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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 18:07
| Par Jade Lindgaard

Ce ne sont pas les coups de matraques mais la confiscation de bâches par les CRS qui a mis fin la nuit dernière, vers 2 heures du matin, à l'éphémère occupation du parvis de la Défense à l'appel de plusieurs collectifs : les «indignés», Uncut France, Occupy France... Sous les gouttes de pluie de plus en plus drues, la quarantaine de manifestants encore en action tentent de se protéger vaille que vaille de l'humidité sous des sacs en plastique et des morceaux de toile. Mais toute forme d'abri, aussi précaire soit-il, est aussitôt arraché par les forces de l'ordre, tournant sans fin autour des « indignés », des lambeaux de plastique à la main. « Ils nous prennent les tentes, ils nous prennent toujours tout ! C'est le capitalisme. »

 

Les tentes d'Occupons la Défense, au pied de l'Arche, dans la nuit du 4 au 5 novembre (JL) Les tentes d'Occupons la Défense, au pied de l'Arche, dans la nuit du 4 au 5 novembre (JL)

 Quelques heures plus tôt, il y eut des coups de poing et de bouclier mais contre les tentes – environ une trentaine – que le groupe des campeurs avaient réussi à déployer au pied des marches de la Grande Arche. Cette installation suscita plusieurs charges des policiers, dont certaines assez musclées, pour les arracher des dalles. En fin d'après-midi, l'un deux avait prévenu : « Si vous ouvrez cette tente, ce sera considéré comme une occupation. » Si bien que les occupants passent une partie de leur nuit à la belle étoile, éclairés par les sigles lumineux des tours Areva, EDF, GDF-Suez et Ernst&Young. Au plus fort, de la soirée, on compte environ 700 personnes, maigre effectif pour prendre un si vaste espace. 

Mais cela ne semble pas atteindre le moral des militants qui chantent, et dînent malgré la confiscation du caddie de ravitaillement – les sacs de fruits secs, de noix de cajou, les quartiers d'oranges et même des parts de pizza circulent non-stop. Les joints et les canettes de bière aussi. Vers minuit, sur un ton triomphal, une double annonce retentit au haut-parleur : « les Américains » visionnent le «live stream» (la diffusion vidéo en direct sur le Net) en masse ! Et le fil #occupydefense est le plus suivi de Twitter ! Applaudissements de joie dans la foule. Un voisin vérifie aussitôt sur son smartphone, et sourit, satisfait.

 

Une "Indignée" à l'approche des gendarmes (JL) Une "Indignée" à l'approche des gendarmes (JL)

Tout autour, pas mal de masques du mouvement cyber activiste Anonymous, avec leur sourire démoniaque. Sans chef, sans structure instituée, sans grande expérience et sans beaucoup de troupes jusqu'ici, les «indignés» made in France vivent d'Internet – où ils communiquent et en partie s'organisent – et, les mauvaises langues diront pour Internet. Ce n'est pas tout à fait vrai vendredi soir : une foule est bien présente. Dans la lumière déclinante du crépuscule, la diversité générationnelle saute aux yeux. Il y a des jeunes, comme ce lycéen en arts appliqués dans le XVIIIe arrondissement qui connaît les «indignés» depuis une semaine, ou cette apprentie coiffeuse au chômage, à peine plus âgée. Mais on voit aussi des visages plus marqués et des têtes grisonnantes. « Je suis un indigné de 1968, proclame un orateur, regardez, sous vos yeux, le monde que construit le capitalisme. Indignez-vous! Les anciens sont avec vous.»

« Le pouvoir, c'est nous »

C'est une drôle d'AG qui se tient sur les marches de l'Arche: pas d'ordre du jour, mais une litanie de témoignages personnels et de propos décousus sur la crise économique, le micro-crédit, l'écologie, les révolutions arabes, la Grèce. Aucune proposition d'action ni même de concertation tactique sur le déroulé de la soirée (faut-il rester jusqu'à l'arrestation...), aucune discussion sur les actions à mener dans la foulée. Les propos sont cantonnés à un niveau très général. Eva, 28 ans, intermittente du spectacle, apprécie ce registre qui permet à beaucoup de s'y retrouver. Familière des rassemblements d'Indignés à la Bastille, elle n'y a jamais entendu quelqu'un se présenter comme de droite ou de gauche. Elle aimerait que le mouvement devienne « un lobby », comme aux Etats-Unis, « pour avoir du poids ».

 

"Angela Merkel" pendant l'occupation de la Défense (JL) "Angela Merkel" pendant l'occupation de la Défense (JL)

Le slogan emblématique d'Occupy Wall Street est : « Nous sommes les 99% ». A la Défense, au soir de la clôture du G20, un homme s'écrie : « Je déclare ouvert le G99% !» La preuve, une fausse Angela Merkel est en train de lire Le Figaro assise sur les marches. Quand quelqu'un demande à tous ceux « qui veulent rêver » de lever la main, une forêt de doigts se dressent. Des panneaux demandent : « Qu'est-ce qui fait battre votre cœur ? ». Un homme prend la parole : « Nous n'avons pas à avoir de revendications. Le pouvoir, c'est nous. La démocratie réelle. » Une critique en règle de la démocratie représentative et du principe de délégation des pouvoirs qui va si loin qu'elle prend le pas sur l'énonciation de propositions de politiques alternatives. C'est à la fois naïf, ou simpliste, et radical. Personne ne parle de « démocratie directe » mais beaucoup disent vouloir la « démocratie réelle ». Le style général fleure bon le XVIIIe siècle: on interpelle les « citoyens » et « citoyennes », quelqu'un cite la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. A deux reprises, les manifestants chantent la Marseillaise

« Il y a un refus du conflit », regrette un étudiant parisien, spécialiste de Marx. « J'ai participé à plusieurs AG place de la Bastille, c'était radicalement merdique », décrit un manifestant, « du genre à se retrouver à discuter avec deux SDF. Ça m'a appris, cela dit, que les SDF ont des choses à dire ». Pour le philosophe Patrick Viveret, présent en tout début de soirée, « le conflit central entre la logique financière et la logique démocratique va s'accentuer. Il est à l'origine des Indignés et des Occupy. Et il va s'accroître car il n'y a pas de plan B en situation de catastrophe financière. Les réponses officielles destinées à rassurer les gens ne tiennent qu'à moitié. Personne ne comprend plus rien à ce qui se passe. Ce mouvement va finir par prendre en France. » 

 

Pendant l'occupation de la Défense, le 4 novembre 2011 (JL) Pendant l'occupation de la Défense, le 4 novembre 2011 (JL)

 En attendant, chacun rêve des accomplissements politiques des autres. Aux traditionnels « Bella Ciao » et « El pueblo unido... » s'ajoutent désormais des slogans entendus pendant les révolutions arabes.

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