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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 17:46

 

Source : www.mediapart.fr

 

Une ville verte au pays des gueules noires

|  Par Jade Lindgaard

 

 

 

Il y a une vie après la mine. Avec ses 7 000 habitants, Loos-en-Gohelle, dans le Pas-de-Calais, veut inventer un nouveau modèle de développement : écologique, social et participatif. Face au Front national, son maire veut rassembler autour de la promesse de nouveaux emplois et la fierté retrouvée d’un territoire.

À première vue rien ne détonne à Loos-en-Gohelle, petite ville de 7 000 habitants, accolée à Lens, dans le Pas-de-Calais. La mairie trône sur la place centrale. La friterie ouvre entre midi et 14 heures. Les bus intercommunaux passent une fois par heure environ. Des vieilles dames protègent leurs cheveux sous des couvre-chefs en plastique transparent. Le monument aux morts et le cimetière britannique rappellent les horreurs de la Grande Guerre. Des adolescents circulent à deux ou plus en scooter.

 

Cyclistes sur le terril de Loos-en-Gohelle, février 2014 (JL). 
Cyclistes sur le terril de Loos-en-Gohelle, février 2014 (JL).


Il faut un peu de temps pour remarquer les bornes de QR codes qui hérissent les rues et balisent des parcours en « réalité augmentée ». En s’y connectant, on découvre une autre commune : un champ expérimental de la conversion écologique : le terre-plein central, décoré d’une roulotte ? Bordé d’un immeuble bioclimatique et de l’une des premières agences bancaires à haute qualité environnementale. L’eau de pluie est récupérée pour l’entretien des espaces verts et l’alimentation des W.-C. Les bâtiments et les voiries sont peints à l’eau depuis 2010. Les produits phytosanitaires sont proscrits sur les voiries et les surfaces imperméables. Le quartier autoconstruit par l’association Les castors dans les années 1950 entame une opération pilote de rénovation thermique. Dans un logement à caractère très social, grâce à l'écoconstruction, la facture annuelle de chauffage est tombée à 197 euros. Le chauffage électrique est banni des bâtiments publics et des nouveaux logements sociaux. L’eau chaude du foyer de personnes âgées est en partie chauffée par le soleil.

Sur l’emplacement de l’ancienne voie ferrée de la mine, un corridor biologique enjambe l’A21 pour faciliter le déplacement de la faune. L’éclairage public est calé sur une horloge astronomique. Et le toit de l’église est recouvert de cellules photovoltaïques. De loin, elles ressemblent à des ardoises. De près, un panneau électronique affiche en temps réel le nombre de watts produits et les kilos de CO2 économisés. Pour le coup, pas besoin de tablettes numériques pour le voir. Il s’incruste même sur les photos de mariage des administrés, pas toujours ravis.

C’est le drame des politiques de conversion écologique : invisibles souvent à l’œil nu, elles laissent peu de trace dans les esprits et flattent moins l’orgueil des habitants que les grands stades, les salles des fêtes, les musées et les shopping centers dernier cri. À trois semaines du premier tour des élections municipales, ce n’est pas un détail. L’électeur pense-t-il éco-rénovation, gestion différenciée des espaces verts et aide aux économies d’énergie au moment de glisser son bulletin dans l’urne ? 

Jean-François Caron, 56 ans, maire de Loos-en-Gohelle depuis 2001, a trouvé une parade : le verbe. Parler de sa ville et de sa « troisième révolution industrielle », sous l’influence du prospectiviste américain Jeremy Rifkin. Chercher des formules tape-à-l’œil pour donner un corps social à ces réformes techniques, terre-à-terre. « L’ancien modèle de développement est mort. La transition, c’est mon métier d’élu. » Quel est son objectif ? « Montrer qu’un nouveau modèle de développement est possible. » Pause. Sourire. « C’est mégalo. » Il reprend : « Le modèle d’hyper développement a montré des limites gravissimes : l’épuisement des ressources de la planète et la création d’inégalités incroyables. Ce modèle ne rend pas les gens heureux. Ils sont de plus en plus isolés et individualistes. La société de consommation a créé une addiction. Ce nouveau modèle de développement, je peux le travailler au niveau régional. »


Jean-François Caron, lors de ses vœux en 2011 (DR). 
Jean-François Caron, lors de ses vœux en 2011 (DR).

Loos-en-Gohelle est une ancienne cité minière, bordée du plus haut terril d’Europe, comptant plus de 13 % de taux de chômage, où plus de la moitié de la population ne paie pas d’impôt sur le revenu par manque de ressources, et dont 40 % a moins de trente ans. Il la voit comme « un chaudron ». Non pas « une ville laboratoire avec des cobayes », mais « un écosystème, développé sur une conscience commune des choses atteignables pour redonner de l’espoir, reprendre son destin en main ». Sauf que le budget annuel de la ville ne dépasse pas sept millions d’euros. Il s’est adjoint les services d’un « chargé du récit », jeune homme qui compile toutes les actions entreprises au niveau communal et s’en sert pour modéliser une méthode de la transformation. A priori, elle ressemble à un trépied : implication, empirisme, systématisme.

« LÉtat est loin, très loin de ce qu'il pourrait faire »

Le bassin minier a été classé patrimoine mondial de l’Unesco en 2012. Les terrils de Loos-en-Gohelle sont arpentés par les touristes venus  visiter l’antenne du Louvre à Lens. À leur destination, se prépare une version anglophone des guides numériques de la ville. Ils pourraient un jour y entendre Jeremy Rifkin vanter son master plan pour le Nord-Pas-de-Calais, initié par Caron, également conseiller régional EELV. Le bagout de l’essayiste hérisse les décroissants, qui doutent fort de son économie circulaire. « Rifkin a un million de défauts mais il a une vision, réplique l’édile vert. Même si elle est fausse, elle met en mouvement un territoire. »


La base 11/19, l'ancien puits minier reconverti en écopôle. (JL). 
La base 11/19, l'ancien puits minier reconverti en écopôle. (JL).

En vingt-cinq ans, les terrils, ces collines de rebuts miniers qui peuplent l’imaginaire nordiste depuis le milieu du XIXe siècle, sont devenus des havres de biodiversité. Depuis 1990 et l’arrêt du dernier puits minier, toute une faune et une flore s’y sont développées. Avec le temps, ils sont devenus verts. Les riverains y promènent leurs chiens et les cyclistes s’y exercent à l’ascension en milieu naturel. On se croirait en Auvergne. L’ancien puits minier est devenu la base 11/19, un « écopôle » spécialisé en développement durable, doté d’un centre de recherche sur le climat, d’une association de soutien aux entreprises liées au secteur de l’environnement, d’un théâtre de l’éco-rénovation, et d’une scène nationale, Culture commune. 

Cette promotion forcenée de son territoire, Jean-François Caron la voit comme un acte de désobéissance au modèle en place : « L’État n’est pas à la hauteur des enjeux. Il ne bloque pas, mais il n’est pas porteur d’impulsion. Je reproche profondément à Sarkozy et Hollande de ne pas introduire de changement de paradigme. Pourquoi abaisse-t-on la TVA sur la restauration et pas sur les énergies renouvelables ? Pourquoi n’allège-t-on pas la fiscalité sur le travail en alourdissant celle sur la pollution ? La France dépense chaque année 70 milliards d’euros en gaz, pétrole, charbon et uranium. Si un quart de cette facture était investi dans la rénovation des bâtiments, vous diminueriez la facture des gens en créant des emplois non délocalisables. L’État est loin, très loin de ce qu’il pourrait faire. »


Le "théâtre de verdure", agora de la ville et symbole de sa politique participative (JL).  
Le "théâtre de verdure", agora de la ville et symbole de sa politique participative (JL).

C’est aussi une rupture avec le système PS, à la fois ultra dominant autour de lui (Lille, bastion socialiste) et en pleine décrépitude, avec la chute de Jean-Pierre Kucheida, ancien maire de Liévin, mis en examen pour corruption passive et de recel d’abus de biens sociaux dans le cadre d'une enquête financière sur des faits de corruption présumée au sein de la fédération socialiste de ce département. En 2013, le tribunal correctionnel de Douai l’a condamné pour abus de biens sociaux au détriment d'un bailleur social dont il a assuré la présidence, la Soginorpa, qui gère 60 000 logements miniers.

Quelle est la bonne échelle du changement ? Plus émetteur de CO2 que la moyenne nationale à cause de ses sites industriels, le Nord-Pas-de-Calais promeut depuis plusieurs années une politique de lutte contre le dérèglement climatique. Il mit à sa tête la première présidente écologiste de région, Marie-Christine Blandin, entre 1992 et 1998. Depuis 2012, l’artificialisation des terres (le bétonnage) est plafonnée à 500 hectares par an. Loos-en-Gohelle ne se situe pas en terrain hostile. 

Alors que le gouvernement tergiverse sur sa transition énergétique, faut-il s’en remettre à la bonne volonté de rares maires pionniers ? Pour Jean-François Caron, être un maire en transition change tout au rôle de l’élu : « Avant, il était décideur, maintenant, il doit être animateur du débat. Il n'est plus Dieu le père. La condition du changement, c’est l’implication des citoyens. Mais ce n’est pas ce qu’on appelle souvent démocratie participative, qui est un piège si cela se limite à réunir des gens dans une salle et leur demander ce qu’ils pensent. C’est une démocratie “présentative” : il faut que les gens soient présents. Le rôle de l’élu, c’est d’organiser le processus de mise en capacité des citoyens. » 

Dans les rues de Loos, ce n’est pas toujours évident. Un homme sèche à la descente de son scooter : « La ceinture verte ? Connais pas. Pourtant j’habite ici. » Elle passe à cent mètres de chez lui. Un employé associatif, fils de mineur : « On a connu 270 ans d’exploitation de la mine. Elle n’est à l’arrêt que depuis 22 ans. Quelle activité va la remplacer ? Le tourisme ? C’est pas vieux. Les gaz de schiste ? C’est trop tôt pour savoir ce que sera la reconversion. En nombre d’emplois, on n’a pas remplacé la mine. »


Le quartier des Castors, autoconstruit dans les années 1950. (JL). 
Le quartier des Castors, autoconstruit dans les années 1950. (JL).

« On crée du rapport de force »

Le chômage plombe l’horizon de familles entières. Lors des élections municipales, ce mécontentement promet de s’exprimer par l’abstentionnisme et le vote pour l’extrême droite. Derrière son bureau recouvert de dossiers et de notes, Adam Prominski, le directeur de cabinet de Jean-François Caron, s’inquiète : « Et si demain l’exécutif du comité d’agglomération compte un tiers de représentants du Front national ? Cela change la donne. Nous allons nous retrouver face à une vraie opposition. » La communauté d’agglomération de Lens-Liévin (CALL) possède des compétences déterminantes : développement économique, logement (aide à la pierre), coordination des outils prescriptifs que sont les schémas de cohérence territoriale (SCOT) et les programmes locaux de l’habitant (PLH). C’est elle encore qui gère l’écopôle de la base 11/19.

 

La pépinière d'entreprises, devant le terril. (JL). 
La pépinière d'entreprises, devant le terril. (JL).

Sur le départ, ce géographe et urbaniste de formation reproche à l’édile de ne pas avoir tissé assez d’alliances avec les villes alentour et de s’être laissé isoler. Vainqueur triomphal lors des municipales de 2008 (plus de 82 % des voix), il n’a récolté que 6,9 % des suffrages du bassin minier lors des législatives. « Les ressorts du changement d’échelle ne se jouent pas à Loos, analyse Prominski. Il faudrait davantage mettre les villes en réseaux. » Alors que pour Caron, à l'inverse : « On serait en 1950, je dirais que ce n’est pas possible de diffuser. Mais on est dans la société de la connaissance, on est en système ouvert. Pas en Urss. Loos-en-Gohelle, c’est une cellule souche. Je partage ce qui se fait ici avec des milliers de décideurs. Notre expérience diffuse. On crée un rapport de force. »

Le choc de la désindustrialisation retentit encore partout aux alentours. Entre la fin des années 1960 et 1990, date de la fermeture de la dernière mine de la région, 220 000 emplois ont disparu. Un huitième de la population a perdu son travail. Détruits aussi les emplois de la sidérurgie et du textile, qu'énumère le directeur de cabinet. Le maire défend le potentiel anti-FN de leur politique : « Ce qui caractérise Loos, c’est la fierté retrouvée. On lutte contre la désespérance. À Hénin-Beaumont, tout le monde se guette. »

Pas de miracle à Loos-en-Gohelle. Comme partout ailleurs, la rénovation énergétique des logements peine à se déployer. Selon les estimations de la ville, 80 % des logements sont peu performants. La première véritable opération d’éco-rénovation commence tout juste. Objectif : 40 à 45 % d’économie d'énergie. Elle doit durer trois ans et inciter 69 propriétaires à améliorer la performance de leur demeure. Dans un premier temps, les opérateurs espèrent identifier cinq ménages volontaires. C’est une politique des petits pas.

 

Eco-constructions en bois dans la cité des oiseaux (JL). 
Eco-constructions en bois dans la cité des oiseaux (JL).

Six logements à caractère très social éco-construits sont sortis de terre en 2009. Six maisons à haute performance énergétique ont été rétrocédées à un bailleur social. Mais elles peinent à trouver des locataires : leurs immenses fenêtres, trop grandes pour des rideaux, impressionnent. Toutes les familles ne se sentent pas à l’aise dans ses nouvelles habitations où il ne faut plus ouvrir les fenêtres ni percer les murs de clous pour préserver son isolation.

« Il n’y a pas un bon échelon de la transition énergétique, analyse Emmanuelle Latouche, directrice adjointe du Pôle et de l’observatoire climat régional. Il y a un essaimage qui s’opère, même certains élus ne font que repiquer une partie de la copie vue ailleurs. Loos-en-Gohelle a un coup d’avance et sert d’aimant à l’innovation. » Christian Traisnel, à la tête du CD2E, une association locale de conseil aux éco-entreprises, sourit encore de la réaction de la préfecture lorsqu’il la sollicite en deniers publics en 2010 pour une plateforme de recherche sur le photovoltaïque : « Enfin un projet technique et pas un rond-point ! » Après trois ans de raccordement au réseau, ils ont identifié la technologie la plus adaptée à l’ensoleillement diffus de leur contrée. Les panneaux en test parsèment un champ battu par les vents et la pluie. Au pied des terrils. Un paysage de révolution énergétique. Un voyage immobile.


LumiWatt, centre de recherche sur le photovoltaïque. (JL).

 

 

 

Source : www.mediapart.fr

 

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