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1 novembre 2014 6 01 /11 /novembre /2014 19:58

 

 

Source : rue89.nouvelobs.com

 

 

« T’as Internet ? » 01/11/2014 à 18h09

Sivens : comment ils sont devenus « zadistes »

Camille Polloni | Journaliste Rue89

 

Le CPE ou la Constitution européenne, Pierre Rabhi ou Notre-Dame-des-Landes : Adeline, Bassam et les autres racontent le chemin qui les a conduits au Testet.


Cratère de grenade dans la ZAD du Testet, en octobre 2014 (Gaspard Glanz/Rue89)

(De Lisle­-sur-Tarn) Une fois assise sur l’herbe de la ZAD (« zone à défendre ») du Testet (Tarn) avec un ordinateur ouvert sur les genoux, un chien blanc­ gris couché à côté, une clope et une bouteille d’eau, la question est de savoir comment commencer cet article. Et puis une fille en kaki avec des dreads s’approche.

« Excuse, t’as Internet ? »

Elle a besoin d’aller sur Facebook pour chercher un numéro de téléphone. Juste à côté du barnum bleu à rayures marqué « accueille » où défilent les journalistes toute la journée, on découvre ensemble que des esprits astucieux ont apporté du wifi dans la vallée : MediaZad. Cinq minutes plus tard, la fille revient :

« Excuse­-moi de t’embêter, mais t’aurais pas un téléphone ? »

Incidents à Nantes et Toulouse
Six jours après la mort de Rémi Fraisse, le militant écologiste tué par l’explosion d’une grenade offensive lancée par un gendarme sur le site du barrage de Sivens, plusieurs manifestations « contre les violences policières » ont été organisées ce samedi 1er novembre. A Nantes et Toulouse, des violences ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre. On compte au moins cinq blessés à Nantes.

Les occupants disposent de matériaux de construction, de bois pour le feu, de nourriture et de pansements, grâce aux dons de tous ceux qui convergent vers la ZAD et à « la récup ». Mais au moins trois ressources manquent : l’eau courante, l’électricité et le réseau.

Les téléphones ont du mal à attraper l’antenne et un accès à Internet est quasiment inespéré. Ceux qui campent ici profitent de leurs excursions pour récupérer leurs textos. Le reste du temps, ils comptent sur le bouche à oreille, les voisins croisés d’un bout à l’autre du site de 2 km de long et les talkies-walkies.

Les discussions sont permanentes, qu’on se connaisse ou pas. Leur volonté autogestionnaire rend les « zadistes » éclectiques : nourris les uns des autres, ils échangent leurs vues sur tout, de la meilleure façon de faire une salade à l’intérêt de mettre en place des discussions non­ mixtes. Et changent parfois d’avis au gré d’une rencontre.

La politique « classique » ? Très peu pour eux

Dans ce qui reste de la forêt de Sivens, personne ne revendique une étiquette définitive. Aucun ne porte sa famille politique en étendard : anarchiste, écologiste, féministe, antifasciste, autonome, pacifiste, antispéciste... Tous insistent sur la pluralité de courants qui les traversent et fondent leur identité.

Pour expliquer leur engagement ou marquer des étapes dans leur parcours, chacun cite des événements différents : les manifs contre le CPE, la vie en communauté, un contre­-sommet, l’expérience de la répression... Ils relient ces luttes les unes aux autres a posteriori.

Ces expériences très variées les ont tous conduits au même endroit, l’opposition au barrage de Sivens, en 2014.

Dresser le portrait intellectuel des « zadistes » oblige à admettre que les frontières bien carrées des mouvements s’effacent devant les influences croisées, les affinités et les parcours en devenir.

« La stratégie d’occupation est pertinente »

« Camille » a 22 ans et des cheveux bouclés, blond vénitien. Elle ne s’appelle pas Camille « pour de vrai ». Comme beaucoup d’autres depuis Notre­-Dame­des-­Landes, elle utilise ce prénom générique pour répondre à la presse sans être trop identifiable. (Depuis que cette coutume existe, plus personne ne me croit quand je donne mon prénom sur une ZAD, mais c’est un détail.)

Camille coupe du chou rouge et accepte très facilement de raconter sa trajectoire, comme la plupart des gens dans la mesure où ils conservent l’anonymat.


« Camille » sur la ZAD, en octobre 2014 (Gaspard Glanz/Rue89)

Malgré « des parents pas du tout militants », elle a toujours eu « une grosse sensibilité et une tendance à la remise en question ». Etudiante à Bordeaux, elle campe sur la ZAD depuis quelques semaines.

« Ici, certains critiquent plutôt la domination masculine, d’autres la domination de classe ou l’exploitation animale. Tout ça va de pair, je me sens à la confluence des luttes féministes, écologistes, anars. Ici, il y a à la fois une interdépendance entre nous et une indépendance vis-à-vis d’un système qui ne nous convient pas. Pour moi le barrage est l’emblème d’un système oppressant, capitaliste et productiviste.

Je suis assez déçue par la stratégie légaliste, les recours, même si c’est hyper important, parce que même si le barrage est déclaré illégal des années après avoir été construit, ça sera trop tard.

La stratégie d’occupation est pertinente : confondre le lieu de lutte et le lieu de vie. Comme à Notre­-Dame­-des-­Landes, ou à la ferme des Bouillons à Rouen. On peut se réapproprier collectivement des savoirs. Dans la même journée, tu peux être jardinière, charpentière, cuisinière... Je ne me vois pas faire la même chose tout le temps.

Ça fait drôle de raconter ma vie comme ça, mais ma présence ici est l’aboutissement logique d’un parcours. »

« La politique est noyautée par l’industrie »


Hélène Duffau à Gaillac, en octobre 2014 (Camille Polloni/Rue89)

Hélène Duffau, elle, a 49 ans. Elle vit dans la région toulousaine depuis vingt ans, apporte un soutien fidèle à la ZAD et fait partie de la « commission communication », mise en place pour faciliter la diffusion des revendications auprès des soutiens et de la presse.

L’écrivaine et consultante m’envoie ce texto avant notre rencontre :

« Bonjour Camille, je peux vous accueillir à la gare, vous guider vers votre hébergement et vous emmener ensuite déguster un verre de gaillac. »

Cheveux courts et gris, béret et imper noirs, foulard noué autour du cou, elle traverse d’un pas vif le centre ­ville de Gaillac où elle habite depuis six mois, indiquant leur chemin à deux aspirants zadistes, et s’assoit à la terrasse d’un bar à vin. Jamais Hélène n’a milité dans un parti politique.

« J’entretiens un rapport au pouvoir incompatible avec ce que je perçois des partis : l’obligation de grenouiller, de séduire, d’être une femme de réseaux. Mais j’ai souvent prêté main forte à Europe écologie - Les Verts et j’ai l’esprit républicain. Le problème est que la politique est noyautée par l’industrie et le système économique néolibéral. »

Particulièrement sensible à « la cause paysanne » et aux « questions relatives à l’alimentation », elle apprécie « l’intelligence collective, le respect, l’écoute bienveillante » au Testet. Plusieurs gendarmes passent sur la place. « Ils sont nombreux ces jours­-ci », constate très calmement la quinquagénaire.

« J’aurais vraiment envie d’aller les voir et de leur dire : bonjour messieurs, excusez­-moi de vous déranger. Est­-ce l’un d’entre vous qui a tué Rémi ? »

« A Paris, qui sait faire un feu ? »

« BBD », barbu­ chevelu en poncho, a 23 ans. Malgré « des influences familiales de gauche socialiste », il était « plutôt apolitique à la base ». Il a « traîné avec des gens du NPA » en Bretagne, en 2011­-2012. Brièvement.

« Ils défendaient les sans-­papiers et avaient des idées concrètes, mais j’ai du mal à me fondre dans des groupes politiques. Il y a toujours des divergences, des questions d’ego. Et la démocratie représentative est une grosse blague, ce n’est pas le peuple mais les représentants qui ont réellement le pouvoir. »


« BBD » dans la ZAD du Testet, en octobre 2014 (Camille Polloni/Rue89)

Depuis l’âge de 16 ans, il travaille une partie de l’année à planter et récolter des melons. L’an dernier, il a « atterri à Notre­-Dame-­des-­Landes » et s’y est retrouvé, pas seulement pour « le lien avec la nature ».

« C’est une expérience qu’on ne peut pas vivre ailleurs, une forme de liberté totale qui touche à l’anarchie au sens étymologique. Une communauté qui respecte aussi les individualités. »

C’est une rupture dans son parcours.

« J’ai pris conscience d’un système arrivé à bout de souffle. Aujourd’hui, il existe un écran entre nous et les savoir­-faire, la nourriture, les représentants. A Paris, qui sait faire un feu ?

Je suis en train de refaire le chemin vers l’enracinement, de me reconnecter à la réalité. »

« On a tapé “ barrage de Sivens ” sur Internet »

Même impression chez Adeline, 32 ans, qui travaille dans l’artisanat. Elle vit dans une maison à Gaillac, à une dizaine de kilomètres de la ZAD, avec son compagnon et leurs deux filles.

« On est du coin mais on n’était pas du tout au courant avant l’été 2013. Quand on a vu des tags “non au barrage”, en ville, on a tapé “barrage de Sivens” sur Internet. On est allés voir sans a priori. D’habitude, je survole le monde politique sans m’y attarder. Je n’ai jamais été membre d’un parti, d’un syndicat ou d’une association.

Sur la ZAD, les gens parlent d’une autre façon de vivre. Ils ont construit des fours en terre, pour la poterie ou le pain, un métier à tisser. Je ne pourrais pas vivre dans la forêt tout le temps, mais les filles sont ravies quand on y va. Quelqu’un leur apprend à faire un collier, juste après une marionnette en paille, c’est merveilleux pour elles. J’aimerais qu’on s’entraide autant entre voisins, c’est une richesse. »


Adeline, en octobre 2014 (Gaspard Glanz/Rue89)

L’opposition à ce projet est le premier engagement sérieux d’Adeline. Elle participe à la diffusion de la propagande sur Internet. Avant, elle avait seulement protesté contre une fermeture de classe dans l’école de sa fille, et contre la réforme des rythmes scolaires.

« Ça nous concernait plus directement. »

D’autres sont plus chevronnés. « Bassam », une brune de 29 ans venue de Marseille, vit sur la ZAD depuis le 15 août. Elle se souvient très bien du Traité constitutionnel européen, en 2005, son expérience fondatrice.

« Je m’y suis vraiment intéressée. Je suis allée à la fac de droit pour demander des explications à des gens, on a passé des jours de discussion dans la cour de mon immeuble, avec mes voisins. On a fini par voter non. On nous a dit qu’on n’avait pas lu, ou pas compris, et justement, si. C’était notre premier engagement. Je venais juste de commencer à voter et il y a eu une cassure. »

Des banques de semences

Ses jalons à elle ne ressemblent pas à ceux des autres. Elle cite des souvenirs très précis, « mon intérêt pour l’Afghanistan, à 12 ans j’adorais Massoud » et « les lois sur le vivant, qui m’inquiétaient beaucoup ». Elle a toujours privilégié « l’action ultralocale » en lien avec l’agriculture et la transmission du savoir, les banques de semences, les fermes pédagogiques. Pendant dix ans, elle travaille dans le secteur de l’éducation populaire.

« Je me suis rendue compte de l’énorme schisme entre le discours et les actes. Je croyais qu’il s’agissait de développer l’esprit critique des gens pour qu’ils soient en mesure de choisir. En fait, l’éducation populaire est bouffée par la recherche de subventions. »

Sur la ZAD, elle a découvert « la violence policière » :

« Je ne connaissais pas. Depuis que je suis là, j’ai dû partir plusieurs fois me reposer ailleurs pour réussir à gérer cette violence récurrente : la destruction de nos affaires, les blessures, la disparition d’hectares de forêt du jour au lendemain, qui nous faisait perdre tous nos repères sur le terrain. »

Le barrage lui apparaît comme un dossier « symptomatique » :

« L’idée de bien commun et d’intérêt général passe complètement au­-dessus de la tête de nos représentants. J’ai fait une réunion avec une élue, elle demandait tout le temps quel était notre intérêt, qui nous instrumentalisait.

Elle avait pris l’habitude d’un non ­contrôle citoyen sur l’argent public. Il y a une disproportion. Bush et Blair peuvent envahir l’Irak en s’appuyant sur de faux documents, et nous on passe en comparution immédiate dès qu’on jette un caillou. Un grand projet peut être déclaré illégal des années après sans aucune conséquence, et si un particulier construit sans permis on détruit sa maison. »

En ce moment, Bassam s’inquiète aussi du traité Tafta et de la montée du Front national.

« Le sentiment dominant ici, c’est qu’on est en train de perdre les rênes. On ne sait plus où donner de la tête, mais nous ne sommes pas résignés. C’est peut­-être ça qui nous différencie des autres. »

Le CPE, la LRU, les Amap

« BBD », le barbu­chevelu en poncho, a débuté par des luttes plus répandues dans sa génération : le CPE, la LRU quand il était au lycée. A côté de lui son ami « Check », 24 ans, roule des mécaniques.


« Check », dans la ZAD du Testet, en octobre 2014 (Camille Polloni/Rue89)

Lui aussi a débarqué de Notre­-Dame­-des-­Landes fin août, en prévision des travaux. Au lycée, il est passé par plusieurs groupes communistes libertaires et des sections antifascistes dans l’Est de la France. Son baptême du feu : le sommet de l’Otan en 2009. Il a lu des bouquins de Nietzsche, de Cioran, et beaucoup de science-fiction.

« Pas tant d’auteurs “ politiques ” que ça. Sur la ZAD, il y a des légalistes balèses en droit, mais assez peu de gens hyper formés politiquement. »

Parmi les plus anciens, peut­-être ? Hélène Duffau se rappelle la lutte contre l’implantation de la centrale nucléaire de Golfech, en 1976. « J’écoutais en boucle “Radioactivity”, du groupe Kraftwerk. » Ses prises de conscience ont souvent été liées à la musique et la littérature : The Cure et Beckett, Camus. Plus récemment des essais, comme ceux de Pierre Rabhi.

Elle est surtout guidée par une volonté de mettre en adéquation ses actes avec ses convictions : elle a lancé une Amap (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne) dès 2004, a opté pour un fournisseur d’électricité coopératif, finance aussi bien Osez le féminisme que Greenpeace et Mediapart, tient des blogs et sert de « point relais douche » pour les zadistes sans eau courante qui peuvent venir se laver chez elle.

La jeune Camille réfléchit aux livres qui l’ont marquée. Elle cite un texte de Jo Freeman : « La tyrannie de l’absence de structure. » Plus récemment, « Le Tour de France des alternatives » (éd. Seuil, 2014), mais aussi deux films de Pierre Carles : « Volem rien foutre al païs » et « Attention danger travail ».

Salon de tisane bio, végétarien et autogéré

Allongé sur l’herbe, un gars écoute la conversation et intervient. « Il y a aussi “La désobéissance civile” de Thoreau. » « Oui mais ça j’ai pas trop aimé », regrette­-t-­elle. Elle revient sur presque dix ans d’initiation politique :

« J’ai fait le CPE au collège, sans trop comprendre sans doute, mais parce que je trouvais ça injuste. Au lycée, dès qu’il y avait une instance ouverte aux élèves, je participais. Comme la “ commission menus ”, où j’ai poussé une gueulante contre le gaspillage alimentaire. J’ai participé à une course organisée par Action contre la faim, puis monté un club de musique avec des copains, plus ou moins autogéré, avec une présidence collégiale.

Quand je suis allée dans des endroits comme ici, des squats politiques et des éco­villages en Amérique latine pendant mes études, j’ai compris que c’était ce que je cherchais. »

Elle continue à faire du bénévolat dans deux associations :

« Un salon de tisane bio, végétarien et autogéré, qui est aussi le QG de plein de collectifs de réflexions. Et une association de vélo-­couture. »

Après avoir entendu ça, je tombe par hasard sur un quadragénaire anglophone qui vit d’habitude dans une forêt du même style près de Cologne. Il se fait appeler Guk et garde une barricade au cas où les gendarmes reviendraient.

Partant pour raconter son « historique » militant, il commence à parler des G8, du mouvement Occupy, des « climate camps » et de l’extinction des espèces. Prêt à laisser surgir des souvenirs de toutes les contestations de ces quinze dernières années. Indéfiniment et en désordre.

 

 

Source : rue89.nouvelobs.com

 

 

 

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