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18 août 2012 6 18 /08 /août /2012 18:26

 

 

Entretien 17/08/2012 à 17h16

  Aurélie Champagne | Journaliste Rue89

 

Les punkettes anti-Poutine ont écopé de deux ans de prison. Bastenaire, spécialiste du punk russe, replace le groupe dans le contexte musical et politique du pays.

Les soutiens pleuvent depuis des semaines (de Madonna à Yoko Ono, en passant par Aurélie Filippetti) et ce 17 août a été décrété journée mondiale de soutien au groupe. Pourtant, les trois membres du groupe de punkettes russes Pussy Riot, en détention depuis six mois, viennent d’être jugées coupables de hooliganisme et d’incitation à la haine religieuse, et condamnées à deux ans de camp pénitentaire.

Le 21 février, les cinq membres du groupe, âgées de 22 à 30 ans, avaient réalisé une performance avec cagoules et guitares électriques dans une cathédrale moscovite. Parodiant un hymne marial, elles avaient imploré la Vierge de « chasser Poutine ».

Pour Rue89, Joël Bastenaire met en perspective le procès ultra-médiatisé des Pussy Riot. Attaché culturel à Moscou puis conseiller culturel en Géorgie jusqu’en 2011, Joël Bastenaire est un fin connaisseur de la Russie.

En 1987, il crée une structure de production dédiée aux artistes de rock russe et publie cette année « Back in the USSR, une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie » (éd. Le Mot et le reste).

Rue89 : Le procès des Pussy Riot ferait presque oublier qui elles sont : quelle place occupent-elles au sein de la scène musicale russe ?

Joël Bastenaire : D’abord, les filles ne viennent pas de la musique. Elles ont émergé à partir des années 2009-2010. A l’origine, c’est un groupe composite qui a cinq membres et qui en a même eu neuf à un moment. Les trois filles arrêtées sont les trois idéologues : ce sont elles qui pensent le plus, qui écrivent les textes. Elles sont plus ou moins en ménage avec le milieu de l’art contemporain. Notamment la jolie brunette qu’on voit partout, Nadezhda Tolokonnikova, qui est la compagne de Peotr Versilov, un membre du groupe Voïna, qui veut dire « guerre » en russe.


« Back in the USSR, une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie » de Joël Bastenaire

Voïna est un groupe d’« actionnistes » qui font des performances contre l’Etat policier. Au début, ils faisaient un peu de l’art brut, des choses agressives et drôles.

Ils ont eu des problèmes avec l’Eglise, puis avec la police à partir des années 2007-2009 et se sont acharnés sur ces deux institutions. Ils avaient fait une exposition très remarquée à Moscou en 2007 qui s’appelait « Attention, religion ».

A l’époque, les Pussy Riot n’existaient pas encore, elles ont démarré en collaborant à des actions avec eux. Voïna et les Pussy procèdent de deux ou trois idéologues, à l’origine.

L’un d’eux est l’artiste Oleg Kulik, qui s’est déguisé à poil avec un collier de chien et qui a mordu les passants devant le Parlement de Strasbourg, à la fin des années 90. Maintenant, il est devenu bouddhiste et est un peu absent du débat mais l’inspiration du travail des Pussy et de Voïna, à l’origine, c’est lui.

Il y a aussi Plutser-Sarno, un écrivain et sémiologue qui a écrit le premier dictionnaire complet de l’argot russe. Il est spécialiste du mésusage de la langue russe. Il s’est réfugié en Estonie récemment car il animait un blog sur lequel il expliquait que la Russie allait exploser avec une merde comme Poutine au pouvoir. Ce sont vraiment des types qui produisent de la doctrine, et les filles sortent de là.

Les personnes de Voïna ont-elles fait de la prison, comme les Pussy Riot ?

Non. Au niveau de la police, il y a eu des condamnations à des amendes, mais assez faibles finalement. A l’époque de Medvedev, la volonté était de faire le moins de bruit possible autour de ce genre de choses. Mais tout a changé avec le processus électoral : d’abord avec la contestation des élections législatives en automne dernier, ensuite avec la mise en scène de la passation de pouvoir entre les deux dirigeants. Des millions de personnes se sont exprimées contre et c’est sur ce ras-le-bol qu’ont surfé les Pussy Riot.

Les Pussy Riot sont issues de la scène punk. Sont-elles si radicales que ça ?

Les Pussy Riot procèdent d’une activité extrémiste qui, jusque-là, était plutôt mal perçue par la société. Elles se sont fait connaître avec leur happening sur la place Rouge, l’hiver dernier.

Performance des Pussy Riot sur la Place-Rouge en janvier 2012

D’ailleurs, à ce moment-là, elles n’ont pas été inquiétées. Le rassemblement a juste été dispersé par la police. Ensuite, elles ont chanté une chanson dans la rue, devant la principale prison de Moscou. A ce moment-là, elles sont devenues des soutiens des opposants qui manifestent tous les 31 de chaque mois en Russie. Disons qu’elles sont très pacifiques mais radicales dans le ton.

Mais attention, la Russie, c’est pas la dictature communiste. Il ne faut pas croire : les Russes s’expriment clairement, ça n’est pas le goulag. Si on me permet la comparaison, c’est assez comparable au second Empire français : un pouvoir policier extrêmement efficace, manipulateur, qui contrôle toute la société, mais qui, pour des raisons d’image, n’est pas tout à fait répressif. De sorte que les opposants, malgré de possibles condamnations, s’autorisent une certaine agressivité. Cette agressivité, jusqu’aux manifestations de décembre, était très violente.

Pourquoi, selon vous, le gouvernement de Poutine a réagi à la performance des Pussy Riot dans une cathédrale et pas à n’importe quelle autre ?

Les Pussy et beaucoup d’activistes dénoncent un régime complètement mafieux et policier qui contrôle tout, jusqu’à l’Eglise. Quand les Pussy vont dans une cathédrale mettre le souk, elles y vont pour démontrer que l’Eglise est une émanation de la police. C’est ça leur projet, et elles réussissent admirablement.

Performance des Pussy Riot

Ce qui est intéressant, c’est que sous Medvedev, il y avait une vraie volonté de ne pas faire attention à ce genre de choses ni faire de bruit autour des opposants. Quand il y a eu les manifestations de décembre, il y a eu une panique, je pense, au niveau de l’Etat.

Comment réagit le milieu musical russe ?

Dans l’absolu, l’attitude des Pussy n’est pas vraiment nouvelle. Il existait des phénomènes de ce genre, avec des artistes qui faisaient des choses analogues, à partir de 1983 et jusqu’en 90. Et c’étaient aussi des gens qui jouaient mal de la musique, qui faisaient de l’anti-musique et faisaient plutôt de l’idéologie. Il y a une véritable tradition en Russie. A cause ou grâce à ça, il y a une vraie mobilisation en Russie.

Quand on regarde les sites russes, y compris les sites musicaux, tout le monde s’interroge. Les mecs disent : « Mais on les connaît pas ces nénettes. » Certains disent qu’elles ont monté leur groupe depuis six mois, qu’elles ne jouent pas de la musique, qu’elles sont nulles.

Mais à côté de ce mépris parfois un peu macho pour ces filles, il y a une envie d’être solidaire. Les vieux rockers des années 80 se sont amplement retrouvés autour de l’opération « L’Album blanc », lors de laquelle environ 200 morceaux ont été offerts aux Pussy par 170 groupes différents. C’est colossal.

Il y a des petits groupes mais aussi des groupes hyperconnus en Russie, comme les DDT ou le chanteur très en vogue Vasya Oblomov, qui fait aussi des choses très engagées contre le résidu de totalitarisme dans le régime actuel. Lui y va à fond.


Yekaterina Samutsevich, Maria Alyokhina et Nadezhda Tolokonnikova des Pussy Riot à Moscou avant le jugement, le 17 août 2012 (ANDREY SMIRNOV/AFP)

On parle beaucoup des Pussy. Masquent-elles d’autres groupes également inquiétés par l’Etat Poutinien ?

Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment d’autres attaques de l’Etat poutinien contre la musique. Et c’est ce qui étonne les Russes, quand ils voient Yoko Ono, Madonna ou Sting. C’est comme si, tout à coup, on se figurait qu’on avait mis les Sex Pistols en prison. Mais ça n’est pas les Sex Pistols qu’on met en prison.

Ma théorie est la suivante : la mise en prison des Pussy Riot et le discours du pouvoir sur le « faut-il être sévère ou non ? » est au service de la conduite de la politique intérieure.

En apparence, l’Etat poutinien contrôle tout et s’enrichit, et tout le monde est d’accord. L’Eglise et les riches lui sont favorables, et les pauvres... il y en a de moins en moins. En un mot, tout va bien. Mais pendant les manifs de décembre, l’Etat s’est rendu compte qu’il y avait une partie de la droite et une partie des très riches qui appelaient à un pouvoir plus humain, plus démocratique, plus ouvert. Et éventuellement moins corrompu. Tout à coup, des gens qui avaient toujours été dans l’Etat et pour l’Etat ont rallié l’opposition.

Poutine avait besoin de montrer une image de fermeté. Ensuite, il voulait démontrer qu’il protégeait tous les croyants et faire peur à la droite conservatrice qui commençait à le contester à cause de la corruption. C’est une manière de leur dire : « Regardez, dès qu’on va ouvrir la marmite, l’Eglise va être profanée. » Il joue sur les minorités religieuses, très importantes en Russie.

L’argument du pouvoir est celui-ci : si on n’emprisonne pas les gens qui font ces choses dans les églises, on aura des problèmes dans les synagogues et les mosquées.

Mais à la limite, sur les Pussy Riot, la question n’est plus seulement celle du verdict, mais de l’effet social qu’a eu ce débat. Il a exacerbé un dialogue fondamental. Aujourd’hui, beaucoup de gens disent : « Il faut se libérer de Poutine. » Pas seulement parce que c’est un dictateur ou pour des histoires de corruption, mais parce que le régime n’est plus efficace. Aujourd’hui, des intellectuels français signent des pétitions contre Poutine, et si une partie des grands bourgeois oligarques, et même toutes les élites (depuis la pétition lancée le 25 juin) aimeraient libérer les Pussy, c’est qu’ils pensent que le régime Poutine-Medvedev va dans le mur.

Les élites ont-elles basculé en faveur des Pussy ?

Oui, elles reprochent au patriarche et au pouvoir de faire une montagne des Pussy Riot et affirment qu’elles ne représentent rien, que ce qu’elles font voir sont des plaies réelles en Russie mais qu’il aurait mieux valu cacher tout ça. Et que l’Eglise n’a pas pour mission d’être inquisitrice.

Depuis la pétition lancée le 25 juin, toutes les élites disent ça. Les quatre cinquièmes des intellectuels qui n’ont pas signé la pétition sont vraiment ceux qui tiennent le régime Poutine. Ce sont les plus puissants mais ils ne sont qu’une poignée.

Du coup, les Pussy Riot délimitent une ligne de fracture très claire.

Absolument. C’est aussi pour ça qu’elles sont devenues un véritable phénomène alors qu’elles n’ont pas d’assise réelle dans la société. Aujourd’hui, les Pussy Riot sont condamnées, mais le régime de Poutine a perdu la bataille médiatique, esthétique. Il est « has-been ».

Au final, la condamnation qui vient de tomber risque de radicaliser tout discours contestataire, non ?

Oui, bien sûr, tout le monde va y aller à fond.

 

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