul Pogba, Cristiano Ronaldo) – puis faites défiler grâce à la flèche pour voir combien d’ouvriers pourraient être payés avec le montant du contrat de sponsoring versé par Nike, Adidas ou Puma (source : Basic).

Le déséquilibre est gigantesque : le contrat de sponsoring que Nike a conclu avec Cristiano Ronaldo pourrait permettre à 19 500 ouvriers vietnamiens travaillant dans les usines sous-traitantes de Nike d’être rémunérés pendant un an au salaire vital, tel qu’estimé par une alliance de syndicats et d’organisations non gouvernementales asiatiques, l’Asian Floor Wage [2]. « Ces chiffres choquants illustrent le modèle des grands équipementiers sportifs : une surenchère dans la communication marketing et dans la recherche de rentabilité pour les actionnaires, sans que les travailleurs qui contribuent à leur croissance en bénéficient réellement », commente Nayla Ajaltouni, du Collectif éthique sur l’étiquette qui œuvre en faveur des droits humains au travail et rassemble plusieurs associations de solidarité internationale et des syndicats.

 

Explosion des dividendes et des dépenses marketing

C’est tout le paradoxe de l’industrie des équipementiers sportifs, incarnés par ses principaux acteurs, Nike, Adidas et Puma, qui pèsent ensemble plus de 70 % du marché mondial des chaussures et de vêtements de sports. Leurs dépenses de marketing et de sponsoring, ainsi que leurs dividendes, connaissent une inflation galopante, pendant que celles consacrées aux salaires versés par leurs sous traitants en Asie, principalement en Chine, au Vietnam et en Indonésie, demeurent désespérément stables à des niveaux très bas. En une décennie, les dividendes versés aux actionnaires de Nike ont bondi de 135 %, approchant les trois milliards d’euros en 2015. Ceux d’Adidas ont grimpé de 66 % à plus de 600 millions d’euros l’an dernier.

Le Collectif éthique sur l’étiquette a réalisé une estimation : sur cent euros dépensés par un consommateur pour une paire de chaussures Nike, seulement deux euros reviennent à l’ouvrier qui l’a confectionné. Sur 85 euros déboursés pour un maillot Adidas, cette proportion est encore moindre : le salaire des sous traitants ne représente que 60 centimes environ. Par comparaison, les bénéfices réalisées par les marques avoisinent les 25 euros. La part consacrée aux salaires des ouvriers sous-traitants est même inférieure à celle dédiée au budget de sponsoring et de marketing, entre 3 et 4 euros par produit. Comme leurs dividendes, le budget de sponsoring a lui aussi considérablement augmenté.

 


Répartition du coût pour le consommateur d’une chaussure Nike Air Jordan : le salaire de l’ouvrier représente seulement 2,4 euros (source : Basic).

 

Pour les ouvriers, maintenir les salaires au plus bas

Les dépenses de sponsoring au profit des dix principaux clubs européens de football (Manchester, Barcelone ou Milan pour Nike, Real, Bayern ou Chelsea pour Adidas…) représentaient à elles seules 400 millions d’euros en 2015, en hausse d’un tiers depuis 2013. Cette disproportion est connue. Ce qui l’est moins, c’est la volonté de ces marques de la maintenir malgré leurs déclarations vantant leur responsabilité sociale. Leur recherche incessante du coût d’achat le plus faible continue d’entraver les hausses de salaires dont pourraient bénéficier celles et ceux qui fabriquent baskets et maillots.

Adidas fait travailler environ 400 000 salariés en Chine, au Vietnam et en Indonésie. Dans un document sur ses « pratiques responsables », l’équipementier allemand « reconnaît l’importance de respecter et de promouvoir les droits humains dans leur globalité. Nous sommes convaincus que le secteur privé peut jouer un rôle constructif dans la poursuite de ces objectifs ». « Les préoccupations salariales des travailleurs continuent de figurer parmi les objectifs prioritaires identifiés lors de nos audits au sein des usines. Nous pensons que c’est un objectif important et nous avons passé plusieurs années à étudier les rémunérations que les travailleurs perçoivent dans les usines sous-traitantes », assure également Nike.

 

« Audits » et effets d’annonce

Certes, les scandales les plus visibles qui entachaient l’industrie des équipements sportifs semblent en partie révolus. Nike avait été la première multinationale textile à avoir été mise à l’index, il y a vingt ans, suite à un reportage photo montrant des enfants pakistanais, accroupis à même le sol, en train de coudre des ballons de football pour son compte. Adidas comme Nike ont encore été accusés, au début des années 2000, de recourir à des sous-traitants indonésiens qui employaient des enfants travaillant 15 heures par jour, pour un salaire inférieur à 50 euros par mois [3]. Depuis, les deux grandes marques ont multiplié audits et indicateurs sociaux.

En 2011, six grandes marques internationales dont Nike, Adidas et Puma avaient signé un accord avec le patronat et les syndicats indonésiens pour garantir la liberté syndicale dans les usines de leurs sous traitants indonésiens. En 2013, suite à une campagne internationale, Adidas avait accepté de participer à l’indemnisation de 2800 travailleurs indonésiens mis brutalement à la porte d’une usine sous-traitante, après la fuite de son propriétaire. En 2014, plusieurs grandes marques textiles, dont Nike, Adidas et Puma, ont aussi demandé au gouvernement cambodgien de respecter les droits des ouvrières en lutte pour un salaire minimum.

 

Le salaire chinois ? Trop cher !

Ces multinationales disent publiquement depuis quelques années vouloir établir des « partenariats de long terme » avec leurs sous-traitants. Mais la pression croissante des dépenses de marketing et de sponsoring et leur perpétuelle quête du moindre prix d’achat rendent ces bonnes intentions largement caduques. C’est ce que montre l’étude réalisée pour le Collectif éthique sur l’étiquette par le bureau d’études indépendant Basic (Bureau d’analyse sociétale pour une information citoyenne).

L’attitude de ces multinationales vis-à-vis de leurs fournisseurs chinois en est l’illustration flagrante. En dix ans, le salaire annuel moyen chinois a été multiplié par 2,5 et le salaire minimum par trois. C’est le seul pays d’Asie où le salaire moyen se rapproche enfin du salaire vital, tel que calculé par la société civile asiatique. Au vu des principes de responsabilité sociale qu’elles affichent, les multinationales des équipements sportifs devraient se réjouir d’une telle évolution. Or, bien au contraire, elles la déplorent vivement. Dans un document interne dont le Basic a eu connaissance, Adidas s’inquiète de « la fin de la Chine à bas coût ». Tandis que chez Nike, une étude interne estime que les augmentations des salaires en Chine constituent « une menace » pour la « durabilité de la valeur ajoutée ».

 

Bienvenue au Vietnam et en Indonésie

Cette « durabilité de la valeur ajoutée », donc des bas salaires chez les sous traitants, les deux géants du textile vont la chercher ailleurs en Asie, principalement au Vietnam et dans une moindre mesure en Indonésie et au Cambodge. Ces pays sont pourtant mal notés par l’Organisation internationale du travail. Près de neuf usines vietnamiennes sur dix ne respectent pas, par exemple, la législation du pays sur les congés payés, selon les données 2015 de l’OIT. Et près d’une usine indonésienne sur trois ne rémunère pas tous ses ouvriers au salaire minimum local, fixé à 80 euros mensuels. Dans les deux tiers d’entre elles, la durée légale de travail est régulièrement dépassée. Le salaire moyen y est très inférieur au salaire décent : En Indonésie, 102 euros contre 209 euros ; Au Vietnam, 174 euros contre 247 euros. En Chine au contraire, les presque 400 euros de salaire moyen se rapprochent davantage des 460 euros du salaire vital.

C’est pourtant ce pays qu’Adidas et Nike veulent désormais quitter. D’ici 2020, la part des tee-shirts Adidas fabriqué en Chine devrait tomber de 33% à 12%, au profit principalement du Vietnam, du Cambodge et de l’Indonésie, selon un document interne de la marque dont le Basic a eu connaissance. Celle des chaussures diminuera de 23% à 15%, toujours au profit du Vietnam, de l’Indonésie ou encore de l’ancienne dictature birmane. Parmi les critères que privilégie Nike pour choisir un pays fournisseur, un salaire minimum « plus bas qu’en Chine » figure tout en haut de la liste. « Maintenant que des progrès ont été accomplis en Chine en matière de revenus et de conditions sociales, ces marques leur disent : c’est trop cher, nous allons ailleurs », commente Laurent Maeder, auditeur d’un bureau de conseil suisse pour la filière textile.

 

Course perpétuelle au moins-disant social

Pour Nayla Ajaltouni, du collectif Éthique sur l’étiquette, « Nike et Adidas ont développé avant les autres une politique de responsabilité sociale parce qu’elles ont été les premières sur la sellette. Ces firmes ont cherché à minimiser les risques en termes d’image, en faisant preuve de davantage de transparence dans leurs chaînes de production. Mais les évolutions récentes montrent les limites étroites de cette évolution : au vu de leurs marges, ces marques auraient parfaitement les moyens d’acheter des produits fabriqués dans de bonnes conditions sociales mais elles continuent au contraire à préférer la course au moins disant social. »

Cela résulte aussi de l’inflation non maîtrisée des dépenses de publicité et de sponsoring des équipementiers sportifs. Les 400 millions d’euros de contrats de sponsoring signés avec les dix principaux clubs européens en 2015 pourraient ainsi permettre à 160 000 travailleurs indonésiens de vivre décemment en touchant un salaire vital. Ces multinationales disposent aussi d’outils de management très précis pour suivre au centime près le coût de fabrication d’une chaussure, de la semelle au lacet en passant par le salaire des ouvriers et la marge du sous-traitant. « Il s’agit d’un outil de négociation et d’optimisation des coûts qui prouve leur capacité à maîtriser toute la chaîne d’approvisionnement. Rien ne les empêcherait de l’utiliser pour estimer le prix de revient correspondant à un salaire décent. Jusqu’à preuve du contraire, elles ne le font pas », commente Christophe Alliot, du Basic. Nous avons sollicité Nike et Adidas pour qu’elles puissent expliquer leurs choix ; les deux firmes n’ont pas souhaité répondre favorablement à notre demande d’entretien.

 

Ors et paillettes en vitrine, obscurité dans l’arrière-boutique

Au-delà des questions de rémunération, se posent également celles des conditions de travail chez les sous-traitants et en particulier celle de leur exposition aux produits chimiques. « Certaines performances, dans les chaussures notamment, sont obtenues grâce à des produits qui ont des effets négatifs sur la santé », alerte Laurent Maeder. Teintures résistantes au soleil, perfluorocarbures (PFC) pour l’imperméabilité, ions d’argent comme anti-bactériens, substances anti-moustiques… La présence de ces produits chimiques dans plusieurs chaussures de sport conçues par Adidas et Nike avait été détectée par Greenpeace au moment de la Coupe du monde de 2014 [4].

Les deux groupes ont adhéré par la suite au programme « Blue Sign » censé bannir tout produit toxique de leurs chaînes d’approvisionnement. « Mais sur les millions de pièces qu’ils produisent, quelle est la partie sous-traitée qui échappe à cette certification ? », interroge l’auditeur suisse. « Ils atteignent une telle taille avec de tels volumes, que cela devient difficile de vérifier 100% de la production. » Vingt ans après les premiers scandales qui ont éclaboussé Nike, l’industrie des équipements sportifs peine toujours à rompre avec un modèle qui privilégie les paillettes de la publicité et du sponsoring aux dépens des salaires et des conditions de travail des sous-traitants… Le ballon officiel de l’Euro 2016 que l’UEFA a commandé à Adidas sera, lui, fabriqué au Pakistan, comme lors de la dernière Coupe du monde...

Ivan du Roy

Infographies : Germain Lefebvre


- Ce dossier a été réalisé en collaboration avec la rédaction du mensuel Alternatives économiques dans le cadre d’un projet commun de développement du journalisme d’investigation économique et social soutenu par la Fondation Charles Leopold Meyer. Le dossier complet est également publié dans le numéro de juin d’Alternatives économiques, disponible en kiosque.

- Le site du Collectif de l’éthique de l’étiquette

 

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 17:37

 

Source : http://www.bastamag.net

 

 

Témoignages École en souffrance

Quand l’Éducation Nationale étouffe les vocations : témoignage d’une enseignante effondrée

par

 

 

 

Elle y croyait. Elle s’est investie à fond dans son métier, a monté des projets originaux, a accompagné les élèves en difficulté, a aidé des enseignants fragilisés, a assumé des responsabilités en dehors de son temps de travail... Pour rien. Absence de moyens, mépris de la hiérarchie, mutations absurdes, surcharge de travail... Une jeune enseignante raconte son combat et sa souffrance croissante dans l’enseignement secondaire, où la gestion bureaucratique et les coups de com’ ont pris le pas sur la pédagogie, l’engagement des enseignants et les réalités sociales. Et ce, malgré les grands principes affichés par la réforme des collèges.

« Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire. »
J. Derrida, La carte postale, 2004.

 

Être et vouloir

Encore enfant, à l’âge de onze ans, je décidai que je deviendrais professeure de français. C’était une décision profonde et arrêtée qui ne changea plus, sauf pour choisir d’enseigner aussi le latin et le grec. En première, je rencontrai le professeur qui marqua ma vie : Monsieur D. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, originaire du Togo, agrégé de lettres classiques et ancien attaquant du PSG. Il était très exigeant, drôle, cultivé. Il possédait un goût réel pour la littérature française, latine et grecque. Je fus tellement passionnée par ses cours, tellement subjuguée par son travail que mon désir s’habilla d’un rêve : arriver à faire, un peu, aussi bien que lui...

Je suis devenue enseignante de lettres classiques, j’ai atteint la destination que je m’étais fixée treize ans auparavant. J’ai enseigné pendant cinq ans dans le Nord de la France. Aujourd’hui, je doute encore parfois, mais une chose est certaine : je n’enseignerai plus jamais dans l’Éducation nationale.

Monsieur D. et l’institution qu’il représentait m’ont trahie.

 

Année 0 : vocation

Étudiante appliquée, fraîchement sortie du concours et revenue de vacances, je fus assignée à un lycée de Lille, de bonne réputation. La réforme de l’enseignement impliquait qu’on ne me formât pas avant de m’envoyer en classe, mais plutôt au cours de l’année, le mercredi, en plus d’un temps plein ordinaire. Je reçus l’aide d’une enseignante formidable, mais qui était affectée en collège quand je devais enseigner à des lycéens, et uniquement formée en lettres modernes, ce qui fit de mon cours de latin aux classes de premières un mystère à percer de mon côté.

Étudiante appliquée, fraîchement sortie du concours et revenue de vacances, je dus préparer, enseigner et corriger le résultat de dix-huit heures de cours par semaine en lycée, et ce sans aucun outil pédagogique ou didactique. Le travail que me demanda mon année de stage fut énorme, j’y consacrai des morceaux de nuits, mes week-ends et mes temps libres.

Malgré tous ces obstacles, je garde ancré en moi ce souvenir de certitude : j’avais trouvé ma voie. Malgré mes pleurs, ma fatigue, le surmenage et la forte impression d’indifférence de mon entourage professionnel à ce qui me pesait, j’avais en moi ce bastion de force, ce secret impérissable d’avoir confirmé ma vocation. J’aimais mes élèves, j’aimais leur envie d’apprendre, leurs remarques, leurs blagues, leur scepticisme parfois, leur enthousiasme pour nos projets. Ils me rendaient mon investissement au-delà de toute espérance. Je me sentais faite pour ce que je faisais, dans mon élément. Ma tutrice et l’inspectrice qui me visita en fin d’année furent unanimes : c’était ma vocation !

La vocation, de la même famille que vocal, est un appel : quelle joie de se sentir appartenir si fortement, être et vouloir profondément, quel terrible bonheur ! Une chance incommensurable, qui vaut bien des débuts difficiles, pensais-je.

 

Année 1 : désenchantement

Rentrée de septembre. Je suis mutée en collège. Aucun de mes cours de lycée n’aura d’utilité. Tout est à refaire, les programmes à découvrir, les cours à fabriquer, la pédagogie à adapter. Le collège est à 80 kilomètres de Lille, je dois prendre un métro, un train et un bus pour l’atteindre. C’est un collège en périphérie, classé sensible et violent. J’apprends que l’année précédente, une jeune fille de 6ème s’est suicidée avec le fusil de chasse de son père. Je découvre à 23 ans la misère du bassin minier, son désespoir, ses impasses culturelles et sociales. Ici, les familles ne croient plus en l’école, les élèves encore moins. Ici, des parents demandent à payer en deux fois un carnet de correspondance à 4 euros. Je prends conscience de la bulle de sécurité dans laquelle j’ai été élevée, je déchante. Mes élèves de 6ème ne savent pas ce qu’est un verbe, ils déchiffrent à peine lorsque je les fais lire.

Quelle solitude. Au gré d’un algorithme automatique, je passe d’un lycée de centre ville de Lille à un collège sensible de Lens. Je m’agrippe à la très bonne ambiance entre collègues, à la solidarité, au travail intellectuel que je peux faire, non plus sur le contenu des cours mais sur leur forme, l’aspect purement pédagogique. Comment accrocher la classe, comment mettre les élèves au travail, comment les aider à apprendre, eux qui n’ont jamais appris ?

C’est intéressant et complexe, mais ce n’est pas ce que j’aime. Les cours sont essentiellement de la grammaire, de l’orthographe, de la lecture laborieuse. Il faut faire la police, gérer les perturbateurs, cibler les grandes difficultés pour essayer de les combattre. Je revois très vite mes exigences à la baisse. Je repense à mes anciens lycéens écrivant le réquisitoire de l’Étranger, créant le procès de Médée, s’amusant à l’écriture automatique ou récitant des phrases de Cicéron en toge.

Je n’ai jamais eu d’élèves en collège, je n’ai jamais fait de cours de ce niveau, mais personne ne sera là pour m’aider ou pour me guider : ça y est, je suis « validée », je suis « à l’abri », je suis « titulaire »... Je suis seule.

 

Année 2 : apnée

L’avantage de connaître mon établissement, c’est que la rentrée est moins impressionnante. Cette année nous changeons de principal adjoint. Le précédent était humain, drôle et très investi dans son travail. Il est un des éléments qui a contribué à ce que l’année se passe sans que j’abandonne le combat. La nouvelle principale adjointe est une stagiaire : après 20 ans dans la grande distribution et un an d’enseignement à des BTS vente, elle a passé le concours de chef. Elle nous accueille tous le jour de la rentrée avec un diaporama : Justin Bieber, les anges de la télé-réalité, Miley Cyrus, un extrait vidéo de LOL, un film sur des adolescents. Son but : nous faire comprendre les élèves de notre collège (qu’elle n’a encore jamais vus). J’ai l’impression de rêver.

Nous lui laissons une chance, puis deux, puis dix… Rien n’y fait. L’organisation est catastrophique, la communication avec les parents est un fiasco. Elle dit être « au taquet » ou avoir « fait une couille », elle est à la mode, elle est « dans le coup » mais elle est tout sauf compétente pour gérer notre établissement, qui cumule des problématiques humaines très complexes. Néanmoins, cette principale adjointe sera titularisée sans problème car elle aura fait un travail formidable d’organisation de projets pour faire « rayonner » l’établissement : faire venir des entreprises auprès des élèves, proposer une journée portes ouvertes. Les compétences en ressources humaines passent bien après celles en communication quand il s’agit de valider un chef d’établissement…

Pour aider une de mes collègues revenant de dépression et qui ne se sent plus capable de le faire le jour de la rentrée, j’ai accepté une nouvelle mission : professeur principal. C’est une mission bien peu valorisée et très complexe. Je passe des récréations à surveiller la classe pour la punir de son comportement en arts-plastiques — et moi avec, puisque je n’ai par conséquent pas de pause. Je convoque les parents des élèves difficiles, je reçois ces mêmes élèves avec la CPE (conseillère principale d’éducation) ou l’assistante sociale, je décide avec elle entre deux bouchées à la cantine d’un plan pour essayer une énième fois de remettre H. sur la voie du travail, pour aider L. qui dort avec son beau-père, pour punir G. et que cela fasse enfin effet. Je reste tard au collège, ma semaine est une apnée de 5 jours.

Le climat en salle des profs se dégrade. Les élèves perturbateurs ou violents ont une immunité dangereuse car rien n’est fait par les chefs pour les punir lorsqu’ils vont trop loin. Deux petites de 6ème rentrent pleines de bleus d’une récréation car elles révisaient sur un banc. Un élève donne une claque derrière la tête à l’une de mes collègues, pour rire.

Je me lève à 5h15 tous les matins pour arriver à l’heure avec le métro, le train, le bus. Je rentre épuisée. Je pleure sans arrêt. Je rêve du travail toutes les nuits. Je n’ai plus goût à rien. Je ne respire plus. Je prends l’avion et me surprends à espérer de toutes mes forces qu’il s’écrase. Je décide de demander ma mutation avant de sombrer complètement. J’obtiens un établissement tout aussi difficile mais bien plus proche, l’espoir se rallume au fond de moi : peut-être n’est-il pas trop tard pour faire mon travail dans de bonnes conditions...

 

Année 3 : pas de responsable

La rentrée et son lot de nouveautés. J’arrive pleine d’entrain, revigorée par le changement. Je suis à presque une heure de chez moi, mais l’essentiel du trajet est en tramway : c’est le luxe ! Mon nouvel établissement est « mixte », il est composé d’élèves de milieu très modeste et très aisé à la fois. La plupart de mes latinistes sont de classe bourgeoise, inscrits au conservatoire où ils vont deux après-midi par semaine suivre des cours d’instrument et de solfège au lieu de faire arts-plastiques ou technologie. Ce sont des jeunes polis, curieux, intéressés. Ils participent, posent des questions, argumentent, s’enthousiasment. À 13 ans, ils ne se voient pas ailleurs qu’à l’école : on leur a transmis l’importance de l’instruction. Leurs parents ont le temps de s’intéresser à eux, de les suivre dans leurs résultats, d’assister aux conseils de classe et aux réunions parents-professeurs. C’est un réel bonheur de les avoir en cours. Je respire enfin.

En tant que représentante élue du personnel, je participe à de nombreuses réunions, au conseil d’administration et au conseil de discipline notamment. J’y vois dans l’un les incohérences d’une institution qui vacille, dans l’autre l’impuissance de l’école à vaincre le déterminisme social. Car, au-delà de mes cours de latin, groupe privilégié, c’est la même cour de récréation qu’à Lens, la même violence physique et verbale omniprésente, les mêmes hurlements, humiliations, bagarres. Dans les conseils de discipline où je siège, les parents semblent tristes, dépassés par leurs enfants, épuisés par leur travail quand ils en ont un, désespérés par leur quotidien quand ils n’en ont pas. Parfois, une cousine ou une sœur est là pour traduire, parfois, une cousine ou une soeur est là, à défaut d’autre chose.

Le Département crée à cette époque un programme pour financer des projets visant à combattre les difficultés scolaires. On nous propose de penser « hors des cases », on nous donne une grande liberté de budget : enfin quelque chose de possible, je me sens pousser des ailes !

Je crée un projet dans lequel je m’investis énormément : sortir les élèves les plus perturbateurs de classe une fois par semaine et les mettre tous ensemble dans un groupe dont j’aurais la charge le vendredi après-midi sur mon temps libre. Le profil de ces élèves a souvent quelques similitudes : ils ont de la répartie, ils cherchent à se distinguer, à être reconnus d’une façon ou d’une autre, ils aiment, ou prétendent aimer, le rap. Je voudrais leur faire découvrir des chansons de rap de qualité, les analyser avec eux et les aider à en écrire. Je voudrais changer un peu leur rapport au savoir, leur dégoût du savoir. Leur montrer que la langue ne sert pas qu’à faire des dictées, mais aussi à s’exprimer pour se faire entendre. Que le langage permet de maîtriser le monde dans lequel ils vont évoluer. Je rêve qu’ils apprennent à penser, qu’ils apprennent à dire plutôt qu’à parler. Je remplis des tas de papiers et j’attends, impatiente. Je me projette et cela m’aide à tenir, à dépasser la colère, la frustration quotidienne, les rappels à l’ordre constants dans la cour de récréation, les insultes, les incivilités, les bousculades auxquelles j’assiste sans cesse. Les mois passent : à chaque fois que je demande, on me dit que la sélection des dossiers prend du temps.

Conseil d’administration du mois de juin : au détour d’une phrase et devant les vingt-cinq personnes réunies, la principale déclare que tous les projets présentés sont annulés, que le Département n’a finalement pas les fonds. Assise à la table, entourée de vingt-cinq personnes qui ne savent pas ce qui se brise alors en moi, je ravale mes larmes pour pouvoir affronter les deux heures de réunion qui nous attendent.

Une phrase.

Elles m’ont vue aux réunions préparatoires, plus enthousiaste que le reste de mes collègues, investie, motivée, en pleine ébullition. Elles m’ont vu accepter de ne pas être payée les vendredis après-midi pour que le projet ne coûte pas trop cher. Elles ont vu mon espoir, elles ont vu mon attente. Mais je ne mérite pas plus que ça, une phrase au détour de l’ordre du jour de la réunion. Je ne mérite pas deux minutes en tête à tête pour reconnaître mon investissement et regretter avec moi le projet qui n’aboutira pas. La faute est au Département qui n’a pas les fonds. Mes chefs refusent de prendre la responsabilité de cet échec, et je me retrouve sans personne à blâmer, sans personne à qui exprimer ma déception, mon regret, ma frustration. La faute à personne... tant pis pour moi.

Réunion de l’équipe de lettres, début juillet. Chaque matière a besoin d’un coordinateur de discipline, tâche aussi contraignante que bénévole. En fin d’année, N. nous annonce qu’après 15 ans de coordination, elle a besoin de souffler et que quelqu’un prenne la relève. Quelqu’un accepterait-il de la remplacer ? Je vois le silence répondre à N., je vois tous mes collègues plus âgés que moi baisser les yeux, sans rien dire. Je vois tout le monde attendre, gêné, que quelqu’un d’autre réponde. Et je sens la colère monter. La colère face à tous ces responsables qui ne veulent pas accepter de l’être, qui n’osent même pas dire non à voix haute. Par provocation, par colère, par dépit, j’accepte de reprendre le poste. Grossière erreur, car je le fais pour les mauvaises raisons. Par besoin de reconnaissance, mais surtout pour leur faire honte, à eux qui ne font rien, à eux qui n’assument rien. Quelle naïveté ! Sitôt que le problème a trouvé sa solution, tout le monde s’en fout...

 

Année 4 : effondrement

La réforme des collèges est annoncée depuis l’année précédente mais elle se concrétise en début d’année. Changement radical du collège vendu sur tous les médias par la ministre. Aussi douée en communication qu’incompétente en pédagogie, cette jeune femme explique à qui veut l’entendre que le modèle du collège est dépassé, que les élèves s’ennuient, que les enseignants restent affiliés à d’anciennes méthodes, que les options élitistes empêchent l’apprentissage pour tous. Le latin, le grec, les classes européennes et bilangues sont supprimées. Les classes de musiciens déchargés deux après-midi par semaine pour aller au conservatoire sont maintenues, ne semblant pas faire partie de l’élitisme visé...

J’entends partout combien les disciplines que j’ai choisies, qui me passionnent, qui je le crois sincèrement sont porteuses d’émancipation pour les élèves d’origine populaire, sont ennuyeuses et dépassées. J’entends partout que nos cours sont pleins de grammaire aride et de déclinaisons obscures. Je vois mon métier voué aux gémonies, ridiculisé, méprisé.

Moi qui n’ai jamais fait de cours magistral, qui ai traduit du rap et Pharell Williams en latin, qui ai monté une pièce de théâtre en toge avec surtitrage powerpoint, je m’entends dire que je suis élitiste, ennuyeuse et dépassée. Il faut changer, faire des projets, du concret, du ludique... Ah bon ? Quelle nouveauté ! Je m’engage syndicalement pour combattre ces mensonges éhontés, pour organiser la résistance au sein du collège et auprès des parents. Je sens un nouveau souffle s’emparer de moi, je me dis que je trouverai peut-être mon épanouissement dans le travail par ce biais là, à défaut de le trouver dans l’enseignement de la littérature.

Je décide de préparer un voyage cette année : devant le danger de disparition de ma matière, devant l’envie et la gentillesse de mes élèves, je me lance dans ce projet chronophage et compliqué d’une visite de la Provence romaine.

Exposée en tant que syndicaliste, je me retrouve convoquée chez la principale pour différents motifs, je reçois des remarques déplacées et des regards désapprobateurs. J’organise une réunion syndicale qui se déroule tant bien que mal : je fais de mon mieux pour qu’on laisse parler les collègues qui défendent cette réforme que j’abhorre, afin qu’ils ne se sentent pas acculés. Le lendemain, une collègue m’agresse devant mes élèves, dans la cour, me reprochant ce que d’autres ont dit à la réunion. Elle m’impose l’entière responsabilité de tout ce qui s’y est dit.

Au bout de quelques mois, tous les voyages prévus sont annulés faute de moyens. La principale ne souhaite pas financer les voyages sur les fonds du collège, assumant sa gestion « en bon père de famille » nous dira-t-elle. Les élèves et les parents sont déçus, quant à moi...

Trop de choses s’accumulent.

J’ai trop donné, pour rien.

J’ai trop espéré, pour rien.

J’ai trop combattu, pour rien.

Je m’effondre.

Je prends rendez-vous chez la psychologue du travail pour lui exprimer mon mal-être. Pendant une heure, elle prend des notes en me demandant ce qui ne va pas. À chaque réponse que je lui donne, elle me dit ne pas comprendre. « Qu’est-ce qui ne va pas ? En quoi est-ce si grave tout ça ? Pourquoi ne pas voir le verre à moitié plein ? » Je me sens illégitime dans ma souffrance, j’ai l’impression d’être une enfant qui fait des manières. Je suis choquée par son manque de bienveillance, je pars encore plus déboussolée qu’à mon arrivée.

Il n’y a pas de réponse, il n’y a pas de solution, il n’y a pas d’écoute.

Je suis entrée dans ce métier pour faire des choses concrètes, prise d’une passion vraie, d’un désir profond. Je me suis fait abattre, année après année, jusqu’à ce qu’il ne reste en moi ni confiance, ni espoir, ni désir. Je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus ce que je veux. C’est fini.

Nous sommes en avril et je ne retournerai plus au collège.

Comment se reconstruire, comment être et vouloir à nouveau ?

Carmen Angor

Photo : CC Nicolas Vigier

 

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 17:21

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

Un «bug» a privé Nicolas Sarkozy de son allocation d’ancien chef d’Etat

7 juin 2016 | Par Mathilde Mathieu
 
 
 

D'après nos informations, l'État a omis pendant deux ans de verser à Nicolas Sarkozy son allocation d'ancien président. L'erreur a été corrigée en avril 2014. De son côté, l'association Anticor tente de faire annuler par le Conseil d'État les moyens alloués aux « ex » pour des millions d'euros chaque année.

Démonstration est faite : Nicolas Sarkozy peut parfaitement se passer de son indemnité d’ancien président de la République. Mediapart vient en effet d’apprendre qu’à cause d’un « bug » administratif, l’ancien chef de l’État a été privé de cette allocation pendant deux ans après sa sortie de l’Élysée – sans dépérir pour autant, d’après nos informations.

 

 © Reuters © Reuters

 

Chargés de gérer les moyens alloués aux anciens présidents de la République, les services de Matignon ont confirmé à Mediapart que Nicolas Sarkozy avait dû attendre avril 2014 pour commencer à toucher son allocation de 6 000 euros par mois (tirés des caisses de l’État) et récupérer l’intégralité de ses arriérés.

« Ce retard a été dû à des lenteurs administratives », plaide le directeur des services administratifs et financiers du premier ministre (lire ici son courrier). Comment les explique-t-il ? « Par le caractère peu habituel d’une procédure rarement mise en œuvre. »

Il est vrai que cette allocation, créée par une loi du 3 avril 1955 et calée sur le « traitement indiciaire brut d'un conseiller d'État en service ordinaire », n’a pas été versée bien souvent – à Vincent Auriol d'abord, puis René Coty, Valéry Giscard d’Estaing ou bien sûr Jacques Chirac.

Comment l’administration s’est-elle rendue compte de son impair ? Avocat, conférencier, membre du Conseil constitutionnel pour 12 000 euros mensuels à l’époque, Nicolas Sarkozy l’a-t-il réclamée ? S’est-il manifesté ? D’après nos informations, il semble qu’il ait simplement patienté. « Je précise que l’administration a procédé de sa propre initiative à la mise en paiement des sommes dues », indique ainsi Matignon. Sollicité via son attachée de presse, l’actuel patron des Républicains (ex-UMP) n’a pas répondu à nos questions.

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que Nicolas Sarkozy ait été privé momentanément d’une allocation fixée par la loi tandis que l’État lui affectait dès sa sortie de l’Élysée une foultitude de moyens matériels (voiture, chauffeurs, bureaux, collaborateurs, etc.), dont la base légale apparaît, elle, beaucoup plus contestable.

Les moyens matériels alloués aux anciens chefs d’État (dont Mediapart a révélé le détail en février dernier) n’ont en effet jamais été prévus par aucune loi, ni aucun décret. Si la République dépense plus de six millions d’euros chaque année pour ses trois « ex » (hors frais de sécurité), c’est sur la seule base d’un courrier de 1985 adressé par Laurent Fabius (alors premier ministre) à Valéry Giscard d’Estaing, qui prétendait fixer « de manière permanente le statut dans la Nation des anciens Présidents » et qui énumérait leurs facilités (« un appartement de fonction meublé et équipé », « une voiture », etc.).

Pour contester ce « statut », Anticor a déposé en avril dernier une requête devant le Conseil d’État visant à faire « constater l’inexistence » de cette décision, d’ailleurs jamais publiée au Journal officiel, et la faire « déclarer nulle et non avenue ». Aux yeux de l’association anticorruption, ce courrier de 1985 serait « entaché d’illégalité » à double titre, à la fois parce que Laurent Fabius aurait dû signer un décret en bonne et du forme, et parce que l’importance des moyens aujourd’hui accordés à Nicolas Sarkozy serait « susceptible de créer une rupture d’égalité entre les candidats à l’élection présidentielle ». Avant que le Conseil d’État ne puisse trancher sur la légalité, il devra d’abord dire s’il est compétent, et si la requête d’Anticor est recevable. L’idéal serait qu’il parle vite.

 

 

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

 

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 16:59

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

Lanceurs d’alerte, corruption, transparence: les gros chantiers de «Sapin2»

6 juin 2016 | Par Dan Israel et Mathilde Mathieu
 
 
 

Protection des lanceurs d'alerte, création d’une agence anticorruption, tentative d’encadrement des lobbyistes : les députés ont commencé lundi 6 juin l'examen d'un projet de loi défendu par Michel Sapin « sur la transparence, la lutte contre la corruption et la modernisation de la vie économique ». Mediapart en détaille les enjeux.

Protection des lanceurs d'alerte, création d’une agence anticorruption, transaction pénale pour les entreprises, tentative d’encadrement des lobbyistes, vote contraignant des actionnaires sur la rémunération des dirigeants… Le projet de loi « sur la transparence, la lutte contre la corruption et la modernisation de la vie économique », dont l'examen a commencé lundi 6 juin à l’Assemblée nationale, risque de passer un peu inaperçu, en plein bras de fer sur la loi El Khomri et juste avant le début de l’Euro de foot. Ce texte (dit « Sapin 2 » car le ministre des finances a porté son ancêtre en 1993) tranche pourtant des sujets qui mériteraient de larges débats publics.

Pour Sébastien Denaja, le député socialiste rapporteur du texte, « la loi Sapin 2 est la démonstration que la gauche n’a pas trahi ». Soutien de François Hollande, il s’applique à démontrer que « ce texte est cohérent avec le discours du Bourget » et qu’il doit être compris dans la continuité de la loi de séparation bancaire de 2013, pourtant bien timide, et des lois sur la transparence votées à la suite de l’affaire Cahuzac. « Un gars qui dit : “Mon adversaire c'est la finance”, et qui fait ces lois, il n’est pas complètement déconnecté de son discours, veut croire Denaja. Il s’agit de lutter contre la finance dévoyée. »

À Bercy, Michel Sapin fait même ressurgir le souvenir de François Mitterrand et de son discours d’Épinay de 1971, en évoquant la « lutte contre l’argent qui corrompt ». « Quoi qu’il arrive l’an prochain, nous n’aurons pas été totalement inutiles », affirme Sébastien Denaja, en soulignant que 1 500 amendements ont été déposés pour enrichir la version du gouvernement. La loi Sapin 2 va indéniablement servir à resserrer les rangs socialistes. « Il y a des avancées intéressantes », reconnaît même le Front de gauche. Revue des points marquants.
 

  • Enfin, une véritable protection des lanceurs d’alerte

Le 30 mars, le gouvernement avait déçu en présentant son projet de loi : alors qu’il avait laissé entendre à plusieurs reprises que le texte permettrait de mieux défendre les lanceurs d’alerte, il prévoyait simplement un nouveau régime de protection pour ceux qui agiraient dans la sphère financière, s’ajoutant aux cinq précédents statuts spécifiques qui s’empilaient déjà. On était loin des demandes des ONG et des syndicats, qui ont lancé une pétition en ligne pour « une protection effective » des lanceurs d’alerte, mais aussi à des lieues du travail du député socialiste Yann Galut, dont une proposition de loi était censée servir de base à une refonte complète de leur statut.

Pour aller plus loin, l’exécutif attendait en fait que le Conseil d’État rende un rapport qu’il lui avait commandé sur « le droit d’alerte ». Chose faite le 12 avril, avec un travail très complet de la haute institution judiciaire, qui propose un socle de dispositions communes applicables à tous les lanceurs d’alerte : définition, protections, remboursement des frais de justice, etc. Le ministre des finances a chargé le rapporteur Sébastien Denaja d’intégrer un maximum de ces dispositions dans la loi, via des amendements adoptés en commission des lois à l’Assemblée, qui seront soutenus par le gouvernement dans l'hémicycle.

S’ils sont bien adoptés, ces amendements constitueront une indéniable avancée. Ils prévoient d’abord une définition large du lanceur d’alerte : « Toute personne qui a connaissance de manquements graves à la loi ou au règlement ou de faits porteurs de risques graves a le droit de communiquer, dans l’intérêt général, les renseignements qui y sont relatifs. Ce lanceur d’alerte agit de bonne foi, sans espoir d’avantage propre ni volonté de nuire à autrui. »

Galut et d’autres députés en pointe sur ces questions souhaitaient la création d’une agence nationale de l’alerte, autorité indépendante pour recevoir les signalements et protéger leurs auteurs, mais ils n’ont pas obtenu gain de cause. Le gouvernement préférait, lui, confier ce rôle à l'Agence anticorruption nouvellement créée par son texte, mais le Conseil d’État n’a pas non plus validé ce point. Le compromis trouvé confie la protection des lanceurs d’alerte au Défenseur des droits. Ses services pourront centraliser les démarches, et ils laisseront les autorités sectorielles (financière, sanitaire, environnementale…) déjà existantes évaluer la pertinence des signalements reçus. Satisfait, Yann Galut salue « la forte volonté politique de Michel Sapin et du gouvernement de porter ce débat ». « La protection des lanceurs d’alerte, y compris la création d’un socle général de protection, restera dans les années à venir, et c’est un grand pas », se félicite-t-il.

Les lanceurs d’alerte devraient pouvoir choisir de s’adresser à leur hiérarchie ou à un référent au sein de l’entreprise, mais aussi de se tourner directement vers la justice, le Défenseur des droits, ou même, en cas d’urgence, directement à la presse. C’est le seul point où les députés se sont sensiblement éloignés des recommandations du Conseil d’État. « Le Conseil d’État proposait un cadre assez rigide et hiérarchisé. Il suggérait qu’on ne puisse utiliser un canal externe à l’entreprise qu’après avoir actionné un canal interne, explique Denaja. Nous avons décidé d’instaurer de la souplesse : un lanceur d’alerte pourra se passer de la première étape s’il l’estime nécessaire. »

Autre avancée majeure : les lanceurs d’alerte devraient pouvoir toucher de l’argent pour être soutenus dans leurs démarches. Pas de rémunération à proprement parler, mais une prise en charge des frais de justice auxquels ils doivent très souvent faire face. Une partie pourra même être avancée directement par le Défenseur des droits. Surtout, les députés ont prévu qu’une indemnisation des préjudices moraux ou financiers puisse être versée. Mais les critères d’attribution ne sont pas encore précisés.

 

  • Pour les élus corrompus, l’inéligibilité obligatoire

Quand ils condamnent des élus pour corruption, les juges s’arrêtent trop souvent à des peines d’amende ou de prison avec sursis, sans infliger d’inéligibilité (une peine dite « complémentaire » et facultative). Pour des politiques, c’est pourtant la sanction la plus dissuasive. À l’initiative de Sébastien Denaja (PS), la commission des lois a donc fait de l’inéligibilité une peine complémentaire « obligatoire » pour « l’ensemble des manquements à la probité commis par des personnes exerçant une fonction publique » (corruption, favoritisme, prise illégale d’intérêts, etc.). Certains s’inquiètent qu’elle ne soit contraire au principe d’individualisation des peines, donc à la Constitution.

« Non, tranche le rapporteur socialiste. Cet argument avancé par certains à droite n’est qu’une argutie. Il ne s’agit pas d’une peine automatique. » Les juges pourront en effet l’écarter, à condition de motiver leur décision. Ainsi rédigée, le centriste Charles de Courson n’hésitera pas à voter la mesure en séance, parce que « nos concitoyens ne supportent plus ces grandes canailles qui ont piqué dans la caisse et restent élues pendant des années ».

L’amendement s’arrête cependant au milieu du gué. D’abord, il n’englobe pas la fraude fiscale. Surtout, il néglige une recommandation faite par des associations et par le service anticorruption du ministère de la justice lui-même, d’exiger un casier judiciaire vierge de la part de tous les candidats aux élections. « Les élus condamnés pour fraude fiscale ou pour corruption seront interdits de tout mandat public », avait promis François Hollande en 2013 après l’affaire Cahuzac. À l’évidence, on n’y est pas.

Le texte ne prévoit pas non plus de « quitus fiscal » pour les candidats aux élections nationales (un document attestant qu’ils ont bien déclaré leurs revenus et payé leurs impôts). Charles de Courson a tenté de l’imposer en commission, mais le rapporteur socialiste l’a vite rappelé à la réalité : cette disposition de nature « organique » ne peut figurer dans un projet de loi simple, tel celui de Michel Sapin. Pourquoi le ministre n’a-t-il pas prévu de projet de loi organique créant ce « quitus fiscal » ? Le gouvernement devra s’en expliquer en séance, car cette réforme est recommandée depuis 2015 par Jean-Louis Nadal (le président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, HATVP), comme par le déontologue de l’Assemblée nationale.
 

  • Une forme de transaction pénale pour les entreprises corruptrices

Sur ce sujet, les associations de lutte contre la corruption sont divisées. Les députés socialistes, eux aussi, ont oscillé. Mais en commission, ils ont fini par voter un amendement de Sandrine Mazetier (PS) réintroduisant la « transaction pénale » que Michel Sapin avait abandonnée en mars dernier, après un avis négatif du Conseil d’État.

En résumé, les procureurs et juges d’instruction pourront proposer aux entreprises mises en cause dans des affaires de corruption d’échapper à tout procès et toute condamnation pénale en échange d’une amende (pouvant aller jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires annuel) et d’une mise en conformité de leurs programmes internes anticorruption (placés sous surveillance pendant trois ans). Inspiré du système américain, promu par l’ONG Transparency international, ce dispositif se veut à la fois dissuasif et pédagogique. Mais ses opposants (dont les principaux syndicats de magistrats) y voient l’instauration d’une justice à deux vitesses, qui permettra aux cols blancs de négocier la virginité de leur casier judiciaire.

Concrètement, il vise d'abord à sanctionner les faits de « corruption d’agent public étranger », infraction créée au sein de l’OCDE en 2000 pour lutter contre la corruption internationale. Car depuis seize ans, la justice française rame face à ces faits complexes commis à l'étranger : pendant que des sociétés hexagonales transigeaient aux États-Unis et versaient d’énormes amendes, aucune condamnation définitive n’a jamais été prononcée à Paris. Actant le fait que nos enquêteurs sont trop démunis, les députés socialistes veulent donc tenter la transaction pénale, afin de « sortir du statu quo ». (Voir notre analyse sur les avantages et inconvénients du dispositif.)

Horrifiés, une dizaine d’écologistes emmenés par Cécile Duflot ont déposé un amendement de suppression. De fait, dans son avis de mars dernier, le Conseil d’État craignait qu’en l’absence de procès, « l’intervention de la justice [perde] sa valeur d’exemplarité », que « la recherche de la vérité s’en trouve affectée ». Il soulignait surtout la nécessité que cette transaction pénale, si elle devait être adoptée, soit réservée aux faits de corruption internationale, particulièrement difficiles à sanctionner. L’amendement de Sandrine Mazetier la rend pourtant possible pour des faits commis en France. Sollicitée par Mediapart, la députée ne nous a pas répondu sur ce point.

 

  • Le « reporting public » pour les entreprises, loin d’être adopté

C’est le sujet qui fâche entre l’exécutif et un nombre croissant de députés de gauche. En décembre, le gouvernement avait empêché in extremis les parlementaires de voter le reporting public pays par pays pour les entreprises. Ce principe, déjà imposé aux banques françaises et européennes, veut qu’une entreprise publie des informations détaillées sur l’activité, les bénéfices et les impôts de toutes ses filiales dans le monde, afin de mettre en lumière les stratégies plus ou moins agressives d’optimisation fiscale. Le gouvernement s’y était opposé, arguant qu’il venait de faire voter un reporting non public, où les entreprises réservent les détails sur leurs filiales aux seules autorités fiscales.

Aujourd’hui, la ligne du gouvernement n’a pas évolué : il préfère attendre que la directive européenne en cours de discussion sur le reporting public soit votée à Bruxelles avant d’avancer à son tour. Pas avant 2018, donc. Mais le sujet est particulièrement sensible pour Sébastien Denaja : en décembre dernier, il avait d’abord voté en faveur du reporting public, avant que Christian Eckert, le secrétaire d’État au budget, ne le convainque de changer son vote, et ce revirement lui a été amèrement reproché par la suite.

Le rapporteur a donc fait adopter en commission des lois plusieurs amendements qui vont plus loin que la position gouvernementale. Ils proposent d’abord que le reporting auprès du fisc concerne les entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 50 millions d’euros, et non à 750 millions d’euros, comme le prévoient les textes actuels. Ils proposent également d’anticiper sur la décision européenne, et de lancer sans attendre le reporting pays par pays tel que le prépare la Commission européenne. Il s’agirait donc de rendre publiques les données concernant les filiales d’entreprises situées dans les États membres de l’Union européenne, ainsi que dans les pays recensés par une future liste des paradis fiscaux, sur laquelle Bruxelles doit plancher.

Dans un communiqué sévère publié le 2 juin, toutes les associations et syndicats impliqués dans la lutte pour la transparence fiscale critiquent vertement les choix opérés par la commission des lois. Ils rappellent que « le reporting actuellement proposé dans le texte de loi n’est pas un reporting pays par pays puisqu’il n’inclut pas l’ensemble des pays où les multinationales ont des activités, leur laissant l’opportunité de cacher leurs bénéfices dans certains territoires comme la Suisse ou le Delaware (États-Unis), qui pour des raisons politiques n’ont aucune chance de se retrouver sur une liste de paradis fiscaux ». Ils demandent aux députés de voter pour «  un reporting public complet, couvrant l’ensemble des pays dans lesquels les multinationales sont présentes ».

Sensible à la colère des activistes, Sébastien Denaja devrait proposer lors du débat un nouveau dispositif, couvrant cette fois tous les pays du monde, mais n’ouvrant l’obligation de transparence que pour les pays où les entreprises détiennent un certain nombre de filiales. Toujours pas de quoi satisfaire les associations, sans doute. Mais bien d’autres députés se sont lancés : une trentaine d’amendements ont été déposés sur le sujet. Or, Michel Sapin a beau se dire en privé « favorable à ces systèmes de publicité, le secret est d’un autre temps », le gouvernement s’opposera encore une fois à leurs demandes. L’exécutif se défausse notamment sur le Conseil constitutionnel : dans une décision de décembre, le Conseil a fait savoir qu’il estimait que « les informations transmises » par les entreprises « ne peuvent être rendues publiques ».
 

  • Les actionnaires contrôleront le salaire des patrons

« Ce n’est pas aux actionnaires de décider la rémunération du président. » De cette sentence définitive, Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, avait passé outre il y a quelques semaines le vote négatif de l’assemblée générale des actionnaires de Renault sur sa rémunération exorbitante : 7,251 millions d’euros, qui viennent s’ajouter aux quelque 8 millions d’euros qui lui sont versés par Nissan.

Comme vient de le rappeler cruellement cet épisode, ce vote des actionnaires sur la rémunération des patrons, introduit dans l’Hexagone en 2013 par le code de conduite de l’Afep et du Medef, n’est pour l’heure que consultatif. Un amendement de la commission des lois prévoit donc que ce principe, dit du « say on pay », devienne contraignant, comme aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, ou en Allemagne. Le gouvernement est favorable au principe, mais indique qu’« il y aura des précisions à apporter lors du débat parlementaire ».

 

  • Un « amendement Bézard » sur le pantouflage

Son départ vers le privé a été difficile à digérer pour beaucoup. Bruno Bézard vient de quitter la direction du Trésor pour rejoindre un fonds d’investissement chinois. Son retentissant transfert vers le privé (« pantouflage ») a donné des idées à Sébastien Denaja. Dans un amendement, il demande que le pantouflage des membres du gouvernement  soit soumis au contrôle de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), et non plus à celui de la commission de déontologie. Issue de la loi « Sapin 1 » de 1993, la commission actuelle n’est pas indépendante, contrairement à la HATVP. Surtout, cette dernière contrôle déjà les déclarations d'intérêts et de patrimoine de ces hauts fonctionnaires, et dispose donc d’une vision globale de leur situation.

Denaja propose aussi que ce contrôle concerne tous les hauts fonctionnaires sans exception, préfets et ambassadeurs compris, ainsi que les membres de cabinet ministériel et les collaborateurs du président de la République. Enfin, il demande que les avis que la Haute Autorité serait amenée à rendre sur ce sujet puissent être publiés, car ceux de la commission de déontologie sont régulièrement assortis de réserves, rarement anodines, qu’il est impossible de connaître aujourd’hui… « La loi devant être promulguée dans de brefs délais, ces dispositions pourraient concerner les départs des hauts fonctionnaires et des collaborateurs ministériels à la fin du quinquennat », souligne Denaja.

 

  • Une nouvelle agence de prévention de la corruption

Les grosses sociétés, dépassant 500 salariés et 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, se voient contraintes de mettre en place, dans leurs rangs, des programmes de détection et de prévention de la corruption (code de conduite, dispositif d’alerte, cartographie des risques, procédures de contrôle interne et externe, etc.). Une nouvelle agence anticorruption sera chargée de les contrôler et de sanctionner les manquements (jusqu’à 1 million d’euros d’amende). Lorsque des entreprises seront condamnées au pénal pour corruption ou trafic d’influence, cette même entité surveillera le respect d’une peine d’un nouveau genre, dite de « mise en conformité » des programmes anticorruption. Si elles ne le respectent pas, elles pourront être à nouveau poursuivies.

Mais tout l’enjeu (outre celui des moyens), c’est le degré d’indépendance de cette agence, certes dirigée par un haut magistrat, mais placée sous la double tutelle du ministre de la justice et du ministre du budget. Certains, à l’image du député centriste Charles de Courson, souhaitaient la doter d’un véritable statut d’autorité administrative indépendante. C’est raté. En commission, les députés ont tout de même adopté un amendement de Sébastien Denaja rendant son directeur « inamovible ». En catastrophe, le gouvernement a déposé un « contre-amendement » visant à faire sauter cette inamovibilité en séance. Argument ? « L’existence d’une telle garantie est susceptible d’être regardée comme contraire à la Constitution. » La bataille s’annonce serrée.
 

  • Ministres en délicatesse avec le fisc : un droit d’alerte pour la HATVP

Les députés parlaient jusqu’ici d’« amendement Thévenoud ». Depuis nos révélations sur Emmanuel Macron et son rattrapage fiscal, certains le rebaptisent hors micro « amendement Macron ». Mijoté par Sébastien Denaja, adopté en commission des lois, il vise à libérer la HATVP (chargée des vérifications fiscales sur les membres du gouvernement) de son obligation de secret vis-à-vis du président de la République et du premier ministre. Aujourd’hui, la situation est en effet ubuesque : quand elle repère un ministre en délicatesse avec le fisc, la Haute Autorité est censée garder ses infos pour elle. Or « il serait utile que [le chef de l’État et le premier ministre] soient avertis en cas d’anomalie dans la situation d’un membre du gouvernement », estime Sébastien Denaja. Dans quel but ? « Pouvoir en tirer d’éventuelles conséquences… » Comme un renvoi du gouvernement.

Au passage, le rapporteur socialiste a glissé d’autres amendements renforçant la HATVP, facilitant son contrôle des déclarations de patrimoine et d’intérêts des élus. Pour accéder à certains fichiers (comptes bancaires, contrats d’assurance-vie, hypothèques, etc.), elle devait pour l’instant compter sur la collaboration du fisc et lui adresser des demandes écrites. Demain, elle pourra s’y plonger en direct. Gage d’efficacité, cette mesure pourrait agacer plus d’un parlementaire, en particulier sur les bancs de droite.

 

 

Source : https://www.mediapart.fr

 

 

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 16:15

 

Source : http://www.acrimed.org

 

 

L’éditocratie unanime : haro sur les grèves !

par Frédéric Lemaire, mercredi 25 mai 2016

 

 

 

La série de grèves dans le secteur pétrolier et les actions des chauffeurs routiers n’ont pas manqué de provoquer la colère des tauliers des grands médias. Sans surprise, leurs avis sont unanimes : les grèves sont irresponsables, insupportables, et elles doivent cesser au plus vite.

 

« Une radicalisation tous azimuts »

Le lundi 23 mai, le sujet fait la « Une » du journal télévisé de TF1 : des pénuries de carburant ont frappé de nombreuses stations-services dans le pays. L’occasion de revenir en long et en large sur les « galères » des automobilistes (4 minutes 35). L’accroche de Gilles Bouleau donne le ton : « Chantage, prise d’otage, un vocabulaire rarement employé par un gouvernement de gauche [...] Les images d’automobilistes attendant des heures pour faire le plein ont sans doute incité le pouvoir à réagir et à désigner la CGT. » Et les médias à lui emboîter le pas ?

Le JT de France 2 débute sur une note moins caricaturale. Un sujet fait le point sur les blocages, il est conclu par un David Pujadas à la mine sombre : « Et nous apprenons à l’instant que le personnel du terminal pétrolier du Havre, qui représente 40% de nos importations, vote pour la grève. » Allons-nous en savoir plus sur les enjeux ou les revendications de ces grèves ? Non, puisque s’ensuit un long sujet (2 min.) sur la « gêne » des automobilistes et les entreprises touchées ; puis deux sujets sur l’organisation des grévistes (les barnums, tables, palettes et pneus qui brûlent) et sur le profil des manifestants qui tiennent les barrages. Puis une longue explication sur la pénurie. Qu’on se rassure : grâce aux stocks stratégiques, la France pourra encore tenir 2 mois face aux grèves. Une information importante, qui devrait contenir toute « analyse » alarmiste, mais dont personne ne semble tenir compte… y compris sur France 2.

Après douze minutes de journal, va-t-on enfin évoquer la cause de ces grèves ? Oui, mais d’une façon… toute particulière. Très remontée, l’éditorialiste Nathalie Saint-Cricq, responsable du service politique de France 2, tient son explication [1]. Elle dénonce « une radicalisation tous azimuts » de la CGT, qui « paralyse un pays malgré une base rabougrie et même si le mouvement s’essouffle ». Et d’afficher son exaspération devant un tract d’une section locale de la CGT qui apparaît à l’écran : « Alors regardez cette affiche, elle est d’une confondante clarté. On y parle de compte-à-rebours, on y voit des bâtons de dynamites, un slogan "on bloque tout", bref clairement on joue la rue et l’affrontement total ». Effrayant !

S’ensuit une « expertise » d’une rare finesse : « La CGT de Philippe Martinez veut tout faire sauter quand celle de Bernard Thibault laissait toujours une petite porte entrouverte. » Pourquoi cette stratégie, s’interroge Pujadas, n’est-ce pas un pari risqué ? Nouvelle tirade de notre experte qui cache mal son agacement : « Alors cette stratégie est justifiée par un score en chute libre à la CGT. Mais c’est un pari risqué parce que rien ne permet de dire que cette radicalisation va dans le sens de l’histoire, au contraire. » Salariés mobilisés, sachez que vous roulez à contresens de l’histoire. Vous êtes par ailleurs irresponsables, puisque « jouer l’explosion sociale c’est prendre finalement la responsabilité qu’il y ait un accident, un blessé ou un mort ». Tout cela en pure perte, car « exiger purement et simplement le retrait de la loi travail, c’est jouer un va-tout qui n’a pratiquement aucune chance d’aboutir ». Fermez le ban ! Une transition parfaite pour enchaîner avec les déclarations de Manuel Valls qui dénonce la « dérive de la CGT » et Nicolas Sarkozy qui appelle à « remettre de l’ordre et de l’autorité dans le pays »…

 

« Une loi qui ne changera pas votre quotidien ni le mien. »

Dans le JT de TF1, les mêmes propos de Manuel Valls font office d’introduction à l’intervention de l’« expert » de la chaîne, François-Xavier Pietri. Gilles Bouleau l’interroge : pourquoi la CGT déploie-t-elle une telle énergie pour mettre à bas la loi El Khomri ? On pourrait gager que c’est la colère des salariés qui s’exprime, après la fin de non-recevoir du gouvernement et le passage en force à l’Assemblée nationale. Mais pour le chef du service économie de TF1, il s’agit avant tout d’une « course à la radicalisation » [2] de la CGT. Et son « expertise » ressemble trait pour trait à celle de sa consœur de France 2 : « La CGT a un problème, c’est qu’elle a perdu beaucoup d’influence aux dernières élections professionnelles dans ses bastions. » Résultat : blocage sur l’essence, grèves à la SNCF, débrayages dans les ports, grève des routiers, à la RATP, ainsi que « l’appel à la neuvième journée de mobilisation générale ». Une mobilisation exceptionnelle des salariés ? A entendre notre expert, il s’agirait plutôt d’initiatives organisées d’un coup de baguette magique par l’état-major de la CGT. Et ce par pur opportunisme : si « la CGT joue son va-tout » face à la loi El Khomri, c’est que celle-ci remettrait en cause son influence.

Le matin même, les mêmes refrains étaient assénés par les « experts » de RMC, dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin. Pour Laurent Neumann, « la CGT ne dit pas la vérité ». La véritable raison étant que l’adoption de la loi signifierait « la fin du leadership syndical de la CGT dans les entreprises et sans doute la prise de pouvoir de la CFDT ». Une issue qui ne serait pas forcément sans déplaire à notre éditocrate. Et de conclure : « Est-ce que pour des raisons propres à la CGT, on peut bloquer le pays ? »

Éric Brunet, dont la lucidité n’est plus à démontrer depuis qu’il a publié, en janvier 2012, son désormais culte Pourquoi Sarko va gagner, livre alors son analyse : « La CGT, son équation est simple : je bloque donc je suis ; donc elle a besoin de bloquer et de bloquer n’importe quoi ». Puis s’emporte : « Moi je suis contre Hollande, mais je suis encore plus contre cette CGT absurde qui se bat contre une loi qui ne changera pas votre quotidien ni le mien. » On gage que la loi ne changera pas beaucoup le quotidien d’éditocrates bien nantis. Mais celui des autres salariés ? Et Brunet de se lancer dans un hymne à la « réforme » suivi d’une note pessimiste : « Dès qu’on veut bouleverser, c’est la CGT de 2016 qu’on voit face à nous, c’est un mur ! […] On dit Macron vient avec des idées ; mais si on plaque Macron sur la France de la CGT […] eh bien Macron, tout Macron qu’il est, ne changera rien. » La conclusion est sans appel : « Les Français ne sont que des assujettis sociaux qui ne pensent qu’à leur pomme ».

Les deux compères remettent le couvert le lendemain dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin sur le thème « la CGT est-elle devenue irresponsable ? » Le maître de cérémonie les prévient d’emblée : « Attention ! L’opinion publique n’a pas basculé ! Faites très attention moi hier j’ai posé la question aux auditeurs, c’est 50/50 ». Il est vrai que du côté des médiacrates, le pourcentage est moins équilibré. Mais ce rappel à l’ordre sera sans effet sur Éric Brunet, dont la fureur confine au délire. L’éditorialiste explique que la CGT, minoritaire, n’aurait pas été capable de bloquer les raffineries sans « envoyer des élus CGT, parfois des élus de la fonction publique payés avec l’argent du contribuable, des permanents, des salariés de la CGT ». Et de conclure que « ça n’est pas une grève et c’est illégal ». C’est Jean-Jacques Bourdin qui tentera de lui faire entendre raison (!) : les salariés ont bien voté la grève, par exemple au Havre. « Un cas singulier » répond l’éditocrate avec une mauvaise foi confondante.

Laurent Neumann n’est pas en reste : « La CGT ne défend pas les salariés : elle défend la CGT. » Il évoque le tract présenté par Nathalie Saint-Cricq, sur lequel figure un bâton de dynamite : « Est-ce que c’est de bon goût, en plein état d’urgence, après la séquence attentat que la France a vécu en novembre dernier ? » En revanche l’évocation d’une « prise d’otage » du pays par Manuel Valls, Michel Sapin et Myriam El Khomri ne semble pas lui poser problème – il est vrai que ce vocabulaire, qui surprenait Gilles Bouleau dans la bouche d’un « gouvernement de gauche », fait depuis longtemps partie du lexique éditocratique par temps de grève. Moins courante – mais peut-être promise à un bel avenir – l’inculpation des grévistes pour « terrorisme social », selon le titre de l’éditorial figaresque de Gaëtan de Capèle (23 mai), n’a pas non plus suscité l’indignation de nos experts en « bon goût ». Le mot de la fin, provisoirement, pour Éric Brunet : la CGT est « un syndicat ultra-violent qui souhaite mettre la France cul par-dessus tête ».

 

Dans la presse écrite aussi…

Ces exemples tirés d’émissions d’information grand-public sur TF1, France 2 et RMC donnent un aperçu de l’unisson du chœur des éditorialistes et autres experts médiatiques. Les réactions dans la presse écrite, qu’elle soit régionale ou nationale, condamnent elles aussi la principale organisation syndicale en France. L’AFP en livre un remarquable florilège, dans une dépêche que nous nous contenterons de reproduire ici :

La presse quotidienne fustige mardi le « jusqu’au-boutisme » de la CGT, des éditorialistes pensant que le syndicat radicalise le mouvement contre la loi travail pour maintenir son « leardership » syndical, d’autres y voyant un « bras de fer » très égotique entre le Premier ministre Manuel Valls et Philippe Martinez.

Sans surprise, dans Le Figaro, Gaëtan de Capèle tire à boulets rouges contre « cette vieille centrale rouillée (...) lancée dans une inexorable fuite en avant ».

« La CGT joue son va-tout », estime de son côté Laurent Joffrin (Libération). « Elle se lance dans un "tout ou rien" (qui) comporte un risque majeur : s’enfermer dans un jusqu’au-boutisme ».

Dans Les Échos, Cécile Cornudet parle même de « sabotage ». « La CGT se sent en danger et sort les griffes » car, n’ayant « plus les moyens de susciter une mobilisation d’ampleur et d’engager une vraie guerre (...) elle choisit la guérilla ».

« À la CGT, les ultras ont pris le pouvoir », estime Olivier Auguste (L’Opinion) qui y voit « une tentative désespérée de ralentir sa chute ».

Si Olivier Pirot dans La Nouvelle République du Centre-ouest « peut comprendre » que les reculades (du gouvernement) sur certains acquis sociaux soient « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Il n’en estime pas moins, lui aussi, que la CGT « a tout intérêt à montrer les muscles. »

« Philippe Martinez, patron de la CGT, n’a pas laissé plus de chances au dialogue avec le gouvernement que l’article 49.3 n’en a laissé aux frondeurs du PS », écrit Jean-Louis Hervois de La Charente Libre. « Les adversaires s’engagent sur un terrain de plus en plus dangereux ».

Pour Alain Dusart (L’Est Républicain), la CGT, « de plus en plus talonnée par la CFDT (...) joue la carte du durcissement » tandis que « Manuel Valls a poursuivi hier les moulinets en promettant de faire lever les blocages dans les ports et les raffineries ». « Si la pénurie s’aggrave, Philippe Martinez aura remporté ce bras de fer ».

Mais « le risque de mettre l’économie en panne (...) est réel », s’inquiète Hervé Chabaud (L’Union). « Faute de mobiliser dans ses défilés, la CGT a décidé de mettre tout le monde à pied. Jusqu’à quand ? », s’interroge Hervé Favre dans La Voix du Nord.

« En plein état d’urgence, la chienlit, pour reprendre le mot du général de Gaulle, en mai 1968, fait tache d’huile », se désole Laurent Marchand dans Ouest-France.

Le Journal de la Haute-Marne, sous la plume de Christophe Bonnefoy, note que « le Premier ministre, en plus de montrer les muscles, a également adopté la politique de la sourde oreille » et que « la CGT marche sur le même chemin et durcit le ton ».

Dès lors, « l’affrontement semble inéluctable entre un pouvoir qui joue du 49.3 et une minorité qui veut en découdre sur le bitume », s’alarme Yann Marec dans les colonnes du Midi Libre.

Il ne manque à ce triste passage en revue que Gilles Gaetner, « journaliste d’investigation » chez Atlantico, qui pose gravement la question qui fâche : « La CGT alliée objective du Front national ? » (c’est le titre).

Ainsi que celui sans qui l’éditocratie française ne serait pas tout à fait ce qu’elle est :

 

http://www.acrimed.org/IMG/jpg/sans_titre-2.jpg?1464131970

 

Reste-t-il encore une once de débat contradictoire au sein des grands médias ? Il est permis d’en douter…


Frédéric Lemaire

 

 

Annexe : pluralisme à la « Une » :


(Une illustration publiée sur la page Facebook du Monde diplomatique)

 

 

 

Source : http://www.acrimed.org

 

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 15:27

 

 

 

Loi Sapin 2 : pour lutter contre l'évasion fiscale, la transparence fiscale partout et maintenant

Vendredi, 3 Juin, 2016
Humanite.fr

 

 

Photo Pedro Armestre/AFP
 

ATTAC, le CCFD-Terre Solidaire, la CFDT, la CGT, le Collectif Roosevelt, ONE, Oxfam, Peuples solidaires-ActionAid, Solidaires Finances Publiques, Survie et le Syndicat de la magistrature, appellent les député-e-s à faire preuve d'une réelle volonté politique dans la lutte contre l'évasion fiscale.

Ce lundi 6 juin, les débats s'ouvrent à l'Assemblée nationale autour du projet de loi "Sapin 2" sur la transparence, la lutte contre la corruption et la modernisation de la vie économique. Cette loi porte des avancées sur la protection des lanceurs d'alerte, l'encadrement des lobbies mais aussi la lutte contre l'évasion fiscale. A ce sujet, un amendement sur le reporting public a été adopté par les député-e-s en Commission des lois le 26 mai dernier, mais son périmètre d'application limité aux pays de l'UE et à une liste non définie de paradis fiscaux le rend inefficace pour lutter contre l'évasion fiscale [1].
 
ATTAC, le CCFD-Terre Solidaire, la CFDT, la CGT, le Collectif Roosevelt, ONE, Oxfam, Peuples solidaires-ActionAid, Solidaires Finances Publiques, Survie, Syndicat de la magistrature et les autres organisations membres de la plateforme Paradis fiscaux et judiciaires se mobilisent donc cette semaine et jusqu'à la fin de l'examen du projet de loi Sapin 2 pour que les député-e-s corrigent le tir en plénière : pas de transparence sans reporting TOUS pays.
 
Pour les organisations: « Les député-e-s ont l'occasion de traduire dans la loi leur ambition pour lutter contre l'évasion fiscale en votant pour un reporting public complet, couvrant l'ensemble des pays dans lesquels les multinationales sont présentes. Seule une photographie complète des activités et impôts payés par les multinationales dans tous les territoires où elles sont implantées permettra de repérer d'éventuels transferts de bénéfices et de savoir si elles paient bien leur juste part d'impôts. Les député-e-s ne peuvent répondre à la multiplication des scandales d'évasion fiscale par un simulacre de transparence. Seul un tel reporting obligera les multinationales à rendre publiques des informations sur leurs chiffres d'affaires, leurs effectifs, leurs profits et les impôts, partout où elles sont présentes, dans l'UE mais aussi dans les pays en développement et les paradis fiscaux. »
 
Le reporting actuellement proposé dans le texte de loi n'est pas un reporting pays par pays puisqu'il n'inclut pas l'ensemble des pays où les multinationales ont des activités, leur laissant l'opportunité de cacher leurs bénéfices dans certains territoires comme la Suisse ou le Delaware (Etats-Unis), qui pour des raisons politiques n'ont aucune chance de se retrouver sur une liste de paradis fiscaux. En l'état, cette mesure ne permet en aucun cas de lutter contre l'évasion fiscale des multinationales prive chaque année la France, mais aussi les pays les plus pauvres, de centaines de milliards d'euros.
 
Par ailleurs ces informations sont déjà disponibles pour les banques françaises depuis la loi bancaire adoptée en juin 2013 [2]. Il s'agit là d'exiger la même chose des multinationales.
 
ATTAC, le CCFD-Terre Solidaire, la CFDT, la CGT, le Collectif Roosevelt, ONE, Oxfam, Peuples solidaires-ActionAid, Solidaires Finances Publiques, Survie et le Syndicat de la magistrature, appellent les député-e-s à faire preuve d'une réelle volonté politique dans la lutte contre l'évasion fiscale et à voter en plénière pour un reporting public complet, couvrant l'ensemble des pays dans lesquels les multinationales sont présentes. Alors qu'en décembre dernier, une proposition similaire avait été écartée par le Gouvernement malgré deux votes positifs des député-e-s [3], les organisations appellent également le Gouvernement à passer des paroles aux actes dans la lutte contre l'évasion fiscale.
 
Les organisations lancent une mobilisation massive sur les réseaux sociaux demandant aux internautes d'interpeller leurs député-e-s afin que ces derniers votent pour un reporting public tous pays et démontrent ainsi leur engagement pour la justice fiscale :
 
 
 
 
 
 
 
 
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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 15:21

 

Source : http://www.monde-diplomatique.fr


 

La liberté de faire « comme on doit »

Derrière la subjectivité des journalistes

 

 

Pourquoi le discours médiatique semble-t-il converger spontanément vers la légitimation de l’ordre établi et apporter ainsi une contribution indispensable à la pérennité du système social ? Nul complot là-dedans. L’aspect concerté semble en effet minoritaire. Le recrutement social des journalistes et leur capacité à s’imprégner de l’idéologie des classes dirigeantes créent entre eux une communauté d’inspiration. Il leur suffit souvent de travailler « comme ils sentent » pour travailler « comme ils doivent ». C’est-à-dire comme ils ne devraient pas.

 

Lobservateur du système médiatique devrait poser en principe que les journalistes ne sont pas, dans leur grande masse, machiavéliquement préoccupés de manipuler le public pour le plus grand profit des actionnaires des entreprises de presse. S’ils se comportent en « conditionneurs » de ceux à qui ils s’adressent, ce n’est pas tant qu’ils ont la volonté expresse de les conditionner que parce qu’ils sont eux-mêmes conditionnés, à un degré que la plupart ne soupçonnent pas. Chacun en faisant spontanément - ou en ne faisant pas - ce qu’il a envie de faire, s’accorde spontanément avec tous les autres. A la manière du poète Robert Desnos, on pourrait dire qu’ils obéissent à la logique du pélican : « Le pélican pond un oeuf tout blanc. D’où sort, inévitablement/ Un autre qui en fait autant. »

 

Les financiers et les marchands qui ont fait main basse sur l’essentiel des médias n’ont pas besoin de dicter aux journalistes ce qu’ils ont à dire ou à montrer. Ils n’ont pas besoin de violenter leur conscience ni de les transformer en propagandistes. Le sens de la dignité journalistique ne s’en accommoderait pas. Il vaut bien mieux laisser le personnel journalistique faire librement son travail (sauf circonstances et cas particuliers), ou plus exactement il faut lui laisser le sentiment que son travail n’obéit pas à d’autres exigences, à d’autres contraintes que celles qu’imposent les règles spécifiques du jeu journalistique acceptées par tous. Il faut s’en remettre à la « conscience professionnelle ».

 

Pour cela il faut et il suffit de confier les rênes du pouvoir journalistique dans les rédactions à des personnes qualifiées de « grands professionnels » , ce qui veut dire en particulier qu’elles n’ont cessé de donner des gages de leur adhésion à une vision du monde dont elles partagent les croyances fondamentales avec leurs employeurs. Une fois les postes supérieurs d’encadrement occupés par des professionnels idéologiquement fiables, il n’y a plus qu’à laisser jouer le mécanisme de la cooptation, qui assure, là comme ailleurs, un recrutement évitant, dans la plupart des cas, de faire entrer des renards au poulailler et des hérétiques à la messe. Ce mécanisme commence à jouer dès l’entrée dans les écoles de journalisme et il se poursuit continûment dans les rédactions.Ainsi les médias sont-ils solidement tenus en main par un réseau à qui il suffit de travailler « comme il sent » pour travailler « comme il doit » , c’est-à-dire pour défendre les normes et les valeurs du modèle dominant, celui sur lequel s’est réalisé le consensus entre une droite en panne d’idées et une gauche en rupture d’idéal.

 

Mais l’efficacité d’un tel système repose fondamentalement sur la sincérité et la spontanéité de ceux qui s’y investissent, même si cet investissement implique un certain niveau d’automystification. On est en droit de faire à l’information journalistique beaucoup de critiques et de reproches bien fondés, y compris celui d’enfermer les esprits dans la pensée unique. Mais il y a un reproche qu’on ne peut pas faire aux journalistes, sauf cas particulier, bien sûr : celui de ne pas être de bonne foi dans leur travail. Ayant bien intériorisé la logique du système, ils adhèrent librement à ce que celle-ci leur commande de croire. Ils agissent de concert sans avoir besoin de se concerter. Leur communauté d’inspiration rend inutile la conspiration.

 

Pour résumer leur croyance fondamentale, on pourrait dire qu’ils croient sincèrement au bilan finalement positif d’un capitalisme à visage humain, et ils croient que cette croyance n’a rien d’idéologique ni de dépassé.

 

Bien entendu, comme chez tous les acteurs de tous les champs sociaux, leur vision des choses se caractérise par un mélange à doses variables, selon la position occupée dans le champ, de lucidité et de cécité, de vu et de non-vu ou de bévue.

 

Ils voient bien, par exemple, les innombrables manifestations d’inhumanité de l’ordre capitaliste partout où il a libre cours ; mais ils se refusent à y voir un trait consubstantiel, inhérent à l’essence même du capitalisme, pour en faire un simple accident. Ils parlent de « dysfonctionnements » , de « dérives », de « bavures », de « brebis galeuses », condamnables certes, mais qui ne compromettent pas le principe même du système qu’ils sont spontanément enclins à défendre.

 

Une forme d’imposture

Ainsi, ils réprouvent sincèrement les « excès » entraînés, en matière de recherche et de traitement de l’information-marchandise, par la concurrence, l’obligation de rentabilité, l’Audimat, bref par la logique du marché. Mais que cette même logique entraîne un développement massif de l’emploi précaire dans les rédactions, avec un contingent croissant d’année en année de jeunes journalistes sous-payé(e)s et jetables, exploité(e)s de façon assez indigne par leurs employeurs, ce qui est compréhensible, mais aussi par nombre de leurs chefs et collègues, ce qui l’est moins, voilà un « dysfonctionnement » qui n’a provoqué jusqu’ici aucune mobilisation de la profession comparable à la défense des 30 % d’abattement fiscal, et il est significatif qu’au cours de la grande grève qui a affecté, en 1999, les chaînes du service public, grandes consommatrices de travail précaire, pas un mot n’ait été prononcé en public à ce sujet.

 

Le champ journalistique, comme beaucoup d’autres, ne peut fonctionner qu’au prix de ce qu’il faut bien appeler une forme objective d’imposture, en ce sens qu’il ne peut faire ce qu’il fait, à savoir contribuer au maintien de l’ordre symbolique, qu’en faisant comme s’il ne le faisait pas, comme s’il n’avait d’autre principe que l’utilité publique et le bien commun, la vérité et la justice. S’agit-il d’hypocrisie ou de tartuferie ? Non. Aucun système quel qu’il soit ne peut fonctionner sur le mode de l’imposture intentionnelle et permanente. Il faut que les gens croient à ce qu’ils font et qu’ils adhèrent personnellement à une idéologie socialement approuvée.

 

En l’occurrence, celle-ci ne peut pas consister à crier cyniquement « Vive le règne de l’argent-roi, à bas l’humanisme archaïque, enrichissons-nous et malheur aux pauvres ! » , mais elle consiste à considérer en toute bonne foi, ne serait-ce qu’implicitement, que le bonheur du genre humain exige qu’on reste au sein de l’Eglise libérale, hors de laquelle il n’est point de salut possible.

 

Pour que la logique économique devienne hégémonique, il faut qu’elle se transmute dans la tête et le coeur des gens en une idéologie philosophique, éthique, politique, juridique, esthétique, etc., relativement autonome, faute de quoi ils percevraient le poids de l’économie sur leur destin comme une intolérable contrainte extérieure, dépourvue de toute légitimité, un épouvantable « matérialisme » . En fait, le propre d’un système, c’est de ne pas rester extérieur aux agents mais d’entrer en eux pour les façonner de l’intérieur, sous forme d’un ensemble structuré d’inclinations personnelles. Et, finalement, sa vitalité repose beaucoup plus sur les dispositions de ses membres en matière de moeurs, de rapport au savoir, au pouvoir, au travail, au temps, et sur leurs goûts et dégoûts, en matière de pratiques culturelles, domestiques, éducatives, sportives, etc., que sur leurs options et opinions expressément politiques. Des esprits bien conditionnés sont d’abord et surtout des variantes incorporées de l’« esprit du temps » . Et celui-ci se flatte de transcender clivages politiques et consultations électorales.

 

Ainsi, fort heureusement pour les maîtres de l’Argent, ils peuvent peupler les médias qu’ils ont achetés de gens intelligents, habiles et sincères, personnellement conditionnés à transfigurer les lois d’airain du capitalisme en conditions permissives et en postulats indiscutables de ce qu’ils appellent la « modernité » ou, si l’on préfère, la « démocratie de marché » .

 

Les conclusions qui valent pour les médias valent pour des pans entiers de la structure sociale. Le microcosme journalistique est à cet égard un espace privilégié pour l’observation in vivo de ce qui se passe dans les champs de production et de diffusion des biens symboliques - dont la population professionnelle appartient très majoritai rement aux classes moyennes (professions intellectuelles de l’enseignement, de l’information, du travail social, métiers de conseil et d’encadrement, de présentation et représentation, etc.). C’est principalement la nouvelle petite-bourgeoisie qui a injecté dans ce système, en s’y investissant à fond, la dose d’humanité, d’intelligence, d’imagination, de tolérance, de psychologie, bref le supplément d’âme dont il avait besoin pour passer de l’exploitation barbare du travail salarié, qui sévissait encore avant la seconde guerre mondiale, à des formes apparemment plus civilisées compatibles avec la montée des aspirations démocratiques.

 

La modernisation du capitalisme a consisté à développer des méthodes de « gestion des ressources humaines » et de communication visant à euphémiser les exactions patronales et à impliquer davantage psychologiquement les salariés dans leur propre exploitation. Bien sûr, cette collaboration comporte des gratifications, matérielles et morales, dont la première est d’assurer la subsistance des intéressés, et la seconde de leur donner le sentiment d’une certaine importance et utilité pour leurs semblables. Et ce n’est pas rien. Il se trouve cependant que, par une de ces ruses objectives dont l’histoire abonde, leur travail profite encore bien davantage au système et aux féodalités qui le dominent, et que croyant servir Dieu ils servent aussi, et parfois surtout, Mammon. Mais ils le font sub specie boni, en toute bonne conscience, parce qu’à peu près tout ce qui pourrait leur donner mauvaise conscience est automatiquement autocensuré ou transfiguré. Ils ont en eux, comme aurait dit Pascal, « une volonté de croire plus forte que leurs raisons de douter » .

 

Probablement parce que les journalistes maîtrisent professionnellement les technologies du faire-voir et du faire-savoir, l’observation de leur milieu permet de voir, mieux que chez d’autres catégories des classes moyennes, que l’imposture objective de ces dernières, qui consiste à n’être et à ne faire jamais tout à fait ce qu’elles-mêmes croient qu’elles sont et qu’elles font, se traduit par une mise en scène constante de soi, destinée à se donner à soi-même en la donnant aux autres, la représentation la plus valorisante de son importance.

 

S’il est vrai qu’aucun jeu social ne pourrait se dérouler si ses acteurs n’acceptaient pas, peu ou prou, de « se raconter des histoires » , d’en faire accroire à soi-même et aux autres, il faut admettre que les classes moyennes sont particulièrement enclines à « se faire du théâtre » ou « du cinéma » . Cette propension plutôt narcissique à la « dramaturgisation » de son existence est liée à l’appartenance à un espace social intermédiaire, entre les deux pôles, dominant et dominé, de la puissance sociale.

 

Tous les traits caractéristiques de la petite-bourgeoisie tiennent fondamentalement à cette position en porte-à-faux entre le trop-peu et le trop-plein, entre l’être et le non-être, dans un monde où la valeur socialement reconnue est devenue directement proportionnelle au degré d’accumulation du capital en général, et de l’économique en particulier. « Les plus démunis » , comme on dit pudiquement, ont beaucoup trop peu pour pouvoir même se préoccuper de valoriser ce qu’ils ont et sont. Les plus privilégiés ont beaucoup trop pour avoir besoin de se rassurer en se donnant en spectacle.

 

Ressentiment et soufrance

Maisle résultat de cette quête perpétuelle de réassurance est rarement tout à fait satisfaisant. Les petits-bourgeois, à cause de leur position moyenne, sont généralement plus sensibles à l’écart avec les positions supérieures, qu’aux avantages intrinsèques de la position occupée. Comme le notait Stendhal, « la grande affaire est de monter dans la classe supérieure à la sienne, et tout l’effort de cette classe est de [vous] empêcher de monter » .

 

Il y a là une source de frustration intense et de ressentiment, une sorte de foyer de pathologie de la reconnaissance sociale, qui est à l’origine d’innombrables cas de cette souffrance existentielle qu’on pourrait réunir sous l’appellation de syndrome d’Emma Bovary et de Julien Sorel. Souffrance d’autant plus difficile à réduire qu’elle est structuralement programmée et par là réfractaire à toute thérapie médicale. Une enquête sur le journalisme de base fournit d’éloquentes illustrations de ce rapport ambigu à leur position, à la fois enchanté et exaspéré, amoureux et dépité, suffisant et douloureux, des dominants-dominés de l’entre-deux social.

 

On est en droit de penser que la seule façon de tenter d’y remédier consisterait rompre avec la logique du système. Entreprise difficile, car elle ne peut aller sans remettre en question tout ce qu’on a personnellement intériorisé au plus profond, tous les liens inviscérés, toutes les adhérences charnelles par lesquels les individus « font corps » avec un système qui les a engendrés et conditionnés à faire ce qu’il attend d’eux, par exemple à s’affronter les uns les autres dans une compétition implacable pour des enjeux factices et dérisoires, dont la poursuite et la conquête ne prouvent rien, sauf précisément qu’on est très bien conditionné.

 

Jusqu’ici les membres des classes moyennes, parce qu’ils y sont conditionnés, y compris par toute leur socialisation, ont dans leur grande majorité entrepris avec persévérance de cultiver leur rêve d’ascension sociale et leurs espérances de réussite personnelle à l’intérieur d’un univers dont, au demeurant, ils sont nombreux à dénoncer les iniquités. Mais ces opinions critiques, parce qu’elles restent cantonnées dans le seul registre politique (voire politicien), et le vote « à gauche » qui peut s’y associer, loin de mettre la logique dominante en péril, ont pour effet d’optimiser le fonctionnement d’un système qui, non seulement peut se reproduire pour l’essentiel, mais encore peut se glorifier d’entretenir, par médias interposés, un logorrhéique débat public qui ne porte presque jamais sur l’essentiel.

 

Alain Accardo

Coauteur de Journalistes au quotidien et de journalistes précaires, Le Mascaret, Bordeaux, 1995 et 2000, respectivement, et de De notre servitude involontaire : lettre à mes camarades de gauche, Agone, Marseille, 2001.
 
 
 
 
 
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