Samedi 16 juin 2012 6 16 /06 /Juin /2012 14:41

 

Rue89 - Vers 16/06/2012 à 10h21

Olivier Favier | On ne dormira jamais

 


Un graffiti sur un mur : « Dans votre réalité normalisée, je suis une orgueilleuse complexée. » (Olivier Favier)

 

(D’Athènes, Grèce) Bermuda et sandales, la quarantaine apaisée, Massimiliano Damaggio m’attend à l’aéroport, écriteau à la main. Poète, il a publié en 2012 une anthologie en Italie. Mais sa vie est de nouveau à Athènes depuis trois ans, après un premier long séjour, dans les années 90.

L’économie battait alors son plein. Il m’explique :

« Quand je suis venu ici la première fois, je me suis dit que j’avais trouvé un pays normal. Il y avait peu de supermarchés, pas de boutiques standardisées. La vie était modeste, mais très belle.

Tout a changé très vite, et puis tout s’est cassé la figure. Les Grecs n’ont pas d’industrie. Mais ils ont eu envie de consommer, comme tout le monde. »

Depuis quelques semaines, les fournisseurs étrangers de la firme française qui l’emploie ne veulent plus faire crédit, par peur d’un retour à la drachme.

« Ils ont voulu me faire rentrer à Milan, un boulot bien payé, mais j’ai dit non. Les poètes là-bas m’ennuient, ils se prennent au sérieux. Là-bas, on te demande ce que tu fais dans la vie, et puis aussi combien tu gagnes. »

Au feu, une jeune femme nous tend l’édition locale de Métro. « Tu vois, c’est partout pareil. »

La poésie est comme le pain.
Elle appartient à tous.
Mais tu le vois par toi-même, le pain aujourd’hui est une offre sur un prospectus.


Sotirios Pastakas (à dr.) et Massimiliano Damaggio (à g.) (Olivier Favier)

Les seringues fichées dans l’asphalte

« Connaître un poète, écrit Massimiliano de son ami Sotirios Pastakas, signifie souvent, mais pas toujours, comprendre mieux pourquoi il écrit certaines choses d’une certaine manière. »

Concernant Massimiliano, ma première impression est que son sourire ouvert répond étrangement à son profond pessimisme. Je lui demande de me faire découvrir son Athènes. Je suis venu avec ses vers en tête :

Ce soir je passe Place Omonia
où les seringues fichées dans l’asphalte
brillent comme de petites bougies votives dans la lueur du monde financier.

La place Omonia est au cœur du centre ville. A l’est, on entre dans Exarchia, haut lieu de la vie alternative, des artistes et des squats. Sur le mur de l’Université polytechnique, quelqu’un a peint le marteau et la faucille du KKE, parti communiste orthodoxe et vieille légende nationale. C’est ici, en 1973, qu’est née la rébellion tragique contre le régime des Colonels.

De l’autre côté, à l’ouest, on pénètre dans les quartiers les plus dégradés de la ville. Tout le jour, des immigrés de fraiche date tirent et poussent en courant, deux par deux comme les motards de la police, des caddies pleins de ferraille – 20 centimes le kilo – ou de vieux papiers pour vraiment rien.

Bonjour
je suis l’immigré [...]
Mes mots et mes actes
ne trouveront aucun accueil
chez mes semblables. [...]
Ma vie
dure moins qu’une parenthèse.


Un graffiti sur un mur : « Te suicider, ce n’est pas ce que tu fais toute ta vie ? » (Olivier Favier)

« La colère a envahi la rue, ça n’a servi à rien »

Prostituées et dealers se déplacent d’une zone à l’autre au gré des tolérances policières et des réactions plus ou moins vives des commerçants excédés. Rue Solonos, nous parlons avec l’un d’eux, un Poséidon magistral d’une soixantaine d’années, qui chassent les importuns fort de son seul sifflet. Les passants le regardent, admiratifs et amusés.

Les silhouettes furtives et cadavériques des héroïnomanes deviennent rapidement familières. La ville vit de ces paradoxes, entre terrasses remplies et obstinément nonchalantes et de nombreux laissés pour compte. Ces deux univers, par ailleurs, ne sont rien moins qu’imperméables. Massimiliano m’explique :

« Il y a quelques années, voir un Grec fouiller dans une poubelle semblait inimaginable. Et puis tout le monde ou presque a une famille à la campagne sur qui compter, au moins pour la nourriture. Ces deux dernières années, la colère a envahi la rue, mais ça n’a servi à rien. Alors maintenant, elle s’est reportée sur les élections. »

Des hommes
sortent des trous de la nuit
pleins de dents
cigarettes
petits cris
dans la nuit grande
très grande
excessivement grande
ils suivent leur chemin vers la place
lacrymogène
« Ecoute, me disent-ils, j’ai perdu mon travail
maintenant je dors dans les conteneurs
la banque m’a mangé un bras
je boite
je ne peux plus prodiguer ni caresses
ni coup de pieds. »

Ton fric est ton billet vers le rien

En remontant la colline d’Exarchia, Massimiliano m’emmène dans des rues couvertes de graffiti. Il n’a voté qu’une fois, en 1987, pour la Cicciolina, l’actrice porno qui voulait faire l’amour avec Saddam Hussein, pour éviter ce qui sera la première guerre du Golfe. Depuis, il poursuit en mineur, sans nostalgie, la voie de sa jeunesse libertaire.

Pour cet ancien étudiant en histoire de l’art, la rue est devenue un lieu d’expositions temporaires :

« J’ai écrit quelques poésies grâce à tout ce que les gens ont laissé sur les murs. »

Votre monde
un monde
qui aime ce que hait
notre autre monde [...]
ton fric
est ton billet
vers le rien.

La poésie me sauvera moi aussi

Nous quittons le centre en voiture. En direction du Pirée, les magasins abandonnés se succèdent, cachés sous leur rideau de fer. Ici et là, quelques usines fonctionnent encore. Les centres commerciaux, vidés de leur clientèle, ont ce ridicule des armées en grandes manœuvres et des cérémonies dont le sens est désormais perdu.

Ce poème ressemble déjà au passé :

Possiblement
un jour plus obscur que d’habitude
La poésie me sauvera moi aussi
moi
qui regarde
les longues colonnes de malheureux
occupés à gravir les escaliers
sans marches
du centre commercial.

Au beau milieu d’une friche industrielle, derrière un portail béant, une femme et son enfant ont planté un auvent sur un tas de gravats et d’immondices.


Un graffiti sur un mur : « Travailleurs étrangers, nos frères » (Olivier Favier)

De loin, on dirait des tsiganes sans roulotte ni caravane, obstinés à vivre quoi qu’il advienne leur vie d’errants. Dehors, quelqu’un a écrit sur un mur :

Travailleurs étrangers, nos frères !

« L’éthique est hospitalité »

« Les Grecs ne sont pas racistes, commente Massimiliano. L’hospitalité est une chose très importante, ici on l’appelle philoxenia. »

De Paris, ces mots d’Emmanuel Kant me reviennent, à peine entendus dans un spectacle intitulé Les Guêpes du Panama :

« L’hospitalité, c’est la culture même et ce n’est pas une éthique parmi d’autres [...]. L’éthique est hospitalité. »

Pour Massimiliano comme pour bien d’autres, les gens d’Aube dorée ne sont rien que des hooligans, dont seule la violence doit être prise au sérieux :

« On a montré l’un de leurs députés l’autre jour à la télévision. Il fait des concerts gothiques, il s’habille en noir et se maquille, puis il se fait saigner sur scène avec des lames de rasoir. »

Il me regarde secoué par les rires.

« J’ai toujours voté Syriza »

Le lendemain, nous restons quelques heures à bavarder dehors, en compagnie de Sotirios Pastakas, que je rencontre finalement. Pastakas a été un temps au parti communiste :

« On nous envoyait faire notre service militaire dans le nord, sur les frontières à risque, pour nous apprendre à être encartés ».

Au retour il a quitté le parti « stalinien ».

« Je n’ai plus voulu militer, mais depuis lors, j’ai toujours voté Syriza. »

De loin en loin, d’une langue à l’autre, j’entends les noms d’Allen Ginsberg et de Henry Miller. Une autre Grèce me revient en mémoire, toujours vivante. Massimiliano me lit le poème préféré de son ami, Grèce Papaki, du nom donné aux cyclomoteurs à la lenteur légendaire :

« La Grèce voyage à quarante à l’heure
comme un papaki longeant la mer.
La vitesse maximum possible
correspond à la possibilité
du regard amoureux :
d’enregistrer, de se repaître,
de se rappeler. La lumière des plus petites
inclinaisons, l’ondulation
de la mer, la direction du vent.
La Grèce et son passager
qui l’enlace, ferment
les yeux ensemble :
elle ne saura jamais ce qu’il était
lui pour elle, ni même elle
tout ce qu’il lui doit.
Grâce à la vitesse lente
la Grèce est le seul pays
où le crépuscule
vers Sounion, ou au retour,
peut durer toute une vie. »


Un visage sur un mur (Olivier Favier)

 

 

Par democratie-reelle-nimes - Publié dans : Grèce
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