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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 13:29

 

 
© Nathanaël Charbonnier

Le Colonel Duboïs tenait beaucoup à son tréma.

Quand le cabinet de Marie-Michèle Laborde l'appela, il dut corriger son interlocutrice qui lui donna au téléphone du « Colonel Dubois ».

-  Dubo-iss, Madame. Pas Dubois.

Il épela : « D-u-b-o-...i tréma...-s ».

-  Colonel Duboïs, je vous mets en communication avec la vice-Présidente, dit poliment la voix en s'attachant bien à prononcer correctement le nom.

Une mélodie guillerette résonna dans l'écouteur. C'était une sorte de synthèse entre un air du terroir landais et une marche militaire. Une œuvre très originale.

Quelques minutes s'écoulèrent, interminables, jusqu'à ce qu'un « clic » retentisse enfin sur la ligne.

-  Euhyyyy... Colonel Dubois ?

Le militaire au garde-à-vous reconnut immédiatement le ton si facilement identifiable de la Présidente intérimaire.

-  Dubo-iss, Madame la Présidente. D-u-b-o-...i tréma...-s. Colonel Duboïs. Avec un tréma.

La vice-Présidente apprécia cette singularité : elle l'inclina à penser que ce soldat avait de la personnalité. Son tréma le faisait sortir du rang, en somme.

Avec concision, elle expliqua au Colonel ce que la France attendait de lui. A la tête de son régiment, il aurait autorité pour quadriller la région militaire de Paris toutes les nuits jusqu'à la suspension du couvre-feu. Selon le plan qu'il déciderait de mettre en œuvre, ses hommes effectueraient des contrôles et appréhenderaient les citoyens contrôlés qui ne seraient pas en règle. Leur mission prendrait effet dès le lendemain à 23h00.

-  C'est une opération de maintien de l'ordre, dit-elle en conclusion.

Au mot « ordre », elle l'entendit claquer les talons en bout de ligne. Elle fut tentée de lui dire « Rompez ! » mais se contenta d'un « Je compte sur vous, Colonel Dubois ». Puis, sans lui laisser le loisir de la corriger, Marie-Michèle Laborde raccrocha le combiné avec la sensation d'avoir sollicité la bonne personne. Les pontes de l'Etat-major l'avaient utilement conseillée, l'affaire était bien en mains.

 

***

 

Sur la plateforme héliportuaire, un peu à l'écart du manoir et de ses jardins, Arnaud Pillorègues attendait le signal du décollage.

Derrière ses lunettes d'aviateur vintage, ses yeux fixaient la surface du lac qui luisait d'argent sous les rayons du soleil montant. Il eut une pensée pour les carpes et les  sandres qu'il aurait pu taquiner jusqu'à l'heure du déjeuner. « On dirait que ma partie de pêche vient de tomber à l'eau » se dit-il en souriant pour lui-même, content de ce petit jeu de mots.

La soirée avait été incroyable. Lui qui pensait être revenu de tout, il s'en serait voulu d'avoir manqué la scène à laquelle il lui avait été donné d'assister la veille. Le destin, comme d'habitude, avait été bon prince avec lui. Il lui avait réservé la meilleure place. Chez lui. Sous son toit.

Le rotor tournait déjà depuis un moment, agitant en tous sens les herbes folles alentour. Des lapins détalaient et les oiseaux volaient haut pour ne pas finir en bouillie dans les pales de l'hélice. A moins de vingt mètres de là, les époux Caillard n'en finissaient pas de régler leurs comptes. C'était comme au cinéma muet sous l'avalanche de notes du piano bastringue : des gesticulations... des lèvres animées... Madame veut s'éloigner et Monsieur la rattrape...

Le Président prolongeait le spectacle. Pathétique, il refusait de voir que la scène était finie, que le rideau était tombé.

Avant cette nuit imprévisible au bord du Balaton puis cette fuite par les airs, Imogène avait surpris son monde. En rentrant de Budapest, Arnaud Pillorègues et son invité de marque l'avaient trouvée immobile et blême, un journal à ses pieds, dans le petit salon de lecture. Elle n'avait pas réagi quand Maurizio Caillard avait évoqué la venue d'un médecin. Elle avait fini par se tenir sur ses deux jambes et s'était dirigée comme un automate vers sa chambre à l'étage. Son époux l'y avait rejointe : il leur fallait s'habiller pour la soirée, la soirée-anniversaire merveilleuse que le Président français souhaitait depuis longtemps offrir à sa « Reine ». Les rives du Balaton au printemps, le manoir et le camaïeu ocre de ses façades, ses fenêtres encadrées de blanc, le poudrier de Sissi en cadeau... Tout était prêt pour un moment unique dans la vie de la Première Dame.

Là-haut, avant de redescendre vers la terrasse sur laquelle on avait dressé un buffet-apéritif, il ne s'était rien passé de notable. Il ne s'était rien dit.

Imogène était restée longtemps sous la douche avant de s'apprêter, maquillage et robe de soirée. Le Président ne l'avait pas attendue. Il savait que le cap de la cinquantaine s'annonçait difficile pour son épouse. La solitude de l'après-midi avait certainement fait germer dans la jolie tête de sa femme un gros bouquet d'orties. Elle broyait du noir. L'âge la déprimait, la douche lui ferait du bien. La première coupe de Champagne en parachèverait l'effet bénéfique ; tout rentrerait dans l'ordre quand elle se verrait offrir le poudrier.

Toujours très pâle, la nouvelle quinquagénaire finit par rejoindre les convives qui n'étaient pas nombreux. Cette soirée très privée ne réunissait autour des époux Caillard que leur hôte milliardaire, « Pif » et « Paf » les gardes du corps, et un couple de journalistes invités par le maître des lieux. Elle était rédactrice, il était photographe. Pillorègues possédait la majorité des actions du magazine pour lequel ils travaillaient tous deux. Ils étaient là pour immortaliser cette gentille petite fête au soleil couchant et s'inquiétaient d'ailleurs de voir la lumière du jour disparaître tout à fait avant l'apparition de celle qu'ils attendaient. Dans son fourreau soyeux de mousseline  haute-couture, elle était splendide, au moins des épaules jusqu'aux pieds. L'inexpressivité de son visage repulpé s'accommodait mal de la lividité de cadavre qui se dégageait d'elle ce soir-là.   Ils décidèrent que la première photo la mettrait en scène dans un très léger contrejour, tournant le dos au lac, une coupe pleine posée sur la balustrade de marbre qu'elle effleurerait de ses doigts sans bijoux.

Arnaud Pillorègues fit aussitôt signe à l'un de ses employés hongrois de servir le Champagne. D'une grande rusticité, le garçon se prénommait Imre. Il avait grandi dans un hameau des environs de Csopak, entre les travaux des champs et les courses à la saucisse des jours de liesse rurale. C'était un vrai fils de la Transdanubie centrale. Au cours de sa jeune existence, il avait ouvert bien des bouteilles. Il avait même fait sauter des capsules métalliques avec les dents, elles en gardaient le souvenir. Mais jamais de sa vie il n'avait entendu parler de Dom Pérignon et de l'abbaye d'Hautvillers. Jamais il n'avait tenu dans ses bras un flacon de cette taille. Jamais il n'avait débouché le col d'un jéroboam.

De ses robustes doigts de campagnard, Imre défit avec délicatesse l'enveloppe du champignon de liège. Il retira ensuite le muselet comme on déshabillerait une vierge. Alors qu'il se disposait à extraire le bouchon en le retenant comme on le lui avait montré, l'air du soir retentit d'un bruit percutant et le vin mousseux jaillit de la bouteille avant même qu'il eût pu le verser dans les coupes. On entendit « PPPlopppssh !!! »... Et Imogène se mit à hurler.

Elle cria comme on trépigne, la gorge et les poings serrés, les paupières closes mais le visage sans expression. Pensant qu'elle avait pu être blessée par le bouchon, son mari se précipita vers elle. Il reçut la gifle la plus magistrale qui fut. En contrebas, les canards -qui n'avaient pas bougé quand les bulles de Champagne avaient exulté- s'envolèrent.

Imogène Caillard piqua une violente crise de nerfs. D'ordinaire si policée, elle débita un lot impensable d'ordures à l'encontre de son époux. Devant les invités et le personnel domestique du manoir, elle le traita de tout. Au milieu de ce fatras d'injures, on ne retint qu'une phrase plusieurs fois prononcée. La haine entre les lèvres, elle répétait : « Salaud, tu as jeté Luisa en prison. Tu as embastillé ma fille »...

 

***

 

A la Préfecture de police de Paris, le Lieutenant Tranh n'en avait pas fini avec sa mission. La jeune femme  consultait toujours les réseaux sociaux d'internet à la recherche d'un indice qui permettrait sans erreur d'identifier napix310. L'agit'naute était tellement filou qu'il avait réussi à faire interpeller à sa place la propre belle-fille du chef de l'Etat !

Et l'enquête était au point mort.

Depuis la proclamation de l'état d'urgence et l'entrée en vigueur du couvre-feu, les commentaires allaient bon train sur la toile. En revanche, plus la moindre trace de napix et de ses complices. Constance en avait acquis la certitude : chatgrix avait sciemment oublié son portable, puce incluse, aux toilettes du cybercafé de Libreville. En quittant « La Case à Jimmy », elle avait aussi eu la malice de laisser derrière elle un signalement beaucoup trop vague pour les enquêteurs gabonais. « Jeune femme de petite taille et de type africain, sans plus de précisions  », avait écrit sur place le directeur de la Sûreté nationale. Allez donc chercher une petite jeune femme noire « sans plus de précisions  » dans un pays d'Afrique, même aussi peu peuplé que le Gabon !...

Quant au troisième larron -dupleix-, d'où oeuvrait-il ?... Cela restait un mystère. Et ces trois-là n'écrivaient plus.

Au cours des dernières heures, Constance avait passé du temps sur les nuages de tags des sites réputés sensibles. Elle avait fait chou blanc.

Toujours en quête du fil qui l'aiderait peut-être à trouver ce qu'elle cherchait, elle entreprit alors de survoler les microblogues qui se déversaient sur la toile en un torrent ininterrompu de phrases calibrées au caractère près. Elle veilla très tard afin de focaliser sa recherche sur le milieu de la nuit. Après avoir dîné d'une soupe à la brasserie du coin, elle se réinstalla à sa table de travail. Faiblement éclairée par une lampe de bureau, elle commença à lire les mini-courriers postés sur le web. Plus elle les parcourait, plus elle les trouvait affligeants ; les uns parce qu'ils étaient truffés de fautes, les autres pour leur absence totale d'intérêt, souvent tout à la fois.

Tandis que, doucement, elle se frottait les yeux irrités par le rayonnement de l'ordinateur, un message déposé à 0h00 lui coupa le souffle. Il tenait en peu de mots et disait : « La nuit est à nous, éclairons-là en mettant le feu au couvre-feu ». Un peu plus loin, presque à la suite, un autre microblogueur se voulait plus précis : « Le feu au couvre-feu la nuit prochaine à minuit ». Comme s'il s'était agi d'un cadavre exquis, un troisième émetteur apportait plus tard son grain de sel avec une note d'humour : « La nuit prochaine à minuit rue Beautreillis ? (LOL) ». Le premier des trois revenait enfin à la charge et résumait le tout en moins de 140 signes : « Le feu au couvre-feu la nuit prochaine à minuit rue Beautreillis, rue des Innocents, chaussée de la Muette,  Impasse Caillard... Partout ! ».

Le Lieutenant Tranh composa immédiatement le numéro de son chef. Il était très tard mais il ne dormait pas. Jacques-Julien Keller ne se montra  pas surpris d'être appelé à une heure pareille.

Constance lui raconta ce qu'elle avait retenu de ces quatre microblogues. Elle paria que la toile tout entière, surtout les sites sociaux, s'en faisait déjà l'écho (et la suite lui donna raison). A son avis, l'allusion appuyée à la rue Beautreillis démontrait que les cyberactivistes étaient parfaitement au courant du plan B mis en place par la vice-Présidente. Ils savaient que les militaires prenaient le relai de la police de quartier pour faire respecter le couvre-feu. Le fait de mentionner la rue des Innocents renvoyait à Luisa, arrêtée injustement, mais aussi à Suzanne, « la muette » dont le procès aurait lieu après-demain. Quant au choix de l'Impasse Caillard, il n'était pas utile d'en décrypter le sens, assurément.

Sans se départir de son calme face aux propos légèrement exaltés de sa collaboratrice, le chef de cabinet du Préfet alla droit au but.

-  Et... Avez-vous une idée, Constance, de l'identité de ces microblogueurs ?...

-  Oui, Monsieur...

(Elle s'attendait à cette question).

-  ...Leurs messages sont signés napix310, chatgrix et dupleix.

-  Tiens donc ! Les revoilà, ces trois là ?

-  Oui, les revoilà. Et ce n'est pas tout.

-  Ne me faites pas languir, Lieutenant. Il est tard.

-  L'heure indiquée sur leurs microblogues prouve qu'ils ne les ont pas postés de l'étranger.

-  Ah ?

-  Je ne crois pas prendre de risque en prétendant qu'ils sont tous les trois à Paris, Monsieur le chef de cabinet.

 

***

 

Moins de vingt-quatre heures plus tard, en regardant par la fenêtre du bureau au confort spartiate qu'on lui avait attribué le temps de sa mission, le Colonel Maxence Duboïs ajustait sur sa tête un béret ridiculement petit orné d'un gros insigne métallique. Dans la cour, sous les cris d'une poignée d'adjudants, les hommes couraient en tous sens et s'en allaient former les rangs en attendant l'appel ; dans un instant, le colon viendrait leur expliquer la raison de leur présence à Paris ainsi que les détails de l'opération.

A n'en pas douter une seconde, les trois mille cinq cents soldats que comptait le régiment étaient mieux accoutumés aux sables du désert, aux pierres des montagnes sèches, aux dangers visqueux des forêts tropicales qu'au pavé parisien. Plusieurs sections venaient de passer six mois en exercice de survie parmi les sangsues et les serpents de l'Amazonie guyanaise. Tous avaient le teint hâlé, le corps musculeux et le cheveu ras.

- Gâââââ... d'vous !

Le garde-à-vous claqua comme un coup de fouet géant. On n'entendit qu'un son. Le chef du régiment s'immobilisa au milieu de la cour. Puis à l'ordre succéda le contrordre.

- ...‘pppooooos !

Comme un seul homme, dans un bruit énorme mais plus rond que le précédent, tous se mirent instantanément en position repos. Comme s'il eût voulu communier avec la troupe avant l'assaut, l'officier supérieur observa alors un long silence qu'interrompit la stridence d'une nuée de martinets... Les oiseaux n'ont aucun respect pour la liturgie militaire, surtout à la tombée du jour, quand les insectes volants viennent narguer innocemment leurs becs prédateurs à l'heure du festin.

C'était un drôle de type, ce Duboïs.

Rejeton d'une très ancienne famille de soldats, il avait du pedigree dans le métier des armes. Le culte qu'il vouait à ses aïeux lui faisait regretter de n'avoir pas connu une vraie guerre, avec du combat face-à-face, baïonnette au canon. Il avait bien essuyé quelques salves sous le casque bleu, un éclat d'obus lui avait même emporté une partie de la clavicule droite. Cela l'autorisait d'ailleurs, dérogation en poche, à saluer de la main gauche faute d'une motricité suffisante côté réglementaire. Mais il n'avait fréquenté que des conflits sans ennemis, toujours sous la bannière d'une force d'interposition et de Paix. Plus que la terre des champs de bataille, il avait surtout tutoyé celle des champs de tir, avec des silhouettes de carton à tuer, sans enjeu, à longueur de journées.

Dans l'intimité, il ne se lassait jamais d'être militaire. Il vivait au carré, c'était sa façon d'être. Ses proches avaient du adopter ses manières. Chacun faisait son lit (au carré), repassait son linge, cirait chaque jour ses souliers jusqu'à pouvoir s'y regarder. Toujours, il vérifiait. Les réveils de la maisonnée étaient tous réglés sur la même heure : 5h00. Chez les Duboïs, les journées s'ouvraient toutes sur quelques exercices gymniques, deux kilomètres en petites foulées par tous les temps, une brève séquence de récupération, un numéro d'assouplissements.

Son épouse -on l'appelait « la Colonelle »- pouvait se montrer ferme avec les étrangers. Elle était respectée. On louait sa personnalité de matrone tout en la sachant parfaitement soumise à son mari. Le seul regret, peut-être, du Colonel Maxence Duboïs, tenait à sa progéniture. La Colonelle avait pourtant tout fait pour lui être plaisante. Elle avait beaucoup prié. Des cierges, elle en avait sacrifié... et cependant, elle ne lui avait pas donné un seul garçon.

Les quatre filles Duboïs faisaient ce qu'elles pouvaient pour faire oublier à leur père qu'elles étaient nées sans avoir été désirées. Féminines dans les activités que le Colonel considérait propres à leur sexe, elles étaient capables de se comporter comme de vrais gaillards quand elles prêtaient leur concours à des jeux d'hommes. Cherchait-il à tester leur endurance, leur capacité à supporter la douleur ?... Elles bousculaient ses certitudes. Il en venait à se demander si le courage et la ténacité n'étaient pas plus des vertus de femmes que d'hommes.

Dans l'esprit formaté de Duboïs, les filles étaient des êtres fragiles parce qu'anémiés. Il leur serinait que le meilleur remède contre cette affection de sexe faible, c'était le fer. Depuis leur petite enfance, les héritières du Colonel se voyaient chaque jour contraintes de mettre dans leur bouche, sous leur langue, une  poignée de petits clous. Elles devaient les y garder « pour les faire dégorger », voilà ce qu'il disait.

Leur géniteur les mettait donc au fer. Les quatre filles Duboïs ne protestaient pas ; d'ailleurs, elles parlaient peu. Car inlassablement elles suçotaient des clous.

Ce militaire, ce père aux procédés insolites, se tenait-là devant sa troupe. Il se tenait prêt à remplir sa tâche, prompt à quadriller la capitale à leur tête puisqu'on lui avait confié, à lui, le soin de faire respecter une loi d'exception.

Le Colonel avait d'abord donné aux officiers les consignes  d'usage. Il s'était ensuite adressé à l'ensemble de ses  hommes, leur détaillant la feuille de route de cette campagne d'un genre si particulier.

Beaucoup de ces soldats formés au combat n'avaient encore jamais visité Paris. « Paris by night ! » susurraient-ils dans les rangs en s'envoyant des clins d'œil rieurs... La température était idéale aux premiers jours de mai, les nuits s'en ressentaient : ces militaires étaient vraiment des veinards de touristes...

Après leur avoir rappelé les règles du couvre-feu, leur Chef de Corps leur assura qu'ils feraient peu de rencontres. Il ajouta qu'en cas d'intervention les rares sujets contrôlés ne leur opposeraient guère de résistance.

Il faudrait marcher, bien sûr, mais ce serait moins pénible qu'un parcours d'orientation dans la jungle. Il y aurait juste quelques axes et artères à surveiller en priorité ; il s'arrogea le commandement de la section qui arpenterait en tout premier lieu la rue Beautreillis, dans le quatrième arrondissement.

 

***

 

Le matin même, Imogène Caillard avait sèchement mis un terme à une histoire qui n'avait que trop duré.

A mesure que l'hélicoptère avait pris de la hauteur, elle avait mesuré la distance qui la séparerait désormais de ce minuscule point agité dont elle n'était virtuellement plus l'épouse. Elle n'avait plus alors qu'une hâte : retrouver sa fille à Paris, tenir Luisa dans ses bras.

Aux commandes de l'appareil, Arnaud Pillorègues voulait rester concentré sur son vol. Il tentait d'oublier qu'il venait d'être le témoin malgré lui d'un épisode de l'histoire de France lorsque retentit dans son casque de pilotage la voix déformée d'Imogène.

-  Arnaud, je suis désolée. De plus... je suis sûre que vous n'avez rien compris à cette querelle -que dis-je ?- à cette rupture...

L'homme d'affaires répondit par un mouvement d'épaules, signe qu'en effet le sens de certains mots lui avait échappé. Il dit juste : « Je ne veux pas être désobligeant. Je suppose que pour vous c'est déjà assez pénible comme ça ». Elle le remercia puis se tut.

Les pistes de l'aéroport de Budapest étaient enfin en vue. Pillorègues contacta les contrôleurs du trafic aérien, il leur annonça son approche et leur demanda l'autorisation de se poser sur l'une des plateformes de l'héliport.

L'appareil s'immobilisa, le pilote coupa le moteur, les rotors se firent moins bruyants. Il sortit de l'hélicoptère pour aider sa passagère à en descendre à son tour. En remettant les pieds sur terre, la future ex-épouse du Président reprit la parole.

- Arnaud, si vous le permettez, j'aimerais quand même vous en dire un peu plus. Vous seriez moins gêné et moi ça me soulagerait.

- Bien... Faites comme vous le sentez. Mais attendons d'être dans les salons de l'aérogare, nous serons plus tranquilles pour parler.

Arnaud Pillorègues siégeait au conseil d'administration de l'aéroport ; il n'eut aucun mal à trouver un endroit  paisible pour discuter.

A peine installée, Imogène Caillard se livra sans retenue. A son nouveau confident, elle avoua d'abord avoir envisagé, jeune fille, de prendre le voile, d'entrer dans les Ordres  afin d'offrir sa vie au Créateur et à ses Saints.

Elle parla de l'été de ses 23 ans.

Cette année-là, dans le Jura, elle participa au séminaire théologique international destiné aux anciens pensionnaires des internats scolaires gérés par la prélature du Sacré-Sang. Elle y fit la connaissance d'un jeune homme espagnol charmant et bien élevé, un laïc tenté par le diaconat.

Pendant une retraite, ils eurent un échange passionnant autour des mérites comparés du sacerdoce et du ministère dans la liturgie. Ils se découvrirent une passion commune pour Saint-François d'Assises. Il gagna son amitié, elle gagna son amitié.

Puis il y eut cette soirée de dégustation dans une ferme jurassienne. Elle n'avait jamais bu la moindre goutte d'alcool et ne put résister très longtemps aux degrés du vin de paille. Il proposa de la reconduire au bâtiment des filles.  A mi-chemin, dans l'obscurité sans étoiles, elle trébucha en l'entraînant dans sa chute...

Tout entier tendu vers ce récit inachevé, Pillorègues se montra impatient d'en connaître la suite.

-  Oui, Imogène ?... Vous disiez que vous l'aviez entraîné dans votre chute ?

Elle déglutit ostensiblement, regarda dans le vague un moment, fixa à nouveau son interlocuteur et reprit le cours de son histoire.

-  ...Je l'ai entraîné dans ma chute, oui... et là... j'ignore ce qui m'a pris... L'alcool, sans doute ?... Eh bien... Je crois que je l'ai violé.

Les yeux de Pillorègues n'étaient plus que deux billes de verre ; deux globes sans paupières, deux boulards d'une étonnante fixité.

-  Violé ?

-  Je le crois. C'est en tous cas après ce... cet heeuu... ce malheureux incident que je me suis retrouvée enceinte de Luisa. Je n'avais connu aucun homme avant lui.

Imogène raconta comment, à force de stratagèmes, elle dissimula sa grossesse. Elle feignit même une boulimie alors qu'elle ne mangeait que le strict minimum, elle n'ingérait que la charge de nourriture utile à la croissance de l'enfant qu'elle portait. Et surtout : pas question d'avorter.

Le jeune Espagnol rencontré dans le Jura revint en France à l'occasion d'un voyage d'affaires. Il projetait de créer une entreprise spécialisée dans l'ameublement de bureau. Juan Bajos de Villaluenga était en quête de sous-traitants. Il parcourait l'Europe à la recherche des meilleurs produits.

Profitant de ce séjour, il écrivit à Imogène pour lui annoncer sa venue et lui fixa un rendez-vous. Elle voulut l'éviter, inventa un empêchement. Elle le fit en pure perte. La providence aidant, elle tomba en effet nez à nez avec lui dans une ville et une rue où ils n'auraient jamais dû se trouver tous les deux. Il la vit fondre en larmes, elle déballa la vérité, se déclara prête à endosser seule sa responsabilité. Mais Villaluenga était un gentilhomme, l'élégance incarnée.

Il déclara à Imogène que son amitié pour elle ne souffrirait pas de la voir se détourner de sa vocation religieuse en raison d'un acte qu'ils avaient commis ensemble. Juan vivait dans une riche famille d'aristocrates ibériques. Il était indépendant, déjà fortuné, et ne craignait pas le qu'en-dira-t-on. Il lui fit donc cette proposition : juste après l'accouchement, il reconnaitrait le nouveau-né et rentrerait en Espagne avec le bébé. Il l'élèverait dans le respect de leurs valeurs communes. Juan Bajos de Villaluenga s'engageait enfin à faire en sorte que le lien indéfectible entre l'enfant et sa mère ne soit jamais détruit. Toute sa vie, cet enfant aurait bien deux parents.

Imogène tergiversa mais pas longtemps. L'appel de Dieu lui paraissant le plus fort, elle accepta la proposition de l'Espagnol et ne manqua pas une occasion de lui exprimer sa gratitude au fil du temps. Le scénario imaginé par le père de Luisa ne pouvait pas être totalement exact ; il y manquait ce soupçon d'imprévu, cette pincée de sel sans laquelle la vie la plus piquante paraît encore trop fade.

Imogène entra au couvent. Et elle s'y plut.

A la veille de ses vœux, une équipe de télévision fut autorisée à tourner quelques images parmi les sœurs pour illustrer un reportage sur la vie monacale. Elle se rendit très vite compte ce jour-là que le cameraman n'avait d'yeux que pour elle. Et tandis qu'il la suivait au cellier où la mère supérieure avait envoyé sa nonnette chercher deux bocaux de courgettes, l'apprentie moniale trébucha, emportant le suiveur dans sa chute.

Le soir même, elle renonça à renaître à Dieu sous le nom de Fridoline et rendit sa défroque. Elle quitta le couvent.

Dans la foulée, Imogène épousa le cameraman dont elle n'eut pas d'enfant. Elle n'enfanta pas davantage avec son deuxième, son troisième et son quatrième mari, celui qu'elle venait de quitter. Dans son ventre, il n'y avait eu que Luisa.

Dans le salon privé de l'aéroport hongrois, on vint prévenir Arnaud Pillorègues que son hélicoptère était prêt. Le plein de carburant était fait. Il allait devoir libérer la plateforme et rentrer au manoir d'Hajosgáldi. Le Président Caillard l'y attendait.

Avant de se lever et de prendre congé d'elle, Pillorègues  contempla cette femme qu'il lui semblait n'avoir jamais connue. Il venait de la découvrir parce qu'elle avait bien voulu se dévoiler, lui livrer sa part d'inattendu.

Elle le remarqua.

Au moment de le saluer en le remerciant de s'être déplacé et d'avoir été aussi patient avec elle, Imogène perçut dans le regard de cet homme un reflet liquoreux qui lui remit en mémoire le parfum et la saveur du vin de paille.

Elle lui tendit la main et lui dit d'une voix douce :

-  Revoyons-nous à Paris.

Fin du onzième épisode, la suite demain

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