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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 15:57

 

mediapart.fr

 

Société générale : les confessions d'un trader

|  Par Martine Orange

 

 

Olivier Z. a été trader au moment de l’affaire Kerviel. Il raconte son quotidien, les défaillances des systèmes de la banque, comment Jérôme Kerviel était connu de tous, même à des milliers de kilomètres. Il dit le choc créé par l’affaire et surtout comment les hiérarchies se protègent.

 

La différence de traitement saute aux yeux. De part et d’autre de l’Atlantique, les autorités n’ont manifestement pas la même vision sur la responsabilité des banques, lorsqu’elles sont prises dans des fraudes.

Le mois dernier, JP Morgan a été condamné à payer une amende de 920 millions de dollars aux autorités monétaires et aux autorités de régulation britannique et américaine. Ces dernières reprochent à la banque américaine d’avoir manqué à ses obligations de contrôle et de surveillance et d’avoir failli dans la gestion des risques lors du scandale dit de la baleine de Londres. Celui-ci, lié à des opérations masquées, réalisées par un trader sur des dérivés obligataires, s’est traduit pour la banque par une perte de 6,2 milliards de dollars.

Au même moment, la sénatrice socialiste Marie-Noëlle Lienemann adressait une question écrite au ministre des finances, Pierre Moscovici, pour l’interroger sur les circonstances qui avaient conduit l’État à accepter d’accorder un allègement fiscal de 1,7 milliard d’euros à la Société générale dès mars 2008, à la suite des pertes imputées à Jérôme Kerviel. La sénatrice rappelait ce que dit la loi : le dégrèvement des pertes ne peut être accordé que s’il est prouvé que la fraude n’a bénéficié d’aucune complicité hiérarchique et que s’il est assuré que les systèmes de contrôle ne connaissent pas de faille. « Ainsi, il semblait pour le moins prématuré et peut-être même difficilement fondé d’accorder cette réduction », insistait la sénatrice dans son courrier, avant de demander au ministre de vérifier si cet allégement était justifié, d’autant qu’aucune expertise indépendante n’a été conduite pour établir que les 4,9 milliards d’euros de pertes imputées par la banque à Jérôme Kerviel pouvaient véritablement l’être. Le ministre des finances lui a répondu qu’il vérifierait et lui répondrait « dans le respect du secret fiscal ». (Voir Le cadeau fiscal de Lagarde a servi à payer les actionnaires.)

Mais pour Pierre Moscovici, toute cette affaire est du passé, sur lequel il n’est guère besoin de revenir. La Société générale partage l’analyse. Interrogé ce mardi 8 octobre sur RMC, Frédéric Oudéa, PDG de la banque, a balayé la question sur les suites de l’affaire Kerviel. Tout cela était derrière, maintenant. « Il y a toujours des risques. Mais il y a des contrôles. Je pense qu'aujourd'hui nous sommes à l'abri de ce type d'affaire. Nous avons des contrôles externes et internes. Nous sommes une profession très contrôlée », a-t-il soutenu.

C’est ce refus de la Société générale de reconnaître toute responsabilité, de faire semblant d’avoir changé alors que tout demeure comme avant,  c’est cette omerta organisée jusqu’au sommet de l’État, cet acharnement contre Jérôme Kerviel, désigné comme bouc émissaire facile, qui ont poussé Olivier Z. – son prénom et son nom ont été modifiés à sa demande – à raconter son histoire. Il a été trader à la Société générale, lui aussi. Il était à des milliers de kilomètres de Paris lorsque l’affaire Kerviel a explosé. Il est revenu par la suite à Paris et a travaillé sur le même plateau que le département Delta One, là où travaillait Jérôme Kerviel.  

Il a hésité longtemps avant de raconter son histoire. Puis il s’est dit qu’il ne pouvait plus se taire. Pour avoir vécu à l’intérieur du système, pour avoir pu observer pendant plusieurs années les pratiques de la banque, il est arrivé à la conclusion qu’il ne pouvait cautionner plus longtemps par son silence les arguments présentés par la banque dans l’affaire Kerviel. Voici son témoignage.

Sorti d’une école d’ingénieurs, Olivier Z. rêvait comme tant d’autres de ses congénères d’entrer dans la finance. C’est le début des années 2000. Pour toutes ces générations d’avant la crise, c’est l’endroit où il faut être, là où on pratique le « grand jeu », celui du pouvoir et de l’argent. Aussi, lorsqu’il est embauché comme trader à la Société générale, il est ravi. Que souhaiter de mieux ? La Société générale est considérée comme l'une des plus grandes banques de la planète, l'une de celles aussi qui a le plus développé la banque de finances et d’investissement. Elle est classée alors comme la première banque mondiale dans les dérivés de taux et d’actions. Être trader à la Société générale, c’est une référence dans le monde de la finance.

Pourtant, dès qu’il arrive à son poste de trading, à des milliers de kilomètres de Paris, il s’étonne. Alors qu’il s’attendait à travailler dans un environnement très exigeant mais aussi très performant, il découvre des pratiques et des règles très floues : « Dès mon arrivée à mon poste, j’ai été frappé par les graves défaillances dans les systèmes de la banque : les systèmes de comptabilité et de contrôle de risque ne coïncidaient pas. Il y avait des décalages entre les positions front – ce que les traders pensent avoir réellement – et l’exposition back, qui correspond aux engagements réels pris par la banque face à ses contreparties », raconte-t-il, avant d’expliquer les raisons de ses alarmes : « Le décalage entre le front et le back office est une des grandes craintes des opérateurs : les pertes peuvent aller très vite sur les marchés si on n’a pas une vision exacte des positions. »

À plusieurs reprises, Olivier Z. dit s’être ouvert de ces risques à sa hiérarchie, mais sans retour. Dans sa défense, la banque a toujours dit pourtant qu’elle veillait à améliorer constamment ses systèmes. « La Société générale dépense des centaines de millions en informatique. Elle avait donc les moyens de corriger ces défaillances. Initialement, les opérations fictives avaient une raison, elles servaient à corriger les vices techniques. Mais plutôt que d’apporter des remèdes, la banque préférait encourager un système de double comptabilité. L’intégrité des positions prises était sciemment brisée. C’était laisser la porte ouverte à tous les abus. J’étais convaincu qu’il pourrait nous arriver de gros pépins », explique-t-il.

Le risque est d’autant plus grand que les règles imposées aux traders sont très floues, à en croire Olivier Z. « J’avais un rôle très subalterne. Officiellement, j’avais des limites dans mes opérations. Mais elles ne m’étaient pas communiquées. Je ne connaissais pas l’unité de mesure. Les demander était considéré comme le signe d’un esprit fort. Une fois, on m’a dit que j’avais dépassé mes limites. Mais je ne savais pas sur quel produit, pour quel montant. J’ai mis trois jours, en changeant une par une mes positions, à comprendre où était le problème », dit-il.

Un trader connu au bout du monde

Certaines de ces défaillances ont été pointées après l’affaire Kerviel par des audits externes et par l’inspection de la commission bancaire. La Société générale a été condamnée à payer 4 millions d’euros aux autorités de régulation pour défaut de contrôle et défaillance de systèmes. Pourtant, la banque a toujours réussi à faire accepter qu’elle était totalement irréprochable et à être dédouanée de toute responsabilité par la justice. 

 

 

Pour avoir réalisé bien des années auparavant les défaillances des systèmes de contrôle de la Société générale, Oliver Z. n’est pas plus surpris que cela quand il apprend que la banque est prise dans un scandale sur des positions frauduleuses sur les marchés. « D’une certaine façon, j’étais presque soulagé. Je me suis dit que les prises de risque insensées allaient s’arrêter », se souvient-il.

Quand le président de la Société générale d’alors, Daniel Bouton, tient sa conférence de presse, le 24 janvier 2008, pour annoncer que « la banque a été victime d’une fraude massive », il ne donne pas le nom de Jérôme Kerviel. Il parle juste de terroriste. Dans la banque pourtant, de nombreux intervenants sur le marché mettent tout de suite un nom : Jérôme Kerviel est connu comme le loup blanc à la Société générale.

« Bien que je travaillais à des milliers de kilomètres, dans un secteur sans rapport avec celui de Jérôme Kerviel, nous n’avons pas mis 20 secondes pour l’identifier. Le nombre incroyable de clignotants allumés par Jérôme Kerviel avait fait sa réputation bien au-delà de son activité. Son département entier était connu pour son appréciation très singulière des méthodes pour faire du profit », raconte Olivier Z. « Nous nous sommes connectés à l’annuaire interne pour voir sa photo – c’est d’ailleurs celle qui sera présentée par la banque à la presse par la suite. Il y a eu tellement de requêtes que dans les heures qui ont suivi, le serveur intranet était devenu inaccessible », dit-il. De nombreux traders connaissent donc, semble-t-il, Jérôme Kerviel au moins de réputation. La direction de la Société générale a pourtant soutenu tout au long des deux procès qu’elle ignorait tout des agissements du trader.

« Comment croire à une telle fiction ? » s’étonne Olivier Z. « Je ne comprends pas que la défense de la Société générale ait pu être acceptée comme cela, sans discussion, même aux procès. Pourtant, il y a des faits simples qui ne peuvent qu’attirer l’attention de tous ceux qui connaissent un peu les marchés. Et puis, il y a le bon sens », relève le trader. « Sur des activités nouvelles, exigeant une forte technicité, où la pression concurrentielle est peu forte, comme les produits hybrides au début des années 2000, il est possible de réaliser des marges fortes de plusieurs pourcents. Mais sur des activités standard, sur lesquelles interviennent tous les professionnels, où la pression concurrentielle est très forte, les perspectives de profit sont extrêmement limitées. C’est tout à fait le cas des marchés des warrants sur lesquels intervenait Jérôme Kerviel. Imaginer des profits importants sur ce marché, d’autant plus qu’il est de petite taille, est tout simplement irréaliste », explique-t-il.

La direction de la Société générale ne s’est pas étonnée lorsque Jérôme Kerviel a déclaré officiellement en 2007 54 millions de profits à lui tout seul, alors qu’une équipe d’une dizaine de personnes peine à réaliser 10 millions de profits en tout, insiste l’ancien trader. « Que des professionnels, diplômés, connaissant les marchés, n’y voient pas quelque chose d’anormal est hallucinant. Allons plus loin. Si ces activités généraient de tels résultats sans prise de risque, on comprend mal pourquoi des intervenants ne s’installent pas à leur compte pour exploiter leur martingale. S’ils ne le font pas, c’est pour une simple raison : un indépendant n’a pas la taille requise. Il faut une capacité de financement et un bilan qui permettent de gros engagements sur les marchés », souligne-t-il.

Lors des audiences du procès de Jérôme Kerviel en première instance et devant la cour d’appel, plusieurs financiers avaient déjà tenté d’attirer l’attention des juges sur l’invraisemblance de la défense de la Société générale sur ce point. Mais les juges ont préféré s’en tenir aux arguments de la banque. Aujourd’hui, Olivier Z. enfonce le clou : « Quand on affiche de tels résultats, quand on a de tels besoins de financement dépassant le milliard d’euros – ce sont des faits reconnus –, le bon sens s’impose : le mandat de fait de Jérôme Kerviel était nécessairement autre que celui qui était présenté. Ma conviction est aussi basée sur ma propre expérience : les services de trésorerie ne nous laissaient jamais déborder. Au moindre dépassement, même de 10 000 euros, ils demandaient des comptes sur-le-champ », témoigne-t-il. Les seuls appels de marge liés aux positions de Jérôme Kerviel en 2007 ont représenté un flux de trésorerie de plus de 25 milliards d’euros cette année-là. Pourtant, la direction de la Société générale dit ne rien avoir vu. (Voir Les étranges silences des enregistrements de la Société générale.)

Objectif de la hiérarchie : se protéger

Après avoir passé plusieurs années à l’étranger, Olivier Z. revient au siège de la Société générale en 2009. Il intègre une équipe de trading au même étage que le desk Delta one, celui où travaillait Jérôme Kerviel. « Une équipe qui, même avant le scandale, dit-il, avait une très mauvaise réputation auprès des autres départements. C’était une culture de cowboy, où seul le profit comptait. Ils méprisaient les clients, roulaient même les autres départements de la banque. »

L’affaire a fait des dégâts considérables dans les salles de marché de la banque, palpables à tout instant. L’atmosphère, à l’entendre, est à couper au couteau : la défiance et la peur pèsent sur tous. Dans les couloirs, il se dit, rapporte le trader, que « toute la hiérarchie a été arrosée » pour étouffer le scandale et faire reposer la faute sur Jérôme Kerviel (voir Le prix du silence).

« Tous les gens motivés étaient partis. Le middle office était complètement décimé. Il n’y avait plus de compétences. L’essentiel était fait par des stagiaires et par des consultants de McKinsey. C’est pourtant le lieu qui est chargé de faire le point et de lancer les alertes », remarque-t-il. Personnes démobilisées, au bord de la dépression, s’attendant à être licenciées, sont désormais, à l'entendre, monnaie courante dans les salles de marchés.

La même hiérarchie, qui a fermé les yeux sur tous les débordements passés, se montre désormais très tatillonne sur les respects des règles édictées. « Mais certaines sont parfois dépourvues de bon sens. L’empilement de toutes les mesures fait qu’il est impossible de toutes les respecter. Mais ce n’est pas l’important : il faut montrer que l’ordre règne. Mais c’est un ordre virtuel », dit-il.

Officiellement, la Société générale a rompu avec la culture du risque inconsidéré. Officiellement, la banque ne fait plus jamais de trading avec ses fonds propres pour son propre compte. Officiellement, les systèmes de contrôle ont été renforcés et interdisent tout dépassement. Et puis, il y a la réalité. « Les systèmes ont toujours des défaillances. On continue à faire des opérations pour compte propre mais de moindre ampleur », dit Olivier Z. D’autres témoignages semblent confirmer que, contrairement à ce qu’affirme la banque, les pratiques n’ont pas toujours changé (voir Et si la Société générale n’avait rien retenu de l’affaire Kerviel).

Parfois, il arrive encore des accidents de parcours comme des prises de position sur le Repo (marché interbancaire) en Asie, qui s’est traduit par 300 millions de pertes au premier semestre 2009, ou des positions à la baisse sur Volkswagen, un pari si perdant que la banque devra négocier directement avec Porsche pour dénouer sa position en 2009, ou des engagements face au fonds de Warren Buffet qui là aussi tourneront mal et coûteront très cher à la banque.

Mais tout cela a été soigneusement tu. « L’important pour la hiérarchie est de se protéger. Au lieu d’assumer sa responsabilité, elle met tout en œuvre pour se dédouaner et faire porter les responsabilités à la base. “Cover your ass” (protège tes fesses), c’est désormais le mot d’ordre là-bas. Tout est fait pour transformer les traders en coupables au moindre incident, afin que la hiérarchie puisse totalement être protégée. C’est l’enfer », dit-il.

 « La Société générale paie aujourd’hui la foi absolue de ses dirigeants dans l’industrialisation de la finance. Ils n’ont rien vu, ou rien vouloir voir. Comment peuvent-ils dire que leur responsabilité n’est pas engagée hier comme aujourd’hui ? » conclut-il.

 

 

 

 

 

 

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