Egypte

Mercredi 26 novembre 2014 3 26 /11 /Nov /2014 16:28

 

Source : www.bastamag.net

 

 

 

Droits humains

Malgré les tortures et la répression, la France va-t-elle poursuivre ses ventes d’armes à l’Egypte ?

par Warda Mohamed 26 novembre 2014

 

 

 

 

 

François Hollande accueille aujourd’hui le président égyptien Al Sissi. Au programme des discussions : plusieurs centaines de millions d’euros de contrats d’armement. Les organisations de défense des droits humains Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent pourtant de nombreux cas de répressions, d’arrestations, de tortures et de massacres d’opposants en Égypte. Le code de conduite européen en matière de vente d’armes stipule également de refuser toute exportation d’armes s’il existe « un risque manifeste » que celles-ci « servent à la répres­sion interne ». Le gouvernement de Manuel Valls s’inscrira-t-il dans la droite ligne de la position « sécuritaire » adoptée par Michèle Alliot-Marie lors des printemps arabes ?

Le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi est reçu ce 26 novembre, à l’Élysée, par François Hollande. Il rencontrera également Laurent Fabius et Jean-Yves Le Drian, ainsi qu’une délégation du Medef. Quatre ans après la révolte qui a fait tomber Hosni Moubarak, les relations se normalisent avec l’Égypte, même si les affaires, en particulier les ventes d’armes, n’ont jamais cessé. Qu’importe que le « processus de transition politique vers des institutions civiles respectueuses de l’État de droit, des droits de l’Homme et des libertés publiques », que l’État français appelle officiellement de ses vœux, soit au point mort. L’ancien ministre égyptien de la Défense, élu président en juin dernier lors d’un scrutin entaché de fraude, marqué par une abstention massive, et face à un seul candidat, semble être devenu un interlocuteur respectable. Navires de guerre, véhicules blindés, roquettes ou avions de chasse « made in France » peuvent de nouveau s’y exporter, même s’ils risquent de servir à réprimer les mouvements de contestation.

Quand il s’agit de ventes d’armes, tout va très vite. A peine un mois après la présidentielle, le groupe DCNS, détenu par l’État et Thales, et spécialisé dans l’armement naval, confirme un contrat portant sur quatre corvettes, pour un montant d’un milliard d’euros, destinées à la marine égyptienne (voir aussi l’article de La Tribune). D’autres ventes pourraient être finalisées cette semaine à l’occasion de la visite présidentielle, les militaires égyptiens étant notamment intéressés par le Rafale.

La relation militaire entre les deux pays est ancienne. L’Égypte dispose d’avions Mirage et Alpha Jet de Dassault Aviation, de Crotale (Thales) et voudrait moderniser ses appareils. Sagem (Safran) et Thales travailleraient sur ce projet avoisinant les deux milliard d’euros. Le Conseil suprême des forces armées (CSFA) est la tête d’un véritable empire dont ni les revenus – qui proviennent d’entreprises qu’elle détient dans des domaines très divers –, ni le budget ne sont connus. L’hégémonique institution dispose de fonds conséquents à investir. Al-Sissi est, dans cette perspective, un hôte de choix : il a dirigé les forces armées juste avant son élection. En 2011, il était le chef du renseignement militaire.

Un militaire président impliqué dans des massacres

Plusieurs entreprises françaises ont déjà tiré profit de l’instabilité du pays. En novembre 2012, Renault Trucks Défense (RTD) annonce qu’elle deviendrait « le premier partenaire français de l’armée d’ici quelques années ». RTD a livré à l’Égypte 47 véhicules blindés lourds et légers « Sherpa » et des camions conçus pour le maintien de l’ordre. Se pose alors la question de la responsabilité sociétale de l’entreprise vis-à-vis d’un pouvoir qui réprime durement les mouvements de contestation. À peu près tous les armements peuvent être détournés de leur usage militaire classique à des fins répressives contre les populations civiles. Dès 2011, blindés lourds et légers sont ainsi régulièrement déployés, dans la capitale et d’autres grandes villes, pour imposer la présence des forces de sécurité.

Le 9 octobre 2011, l’armée fonce sur la foule avec ces véhicules. Elle écrase des manifestants majoritairement coptes (chrétiens d’Égypte) qui revendiquent le respect de leurs droits. Le bilan « du massacre de Maspero » (lire ici) est d’environ 30 morts et 300 blessés. Le 14 août 2013, blindés, bulldozers et véhicules Sherpa vendus par Renault sont utilisés pour maîtriser les manifestants et évacuer les sit-in des sympathisants de Mohamed Morsi, le président déchu en 2013. Plus de 1 000 personnes sont tuées dans ce que l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch qualifie de « probables crimes contre l’humanité commandités par des personnes aux responsabilités, dont Al-Sissi » (Voir cet article d’Orient XXI). Contacté sur ce sujet, Renault Trucks Défense n’a pas donné suite. La France collabore également avec les services de surveillance, notamment via Thales, qui n’a pas répondu aux demandes d’interview.

L’Union européenne suspend les ventes d’armes, pas la France

Des armements lourds et des technologies fournis par la France sont donc employés pour réprimer des rassemblements pacifiques depuis le début de la révolution égyptienne. Pourtant, les lois en la matière sont draconiennes. La législation française interdit de vendre et d’exporter des armes sans autorisation spéciale. Chaque vente est une exception : une autorisation est délivrée par le ministère de la Défense (Jean-Yves Le Drian aujourd’hui) après enquête. La décision est ensuite prise par le Premier ministre (Manuel Valls), sur avis d’une commission dédiée pilotée par la Défense et les ministère des Affaires étrangères (Laurent Fabius), de la Défense et de l’Économie (Emmanuel Macron). Sollicités sur la question égyptienne, ils n’ont pas donné suite. Il fut un temps, pas si lointain, où les députés socialistes dénonçaient « le silence coupable » des autorités françaises face à la répression du printemps arabe en Tunisie...

Seul le rapport au Parlement donne quelques indications sur ces transactions opaques [1]. Mais « la transparence n’est pas de mise », pointe Aymeric Elluin d’Amnesty international. Dès 2011, Amnesty appelle à la suspension des transferts d’armes et déplore le manque d’intérêt des parlementaires. L’Assemblée nationale est alors majoritairement UMP. Cette année-là, la France exporte vers l’Égypte, en pleine révolution, des avions militaires, du matériel de fabrication d’armes mais aussi des bombes, roquettes et missiles, pour près de 70 millions d’euros. Le rapport sur les exportations d’armement de la France indique qu’elle n’a refusé aucune transaction au motif des violations des droits humains. Les prises de commandes et livraisons d’armes en destination de l’Égypte se sont même accrues.

De 2011 à 2013, ces commandes augmentent de 50%, passant de 43,1 à 64,4 millions d’euros. En août 2013, après les tueries de Rabaa et Al Nahda, alors que l’Union européenne suspend la fourniture d’équipements sécuritaires et d’armes au pouvoir intérimaire dirigé par le général Sissi, la France appuie les demandes de ses industriels et poursuit les transactions. « Elle soutient une suspension des transferts qu’elle n’applique pas au niveau national », déplore Aymeric Elluin. A l’Elysée, l’alternance n’a rien changé.

La France viole les traités qu’elle a signés

La France adhère pourtant à plusieurs traités, comme la position commune de l’Union européenne (qui a succédé au Code de conduite européen sur les exportations d’armements) et le Traité de contrôle des armes, entré en vigueur en décembre 2014. Ces traités imposent à leurs signataires « d’évaluer l’attitude du pays destinataire à l’égard des droits de l’homme » et de « refuser l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements mili­taires servent à la répres­sion interne ». Les États signataires doivent « faire preuve d’une prudence toute particulière en ce qui concerne la délivrance d’autorisations aux pays où de graves violations des droits de l’homme ont été consta­tées » et prêter attention à la situation économique du pays et à la cohérence entre ses besoins et ses commandes.

Si l’on se base sur les conclusions des ONG telles que Amnesty ou Human Rights Watch, ces conditions ne sont pas remplies par l’Égypte. Depuis le 3 juillet 2013, une répression sans précédent s’abat sur la principale force d’opposition, les Frères musulmans. Plus de 1300 personnes sont condamnées à mort lors de deux audiences (lire ici). La répression déborde largement l’opposition "islamiste" : activistes, étudiants, journalistes, médias ou manifestants de tous bords sont muselés par une loi qui régit drastiquement le droit à manifester. Tortures et violences sexuelles sont systématisées dans les commissariats, les prisons et les centres de détention secrets, raconte la journaliste Claire Talon en mai dernier.

41 000 opposants arrêtés en une année

D’après l’ONG égyptienne Wikithawra, entre juillet 2013 et mai 2014, plus de 41 163 personnes ont été arrêtées. Une répression justifiée par les autorités. Pour elles, ceux qui pointent et critiquent ces violations des droits élémentaires « ne comprennent pas la situation de guerre contre le terrorisme [le terme désignant aussi bien les Frères musulmans que tout opposant] et les aspirations actuelles du peuple égyptien », se défendent-elles devant l’Onu. François Hollande se ralliera-t-il à cet argument ?

D’un point de vue économique, le pays est dans une situation très préoccupante. Alors que le budget 2014-2015 indique deux priorités – réduire le déficit budgétaire tout en améliorant rapidement les conditions de vie des Égyptiens, dont près de la moitié vit sous le seuil de pauvreté –, celui de l’armée échappe au contrôle du Parlement. Les prérogatives des députés pourraient d’ailleurs être réduites au profit du président.

Interrogé après les mesures draconiennes imposées à la population, Abdel Fattah Al-Sissi n’a pas souhaité répondre sur le budget de la Défense et de l’armée. Il est plus loquace quand il s’agit d’envisager de coûteux achats d’armement : « La signature de nouveaux contrats dépend de ce que la France peut fournir à l’Égypte, de sa compréhension de la situation et des facilités qu’elle accordera », a-t-il déclaré le 20 novembre à France 24 (voir la vidéo). Et il semble que sur ce sujet, le gouvernement français soit compréhensif : « L’Égypte est désireuse de travailler avec la France et notre relation est de grande qualité », a expliqué en septembre le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian devant l’Assemblée nationale.

Warda Mohamed

Photo : CC Mosa’ab Elshamy (manifestation au Caire en mai 2012)

 

Notes

[1Voir le rapport.


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Source : www.bastamag.net

 

 

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Mercredi 26 novembre 2014 3 26 /11 /Nov /2014 16:18

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

En Egypte, le président al-Sissi revient aux pratiques de l'ère Moubarak

|  Par Assia Shihab

 

 

 


Prenant prétexte de la lutte contre les djihadistes du Sinaï, l'homme fort de l'Égypte, reçu par François Hollande à l'Élysée ce mercredi, mène la répression contre tous les opposants, et pas seulement les Frères musulmans. Pour ce faire, il a étendu l'autorité des tribunaux militaires.

De notre correspondante au Caire. Personne hors du Palais ne sait exactement combien de décrets ont été signés de la main présidentielle. Une centaine, peut-être, en six mois. Depuis son élection – et en l’absence de parlement –, Abdel Fattah al-Sissi joue au législateur en chef  avec une extrême diligence, au nom de la lutte contre le terrorisme. Son régime est aujourd’hui doté d’un arsenal juridique ultra-répressif, qui lui a permis de débarrasser la scène politique de tous ses opposants. C'est cet homme-là que François Hollande reçoit à l'Élysée ce mercredi 26 novembre 2014.

Après le coup d’État qui a réprimé dans le sang les sit-in des Frères musulmans en 2013, la confrérie a été classée terroriste et ses principaux chefs sont aujourd’hui en prison. Mais c’est tout le mouvement révolutionnaire qui est aujourd’hui laminé : ses principaux acteurs (activistes démocrates et gauchistes) sont derrière les barreaux. Le gros de la population n’en a cure, parce que l’armée a su mettre fin au « chaos » de l’après-Moubarak, et parce que la menace terroriste est réelle. Les djihadistes égyptiens, basés dans la péninsule du Sinaï et d’abord engagés contre l’armée sur place, ont désormais déplacé leurs attaques dans la vallée du Nil.

L’Égypte de Sissi ressemble ainsi de plus en plus à celle de Moubarak. L’état d’urgence qui a perduré tout au long du règne de l’ancien raïs réapparaît peu à peu sous une forme déguisée. L’un des derniers décrets présidentiels a étendu le mandat des tribunaux militaires. Depuis fin octobre, l’armée est chargée de sécuriser « tout bâtiment public vital » en coordination avec la police. Corollaire de cette disposition, toute atteinte à ces bâtiments relève désormais de la juridiction militaire.

L’auteur d’un acte de vandalisme contre une université ou du blocage d’une route sera déféré devant un tribunal militaire au même titre qu’un poseur de bombe sur un chemin de fer. « C’est un message aux étudiants qui continuent de manifester. Sissi veut en finir avec le chaos des universités qui sont le dernier bastion de contestation dans le pays », estime Negad el-Borai, avocat et défenseur des droits de l’homme. Une plateforme d’ONG égyptiennes dénonce « une loi martiale qui met en place un système de justice parallèle dans lequel des milliers de civils pourraient se retrouver devant des tribunaux militaires sans garantie de procès équitable ».

La loi sur les tribunaux militaires a été adoptée quelques jours après la mort de 30 soldats, tués dans une opération-suicide contre un check-point à Karm Al-Qawadis dans le nord du Sinaï où les djihadistes mènent une insurrection armée depuis plusieurs années. Cette attaque, la plus meurtrière de ces derniers mois, a choqué l’opinion. L’insurrection armée des islamistes dans la péninsule dure depuis des années mais elle s’est fortement intensifiée après le coup d’État, soutenu par la population, contre les Frères musulmans.

Dans la foulée, la rhétorique éradicatrice du gouvernement, qui assimile les  Frères musulmans aux djihadistes, s’est encore renforcée. Apparu à la télévision, le président-maréchal a promis une réponse implacable « à la menace existentielle que représentent les djihadistes ». La campagne militaire s’est intensifiée dans le nord du Sinaï, avec une multiplication des raids aériens. La spirale de violence paraît d’autant plus inexorable que le principal groupe djihadiste, Ansar Beit Al-Maqdis, vient de prêter allégeance à l’État islamique, implanté en Irak et en Syrie.

 

La police égyptienne devant des graffitis anti-militaristes, le 19 novembre 2014. 
La police égyptienne devant des graffitis anti-militaristes, le 19 novembre 2014. © Amr Dalsh/Reuters

Dans les faits, cela change – pour l’instant – peu de choses, mais le symbole est important, donnant l’image que l’Occident et l’Égypte font désormais face au même ennemi et soulignant que la lutte contre l’expansion de l’État islamique dans la région est devenue une priorité stratégique commune. Du coup, les critiques déjà peu audibles de la manière forte employée par le maréchal se font de plus en plus rares. Son gouvernement a ainsi pu procéder, sans provoquer de grande indignation, à la destruction de plus de 800 habitations à la frontière avec Gaza pour établir une zone tampon, après en avoir expulsé les familles.

Ces mesures d’exception, au même titre que l’extension de la juridiction des tribunaux militaires, sont largement approuvées par une opinion publique chauffée à blanc par des médias sous contrôle, qui donnent dans la surenchère vengeresse. Commentant l’attaque de Karm Al-Qawadis, les analystes ont demandé, avant même qu’elles ne soient annoncées, des mesures de sécurité plus strictes dans le pays !

La prime en la matière est allée à Ahmed Moussa, présentateur célèbre pour sa verve anti-islamiste (il s’était réjoui en direct de la condamnation à mort de 529 membres des Frères musulmans en mars dernier) : « Je ne veux plus un seul chien manifestant dans les campus ou ailleurs. Que ceux qui parlent de droits de l’homme soient brûlés ! Arrêtez de leur caresser le dos, nous demandons des procès militaires pour les leaders terroristes. Je ne veux pas de procès justes, je veux du sang et des corps en représailles contre ces terroristes. »

Bien que caricaturaux, ses propos reflètent l’état d’esprit d’une partie de l’opinion, qui ne distingue pas entre islamistes et étudiants opposés au nouvel ordre militaire. Qu’importe si parmi ces jeunes figurent aussi des opposants aux Frères musulmans. « Celui qui n’est pas avec nous est contre nous » est devenu le leitmotiv d’une grande partie des Égyptiens, ceux qui vouent aujourd’hui les révolutionnaires aux gémonies et les accusent d’avoir provoqué l’instabilité, avec l’aide de puissances étrangères comploteuses.

«Les gens ne font pas qu’approuver la répression contre les opposants, ils la demandent»

C’est dans ce contexte que le décret sur les tribunaux militaires a été appliqué pour la première fois, mi-novembre. Cinq étudiants ont été transférés devant un tribunal militaire, une cour criminelle du Caire ayant estimé qu’elle n’était pas compétente pour juger des chefs d’inculpation d’appartenance à un « groupe terroriste » et possession de cocktails Molotov. Si la loi devait être utilisée de façon rétroactive, ce sont des centaines d’étudiants actuellement en prison qui pourraient se retrouver devant la justice militaire.

Mais pour les activistes qui luttent depuis des années contre les procès militaires pour les civils, le nouveau décret n’est pas plus scandaleux que les dispositions existant dans la constitution actuelle, approuvée très largement en janvier. L’article 204 autorise ainsi le jugement de civils par des militaires en cas d’attaque directe contre un membre de l’armée, un équipement ou une institution militaire.

« Les autorités n’ont pas attendu cette loi pour présenter des civils devant des tribunaux militaires alors qu’ils n’ont rien à y faire », rappelle Mohamad Fouda du groupe No military trials for civilians. « Mais on sait qu’il y a eu une recrudescence énorme de ces pratiques, notamment dans le Sinai qui est totalement fermé aux observateurs indésirables. » Le tribunal militaire d’Ismaïlia, dont relève une partie du Sinaï, jugerait à lui seul entre 100 et 200 affaires chaque semaine selon des avocats.

La plupart des prévenus ont été torturés pendant leur détention, notamment pour les obliger à signer leurs confessions, rapportent leurs avocats. Les mauvais traitements sont en effet quasi généralisés dans les lieux de détention, y compris ceux de la police. Dans le cas des tribunaux militaires, les procès ont souvent lieu dans des établissements de haute sécurité, inaccessibles aux avocats de la défense et des familles, en l’absence totale de transparence.

 

Le président égyptien al-Sissi devant l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2014. 
Le président égyptien al-Sissi devant l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2014. © UN Photo/Cia Pak

Le récent procès d’une cellule d’Ansar Beit Al-Maqdis a révélé les failles de cette justice d’exception, comme le rapporte l’ONG Human Rights Watch. Le 21 octobre, un tribunal militaire a condamné à mort sept hommes, et deux autres à la perpétuité, pour une attaque qui a coûté la vie à neuf soldats en mars 2014. Âgés de moins de 30 ans, certains ont reconnu être allés combattre en Syrie, tout en réfutant leur appartenance à Ansar Beit Al-Maqdis. La police affirme avoir arrêté les jeunes djihadistes le 19 mars dans un entrepôt au nord du Caire. Mais leur avocat dit avoir été contacté par les familles des accusés en janvier, soit deux mois avant la date de l’attaque pour laquelle ils ont été condamnés. En attendant leur procès, ils ont été gardés au secret dans la prison d’El-Azouli, dans une base militaire d’Ismaïlia, où ils ont été torturés. Des centaines de civils auraient été emprisonnés dans cette prison secrète en toute illégalité, selon les témoignages recueillis par l’organisation.

Mohamad Fouda, du groupe contre les tribunaux militaires, se désole : « Au début de la révolution, nous avons mobilisé beaucoup de monde autour de notre cause, mais dans le climat nationaliste actuel, les procès militaires ne choquent plus. Dans l’esprit de beaucoup d’Égyptiens le président combat le terrorisme, et ses détracteurs veulent la destruction du pays, point. Aujourd’hui, on nous accuse d’essayer de déstabiliser l’armée, d’être des traîtres financés par des pays étrangers. Les gens ne font pas qu’approuver la répression contre les opposants, ils la demandent. »

La rue ne s’est donc pas émue de la loi interdisant les manifestations (votée par le gouvernement transitoire), ni de celle criminalisant les financements étrangers, et sans doute pas de celle en préparation sur les ONG. Les décrets présidentiels, malgré leur inconstitutionnalité avérée pour certains, donnent un vernis de légitimité à cette répression. Ils seront en outre « révisés dès que le prochain parlement sera élu », assure Negad al-Borai, l’un des défenseurs des droits de l’homme encore confiant dans le système.

Or les élections législatives, qui auraient dû initialement se tenir avant l’élection présidentielle de mai 2014, ne cessent d’être repoussées. Ce qui semble arranger autant les partis d’opposition, qui souffrent de désorganisation et d’un déficit de notoriété, que l’homme fort du pays. « Peut-être qu’il aime son pouvoir, et qu’il aime user de son autorité sans contrôle du parlement », concède Negad al-Borai. Un diplomate occidental précise : « Avec Sissi, on a une vision du pouvoir qui s’est débarrassée du  politique. Il décide de tout avec des avis d’experts, donc scientifiques, donc irréfutables. Toute discussion est pure perte de temps pour lui et ne peut mener qu’au chaos, à l’image des trois dernières années. »

Si la révolution du 25 janvier 2011 sert toujours de repoussoir aux uns, elle a insufflé une conscience démocratique incompressible à beaucoup d’autres, et aux plus jeunes notamment. Avec eux la logique répressive poussée à l’extrême risque de trouver ses limites. De plus, cette logique continue à être battue en brèche par les islamistes, au-delà des Frères musulmans. Un groupe réuni sous le nom de « Front salafiste » a appelé au « soulèvement de la jeunesse islamiste » en faveur de la charia le 28 novembre. Ce groupe extrémiste étant relativement marginal, et les islamistes égyptiens étant divisés, il est difficile de prédire l’ampleur de la mobilisation. Mais la mise en alerte des autorités, qui ont promis d’intervenir « avec des balles réelles si nécessaire », traduit une fébrilité qui n’est pas celle d’un régime omnipotent.

 

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

 

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Mardi 30 septembre 2014 2 30 /09 /Sep /2014 20:15

 

Source : www.mediapart.fr

 

En Égypte, la police prend sa revanche

|  Par La rédaction de Mediapart

 

 

 

 

Durant la présidence Moubarak, les policiers usaient de leur pouvoir pour humilier, susciter la peur et affirmer la puissance de l’Etat. Pendant la révolution, les manifestants ont pu exprimer leur haine de la police, qui perdra de ses prérogatives. Depuis le retour officiel de l’armée à la tête de l’Etat, la puissante institution traque les activistes et militants, et veut se venger. Violences, tortures et arrestations arbitraires : jusqu’où iront les policiers ?

 « Parfois, la brutalité porte un nom, en Égypte. Il ne s’agit pas seulement de gamins efflanqués, rapidement vêtus d’un uniforme pour rosser des manifestants, ni des agents des services de renseignements, les yeux et les oreilles du régime égyptien, omniprésents. Au Caire, la taille de la ville rend plus difficile l’identification des responsables. "Il y a un très grand nombre d’officiers dans toutes sortes de branches. C’est difficile de savoir vers qui se tourner. Généralement, on dirige notre colère contre le ministre de l’intérieur, Mohamed Ibrahim", explique un activiste égyptien des droits de l’homme, qui souhaite rester anonyme. "Mais ailleurs, il y a certaines figures de premier plan. Comme Nasser el-Abd, à Alexandrie."

Nasser el-Abd y a été nommé chef des enquêtes en 2009. "Il pouvait ordonner des investigations, faire travailler différents services", poursuit l’activiste. "Il connaît tous les militants. Et tout le monde le connaît", dit Suzanne Nada, responsable du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux à Alexandrie. Un centre qu’il a promis de faire fermer, selon elle, un certain 22 mai 2014. »

La suite à lire sur Orient XXI

 

 


Source : www.mediapart.fr

 

 


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Dimanche 11 mai 2014 7 11 /05 /Mai /2014 19:34

 

Source : www.mediapart.fr

 

Egypte: l'armée systématise les violences sexuelles pour réprimer la jeunesse

|  Par Claire Talon

 

 


Insultes, viols, tortures... L'armée et les forces de sécurité égyptiennes ont recours à une violence décuplée à quelques jours de l'élection présidentielle. Premières victimes : les jeunes, arrêtés en masse et au hasard, et tous ceux qui peuvent sembler proches de l'opposition. Des témoignages donnent l'ampleur du phénomène.

Le Caire, correspondance. « Dis : je suis une femme », « Dis : je suis une pute », « Dis : je suis un pédé », « Dis que ta mère est une pute », « Dis que ton père est une pute » : voilà en substance le grand oral auquel la police et l’armée égyptiennes soumettent la jeunesse à l’heure des examens de fin d’année.

Ce programme d’humiliation a été mitonné par le ministère de l’intérieur. Il vient appuyer des travaux pratiques destinés à « casser » une jeunesse frondeuse, soupçonnée de manquer d’empathie pour le régime en place. Viols, doigts dans l’anus, électrocution des parties génitales, attouchements, « tests de virginité », tests de grossesse, séances de déshabillages collectifs, menaces de viol sur les proches et la famille : par-delà les opposants au régime désigné par le général al-Sissi, les activistes ou les journalistes, ils sont des milliers de jeunes à être livrés en pâture à ce qui apparaît de plus en plus comme une gigantesque entreprise d’humiliation sexuelle collective.

Pris à partie au hasard, aux abords des manifestations, par la police ou par des hommes de main en civil, de plus en plus de jeunes, d’adolescents, voire d’enfants, sont précipités sans ménagement dans un labyrinthe de commissariats, de camps militaires, de prisons et de centres de détention secrets transformés en salles de torture. Une réalité d’autant plus répandue que, selon Reda Marhi, juriste à l’Initiative égyptienne pour les droits des personnes (EIPR), « tous les commissariats de l’Égypte se sont aujourd’hui transformés en prisons, sans compter les lieux de détention secrets. Cela fait plus d’un millier de prisons à l’échelle du pays : beaucoup plus que les 42 reconnues par les autorités ».

Une vidéo, qui circule sur les réseaux sociaux, dit montrer l’arrestation par l’armée de « manifestants contre le coup militaire », dans le quartier de Hanoville à Agami, à l’ouest d’Alexandrie :

 

 

Abasourdis, relâchés après des semaines, parfois des mois, de va-et-vient entre les mains des militaires, des policiers, et de juges iniques ou débordés, ils témoignent maladroitement, à grand renfort de périphrases, les mâchoires serrées, des manies scabreuses et sadiques des services de sécurité… Au fil des témoignages, un même scénario se répète, qui indique que la violence sexuelle est pratiquée à tous les échelons de la machine policière et judiciaire : des commissariats aux antichambres des salles d’audience, elles aussi transformées en salles de torture.

Ce chemin de croix commence dans les sous-sols des commissariats de quartier, aux alentours desquels, selon les témoignages de plusieurs parents, des vendeurs ambulants, soudoyés par les policiers, sont sommés de faire du chiffre en ramenant régulièrement de la chair fraîche aux gardiens de l’ordre.

À l’ombre des immeubles cossus de Garden City, le commissariat Qasr Al Nil, à deux pas de la place Tahrir, au Caire, est, comme ceux de Mosky et de Azbakya, le théâtre d’une véritable débauche. Hany Raif, étudiant en première année d’architecture, en a fait l’expérience, le 19 novembre dernier. Blessé dans l’attaque d’une manifestation antimilitaire, il se rend à l’hôpital pour soigner sa main atteinte par une balle réelle. Dénoncé par le personnel médical, il est arrêté par la police accourue sur place, qui l’emmène à Qasr Al Nil.

« Ils m’ont jeté dans une cellule au sous-sol. Dedans, il y avait deux hommes en érection qui se dandinaient en slip, et qui se sont jetés sur moi, dit Hany, baissant les yeux, peu enclin à s’appesantir sur les détails. J’ai hurlé tellement fort qu’ils ont fini par venir me sortir de là. » Près d’une semaine plus tard, quand il recouvre la liberté, il apprend qu’au même moment, son amie Rawda, 16 ans, partageait quant à elle sa cellule avec un groupe de prostituées hilares qui l’ont humiliée pendant des heures.

« Deux jours après mon arrestation, le 21 novembre, deux écoliers de quatorze ans sont arrivés d’une école toute proche, la Ibrahimya school, ajoute Hany. Ils avaient été dénoncés par leur professeur qui avait vu des tracts "Ni Morsi ni Sissi" dans leur cartable. Ils les ont déshabillés et les ont battus à même le sol pendant une heure. Ils baignaient dans le sang. Quand leurs parents sont arrivés pour les chercher, leurs mères se sont évanouies. »

Une fois débarqués au commissariat, les détenus sont systématiquement déshabillés, aspergés d’eau froide, frappés, torturés, harcelés sexuellement, photographiés et filmés avec des armes disposées devant eux. Pour les filles, un traitement spécial est prévu : les plus chanceuses se voient imposer des « tests de grossesse », les plus récalcitrantes des « tests de virginité », pratiqués avec des spéculums ou à main nue, menottées sous l’œil des policiers. « Examen vaginal » censé protéger les militaires de toute accusation de viol ultérieure, et protéger les victimes des tentatives d’agression, cette pratique constitue un trauma indescriptible pour des jeunes femmes, souvent très jeunes et qui, pour beaucoup, ne sont jamais allées chez le gynécologue.

« Ils ont mis leurs mains partout »

Arrivés au seuil de la prison, après des heures de tabassage dans les fourgons de la Sécurité centrale (Al Amn Al Markazi), le cauchemar continue. Dénudés, affublés de prénoms féminins, garçons et filles font à nouveau l’épreuve de la veulerie scabreuse de fonctionnaires de police qui rivalisent de perversité.

« Les soldats m’ont tirée par les cheveux jusque dans leur camion et là, le harcèlement a commencé, raconte Ayat Hamada, étudiante à Al Azhar, arrêtée le 28 décembre sur le campus de son université au cours d’une manifestation « contre le coup » d'État qui a renversé Morsi. Ils ont mis leurs mains partout. Le militaire qui avait glissé des cartouches dans mon sac s’est approché de moi, il m’a dit : “Je vais faire en sorte que tu ne sois plus une fille et je vais te faire toutes les choses que tu n’as pas envie que je te fasse.” Et là, ils nous ont harcelées sexuellement, verbalement et physiquement, moi et les 14 autres filles, en nous frappant tout le long du chemin. »

« Quand on est arrivé au camp de la Sécurité centrale, ils ont aligné toutes les filles contre un mur et ont placé les garçons devant nous. Ils les ont déshabillés sous nos yeux, en ne leur laissant que leurs sous-vêtements. Toute fille qui essayait d’avoir la moindre réaction, ils l’insultaient, elle et sa mère, d’une manière que personne ne pouvait supporter, en la menaçant d’un test de virginité, d’un viol, etc. Ils se sont mis à frapper les garçons avec des ceintures et des bâtons. Ils leur ont demandé de chanter “Bénies soient tes mains, armée de mon pays”. Et puis ils leur ont dit : “Allez ! Dites que vous êtes des femmes, vous êtes des femmes ou des hommes ?” Et ils les ont insultés jusqu‘à ce que l’un d’entre eux dise : “Ok, on est des femmes.” Ils leur ont aussi demandé de dire “nous sommes des chiens et des esclaves et vous êtes nos maîtres”.

« Ensuite, on nous a jetés dans une cellule dans laquelle ils ont ouvert l’eau. Une fois à la prison de Qanater, on a été déshabillées par des gardiennes à notre tour, soumises à un test de grossesse et menacées de tests de virginité. Et ainsi de suite », achève la jeune fille qui a, en tout, passé 54 jours en prison.

 

Manifestation contre les violences sexuelles à l'encontre des femmes, au Caire, le 12 février.Manifestation contre les violences sexuelles à l'encontre des femmes, au Caire, le 12 février. © (dr)

Une fois arrivé au tribunal, ce n’est pas fini : lorsque l’on n’est pas bastonné par le procureur lui-même ou son substitut, on est soumis à des fouilles au corps qui se transforment en harcèlement sexuel. Mercredi 9 avril 2014, en arrivant à une audience qui se tient au sein même de la prison de Tora, Hind Nafie est fouillée au département de sécurité :

« L’officier de police responsable de la sécurité a demandé à une gardienne de me fouiller au corps dans une pièce fermée ; elle s’est jetée sur moi et a attrapé toutes les parties sensibles de mon corps d’une manière déshonorante : une fois, deux fois, trois fois. Je me suis débattue, j’ai crié : “Tu me fouilles ou tu me harcèles ??!” Et elle m’a répondu : “Laisse-moi faire, c’est les ordres.” Cela a duré dix minutes ; dix minutes de cris et de combat. Quand il a fallu entrer dans le couloir vers la salle du tribunal, le même officier a dit : “Fouillez-la à nouveau”, et ça a recommencé. J’ai refusé de rentrer dans la pièce. Il a dit : “Si tu veux aller à l’audience, tu repasses à la fouille”, et comme je refusais, il a dit à la gardienne : “Dans ce cas, fais-lui ça ici, attrape-la par toutes les parties de son corps ici, devant tout le monde.”  L’un de mes collègues, Ahmed Hassan, est intervenu et il a dit à l’officier : “Tu aimerais qu’on fasse ça à ta fille ?” Il s’est immédiatement fait frapper par un autre policier. Ça a provoqué une bataille entre les policiers et les autres prisonniers. »

« En Égypte, la violence sexuelle est ce qu’il y a de pire pour les gens, explique Farah Shash, chercheur au centre Nadeem, l’une des plus importantes ONG de lutte contre la torture. Cela casse l’honneur de toute la famille. Les gens sont très pauvres, ils n’ont rien, pas d’argent : ils n’ont que leur honneur. On peut faire avouer n’importe quoi à quelqu’un dont on menace de violer la femme, la sœur, ou que l’on humilie sexuellement. C’est cela leur but : te casser au point où tu ne puisses pas te relever, c’est un traumatisme inimaginable. Nous savons que des filles ont affirmé avoir été violées (notamment celles arrêtées dans les rafles d’Al-Azhar et d’Alexandrie), mais on n’a pu obtenir aucune preuve : les familles refusent de parler. »

Surmontant la honte qui submerge les victimes, deux jeunes gens de 15 et 19 ans ont témoigné des viols dont ils avaient été victimes. Dans une conférence publique organisée par des ONG égyptiennes des droits de l’Homme, Fadi Samir, 15 ans, un Copte arrêté le 8 janvier, a décrit son arrivée dans les locaux de la Sécurité centrale en ces termes : « Ils nous ont fait entrer tous ensemble, ils nous ont agressé sexuellement, en nous faisant tomber par terre et en nous touchant à… des endroits que je ne peux pas nommer ici », a déclaré le jeune homme, à visage découvert, au cours d’une conférence de presse, avant d’avouer plus tard au Guardian qu’on lui avait introduit un doigt dans l’anus à deux reprises et fait subir des attouchements aux toilettes. « L’officier n’aimait pas mes réponses : il a demandé à un officier plus jeune de me mettre son majeur dans l’anus. Ce qu’il a fait à deux reprises. » Après 42 jours de détention et de torture, Fadi, accusé à tort d’appartenir aux Frères musulmans, est relâché.

Un autre étudiant, Omar Shouykh, affirme dans une lettre révélée par le Guardian, qu’il a réussi à faire passer hors de prison, avoir été violé le 24 mars, de la même manière et à deux reprises par des officiers en civil, dans un commissariat de l’est du Caire.

« C’est une répression sexuelle qui touche tout le monde : islamistes et laïcs, hommes et femmes, et même enfants et adolescents, affirme Ahmed Mefreh de l’ONG suisse Karama. Mais il est très difficile que les victimes acceptent de témoigner nommément, les familles refusent de donner les noms. Nous avons trois cas de viols de femmes documentés et des indications de dizaines d’autres, deux viols d'hommes reconnus nommément, mais on a des dizaines de cas d’agressions sexuelles par semaine, de viols d'hommes et femmes pendant les interrogatoires dans les prisons secrètes dans le désert, parfois avec des bâtons en bois. »

« La tête collée dans les ordures sous les insultes »

Ahmed Mefreh cite le cas d’une détenue, arrêtée dans une manifestation hostile à l’armée, à Abbasseya au Caire, violée pendant son interrogatoire alors qu'elle avait les yeux bandés : « Elle affirme que 30 femmes détenues avec elle ont été soumises au même traitement. »

D’autres détenus décrivent différentes formes de torture, notamment l’électrocution au moyen d’une barre de fer sur laquelle on fait asseoir une brochette de prisonniers nus que l'on asperge d’eau. Mais tous dénoncent surtout une entreprise beaucoup plus large d’humiliation, fondée sur l’insulte obscène et qui consiste à faire ramasser les ordures aux détenus, à les faire dormir nus, à inonder les cellules avec des eaux d’égout, etc. Pour ces jeunes, dont le seul tort est d’avoir été là au mauvais moment ou d'avoir manifesté, d'avoir filmé, d'exercer leur métier de journaliste, ou seulement d’appartenir à la famille d’un Frère musulman, la pilule passe d’autant plus mal que, malgré l’incohérence des charges qui pèsent contre eux, ils ne sont pour beaucoup relâchés – pour ceux dont on ne perd pas la trace – qu’après des semaines, voire des mois de détention.

« Le sentiment que tu as quand tu es comme ça, allongé par terre, nu, la tête collée au sol dans les ordures sous une pluie d’insultes, tu as juste envie de te mettre le feu à toi-même », décrit Mohammed Ihab, élève au collège, arrêté le13 mars à Alexandrie.

 

Le général Abdel Fattah al-Sissi, nouvel homme fort de l'Égypte. 
Le général Abdel Fattah al-Sissi, nouvel homme fort de l'Égypte. © (Reuters)

Désorientés, leurs proches sont intarissables sur l’absurdité des chefs d’accusation. Ils ont réuni les preuves qui attestent que leur parent n’était pas là où on l’accuse d’avoir mené un acte « terroriste ». « On a le certificat de l’employeur qui prouve qu’il était au bureau à l’heure de la manifestation », hurle la sœur d’un détenu, venue raconter le calvaire de son frère au siège de la fondation Hisham Moubarak (une organisation de défense des droits de l’Homme), mercredi 7 mai. « Ils accusent mon fils d’avoir stocké des tanks et des avions sur notre terrasse, ricane la mère de Abdel Rahmane Sayyed Rizq. Des tanks et des avions sur la terrasse ! Vous imaginez ça ? Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays : comment se peut-il que des jeunes de 16, 17, 18 ans disparaissent tous de la même manière, en rentrant de l’école ou en allant chercher du pain ? » 

Le phénomène jette une lumière complexe sur le fléau du harcèlement sexuel qui plombe la vie des Égyptiens et des Égyptiennes. Il suggère que la violence sexuelle en Égypte participe d’un système général de domination, rendu possible et pratiqué au premier chef par le pouvoir et les services de sécurité et qui atteint aujourd’hui un niveau sans égal.

« Nous sommes aujourd’hui convaincus que les viols collectifs place Tahrir ont été organisés par les forces de sécurité, affirme Farah Shash, du centre Nadeem contre la torture. Les agresseurs agissent selon une méthode identique pour chaque agression, en cercles concentriques : c’est d’ailleurs très visible sur les vidéos. Ils ont une méthode très précise : des dizaines d’hommes se focalisent sur une seule fille, il peut y en avoir dix autour dans la foule mais elles ne sont pas embêtées alors qu’elles sont à côté. La femme agressée n’est jamais volée : son sac à dos et ses affaires sont intacts. L’utilisation de la violence sexuelle est une stratégie qui remonte à la montée de la contestation contre Moubarak, en 2005. »

Abdel Fattah al-Sissi, premier défenseur des « tests de virginité » et dont le programme politique se résume pour l’instant à des protestations de virilité, incarne à lui seul, de ses meetings à ses affiches électorales, cette relation de plus en plus scabreuse tissée par leurs dirigeants avec les Égyptiens.

« Arrêtez, vous allez nous faire des problèmes avec les hommes », a susurré le général, plus sirupeux que jamais, à une foule de femmes en transe, venues l’acclamer aux cris de « Toi le Père, toi le Frère, Sissi, nous t’aimons », lundi 5 mai, dans une conférence retransmise en direct.

Dans sa première interview télévisée, à l’occasion du lancement de sa campagne électorale pour l'élection présidentielle qui se tient les 26 et 27 mai, il a par ailleurs promis de « rétablir la moralité en Égypte ». De là à faire passer ses opposants pour des déviants sexuels et des sous-hommes… Il n’y a qu’un pas, que les militaires, la police et des médias aux ordres sont prêts à franchir en toute bonne conscience. Le lancement de la campagne présidentielle coïncide d’ailleurs avec une série de raids et d’arrestations dans les milieux homosexuels, menés à grand renfort de fuites vidéo.

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

 

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Vendredi 29 novembre 2013 5 29 /11 /Nov /2013 17:37

 

Source : mediapart.fr

En Egypte, la police réprime violemment une manifestation pacifique

|  Par La rédaction de Mediapart

 

 

Après la promulgation, par le gouvernement intérimaire d'Adly Mansour, d'une loi limitant très fortement le droit aux réunions publiques, la police égyptienne a violemment réprimé une manifestation pacifique organisée contre les procès militaires.

Deux jours après la promulgation d'une loi qui restreint les libertés publiques, la police égyptienne a violemment dispersé, mardi 26 novembre, un groupe de 200 manifestants réunis pacifiquement devant le Conseil de la Choura, enceinte dans laquelle un comité élabore un projet de nouvelle Constitution pour l'Egypte.

Un groupe d'environ 200 militants s'étaient rassemblés devant le Conseil de la Choura, pour protester contre les lois liberticides du gouvernement intérimaire d'Adly Mansour et les procès militaires, quand, après quelques sommations, la police a tiré aux canons à eau et chargé la foule pour disperser la réunion publique interdite par le pouvoir.

« La manifestation de mardi contre les procès militaires était l'occasion de voir comment les autorités égyptiennes allait utiliser la nouvelle loi sur les réunions publiques », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de Human Rights Watch au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. « Ce que nous avons vu confirme que la nouvelle loi donne carte blanche à la police pour réprimer toute forme de manifestation. »

Dimanche 24 novembre, le président égyptien, Adly Mansour, a promulgué une nouvelle loi qui restreint considérablement les droits d'expression et de manifestation des citoyens, en totale violation des normes internationales, comme le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Le projet de loi permet au pouvoir d'interdire toutes les manifestations à proximité des bâtiments officiels. Il donne également à la police une immunité élargie et l'autorise à disperser toutes les manifestations pacifiques dès le premier jet de pierres. Il instaure également l'obligation, pour les organisateurs de manifestations ou réunions publiques, de prévenir la police avant chaque événement réunissant plus de dix personnes, dans un lieu public ou privé.

 

 

 

 

 

 

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Dimanche 24 novembre 2013 7 24 /11 /Nov /2013 22:01

 

Souce : lemonde.fr

 

L’Égypte adopte une réforme controversée du droit de manifester

Le Monde.fr avec AFP | 24.11.2013 à 20h51 • Mis à jour le 24.11.2013 à 21h32

 
 

 

Un militaire devant l'université du Caire, le 24 novembre.

 

Le président égyptien par intérim a promulgué dimanche 24 novembre une loi très contestée, permettant aux autorités d'interdire des réunions ou des manifestations susceptibles de menacer la sécurité publique.

Le texte, qui provoque depuis des semaines l'ire des défenseurs des droits de l'homme, prévoit des peines d'un à cinq ans de prison ferme pour des délits allant du port de la cagoule à celui d'armes lors de défilés ou de rassemblements, a annoncé le porte-parole de la présidence. La loi oblige par ailleurs les organisateurs à informer les autorités de leur manifestation au moins trois jours avant sa tenue. Ces derniers doivent également fournir leurs coordonnées, le lieu et le trajet du cortège, leurs revendications et les slogans scandés. Si elle représente une "menace pour la sécurité", le ministre de l'intérieur peut décider d'interdire toute manifestation.

 

 UNE "APPROCHE OPPRESSIVE" DÉNONCÉE

Alors que le pays est en proie à des violences régulières depuis la destitution contestée par les islamistes du président Mohamed Morsi, le 3 juillet, la réforme prévoit, en cas de heurts, une "utilisation graduée de la force", allant d' "avertissements verbaux au tir de chevrotines, en passant par les matraques et les gaz lacrymogènes".

Lire aussi : Morsi va poursuivre en justice les "auteurs du coup d'Etat"

Une vingtaine d'organisations de défense des droits de l'homme ont dénoncé "l'approche oppressive" du gouvernement, ainsi qu'une réforme qui "criminalise les manifestations et les réunions publiques". Plusieurs ONG, de même que l'ONU, avaient également réclamé l'abandon du texte, accusant les autorités égyptiennes de vouloir revenir sur les acquis de la révolution populaire de 2011.

Cette réforme intervient alors que le nouveau pouvoir a lancé une vague de répression visant la confrérie des Frères musulmans. Plus d'un millier de manifestants pro-Morsi ont été tués depuis la mi-août, et plus de 2 000 Frères ont été arrêtés. Dimanche, les partisans de Mohamed Morsi ont pourtant défilé dans différentes villes du pays, appelant quasi-quotidiennement à la mobilisation.

 

Lire aussi notre analyse (édition abonnés) : L'Egypte dans l'engrenage de la répression et de la radicalisation

 

 

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Samedi 7 septembre 2013 6 07 /09 /Sep /2013 18:09

 

Médiapart.fr

 

En Egypte, l'armée tisse sa toile à l'abri des regards

|  Par Pierre Puchot

 

 

Coup d’État, refonte de l’exécutif, répression sanglante contre les Frères musulmans et possible interdiction de l'association qui sert de vitrine à la confrérie, censure médiatique… L’ancien régime est-il déjà de retour en Égypte ? Analyse et détail du processus politique en cours au Caire.

En catimini, pendant que la communauté internationale a le regard rivé sur la Syrie, le pouvoir égyptien tente-t-il d’éradiquer le plus ancien et plus important mouvement d’obédience islamique de l’histoire, fondé en 1928, qui avait jusque-là survécu à tous les méandres de la construction de l’Égypte indépendante ? Au Caire, le nouvel exécutif aurait décidé de dissoudre l’association des Frères musulmans, rapporte vendredi 6 septembre le journal officiel égyptien Al-Akhbar. Lundi, la justice égyptienne avait déjà recommandé sa dissolution.

Pourquoi la justice égyptienne s’attaquerait-elle à l’organisation non gouvernementale liée aux « Frères » ? « Les autorités accusent l'association des Frères musulmans de commettre des actions violentes, d'utiliser son siège social pour faire de la politique et d'y stocker des armes pouvant servir à tirer sur les manifestants », affirme Hany Mahana, porte-parole du ministre de la solidarité sociale, cité par Al-Akhbar. « Nous avons donné l'opportunité aux leaders des Frères musulmans de s'expliquer sur ces faits, mais ils ne sont pas venus », ajoute-t-il.  

 

La police égyptienne se déploie sur le site de l'attentat contre le ministre de l'intérieur, au Caire, le 5 septembre. 
La police égyptienne se déploie sur le site de l'attentat contre le ministre de l'intérieur, au Caire, le 5 septembre.© Reuters

Depuis sa dissolution et son passage à la clandestinité en 1954, la confrérie n’a jamais été autorisée, même sous la présidence de Mohamed Morsi, destitué par le coup d’État de l’armée égyptienne le 30 juin dernier. L’association ciblée aujourd’hui par l’État égyptien, qui porte le nom de « Frères musulmans », avait cependant été créée sous sa présidence. « Cette association que l’on parle de dissoudre est une coquille vide, explique Clément Steuer, chercheur associé au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej) du Caire et à l’institut oriental de République tchèque. Elle était là pour créer un vague cadre aux "Frères", sachant que la trésorerie de l’association telle qu’elle a été déclarée ne correspond pas du tout à la réalité des Frères musulmans, qui possèdent des entreprises, et qui reçoivent sans doute, même si on ne détient aucune preuve, de l’argent de l’étranger. En elle-même, la dissolution de l'association n’aurait aucune conséquence sur les "Frères". »

Le pouvoir actuel va-t-il aller encore plus loin, et interdire le parti de la liberté et de la justice des Frères, voire tenter d’éradiquer totalement la confrérie ? « Ce serait étonnant, juge Clément Steuer. Même Nasser n’est pas allé jusque-là. Et cela entraînerait une catastrophe économique et sociale d’ampleur dans le pays, puisque les "Frères" gèrent un certain nombre d’entreprises, mais dispensent surtout des services de santé et d’éducation que l’État n’est pas en capacité de prendre à sa charge. Pour détruire la confrérie, il faudrait donc que le pouvoir initie un véritable tournant social, qui changerait profondément le paysage économique du pays. Je ne crois pas qu’il soit question de cela aujourd’hui. » Sur le papier, il n’existe d'ailleurs aucun parti religieux en Égypte. La constitution (depuis 2007), et avant elle la première loi fixant le cadre des partis (1977), posent qu’un parti égyptien ne peut pas être totalement homogène et constitué de militants uniquement musulmans, chrétiens ou de quelque religion que ce soit.  

Signe supplémentaire de la grande complexité de l'actualité politique égyptienne, une bataille est néanmoins en cours au sein du comité des 50 membres mis en place selon la feuille de route énoncée par le général Sissi après son coup d'État du 30 juin (Lire le détail du processus constitutionnel en cours page 3 de cet article.). Une proposition vise de manière quasi explicite les Frères musulmans, car elle ajouterait à l'article existant dans l'actuelle constitution l’interdiction de créer un parti qui pratiquerait dans le même temps une activité sociale et/ou disposerait d’une organisation secrète, ou d'une branche armée, ou paramilitaire.

« Cet ajout sera mis en débat, mais je pense que l’on se dirige davantage, si jamais tel était au final le choix du pouvoir, vers une interdiction des Frères musulmans pour une question d’ordre public et d’atteinte à la sécurité de l’État, que via une interdiction totale des partis religieux avec un texte plus strict, ce qui aliénerait à la coalition au pouvoir le parti salafiste Noor, dont l'armée a besoin », commente le chercheur Clément Steuer.

L’interdiction du parti de la liberté et de la justice, celui des Frères, serait pour la confrérie autrement plus problématique que la disparition de l'association. Mais ils auraient alors toujours le loisir de se présenter en tant que candidats indépendants aux prochaines élections, comme sous l’ancien régime. Une jurisprudence de 1987 de la cour constitutionnelle égyptienne pose que l’on ne peut pas empêcher un candidat indépendant de se présenter.

1 000 morts, plus de 2 000 arrestations chez les « Frères »

Pour la confrérie, le problème majeur aujourd’hui vient de la répression féroce et de l’acharnement judiciaire qui visent ses cadres et militants, et demeurent facteurs d’une grande désorganisation. Plus de 1 000 personnes, en majorité des militants des Frères musulmans, ont péri depuis la mi-août sous la répression conjointe de la police et de l’armée. Mardi 3 septembre, un tribunal militaire égyptien a condamné un membre des Frères musulmans à la prison à perpétuité, et 51 autres à des peines de réclusion pour l’agression de militaires dans la ville de Suez.

Les militants islamistes jugés mardi étaient accusés d’avoir tiré à la chevrotine et jeté des pierres sur les soldats. Les condamnations prononcées par la justice militaire concernent des violences s’étant produites après la dispersion de partisans du président destitué Mohamed Morsi au Caire le 14 août, au cours de laquelle plusieurs centaines de « Frères » furent tués par les forces l’ordre. Le Guide suprême de la confrérie Mohamed Badie, Mohamed Morsi et plusieurs de ses principaux dirigeants répondent actuellement devant la justice d'« incitation au meurtre » de manifestants.

Dans de telles conditions, les « Frères » auront-ils à nouveau les moyens de mobiliser autour d'eux plusieurs milliers de sympathisants dans les mois à venir pour maintenir la pression sur la coalition gouvernementale et l’armée ? « Les Frères musulmans continuent de publier des communiqués en expliquant que lors des manifestations du 30 août, il y a eu plus de manifestants dans toute l’Égypte que pendant toute la révolution du 25 janvier, rapporte la chercheuse Marie Vannetzel, spécialiste des « Frères ». C’est donc avant tout une guerre de l’image qui est à l’œuvre. Je ne crois pas que la popularité des "Frères" puisse se mesurer dans l’absolu, elle est forcément contextuelle, comme on le voit depuis trois ans. Le pouvoir les a frappés très durement. Nous étions à 2 095 arrestations au 30 août, au niveau des dirigeants, mais aussi des militants de base. Cela a forcément un effet dissuasif sur la mobilisation. »

La confrérie s’apprête-t-elle pour autant à retourner dans la clandestinité comme par le passé ? La chercheuse ne le pense pas : « Leur image est considérablement dégradée, à la fois du fait de l’échec dans leur exercice du pouvoir, de la propagande de l’armée expliquant qu’elle était en "guerre contre le terrorisme", et puis de la violence que les militants des "Frères" ont eux-mêmes pratiquée (lire ici le communiqué d’Amnesty International), rappelle Marie Vannetzel. Même si l’on ne dispose que de peu de données aujourd’hui pour le mesurer, il est évident que tout cela a profondément changé le rapport des "Frères" à la société, et de la société aux "Frères". »

Isolés, les Frères le sont certainement sur le plan médiatique. La justice égyptienne a ordonné mardi la fermeture définitive de quatre télévisions, dont une filiale égyptienne d’Al-Jazeera et la chaîne des Frères musulmans. Outre Al-Jazeera Mubasher Misr et Ahrar 25, le tribunal administratif du Caire a également ordonné la fermeture de deux autres chaînes islamistes, Al-Quds et Al-Yarmouk.

La chaîne satellitaire qatarie Al-Jazira a récemment évoqué une « campagne » menée contre elle, en particulier depuis que ses locaux ont été fouillés dès le 3 juillet, après qu’elle eut diffusé une vidéo dans laquelle Mohamed Morsi se disait le seul président « légitime » d’Égypte. Dimanche 1er septembre, trois journalistes indépendants étrangers travaillant pour la chaîne qatarie en anglais ont par ailleurs été expulsés d’Égypte. Un correspondant d’Al-Jazeera en langue arabe, Abdallah al-Chami, et un caméraman de la station égyptienne de la chaîne satellitaire, Mohamed Badr, ont en outre été détenus pendant plus d’un mois, selon Al-Jazeera. Les autorités et les médias locaux accusaient la chaîne qatarie de couvrir de façon partiale les événements sanglants qui ont suivi la destitution de Mohamed Morsi.  

« Il y a depuis deux mois une guerre des médias, qui est clairement à l’avantage des généraux, car ils ont derrière eux tout l’appareil médiatique d’État, commente Marie Vannetzel. L’impact va être important. La filiale d’Al-Jazeera était regardée par une large partie de la population égyptienne. Pour les "Frères", cela va devenir très compliqué de communiquer. Reste internet, et encore : le site du parti en arabe était inaccessible ces derniers jours… »

Dans ce contexte de guerre médiatique permanente, où la rumeur fait le jeu du pouvoir en place, l’armée continue de bombarder le Sinaï pour lutter contre plusieurs groupes terroristes. Et, jeudi 5 septembre, une attaque a visé le convoi du ministre de l'intérieur égyptien, Mohammed Ibrahim, alors qu'il circulait dans les rues du Caire. L'explosion a frappé le convoi du ministre à proximité de son domicile, dans le quartier de Nasr City. Mohammed Ibrahim est ensuite apparu à la télévision d'État pour dénoncer « une lâche tentative » d'assassinat. Il a affirmé que « quatre voitures » de son escorte avaient été détruites par une « bombe déclenchée à distance » et a évoqué « de nombreux blessés dans le convoi ». « J'avais prévenu avec la dispersion qu'il y aurait une vague de terrorisme (...) Même si je deviens un martyr, un autre ministre de l'intérieur viendra pour continuer la guerre contre le terrorisme », a-t-il ajouté. L'attaque, qui n'a pas encore été revendiquée, a été « condamnée énergiquement » par les Frères musulmans.

Une coalition gouvernementale en place malgré tout

Dans ce climat proche du chaos, où l’économie demeure très affaiblie, comment l’armée est-elle parvenue à bâtir le nouvel exécutif ? La nomination début juillet d’Adly Mansour, ancien président de la cour constitutionnelle, au poste de président de la République par intérim, participait de l’idée de Sissi de s’appuyer sur un corps judiciaire qui s’était illustré par sa résistance à l’administration Morsi, lorsque celui-ci avait tenté de passer en force, notamment sur la mise en place d’une nouvelle loi électorale. Le nouveau premier ministre Beblaoui a ensuite fait consensus autour de son statut d’économiste à la réputation internationale.

Propulsé vice-président en charge des relations internationales, Mohammed El-Baradeï contribuait également à l’équilibre des forces au sein de ce nouvel appareil. Le gouvernement a ensuite été composé pour ménager un équilibre entre tous les courants qui ont appuyé le coup d’État du 30 juin. Le général Sissi et le ministre de l’intérieur Ibrahim, dont les forces de l’ordre ont largement contribué par leur passivité au coup d'État, ont conservé leur poste, ainsi que plusieurs ministres au profil de technocrates nommés aux lendemains de la révolution de janvier 2011.

Un fait marquant : la nomination de l’ancien gouverneur d’Alexandrie, Adel Labib, au poste de ministre du développement local. Ancien cadre du PND d’Hosni Moubarak, Adel Labib était en poste en 2010 à l’époque de la mort du jeune Khaled Saïd, tué par les forces de l’ordre dans un cyber-café. Un meurtre qui a contribué au soulèvement de la population et à la révolution égyptienne. Son intégration au gouvernement a été largement interprétée comme un signe envoyé aux partisans de l’ancien régime par l'armée, qui cependant a vu très large : Parti sociale démocrate, Wafd (l'un des plus anciens partis égyptiens), partis nassériens… C’est au final l’ensemble du spectre libéral égyptien que Sissi est parvenu à capter, dont le fondateur du premier syndicat égyptien indépendant en 2008 (celui des contrôleurs des impôts), à la tête depuis 2011 de la première fédération des syndicats indépendants (3 millions de salariés), Kamal Abou Eita, propulsé ministre du travail et de l’immigration.

La sanglante répression contre les Frères musulmans, et les centaines de manifestants tués par l’armée à partir du 14 août, n’ont pas ébranlé cet édifice savamment construit. En dehors de Mohamed El-Baradeï et du porte-parole du Front national du salut – l’ancienne coalition d’opposition aux Frères qui a par la suite justifié la répression –, aucune figure marquante de la coalition gouvernementale n’a démissionné. En dehors du gouvernement, plusieurs partis ont même soutenu la répression de l’armée, comme le parti communiste, la coalition populaire et socialiste, et le principal parti salafiste, Noor.

Les points de litige entre les différentes organisations se situent davantage dans les décisions constitutionnelles à prendre dans les prochains mois. La feuille de route, qui a valeur de déclaration constitutionnelle, annoncée par Sissi le 30 juin, prévoyait la formation d’un comité d’expert pour amender la constitution et proposer ses amendements à un comité plus large, de 50 membres. Ce comité d’experts a rendu ses travaux à la fin du mois d’août. Les 50 membres ont été nommés et devraient se réunir à compter du 8 septembre. Seuls trois d’entre eux représentent les courants islamistes et sont issus d’un parti salafiste. Dans les débats à venir, plusieurs ne manqueront pas de diviser la coalition gouvernementale bien davantage que ce que ne l'a fait la répression sanglante contre les Frères musulmans.

L’article 2 de l’actuelle constitution, lui-même repris du texte en vigueur sous Moubarak et qui pose la Charia comme source principale de la législation, va demeurer inchangé. Le litige porte en revanche sur l’article 219, ajouté en 2012 par les « Frères », qui précise ce que l’on entend par Charia, et la lie aux quatre écoles juridiques sunnites égyptiennes. Arguant que ces références aux écoles permettaient de faire appel à des jurisprudences et rendraient donc effective la référence à la Charia, dans les faits quasi virtuelle jusque-là, menaceraient le droit des femmes et des minorités ainsi que l’indépendance de la justice civile, le comité d’experts propose de supprimer cet article. Le parti salafiste Noor, qui a accepté de participer au comité de 50 membres, menace à l’opposé de s’en retirer si l’article 219 disparaît du texte constitutionnel.

Autre point de litige : le futur mode de scrutin. Le comité des experts a proposé de revenir au scrutin individuel, quand les précédentes élections se sont déroulées selon les règles d’un scrutin mixte, avec les deux tiers des sièges élus à la proportionnelle. Le comité souhaite en outre que soit supprimé le quota des sièges réservés aux ouvriers et aux paysans. Il s’agirait donc de revenir à l’ancien système des années 2000, en réduisant en outre par deux la taille des circonscriptions, pour n’y élire qu’un député au lieu de deux, dont au moins un attribué aux ouvriers/paysans. Un système qui avantage très clairement les notables locaux, au détriment des nouveaux partis politiques, et favorise donc les partisans de l’ancien régime. La crainte d’un retour à l’ère de Moubarak mobilise tout le champ de l’ancienne opposition, des salafistes à la gauche nassérienne, sans compter le mouvement des jeunes révolutionnaires. Ici, se situera sans doute le combat politique majeur dans les mois à venir.  

Concernant les prochaines élections présidentielles, la feuille de route prévoit que le comité de 50 membres dispose en théorie de deux mois pour rendre ses travaux. Un référendum doit ensuite être organisé dans un délai de deux semaines. Les élections législatives doivent par la suite se dérouler deux mois après le référendum, et la date de l’élection présidentielle doit être annoncée dans le mois qui suit l’élection du parlement. « Tout cela reste cependant au conditionnel, explique le chercheur Clément Steuer, puisque la feuille de route, qui a valeur constitutionnelle, a vocation à être remplacée par la future constitution, approuvée par le référendum. Or il y a de fortes chances pour que la constitution prévoie un nouveau calendrier pour la suite des événements. » 

Y a-t-il un plan Sissi pour rétablir l'ancien régime ?

En tapant fort, en choisissant de réprimer les manifestations dans le sang pour décourager les mobilisations des Frères musulmans, qui ne se mobilisent plus dans la rue par dizaines de milliers comme au plus fort de l’été, le général Sissi n’a-t-il pas, au bout du compte, doublement réussi son « coup », et manœuvré pour favoriser le retour de l’ancien régime, dans une Égypte désormais à l’abri des regards médiatiques ?

« Je ne crois pas que nous observions déjà le retour du régime d’Hosni Moubarak, tempère Yasmine Nagaty, analyste diplômée en sciences politiques et salariée au sein d’une ONG au Caire. Beaucoup d’Égyptiens font ce raisonnement après avoir suivi le procès Moubarak (l’ancien président a été remis en liberté conditionnelle le 21 août 2013). Mais il est important de noter que le fonctionnement des tribunaux est avant tout basé sur des preuves, et que nous n’en avons pas aujourd’hui dans le dossier Moubarak, tel qu’il a été monté. De mon point de vue, nous avons d’ailleurs loupé l’occasion au lendemain de la révolution, quand nous aurions dû monter des tribunaux révolutionnaires ad hoc. »

Voir la période actuelle, du coup d’État à la fermeture des télévisions, comme le plan de Sissi pour rétablir l’ancien régime, ne satisfait pas non plus Clément Steuer : « C’est une grille de lecture limitée, car on oublie un peu vite que le 30 juin, les partisans de l’ancien régime n’étaient pas, loin s’en faut, les seuls à manifester dans la rue, rappelle le chercheur. Ce n’est pas non plus l’armée qui a appelé à manifester. Beaucoup de forces révolutionnaires, y compris celles les plus opposées au pouvoir transitoire actuel, comme les jeunes de 6 avril ou les socialistes révolutionnaires, avaient appelé à descendre dans les rues. Pour tous les révolutionnaires, le 30 juin 2013 constitue la deuxième révolution. La première a permis de se séparer du Parti national démocratique (PND, de Moubarak), la seconde, des Frères musulmans. Les deux voies auxquelles le monde arabe est confronté depuis des décennies. C’est un succès de la révolution, mais aussi, il faut bien le dire, de la contre-révolution, puisque c’est l’armée qui a chassé Morsi, appuyée par la police dont on observe le retour, et par les anciens du PND et les hommes d’affaires, dont certains proches de Gamal Moubarak, et enfin par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (actuellement en discussion pour accorder une aide de deux millards de dollars à l'Égypte). Les "Frères" ont eu tous ces éléments contre eux. »

« Mais dire que la contre-révolution triomphe, cela reste exagéré, poursuit le chercheur. Ne serait-ce que parce que figurent dans le gouvernement des membres de l’opposition progressiste, qui n’avait jamais été dans un gouvernement auparavant. C’était d'ailleurs l’une des revendications des révolutionnaires fin 2011 à l’époque des événements de la rue Mohammed-Mahmoud. La limite, c’est qu’il est vrai aujourd’hui que les réseaux des partis de l’ancien régime se sont reconstitués, et qu’ils essaient de reprendre le contrôle. L’appareil de sécurité et la police ont été restaurés tels qu’ils étaient avant le 25 janvier 2011. Mais, encore une fois, il n’y a pas eu un retour au contrôle du champ politique tel qu’avant 2011, pas de reconstitution du PND. Et le mode de scrutin proposé par le comité a contre lui l’ensemble des forces libérales, révolutionnaires, et les quelques islamistes qui soutiennent le gouvernement. » 

Sur cette réforme du mode scrutin, un compromis devra être trouvé pour que la constitution soit approuvée par les Égyptiens par référendum. Car même dissous, les Frères musulmans bénéficieraient encore de puissants relais au sein de la société, et se mobiliseraient contre le retour au scrutin individuel. L’Égypte a encore plusieurs mois de bataille politique devant elle.

 

 

 

 

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Jeudi 22 août 2013 4 22 /08 /Août /2013 19:31

 

Le grand bond en arrière de l’Egypte

|  Par Thomas Cantaloube

 

 

L'annonce de la libération conditionnelle de Moubarak est l'ultime symbole du retour des militaires aux commandes de l'Egypte. L'éradication des Frères musulmans, la faiblesse des autres forces politiques et l'impuissance occidentale augurent mal de l'avenir du pays.

Des trois pays qui avaient renversé leurs dirigeants lors du « printemps arabe » de 2011, le cas de l’Égypte, comparé à la Tunisie et la Libye, s’était toujours annoncé comme le plus problématique. Non seulement cette nation est la plus peuplée du monde arabe (85 millions d’habitants), avec une population relativement pauvre et peu éduquée, mais la chute d’Hosni Moubarak était autant due aux manifestants réclamant la démocratie qu’à l’armée qui avait simplement décidé de changer de cheval. Dès le départ, la « révolution égyptienne » n’en était pas vraiment une, malgré des élections présidentielles relativement libres qui avaient conduit à la victoire du candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, en juin 2012.

Aujourd’hui, les masques sont véritablement tombés et le « régime des officiers », mis en place par Gamal Abdel Nasser en 1954 est de retour en force. L’annonce de la libération conditionnelle de l’ancien raïs Hosni Moubarak, mercredi 21 août 2013, après deux années de détention, représente l’ultime symbole de ce grand bond en arrière. Un éteignoir sur les espoirs, qui avaient toujours été fragiles, d’une Égypte démocratique et libre.

Quand, le 3 juillet dernier, les militaires avaient arrêté le président Morsi après des semaines de manifestations populaires dirigées contre sa gouvernance et établi un « gouvernement d’union nationale », il pouvait encore y avoir l’espoir raisonnable d’une phase de transition, compliquée certes, afin de ramener l’Égypte vers la stabilité qui lui fait tant défaut depuis deux ans et demi. Mais maintenant que l’armée et la police ont entrepris d’éradiquer les Frères musulmans au prix d’un millier de morts – quasiment tous des civils –, ont rétabli l’État d’urgence tant détesté des années Moubarak, procèdent à des arrestations de masse arbitraires, tentent de museler la presse, le tout enrobé dans une rhétorique orwello-bushienne de « guerre au terrorisme », il est difficile d’imaginer comment le pays pourra sortir d’une spirale infernale de violence, d’autocratie et d’appauvrissement.

  • L’armée reprend fermement les rênes du pays

Un jour avant que l’armée et la police ne décident d’évacuer sauvagement, avec toute la puissance de frappe d’un régime répressif, les différents campements des Frères musulmans qui protestaient contre la destitution de « leur » président, la plupart des observateurs estimaient que les forces de sécurité se contenteraient d’affamer et de couper l’électricité aux manifestants, afin de régler le problème lentement, mais sûrement. C’était même l’assurance que des représentants (civils) de l’exécutif égyptien avaient donné aux gouvernement étrangers, à Washington en particulier. Mais la décision de frapper fort – et de frapper pour tuer, pas seulement pour disperser ou effrayer –, puis de pourchasser et d’arrêter tous les cadres dirigeants de l’organisation, signifie bien que l’armée n’entend pas juste réduire l’influence des Frères, mais véritablement les anéantir. L’arrestation très médiatisée, mardi 20 août, de leur guide spirituel, Mohamed Badie, le montre bien : jamais Moubarak n’avait pris cette décision.

 

"Non au coup d'État, oui à la légitimité !" Le sang d'un militant des Frères musulmans coule devant un poster de M. Morsi. 
"Non au coup d'État, oui à la légitimité !" Le sang d'un militant des Frères musulmans coule devant un poster de M. Morsi.© Amr Abdallah Dalsh/REUTERS

Le porte-parole de l’armée, Ahmed Ali, s’est d’emblée lavé les mains de toutes les accusations que l’on pourrait porter contre les forces de sécurité en déclarant : « Quand on a affaire à des terroristes, on ne peut pas s’embarrasser de considérations pour les droits humains ou civiques ! » Quant au nouvel homme fort du régime, le général Khalil al-Sisi, il a justifié ces opérations en expliquant : « L’armée et la police sont les gardiens de la volonté du peuple. » S’il est exact qu’une grande partie de la population continue de soutenir l’armée, il est aujourd’hui évident que l’exécutif actuel a tué bien plus de protestataires que Moubarak en 2011 ou que Morsi, quand il a lui aussi choisi d’user de la violence.

De plus, les militaires ont repris leurs vieilles pratiques : l’État d’urgence bien entendu, mais aussi les nominations des gouverneurs provinciaux (la moitié des édiles régionaux choisis la semaine passée sont des officiers), l’intimidation des journalistes étrangers et indépendants (les locaux d’Al Jazira ont été saccagés), l’interdiction des sit-ins, et les menaces judiciaires contre les dissidents. La caution libérale du nouveau régime, le prix Nobel de la paix Mohamed el-Baradei, a démissionné de son poste de vice-président dès le début de la répression : voilà aujourd’hui qu’il est attaqué en justice pour « trahison de confiance ». Officiellement, c’est un simple citoyen qui a porté plainte, mais ce genre de tactique était courante depuis des décennies.

Même si le gouvernement actuel n’a rien à voir avec l’élargissement d’Hosni Moubarak, personne ne peut sérieusement imaginer qu’il ne pouvait pas s’y opposer – la justice n’étant pas un parangon d’indépendance en Égypte. L’image d’un Moubarak libéré après le retour au pouvoir de ses pairs, et n’ayant plus à répondre de ses années de dictature, est le symbole de la réaffirmation du retour des officiers aux manettes.

  • Les Frères musulmans sont affaiblis, mais certainement pas morts

Le millier de morts, les centaines de blessés et d’emprisonnés, le deuil et la nécessité de se cacher… les Frères musulmans ont indubitablement reçu un coup aussi débilitant que celui des années 1950. Dans un témoignage accordé au New York Times, un cadre de l’organisation islamiste explique : « Poser des questions sur la structure de notre mouvement aujourd’hui, c’est comme demander des nouvelles de la carrière professionnelle d’un homme en train de mourir. » Selon une militante égyptienne des droits de l’Homme jointe par téléphone, « les militants des Frères musulmans ont désormais peur : ils ont peur de sortir dans la rue, peur de se faire arrêter et torturer, peur pour leur famille. Il n’y a pas que les instances dirigeantes qui ont été démantelées, il y a aussi la base qui est découragée. »

Mais, malgré la volonté affichée par les militaires d’éradiquer définitivement l’organisation, peu d’analystes estiment cela possible. Certainement pas sur le long terme. Car le mouvement est fortement implanté depuis des dizaines d’années partout en Egypte et ce ne sont pas les errements de Mohamed Morsi lors de son année à la tête du pays ni la répression en cours, qui peuvent éliminer son influence d’un coup de baguette magique. Surtout, toutes les tentatives d’éradication de l’islam politique par la force entreprises depuis un siècle n’ont jamais fonctionné autrement que ponctuellement, qu’il s’agisse de l’Iran, de la Turquie, de l’Irak, de l’Afghanistan, des Républiques soviétiques, de la Syrie ou même de l’Algérie. Comme l’explique l’historien spécialiste du Moyen-Orient Juan Cole : « Tous les exemples que nous avons suggèrent qu’il est impossible d’éradiquer les mouvements politiques basés sur la religion par la force. Les engagements religieux se transmettent par la famille, et chaque génération de politicien peut y faire appel. Les généraux égyptiens sont en train d’essayer quelque chose qui ne peut être réalisé sur le long terme autrement que par des techniques génocidaires. »

La question la plus immédiate est celle de la réponse des Frères musulmans. Le gouvernement égyptien a agité le spectre de la guerre civile pour justifier sa réaction violente. Mais c’est au contraire l’acharnement du régime qui pourrait précipiter cette hypothèse, en radicalisant les éléments les plus jusqu’au boutistes de l’organisation et en les coupant des dirigeants qui avaient, pour la plupart, une influence modératrice. Pourtant, plus que la guerre civile, ce sont des actes terroristes revanchards qui sont à craindre. On l’a déjà constaté depuis une semaine avec des attaques contre des commissariats de police et des églises coptes, et surtout l’assassinat de 25 recrues de la police dans le Sinaï, cette vaste région qui est depuis des mois hors du contrôle gouvernemental.

Le Sinaï, ainsi que la province du nord-ouest qui jouxte la Libye sont deux des régions qui ont voté le plus massivement en faveur de Mohamed Morsi lors des élections de 2012 : elles risquent de se transformer en zone de repli pour les plus radicaux des Frères musulmans qui seraient tentés d’abandonner les directives de non-violence de l’organisation et de recourir à la lutte armée. En retour, ce genre de développement ne ferait que renforcer la brutalité du régime et son discours sécuritaire, éloignant la perspective de toute transition démocratique.

  • L’impuissance occidentale

Une fois de plus, dans la foulée de la destitution du président Morsi début juillet, les puissances occidentales ont été incapables de prendre une position de principe, rappelant les hésitations de janvier 2011. L’administration Obama et l’Union européenne ont soigneusement évité d’appeler le coup d’État par son nom et le secrétaire d’État américain John Kerry a été jusqu’à qualifier les actions de l’armée de processus de « restauration de la démocratie ». Fortement décrédibilisés par leurs années de soutien inconditionnel aux autocrates arabes, les Occidentaux n’avaient plus que l’arme financière pour, éventuellement, se faire entendre. Or celle-ci est en train de disparaître. Les réticences européennes et américaines à couper les appuis financiers offerts à l’Égypte ou à les assortir de conditions strictes ne font que renforcer l’indécision et l’imprécision des politiques occidentales.

Surtout, l’Arabie saoudite et les émirats du golfe persique se sont engouffrés dans la brèche. Ils ont promis 12 milliards de dollars d’aide à l’Égypte sans l’assortir de la moindre condition (de quoi ridiculiser les 1,5 milliards de dollars annuels des États-Unis et le milliard des différents pays de l’UE). L’Arabie saoudite, qui déteste autant les Frères musulmans que l’esprit démocratique des « révolutions arabes », a adopté une attitude particulièrement provocatrice en annonçant qu’elle avait amplement les moyens de compenser toute diminution de l’aide occidentale. Le Qatar, qui penche lui du côté des Frères musulmans, a également promis de continuer à appuyer financièrement l’Égypte.

Le problème n’est pas tant que les promesses émanant des États de la péninsule arabique ne sont pas toujours tenues (les Palestiniens en savent quelque chose), mais que cet afflux de cash n’est qu’une rustine sur une chambre à air passablement usagée. La situation actuelle en Égypte ne risque pas de faire revenir les touristes ni les investisseurs dont le pays a tant besoin. Le fait que l’armée ait sciemment restreint l’approvisionnement en électricité et nourriture juste avant de se débarrasser de Morsi, afin de pouvoir se targuer d’améliorations ultérieures, ne plaide pas en faveur d’une gestion apaisée et impartiale de l’économie, qui reste le principal problème des Égyptiens.

  • Une coalition politique introuvable

Un des aspects les plus séduisants du mouvement de la place Tahrir demandant le départ de Moubarak en janvier 2011 était l’alliance de circonstance entre les Frères musulmans et les mouvements laïques et progressistes. Mais ces derniers (que l’on regroupe généralement sous l’appellation anglo-saxonne de “libéraux”), qui représentent le meilleur espoir d’un renouveau de la politique égyptienne et de l’ancrage dans la démocratie, n’ont jamais été capables de s’unir autrement que contre quelqu’un ou quelque chose. D’abord opposés au « régime des officiers », ils ont néanmoins soutenu un ancien premier ministre et général d’aviation, Ahmed Shafik, lors du second tour de l’élection présidentielle plutôt que Mohamed Morsi, contre lequel ils se sont ensuite battus. Ce sont à nouveau eux qui sont descendus dans la rue en juin pour appeler à la fin de la gouvernance des Frères musulmans et qui ont applaudi des deux mains au retour musclé de l’armée.

 

En 2011, les jeunes manifestants de la place Tahrir, encore pleins d'espoir.  
En 2011, les jeunes manifestants de la place Tahrir, encore pleins d'espoir. © Thomas Cantaloube

Aujourd’hui, à nouveau, les “libéraux” se divisent : certains continuent de soutenir Khalil al-Sisi et le régime militaire qu’il est en train de réinstaurer, d’autres réalisent qu’ils ont fait fausse route. Les salafistes d’al-Nour, eux aussi opposés aux Frères musulmans et qui s’étaient rangés aux côtés de l’armée, ont pareillement fait marche arrière. Ces forces d’opposition sont en train de comprendre que ce qui est en train de se mettre en place n’est rien d’autre qu’un retour à l’ordre ancien qui a prévalu pendant soixante ans et que, si l’armée était capable de réprimer aussi durement les partisans de Morsi, elle n’hésiterait pas à le faire contre des entités politiques plus faibles.

Tant qu’une coalition sérieuse entre les “libéraux” et ceux des Frères musulmans qui décideront de poursuivre le processus politique (à condition qu’on les y autorise) ne se mettra pas en place, les militaires auront les mains libres pour gouverner comme ils l’entendent. Mais les dissensions internes et désormais, le sentiment de trahison de ces deux groupes l’un envers l’autre rendent encore plus compliquée une telle alliance. Sans oublier le poids de l’Histoire et des institutions qui prévalent depuis un demi-siècle dans le monde arabe. Comme le constate le politologue palestinien Rami Khouri, « la triste leçon venue d’Égypte est que les deux groupes les mieux organisés et les plus populaires, les forces armées et les Frères musulmans, se sont tous deux montrés incompétents à gouverner ». « L’absence d’autres mouvements organisés et crédibles de citoyens qui pourraient participer au processus politique et bâtir un nouveau système constitutionnel est malheureusement la conséquence de la domination, depuis plusieurs décennies dans toute la vie publique arabe, des officiers, des tribus et des fanatiques religieux »écrit-il dans le Daily Star de Beyrouth. Le grand bond en arrière de l’Égypte, deux ans et demi après le vent d’espoir qui s’était levé, augure très mal de l’avenir du pays et de la région.

 

 

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Vendredi 16 août 2013 5 16 /08 /Août /2013 20:31

 

Rue89

L’édito 16/08/2013 à 18h55

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

 

 

 

 

Massacre sans précédent en Egypte, voiture-suicide près de Beyrouth, assassinats ciblés en Libye et en Tunisie, 100 000 morts dans la guerre civile en Syrie... La liste est incomplète, mais donne une idée des drames que traverse une bonne partie du monde arabe, un peu plus de trois ans après ce qui fut justement surnommé le Printemps arabe.

La référence explicite dans le choix de cette appellation avait été le Printemps des peuples de cette année fatidique 1848 à travers l’Europe, qui avait vu des soulèvements populaires, des barricades, des révolutions, réprimés dans le sang mais dont l’impact fut décisif sur l’évolution des systèmes politiques et des nations du continent.

Le Printemps de 1848 n’avait pas débouché du jour au lendemain sur la démocratie parfaite. Au contraire, en France, la révolution de 1848 s’achève dans le sang et les divisions.


Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge, par Henri Félix Emmanuel Philippoteaux (via Wikipédia)

 

Il fallait être d’un optimisme sans failles pour croire que le Printemps arabe de 2011 permettrait de passer sans écueils de la dictature à une démocratie pluraliste et tolérante comme les pays en question n’en ont jamais connue. Plusieurs décennies d’autoritarisme abêtissant laissent des traces durables.

Le cimetière des analyses

Depuis le premier jour, le monde arabe défie les prédictions et les analyses des meilleurs experts, et fait exploser les illusions ou les effets d’optique de l’instant :

  • Il y a eu la vague des blogueurs qui ont donné l’illusion qu’il suffisait de tweeter pour faire tomber les dictatures ;
  • Il y a eu la contagion de la Tunisie à l’Egypte, avec le même succès, qui a fait penser que d’autres pays suivraient avec autant de facilité ;
  • Il y a eu l’analyse un peu rapide selon laquelle l’absence des islamistes du déclenchement des soulèvements les priverait d’influence ou même de succès ;
  • Il y a eu l’illusion « BHLienne » du coup de pouce sans douleur aux « démocrates » libyens, pour se retrouver avec une déstabilisation générale, sensible jusqu’au Mali ;
  • Il y a eu le cliché maintes fois répété selon lequel l’« hiver islamiste » succédait désormais au « printemps démocratique » ;
  • Il y a aujourd’hui le risque de croire que tout ça n’aura été qu’un interlude entre deux périodes de dictature, que deux ans et demi et beaucoup d’agitation plus tard, les peuples arabes n’auront réussi qu’à changer la photo du despote de l’heure.

L’échec de ces prophéties devrait inciter à la prudence analytique, et à penser que rien, décidément, n’est écrit d’avance dans ces événements d’ampleur historique qui traversent l’ensemble d’une zone géopolitique-clé.

Plusieurs fractures

Ce qui est certain, c’est que l’onde de choc partie d’une obscure bourgade tunisienne, Sidi Bouzid, a réveillé une région que l’on pouvait croire condamnée à l’immobilisme politique.

Mais en même temps, elle a réveillé ou exacerbé des lignes de fractures colossales, qui produisent aujourd’hui les drames auxquels nous assistons impuissants.

  • La fracture sociale et culturelle à l’intérieur des sociétés arabes, comme le montrent à l’évidence les impasses politiques de Tunisie et d’Egypte, et l’impossible dialogue traditionnalistes/modernistes. Entre une partie de la population éduquée, connectée, qui aspire au changement, et des sociétés restées très conservatrices, la rupture est consommée là où un compromis serait nécessaire.
  • La fracture chiite-sunnite, évidemment pas nouvelle (la guerre Iran-Irak des années 80 pour ne pas remonter au VIIe siècle), est centrale dans le conflit en cours en Syrie ou dans les événements de Bahreïn ou du Liban, et plus généralement dans la lecture des événements de nombreux Arabes.
  • La rivalité Qatar-Arabie saoudite est aussi l’un des éléments importants en toile de fond de nombreuses situations, qu’il s’agisse du soutien à telle ou telle faction en Syrie, ou aux pouvoirs successifs en Egypte.

Les Occidentaux en retard d’une crise

Depuis deux ans et demi, il est un acteur qui court derrière les événements sans grand impact : les Occidentaux.

Ils ont été pris par surprise alors qu’ils pensaient eux-aussi que les dictateurs étaient inamovibles (souvenez-vous d’Assad sur les Champs-Elysées ou des efforts de Nicolas Sarkozy pour faire de Moubarak et Ben Ali les parrains de son éphémère Union pour la Méditerranée), et sont toujours en retard d’une crise.

Les hésitations françaises, initialement en flèche pour aider l’opposition syrienne sans trop savoir désormais comment le faire, en sont le révélateur cruel.

Dernier piégé par l’imprévisibilité et la rapidité des événements, John Kerry, le Secrétaire d’Etat américain, qui a salué le renversement de Mohamed Morsi par l’armée comme un « rétablissement de la démocratie », pour mieux devoir aujourd’hui condamner le massacre commis par les mêmes militaires dans les rues égyptiennes.

Les éditoriaux de la presse américaine qualifient ouvertement l’administration Obama de « complice » de la tuerie insensée de cette semaine, une tâche de sang sur le bilan diplomatique déjà passablement contestable du prix Nobel de la paix avant l’heure.

Une étape dans la quête de modèle

Le risque d’un rétablissement autoritaire dans la région n’est pas à exclure, pas plus qu’une victoire relative de Bachar el-Assad n’est pas impossible.

Mais tout comme l’écrasement du Printemps des peuples de 1848 en Europe n’a pas marqué la fin de l’histoire, les heures sombres que traverse le monde arabe ne marquent qu’une étape dans l’ère nouvelle ouverte depuis 2011.

Une étape de plus dans la quête d’un modèle de développement politique, culturel, identitaire et social, qui agite le monde arabe depuis des décennies, et qui est encore loin d’avoir abouti.

Pour l’heure, au-delà des souffrances et des morts, les images du Caire sont tragiques car elles renvoient les islamistes dans l’idée que la démocratie n’est pas faite pour eux, elles placent les libéraux dans une cruelle contradiction aux allures de piège, et elles transforment durablement les « arbitres » militaires en nouveaux bourreaux.

Tous les ingrédients de l’échec, voire pire si rien n’est fait pour stopper l’engrenage de la guerre civile, sont là.

 

 

 

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