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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 17:38

 

Source : www.mediapart.fr

 

Wolfgang Streeck, pour résister à ce capitalisme postdémocratique

|  Par Antoine Perraud

 

 

 

 

Le sociologue allemand Wolfgang Streeck, dans un essai mobilisateur, Du temps acheté (Gallimard), analyse le divorce consommé entre capitalisme et démocratie. Il ne voit guère que l'État-nation pour freiner aujourd'hui les méfaits du « libéralisme de marché hayékien ». Compte-rendu critique.

Rares sont les essais dont la lecture s’apparente à un voile qui se déchire. Celui de Wolfgang Streeck est de ceux-là. Né en 1947, directeur émérite de l’Institut Max-Planck pour l’étude des sociétés de Cologne, il s'attache à « la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique », sous le titre Du temps acheté. Et il démontre ce qui advient sous nos yeux : les pays industriels, grevés par leurs dettes, laissent les manettes au marché créancier ; ces États démunis n’assurant plus que la répression des citoyens récalcitrants.

Est-ce l’oralité originelle de ce texte conçu pour frapper et convaincre – il s’agit de “conférences Adorno” tenues en juin 2012 puis retravaillées pour publication ? Est-ce la traduction efficace et juste de Frédéric Joly ? Toujours est-il que cet ouvrage se lit comme un bréviaire du discernement.

Tout part du moment où l’État fiscal devient État débiteur – notons qu’une telle situation, qui se dessina en France sous M. Giscard, se vérifia au temps du président Mitterrand, d’où la déréliction du “Peuple de gauche”… Wolfgang Streeck rappelle donc que la crise des matières premières, en 1973, qui marqua la fin des “Trente Glorieuses”, a rompu l’équilibre keynésien d’après-guerre : « Il n’était plus possible de compter sur une croissance continuellement élevée et de considérer celle-ci comme synonyme d’une formule de paix démocratique-capitaliste. » Adieu « l’ardente obligation du plan » chère à de Gaulle, ou « l’optimisme régulateur », en vogue dans l’Amérique de Kennedy !

Les sursauts planétaires de 1968 avaient d’autre part sonné comme autant d’alertes chez les suzerains du capitalisme : si les enfants gâtés se révoltent ainsi, s’avère donc nécessaire une dose de cruauté sociale, d’effroi économique et d’intimidation politique. Le Chili allait servir de laboratoire pour les citoyens devenus souris expérimentales. On peut regretter que l’auteur, accaparé par le vice de forme et les tropismes fâcheux du capitalisme, ne prenne pas en compte l’effondrement du système socialiste, qui libéra l’économie libérale de sa fonction de vitrine du monde libre, de contre-modèle endiguant la menace collectiviste : la voracité des classes possédantes et de leur bras armé, la finance internationale, pouvait alors échapper à toute retenue, se montrer littéralement effrénée…

 

 

En anglais, présentation et causerie (un rien “radical chic” mais passionnantes) de Wofgang Streeck à Londres...

Wolfgang Streeck met en évidence le changement de paradigme permettant « que l’économie capitaliste soit sans cesse, et de plus en plus, délivrée de l’intervention démocratique » : l’ère de l’endettement étatique. L’inflation avait fait son temps et débouché, a contrario, sur la stabilisation monétaire menée au pas de charge par Mr Reagan et Mrs Thatcher avec, en contrepartie d’une monnaie enfin saine, le chômage de masse et une résistance syndicale brisée de méchante façon. Difficile d'aller plus loin dans l'immédiat. Comment ne pas ponctionner davantage d’impôts ni démonter encore plus sauvagement l’État social ? Comment acheter une paix relative ? Par l’endettement, étatique puis privé. Un endettement vertigineux aux allures de fuite en avant. Avec, au bout du compte, l’addition noélibérale que les politiques allaient présenter à leur peuple : privatisations, dérégulations, emplois asséchés ou précaires, protection déclinante ou inexistante. Les élus n’étaient plus que de vagues régisseurs des quatre volontés de la main invisible du marché. En témoigne la mercantilisation de la couverture sociale, dévolue aux compagnies d’assurance privée.

Restait le refuge de l’épargne et du rendement des capitaux. Patatras ! « L’effondrement du système bancaire international qui menaça en 2008 força les pouvoirs publics, qui auraient justement voulu ne plus avoir à s’occuper d’économie, à rentrer à nouveau sur le terrain. En conséquence, tous les succès rencontrés dans la consolidation des finances publiques, qui avaient été obtenus au prix de risques politiques élevés, furent dans le même temps annulés. » Et voilà le capitalisme englué dans une triple crise : bancaire, des finances étatiques et de l’économie réelle.

Wolfgang Streeck démonte la propagande massive alors mise en place, faisant porter le chapeau des faillites bancaires sur un trop-plein de démocratie avec son cortège de revendications périlleuses aux dépens du bien commun. Il s’est plutôt agi, selon lui, d’un chantage d’établissements prédateurs auto-décrétés « trop gros pour mourir » et sauvés par leurs agents d’influence ayant gangréné les États – Henry Paulson, ancien président de Goldam Sachs et veillant sur le Trésor dans le gouvernement de Bush le Jeune, s’avérant le plus symptomatique de ces pompiers pyromanes.

 

 

Le sociologue allemand prouve par A+B la corrélation entre la construction – puis la déconstruction, puis la reconstruction – de l’endettement public et l’étouffement de la démocratie de masse. Avec en toile de fond l’aggravation continue de l’inégalité des revenus et des patrimoines dans les pays industriels, menant à une dislocation du contrat social. « Parallèlement aux avancées du capitalisme réformé néolibéral, note l’auteur, la participation des citoyens aux scrutins démocratiques recula de façon continue et parfois dramatique, et avant tout parmi les couches sociales qui auraient dû être les plus intéressées par les prestations étatiques et la redistribution économique étatiquement imposée du haut vers le bas. Ce fait aide à prendre la mesure de la victoire, écrasante, du capitalisme réformé néolibéral sur le capitalisme qui avait été celui de l’État social démocratique des décennies 1960 et 1970. »

Confondre l'Union monétaire avec « l'idée européenne »

Sur fond de résignation populaire, la prétendue justice du marché a donc supplanté feu la justice sociale, en l’absence de toute correction démocratique, désormais rendue impossible. Le discours dominant fustige « les dépenses trop élevées », alors que le cœur du problème, rappelle Wolfgang Streeck, gît dans des recettes trop basses. Échapper à l’impôt, de la part des grosses sociétés ou des grandes fortunes passées maîtres dans l’évasion fiscale, s’inscrit dans un projet politique consistant à réduire à néant l’État : « Affamer la bête » (“starving the beast”), selon le slogan du néolibéralisme yankee.

 

 

L’État fiscal – redistributeur, social, keynésien – est devenu État débiteur (les emprunts ayant donc remplacé les impôts), puis État de consolidation (dressage politique : surveiller et punir). Il culpabilise ses citoyens pour trop « puiser dans les caisses », renonce à réguler, se laisse déposséder par ses créanciers qu'incarnent les marchés. Résultat : Keynes a disparu au profit de Hayek, qui théorisa le triomphe du libéralisme sur les cendres de la démocratie. Et Wolfgang Streeck de noter : « Bon nombre d’éléments laissent  penser que l’apparition du capital financier se ramène à celle d’une deuxième “peuple”, les gens du marché rivalisant désormais avec le peuple national. »

Le sociologue constate les ravages de la globalisation incontrôlable menée au nom du bon plaisir d’un capitalisme démesuré, supranational et donc à l’abri de toute pression électorale, ayant à sa main une diplomatie financière interétatique. L’universitaire allemand consacre alors la dernière partie de son essai à réhabiliter l’État-nation qu’il entend arracher aux vieilles lunes nationalistes, afin de contrer l’eurocratie qu’il cherche à dissocier de l’idéal européen. Retrouver une souveraineté aux dépens des exigences des marchés, histoire de refonder une certaine idée du fonctionnement démocratique.

Il observe les mouvements de résistance en Grèce, ainsi qu’en Italie ou en Espagne : les poussées d’une gauche qui ne se montre plus indigne de ce nom… « L’alternative à un capitalisme  sans démocratie serait une démocratie sans capitalisme, du moins sans le capitalisme que nous connaissons », note l’auteur. Il se livre à un éloge de la dévaluation comme outil de régulation pour mieux appeler à sortir de l’euro et à démanteler l’UE. Il entend se distinguer des politiciens d’extrême droite, égoïstes, injustes et darwinistes, qui appellent à l’exclusion des maillons faibles. Son objectif « n’est pas la punition, mais la libération et la réhabilitation des pays qui courent aujourd’hui le risque d’être définitivement pris dans les rets d’un système de marché affranchi de toute intervention politique et qui leur réserverait le rôle d’éternels perdants et pétitionnaires ».

Wolfgang Streeck s’en prend aux « officiants du culte européen », sans toujours s'imposer en irréfragable officiant du culte anti-européen. Il ne fait guère comprendre comment et pourquoi « les esprits ont été amenés à confondre l’Union monétaire avec l’“idée européenne”, voire avec “l’Europe”, alors même que l’Union monétaire est un projet de rationalisation de l’expansion du marché ». Notre sociologue a ses angles morts idéologiques. Sa démonstration souffre parfois de ne distinguer aucune utopie égalitaire, mais uniquement de la gloutonnerie matérielle, chez les partisans de l’Europe. À rebours, les contempteurs de l'UE sont dotés d’idéalisme et trop rapidement exonérés de “populisme”, notion revalorisée non sans mauvaise foi : la résistance éclairée n'est-elle pas préférable à la rage tripale ? Au reste, Wolfgang Streeck tourne autour de la violence protestataire et du passage à l'acte transgressif en politique, donnant sporadiquement l’impression de jouer avec le feu.

Néanmoins le tocsin est sonné. Et bien sonné : « Le droit de vote, le droit de grève et le droit de manifester sont encore ancrés en Europe au seul échelon national. Auront-ils un jour une existence à l’échelon européen ? Nulle réponse n’est donnée, sinon par la Cour de justice européenne, qui a déjà défini, dans tous les cas, le droit de grève comme secondaire par rapport aux “libertés” du marché intérieur. Je défends dans cet ouvrage une certitude : assurément, ces institutions nationales et d’autres encore, quand bien même en l’état elles ne se montrent pas en mesure d’apporter des réponses constructives à la présente crise du capitalisme, ont le mérite d’exister. Sans elles, le projet d’une économie politique démocratique en Europe ne serait pas aujourd’hui dans une grande détresse ; il serait depuis longtemps mort et enterré. »





Wolfgang Streeck :
Du Temps acheté.

La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique

Traduit de l'allemand par Frédéric Joly.

(Gallimard, nrf essais, 378 p., 29 €).

 

 

*Boîte Noire :

Merci au sociologue Frédéric Pierru, abonné à Mediapart, qui, dans l'un de ses commentaires, m'a engagé à chroniquer un tel ouvrage.

Du Temps acheté aide à prendre conscience de l'inanité des arguments lénifiants selon lesquels l'Europe, par essence démocratique, ne saurait tolérer un gouvernement postfasciste au sein de l'Union, ce qui atténuerait toute prise de pouvoir par Marine Le Pen. Or Bruxelles se satisfait actuellement du commissaire hongrois dépêché par le national-populiste Viktor Orbán et s'accommoderait sans doute de l'extrême droite française, au nom d'une domestication des peuples qui se fait de plus en plus clairement jour dans les « États consolidés », ainsi que le démontre Wolfgang Streeck...

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

 

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