Samedi 30 juin 2012 6 30 /06 /Juin /2012 13:52

 

Rue89 - Vie de bureau 30/06/2012 à 13h04

Fanny André | Rue89Envoyer l'article par email

 

Pour plus d’efficacité, ils font les foins ensemble avec des engins achetés en commun. Dur de trouver l’harmonie quand on travaille avec ses concurrents.

 


Christophe, Philippe, Florian et Sylvie devant leur première récolte de foin de l’été 2012 (Fanny André/Rue89)

 

(De Bonnétage, Doubs) A deux reprises, Sylvie a accouché au début de l’été. Manque de chance pour cette agricultrice, c’est exactement la période où il faut couper le foin pour nourrir les vaches en hiver.

Les collègues de la Coopérative d’utilisation de matériel agricole (Cuma) étaient là pour la dépanner. Cette structure permet aux agriculteurs qui le souhaitent de mutualiser leur argent et leur énergie dans les périodes de forte activité.

La Cuma en chiffres

Les membres de la Cuma doivent investir des parts sociales et payer pour le fonctionnement annuel en fonction de la taille de leur exploitation.

Florian et Philippe, père et fils associés, possède la plus grosse ferme de la Cuma du Petit village. Ils versent entre 7 000 et 8 000 euros chaque année. Une somme qui représente 5% de leur chiffre d’affaires annuel de 150 000 euros.

Au total la Cuma du Petit village possède plus de 100 000 euros de matériel.

A Bonnétage, dans le Doubs, Sylvie est associée à quatre voisins qui exercent le même métier qu’elle. Philippe, le doyen de la « Cuma du Petit village » a donc vécu la naissance de ses enfants :

« Je me souviens qu’on l’appelait à la maternité pour savoir quelle parcelle il fallait faucher. »

Les cinq agriculteurs font les foins ensemble avec des machines qu’ils ont achetées en commun. Philippe explique que c’est surtout la rentabilité de leur association qui les unit :

« Il faut reconnaître que l’argent, c’est le nerf de la guerre. C’est surtout la “misère”, les contraintes économiques qui motivent notre solidarité. »

1

Travailler dans le champ de son concurrent

 

Pour la grossesse de Sylvie, les membres de la Cuma l’avaient dépannée gracieusement. Mais la règle générale est de travailler les uns pour les autres à temps de travail égal.

Entre la coupe de l’herbe et la fabrication des bottes, il faut compter plusieurs jours de beau temps pour « faire mettre le soleil dans les bottes de foin », explique Philippe.

Du coup, chacun à son rôle pour qu’à la fin de la journée une vingtaine d’hectares soit fauchée :

  • Florian intervient au début et à la fin du procédé : il fauche l’herbe puis vient ramasser les bottes et les ranger dans la grange de chacun ;
  • Philippe arrive à sa suite pour « pirouetter » l’herbe à plusieurs reprises, c’est-à-dire la retourner pour la faire sécher. Puis il utilise l’andaineur, une machine qui aligne le foin en longues bandes ;
  • Christophe peut alors mettre en marche sa « presse » qui aspire le foin le long des bandes et le transforme en bottes rondes de 300 kilos.

Christophe devant la presse de la Cuma, en juin 2012 (Fanny André/Rue89)

Si chacun était seul, il faudrait réaliser les étapes une à une et changer de machines à chaque fois. Une démarche compliquée : « un km en tracteur, c’est long ! »

Ce qui explique que les membres de la Cuma n’habitent pas à plus de 4 kilomètres les uns des autres.

2

Fixer des règles pour ne pas se détester

 

Trouver l’harmonie lorsqu’on travaille pour ses concurrents n’est pas évident. Au fil des années, les cinq compères ont établis des règles pour éviter les frustrations :

  • Chaque année, ils fauchent une exploitation différente en premier. De sorte que s’il fait beau dans les premiers jours puis très mauvais, ceux qui passent en dernier ne peuvent s’en prendre qu’à leur malchance si le foin coupé chez eux est de moins bonne qualité à cause du temps ;
  • Le « foin mouillé » est reparti entre tous. S’il se met à pleuvoir, chacun récupère une part égale de ce mauvais foin mouillé, pour que l’agriculteur propriétaire du champ en question ne soit pas défavorisé par l’averse ;
  • Chacun doit trouver un « remplaçant » lorsqu’il part traire ses vaches en fin d’après-midi. Philippe fait appel à son fils cadet Maxime. Christophe reste dans son tracteur et envoie sa mère auprès des bêtes.

Mais les règles ne font pas tout : il faut aussi avoir la même vision du travail. Et sur le sujet, Philippe est un peu amer.

« Moi quand c’est les foins, je suis fin fou. Avec le stress, j’ai envie de travailler à fond. On fait notre revenu de l’hiver en dix jours.

Alors quand j’en ai vu certains qui commençaient à travailler à 10 heures, qui allaient doucement, il y a eu une grosse engueulade au milieu du champ. »


Une « pirouette », outil agricole pour retourner le foin et le faire sécher (Fanny André/Rue89)

C’était il y a deux ans. Sylvie a depuis quitté le groupe de travail mais possède toujours quelques machines en commun avec ses collègues masculins.

Plus la taille de la Cuma est importante, plus l’entente se complique. Philippe a lui quitté une autre Cuma cantonale qui réunissait 90 agriculteurs.

« Il y a des gens qui venaient là juste que parce que c’était moins cher mais sans avoir l’esprit de groupe. D’autres profitaient de la Cuma pour se faire plaisir et acheter d’énormes machines dont on n’avait pas l’utilité. »

3

Pouvoir défier les vendeurs de tracteurs

 


Sylvie, éleveuse de vaches laitières à Bonnétage (Doubs) en juin 2012 (Fanny André/Rue89)

Les Cuma ont commencé à se développer après la seconde guerre mondiale. Les agriculteurs ainsi associés étaient prioritaires pour recevoir les aides matérielles du Plan Marshall.

La « Cuma du Petit Village », a elle acquis une quinzaine de machines agricoles depuis sa création au début des années 2000. Réunis un jour de pluie, où la coupe du foin est interrompue, ils nous listent les avantages matériels de leur union :

  • Acheter du matériel plus puissant et plus rapide :

« On possède des machines qui coupent le foin sur 5 mètres de large. Quand j’ai commencé seul, je ne coupait qu’1m30 à la fois. » (Philippe)

  • Se répartir l’entretien et le stockage des machines :

Un veau âgé d’un mois à Bonnétage dans le Doubs (Fanny André/Rue89)

« On a construit un hangar adapté à la taille des remorques. Personne n’aurait les bâtiments nécessaires pour entreposer toutes les machines seul chez lui. » (Florian)

  • Peser plus lourd face aux vendeurs :

« On essaye toujours d’avoir au moins 2 devis. Si on demande ça tout seul à un commercial, il rigole. » (Christophe)

A cinq, les éleveurs de Bonnétage se sentent plus forts face à leurs fournisseurs. Mais lorsque les Cuma sont plus importantes, le rapport de force peut s’inverser.

Intéressés par leur poids économique, les commerciaux cherchent à vendre plus de matériels, de plus gros calibre à ses agriculteurs qui, a plusieurs, ont les moyens de payer.

Malgré ses déceptions, Philippe estime que le système des Cuma pourrait se décliner pour d’autres métiers :

« Peut-être que dans la menuiserie par exemple ils pourraient faire comme nous. Mais c’est sûr que dans l’industrie ça va être difficile. »

Chers riverains, pensez-vous que les outils de travail peuvent être partagés dans votre entreprise ? L’exemple d’économies d’échelles qui marche dans les Cuma peut-il se décliner ailleurs ? Donnez votre avis dans les commentaires.


Les bottes de foin entreposées sur une « plateforme », remorque qui permet de les transporter des champs à la grange (Fanny André/Rue89)

Par democratie-reelle-nimes - Publié dans : Consommer et agir autrement
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