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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 15:13

 

 

mediapart.fr

La NSA, un aspirateur à renseignements depuis sa création

|  Par Iris Deroeux

 

 

L'agence américaine de surveillance des communications née dans les années 1950, en pleine guerre froide, semble aujourd’hui capable de tout enregistrer et tout stocker, sans trier et sans se soucier de la légalité. Normal, elle a été créée pour ça.

 

« La NSA a parfois été critiquée pour son approche du renseignement digne d’un aspirateur, tout particulièrement quand les informations récoltées incluent les conversations et les échanges de citoyens américains. C’est précisément son caractère omnivore – et les attaques par “force brute” auxquelles elle a recours (en essayant toutes les combinaisons possibles pour déchiffrer clés et mots de passe, ndlr) – qui fait de la NSA une machine coûtant des milliards de dollars par an aux planificateurs de la défense américaine. » Cette analyse de la NSA, faite par l’auteur et expert en renseignement Thomas Powers dans les pages de la revue littéraire New York revue of Books (ici), ne date pas d’hier ni même de juin, quand les premiers documents rendus publics par Edward Snowden étaient publiés et révélaient au monde l’ampleur des activités de l’agence de surveillance américaine. Elle date de 1983 ! 

Trente ans plus tard, le constat est simple : « Rien n’a changé, elle est juste plus grande, plus coûteuse et collecte plus d’informations », résume James Bamford, expert de la NSA à laquelle il a dédié cinq ouvrages depuis les années 1980 et qui ne cache pas son excitation face aux révélations en série d’Edward Snowden. Elles permettent en effet de mieux percer le mystère de cette agence dont l'objectif est la surveillance, le stockage et le décodage des communications depuis 1952. Car espionnage oblige, tout y est officiellement classé « secret ».

Les dernières informations publiées par le Washington Post à partir des documents livrés par l'ancien prestataire Edward Snowden ne vont pas démentir cet état de fait. Selon le WashPo, la NSA collecte des centaines de millions de listes de contacts numériques d'Américains via leurs courriels ou leurs messageries instantanées. En une seule journée en 2012, la NSA a intercepté 444 743 listes de contacts courriels de comptes Yahoo!, 82 857 de comptes Facebook, 33 697 de comptes Gmail, et 22 881 d'autres fournisseurs internet, précise la NSA dans une présentation publiée par le journal américain. Extrapolés sur une année, ces chiffres correspondraient à la collecte de 250 millions de listes de contacts courriels par an. Ce qui voudrait dire que des millions, voire des dizaines de millions d'Américains sont concernés par cette collecte, ont indiqué au journal deux hauts responsables du renseignement américain.

Ces listes contiennent davantage d'informations que les métadonnées téléphoniques, car, dans ces contacts courriels, il y a aussi des numéros de téléphone, des adresses physiques, des informations économiques ou familiales, et parfois les premières lignes d'un message. La NSA intercepte ces listes “au vol”, quand elles se retrouvent dans des échanges internet, plutôt qu'“au repos”, dans les serveurs des ordinateurs. Et de ce fait, la NSA n'a pas besoin de le notifier aux groupes internet qui abritent ces informations, comme Yahoo!, Google ou Facebook.

L'agence les intercepte à partir de points d'accès situés « partout dans le monde » mais pas aux États-Unis, ont précisé les responsables du renseignement. Ce qui permet à la NSA de contourner l'interdiction qui lui est faite d'intercepter des informations sur des Américains à partir du territoire américain, expliquent-ils.

Fin août, on apprenait par ailleurs que l’agence américaine surveillait la diplomatie française, des représentations diplomatiques à l’ONU, la présidente brésilienne Dilma Rousseff ou encore la chaîne Al-Jazeera (lire ici l’article de Jérôme Hourdeaux). Début septembre, le New York Times, le Guardian et le site Pro Publica nous apprenaient encore qu’elle pouvait décoder l’essentiel des messages internet chiffrés (c’est-à-dire de passer outre les garanties que promettent la plupart des sociétés pour sécuriser par exemple des données médicales ou bancaires). « C’est une révélation très importante car le fait de buter sur des codes était l’une des rares limites que l’on pouvait entrevoir au travail de la NSA. Vraisemblablement, ce n’en est plus une », estime James Bamford.

La démesure de la NSA ne peut qu’interpeller. D’ici la fin de l’année, doit encore être inauguré dans l’Utah un centre de stockage de données de 93 000 mètres carrés, pouvant accueillir quelque chose comme 2 000 fois le total du trafic annuel de l’internet mondial… Le plus grand centre d’archives secrètes du monde.

Comment s'est construit un tel système de surveillance ? Une structure qui nous place « à ça d’un système totalitaire clés en main », selon l’ancien agent de la NSA et lanceur d’alerte William E. Binney, montrant un petit espace entre son index et son pouce, lors d’un entretien au magazine Wired, en 2012, dans le cadre d'une grande enquête sur le nouveau centre d’Utah.

Pour comprendre la NSA sous sa forme actuelle, il est essentiel de revenir sur ses fondements. Elle a d’abord été créée pour répondre à une préoccupation constante, surtout en temps de guerre : intercepter et comprendre les messages échangés dans le camp de l’ennemi, et se permettre beaucoup de choses pour y parvenir. On peut ainsi retracer ses origines à 1919, lorsque le président Woodrow Wilson met en place, au sein du service de l’armée dédié au renseignement militaire, un bureau dédié au décryptage de codes et câbles en tous genres utilisés par les différents services diplomatiques à travers le monde. L’officier Herbert O. Yardley est nommé à la tête de ce premier bureau dit “Cipher bureau” (bureau des codes secrets), qu’il renomme « the black chamber », en référence au « cabinet noir » historique des services de renseignement français interceptant les correspondances.

Ce premier bureau devient le Signal Intelligence Service (SIS) dans les années 1930, un service de plus en plus important d'espionnage, de collecte et de décryptage des communications. Y sont progressivement intégrés différents services dédiés au renseignement à l’intérieur de l’armée de terre, de l’air et la marine… Et on arrive à la National Security Agency, officiellement créée en 1952 par le président Harry Truman, placée à la fois sous l’administration du département d’État (l’équivalent de notre Quai d’Orsay) et du département de la Défense. Son quartier général est installé à Fort Meade, à une quarantaine de kilomètres de Washington.

Le siège de la NSA à Fort Meade 
Le siège de la NSA à Fort Meade© Reuters

Des lanceurs d’alerte mettent en garde dès sa création

La NSA se dote alors d’une charte (ci-dessous), déclassifiée des années plus tard, dans laquelle on lit que sa mission « devra être d’apporter un contrôle et une organisation efficace des activités relatives à la surveillance des communications menées par les États-Unis contre des gouvernements étrangers ». Y est détaillé le processus de décision assez long, mais présenté comme obligatoire, devant mener à la mise sous surveillance d'un « sujet » et dont l'agence ne peut s'affranchir qu'en cas d'extrême urgence. Enfin, on y apprend que la NSA sera administrée par un directeur, nommé par le secrétaire à la Défense pour un mandat de quatre ans renouvelable et que sa marge de manœuvre pour mener à bien la mission de l'agence est très grande.

La charte de la NSA

Pendant toute la période de la guerre froide, la NSA joue donc son rôle, le plus secrètement possible. « C’est difficile d’évaluer son impact en isolant son implication dans tel ou tel événement. Elle rapporte une partie du renseignement collecté par différents services. À ce titre, les informations qu’elle rassemble sont utilisées dans n’importe quelle opération militaire, négociation de traité ou conférence de paix », explique l’historien Nick Cullather, spécialiste des agences de renseignement à l’Université d’Indiana.

Elle se retrouve seulement sous les projecteurs quand un officier “fuite”, ce qui arrive assez rapidement dans son histoire. « Il y eut le cas William Martin et Bernon Mitchell en septembre 1960 », rappelle l’historien, du nom de deux agents de la NSA qui demandèrent l’asile politique en URSS après avoir donné une conférence de presse d’une heure, à Moscou, au cours de laquelle ils accusèrent les États-Unis d’actes illégaux et d’hypocrisie. Selon Nick Cullather, ils révélèrent alors « plus d’informations sur les pratiques de la NSA qu’on en avait obtenues au cours de la décennie précédente ». Notamment que l’agence s’en prend (déjà) à des États alliés.

Voici le texte lu par les deux agents lors de la conférence de presse, publié à l’époque par le New York Times. « Nous sommes désenchantés par la manière dont le gouvernement des États-Unis intercepte et décode les communications secrètes de ses propres alliés », y lit-on. La NSA dément et resserre les boulons pour protéger ses secrets. À partir de cette période, il y a d’ailleurs de moins en moins de traces de l’agence, comme le montre ce diaporama du Washington Post réalisé à partir de photos déclassifiées, où l’on apprend qu’il y eut même une Miss NSA dans les décennies 1950 et 60. Les derniers clichés datent des années 1970.

Arrive ensuite la fin de la guerre froide, qui marque un tournant. « Dans les années 1990, l’activité des agences de renseignement se réduit, et, en haut lieu, on se demande si certaines ne vont pas disparaître pour devenir de plus petits services rattachés à un ministère en particulier », explique Nick Cullather. Sauf que cette traversée du désert ne dure pas longtemps. Les attentats du 11 septembre 2001 changent complètement la donne. 

« Après les attaques du 11-Septembre, la taille et les capacités de la NSA ont explosé », résume l’écrivain James Bamford. Cela découle d’abord de la volonté de l’administration de George W. Bush, qui veut disposer du plus grand stock de renseignement possible pour lutter contre le terrorisme. Au point qu’elle tente de mettre sur pied le « total information awareness program », un programme de surveillance des plus invasifs basé sur le stockage des données personnelles des  Américains, et suscitant de telles critiques qu’il fut finalement retoqué par le Congrès en 2003. Sauf que de l’avis de nombreux spécialistes, la NSA telle qu’on la découvre ces temps-ci n’est ni plus ni moins que l’aboutissement de ce projet.

Pour y parvenir, il aura fallu l’aval de différents Congrès, et plus précisément des comités de renseignement existant à la fois à la Chambre et au Sénat, qui furent créés dans les années 1970 afin de protéger le public des possibles abus des agences du renseignement. Ayant un droit de regard sur les activités de la NSA, ceux-ci ont considéré qu'il était normal que son budget soit démultiplié.

Fin août, le Washington Post publiait une note datant de 2012 à l’intention du Congrès "fuitée" par Edward Snowen. Celle-ci détaille les 52,6 milliards dollars de « black budget » (budget classé secret) demandés par le gouvernement pour l'année fiscale 2013, puis affectés aux 16 agences américaines qui constituent la “communauté du renseignement” et emploient, selon ce document, pas moins de 107 035 personnes. On y apprend que la NSA a reçu cette année-là 10,8 milliards de dollars, quand son budget était estimé à quelque 4 milliards de dollars en 1996. Elle est donc la seconde agence la mieux dotée derrière la CIA, qui recevait 14,7 milliards de dollars en 2013 (à noter que si la NSA est avant tout centrée sur le stockage et le décryptage de données, la CIA cumule des missions de surveillance et des actions de terrain au point d'être comparée à une force para-militaire, ici dans le Washington Post).

La NSA change d'échelle

Les élus l’ont ensuite laissée mener ses activités secrètes sans beaucoup de garde-fous ni de surveillance, quand bien même la NSA serait une agence fédérale devant respecter les lois fédérales. En témoignent des arrêts de la cour de justice FISA révélés par Edward Snowden. Cette cour de justice fédérale fut mise en place dès 1978 afin d'effectuer un contrôle juridique sur la NSA. Travaillant dans le secret, ses onze juges étudient les requêtes de l'agence et l'autorisent – ou non – à procéder à la perquisition de données. Sauf que les documents inédits d'Edward Snowden montrent qu'elle ne s'est pas montrée trop pointilleuse…

En 2012 seulement, la cour FISA a signé près de 1 800 arrêts relatifs à la surveillance. Des arrêts laissant la NSA mener des opérations massives, n'ayant rien à voir avec sa mission originelle de surveillance ciblée. Ici, l'arrêt d’avril 2013 ordonnant à la société de téléphonie mobile Verizon de livrer quotidiennement à l’agence les relevés d’appels de tous ses clients américains, qu’ils soient suspectés ou non de quelconque crime ou délit.

Pourquoi ce laisser-faire ? D’abord, parce que les administrations successives ont estimé que cette approche de la surveillance était bel et bien un moyen efficace de lutter contre le terrorisme. La nomination de Keith Alexander, à la tête de la NSA depuis 2005 et resté en poste plus longtemps qu’aucun autre directeur avant lui, l’indique. Cet homme à la carrière de militaire puis d’espion, ayant une connaissance approfondie de la programmation informatique, n’a jamais caché son appétit pour les données, toujours plus de données.

Sous ses ordres, la NSA s’est dotée des nombreux programmes de récolte de données appartenant à des citoyens américains et étrangers – PRISM en est une illustration –, mais aussi de logiciels complexes et coûteux pour les traiter. Elle a encore affirmé son rôle dans la lutte contre le cyber-espionnage, et a mis en place des systèmes d’échange d’informations avec les entreprises privées américaines pouvant potentiellement être prises pour cibles.

Dans un long portrait publié par la revue Foreign Policy, début septembre, des officiers ayant travaillé à ses côtés, à la NSA et ailleurs, témoignent. L’un le décrit comme, « un cow-boy, du genre à dire “ne nous inquiétons pas de la légalité, trouvons seulement le moyen d’accomplir notre mission” ». En l’occurrence, d’empêcher toute attaque terroriste contre des Américains. Et face aux révélations d'Edward Snowden, les rares fois où Keith Alexander s’est exprimé, c’était pour répéter que la NSA travaillait sans enfreindre les lois protégeant la vie privée des Américains, qu’elle était indispensable à la sécurité du pays, qu’elle avait servi à déjouer des attentats (un argument jamais étayé) et que Snowden avait causé « des dommages irréversibles » à ce bel édifice.

Jusqu’à la saga Snowden, le fait que l’agence flirte avec l’illégalité ne semblait pas déranger beaucoup de décideurs politiques, plutôt séduits par la promesse de la NSA. « Le solutionnisme a le vent en poupe dans les agences du renseignement. Elles prétendent disposer de solutions techniques qui vont permettre de tout prévoir, à partir du moment où on les laisse chercher. C’est-à-dire que les élus se mettent à attendre de la NSA autre chose qu’une simple couche supplémentaire d’informations, ils s’imaginent que via la collecte et le traitement d'un stock illimité de données, il sera possible de comprendre le schéma de pensée des personnes sous surveillance, d’anticiper leurs décisions, et donc de limiter les risques », explique l’historien Nick Cullather. « C'est une proposition irrésistible, même si elle est complètement irréaliste. »

« Si la NSA est très efficace pour intercepter des morceaux de communications (par exemple entre des hauts gradés de l’armée syrienne au tout début de la guerre civile – ndlr), elle l’est moins pour interpréter le contexte et le sens d’une conversation, et donc en tirer les bonnes conclusions », analyse James Bamford. Ça n’empêche, la NSA n’a de cesse de croître et pour y parvenir, d’externaliser des tâches. Cet outsourcing lui permet en outre de rester en pointe dans des domaines informatiques de plus en plus sophistiqués, comme l’explique le chercheur Tim Shorrock dans son ouvrage Spies for hire: the secret world of intelligence outsourcing. Selon lui, 70 % du budget des agences américaines du renseignement est désormais consacré à des sociétés privées.

L’histoire d’Edward Snowden illustre parfaitement cette tendance : il ne travaillait pas directement pour la NSA mais dans un bureau hawaïen de Booz Allen Hamilton, qui se présente sur son site comme une « société de consulting en stratégie et en technologie ». Ce qui ne l’empêchait pas, comme le jeune informaticien l’expliquait au Guardian en juin, d’avoir la possibilité « d’enregistrer n’importe qui, vous, votre comptable, un juge fédéral voire le président si j’avais eu un email personnel ».

La NSA serait-elle devenue si vaste et éparpillée qu’elle deviendrait difficilement contrôlable ? « Elle connaît en tout cas un changement d’identité », analyse Nick Cullater. « Les agents en place pendant la guerre froide avaient profondément intégré la culture du secret. Tandis que les jeunes générations rejoignent les sociétés privées auxquelles la NSA sous-traite, en étant plutôt motivées par le package financier que celles-ci leur proposent, sans commune mesure avec celui des fonctionnaires. Au nom du patriotisme, on leur demande de respecter ce vieux code du secret. Ce n’est pas vraiment leur culture, cela peut créer des tensions. »

Autrement dit, la NSA pourrait être en train de fabriquer des lanceurs d’alerte en série… Edward Snowden aura déjà eu le mérite de relancer le débat autour de ses activités. Depuis cet été, des élus américains expriment leur indignation, demandent à y voir plus clair et insistent pour que la NSA soit mieux encadrée. Mais de là à imaginer que la taille de l’édifice soit réduite, il est permis de douter. 

 

 

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