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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 17:19

 

Source : www.marianne.net

 

 

L'imposture économique, ça continue !

Dimanche 9 Novembre 2014 à 13:00

 

Propos recueillis et traduits par Bertrand Rothé

 

Pour la première fois, un ouvrage de l'économiste australien Steve Keen est traduit en français. Son auteur a accordé en exclusivité à "Marianne" un entretien provocateur. Il accuse. Oui, les néolibéraux, égaux à eux-mêmes, n'ont rien appris, rien oublié.

 

Richard Drew/AP/SIPA
Richard Drew/AP/SIPA

 

L'imposture économique, ça continue !
>>> Entretien paru dans Marianne daté du 31 octobre

Marianne : Auriez-vous la gentillesse de commencer par résumer votre livre ?
Steve Keen :
 Mon livre a un objectif principal : démythifier les manuels d'économie, qui fonctionnent comme des photos retouchées de magazine féminin. Tous les défauts y ont été soigneusement masqués. Quand les défauts sont révélés, tout ce que les gens tenaient pour vrai dans l'économie contemporaine se révèle être faux.

Pouvez-vous donner quelques exemples des défauts les plus graves des manuels d'économie ?
Avec plaisir. Naïvement, quand on ouvre les livres d'économie, on pense qu'ils ont été écrits par des savants qui maîtrisent leur domaine, ou en ont au moins compris les mécanismes généraux. On s'attend par exemple qu'ils aient intégré le rôle de la monnaie. Or, quasiment toutes les démonstrations économiques partent de l'hypothèse absurde que l'argent est simplement un « voile » qui obscurcit plus ou moins l'échange des marchandises physiques entre l'acheteur et le vendeur. Ils oublient donc les banques, la dette et la monnaie ! Pas mal, non ? Les conséquences de cet oubli sont redoutables.
C'est la principale raison pour laquelle la très grande majorité, voire la quasi-unanimité, des économistes n'ont pas vu arriver la crise de 2008. L'explosion du crédit bancaire qui a alimenté la spéculation sur le logement aux Etats-Unis n'était pas intégrée dans leurs modèles mathématiques. Cela a aussi une grande importance pour vous, Européens. La politique d'austérité qui force à réduire le déficit budgétaire est fondée sur des modèles qui n'intègrent ni les banques, ni la monnaie, ni la dette. Elle dérive d'une des applications les plus influentes mais les plus absurdes de la pensée économique moderne, le concept d'« équivalence ricardienne »*, une notion imaginée par l'économiste conservateur américain Robert Barro que l'on retrouve dans quasiment tous les manuels d'économie.

 

Pourquoi dites vous de ce modèle qu'il est absurde ?
Ce modèle est construit sur trois piliers. Tout d'abord, il suppose que, sur le long terme, les budgets des Etats doivent être équilibrés, alors même que les Etats ont tendance à solder leur dette avec de l'inflation. Deuxièmement, il ne fonctionne que si tous les « agents économiques » sont rationnels et connaissent parfaitement la situation des marchés monétaires, ce qui est aussi une absurdité. Troisièmement, les ménages choisissent rationnellement entre consommation et épargne en fonction de leur propre existence, mais aussi de l'avenir, en intégrant les intérêts de leurs enfants, petits-enfants, et cela à l'infini.
Robert Barro en déduit que le déficit budgétaire entraîne la contraction des dépenses de consommation et de la croissance parce que les ménages constitueront de l'épargne pour permettre à leurs arrière-arrière-arrière-petits-enfants de payer les hausses d'impôts que le déficit ne manquera pas, à terme, d'entraîner. En revanche, si le budget est en excédent, ils dépenseront plus parce qu'ils anticipent que leurs descendants auront moins d'impôts à payer. Les présupposés de cette démonstration sont complètement illusoires.

Pourquoi ?
D'abord, Robert Barro oublie deux choses fondamentales. Il ignore la monnaie et oublie que les déficits sont nécessaires à la croissance économique, car ils rendent possible l'accroissement des liquidités. Il existe en effet une corrélation entre ces deux éléments : sans croissance de la masse monétaire, pas de croissance économique. Il y a deux sources de croissance monétaire : l'Etat et les banques. Les Etats, en dépensant plus d'argent qu'ils n'engrangent d'impôts ; les banques, en prêtant au-delà des remboursements des ménages et des entreprises. Pour limiter l'inflation, il faut évidemment encadrer ces actions. Mais, récemment, ce ne sont pas les Etats qui ont créé trop de monnaie, ce sont les banques, qui portent donc la responsabilité de la crise.
Ensuite, l'hypothèse selon laquelle nous arbitrerions entre consommation et épargne en fonction des impôts que paieront nos petits-enfants est tout simplement délirante. Pourtant, de très grands économistes ont validé sa proposition. Des éditeurs l'ont publiée, et dans quasiment tous les manuels d'économie du monde cette hypothèse est présentée comme une évidence.

Et ce n'est pas une évidence, justement ?
Si ce concept d'« équivalence ricardienne » ne résiste donc pas à une lecture critique de bon sens, pourquoi l'Union européenne continue-t-elle sa politique de retour à l'équilibre budgétaire ? L'austérité budgétaire provoque la récession, car elle réduit la quantité de monnaie en circulation. Et même pis, à chaque fois que l'on tente de se rapprocher de l'équilibre budgétaire, on s'en éloigne. Les tentatives répétées des gouvernements pour réduire leur dette publique conduisent les ménages et les entreprises à faire de même, de sorte que tous contractent leurs dépenses, provoquant la chute du PIB.
J'ai le sentiment qu'un jour on écrira que les tentatives répétées de réduire les dettes du secteur public sont les causes de la crise européenne, et non pas sa solution. A chaque tentative, la masse monétaire se réduit et fait plonger l'économie réelle avec elle. Je peux vous donner un autre exemple de la vacuité du modèle néoclassique**. La théorie de la concurrence ne résiste pas non plus au bon sens. Les économistes mainstream pensent que le marché le plus efficace est celui qui met en concurrence « un nombre très important d'entreprises qui n'ont pas de pouvoir sur le marché ». Pour atteindre cet objectif, il faut que les coûts de production croissent quand la production augmente. Sauf que cette situation n'est jamais réalisée.

Pourquoi le capitalisme dans son acception néolibérale est-il encore une référence, s'il est si facile de le critiquer ?
Il y a une différence entre un système social et sa théorie. En fait, la théorie néoclassique n'a rien à voir avec le capitalisme. La réussite du capitalisme est de motiver les gens et d'allouer des moyens considérables à l'innovation. C'est un sujet que la théorie économique néoclassique ne traite pas du tout. Cet avantage du capitalisme a évidemment sa part d'ombre, comme les innovations financières destructrices à l'instar des armes financières à destruction massive qui ont provoqué la crise des subprimes. Il y a aussi des objections plus graves, comme celles que l'important travail empirique de Thomas Piketty a fait émerger. Au fil des générations, une telle accumulation de richesses peut entraîner un retour à une société quasi féodale où des riches désœuvrés vivent de la fortune accumulée par leurs ancêtres.
Enfin, le capitalisme décentralisé est incapable de faire face à la crise écologique que nous vivons. Il est possible que le capitalisme d'Etat, comme celui que l'on trouve en Chine, soit mieux armé pour cela. Une chose est sûre : la solution néoclassique n'est pas efficace. La crise écologique ne pourra être résolue en se contentant d'augmenter le prix du carbone.

Pourquoi les théoriciens hétérodoxes ont-ils tant de mal à se faire entendre ?
Je pense tout d'abord que nous sommes beaucoup plus audibles depuis la crise de 2008, c'est très net en Europe ; d'autant plus que la dépression perdure à cause des politiques mal orientées de l'Union européenne.
La crise qui nous attend va relancer le débat. La réduction de la dette privée aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne a été insignifiante, et, par conséquent, je pense que nous devrons faire face à une nouvelle crise à brève échéance, disons au cours de la prochaine décennie.

Combien de temps faudra-t-il pour enrayer le regain des théories libérales ?
Je déteste être pessimiste, mais je pense qu'il faudra attendre jusqu'à la prochaine crise. Elle se produira bien avant 2024. La critique sera alors plus audible. Mais est-ce que cela sera suffisant pour nous faire adopter des politiques judicieuses ? La société humaine est peut-être le système le plus complexe qui ait jamais existé, et l'esprit humain n'est pas bien outillé pour le penser. Peut-être qu'un tel choc pourra faire comprendre qu'en période de crise la réduction des dépenses publique est une hérésie ?

La critique du libéralisme serait elle une spécificité française ?
Cela me fait sourire. Les hétérodoxes français ont beaucoup plus d'alliés qu'ils ne le pensent ! Il existe une importante littérature anglaise, dont mon livre n'est qu'un exemple. En revanche, j'ai l'intuition que vous avez une spécificité dans cette critique. Ayant moi-même un arrière-arrière-grand-père français, il est bien possible qu'il y ait quelque chose du style français dans ma critique.

 

Steeve Keen - Photo : Les Editions de l'atelier
Steeve Keen - Photo : Les Editions de l'atelier
BIO EXPRESS
D'après le professeur d'économie Jean Gadrey, l'économiste australien Steve Keen, mondialement réputé, est « considéré comme l'un des rares "grands" à avoir prédit, dès 2006, l'imminence d'une crise profonde, [et comme un] fin connaisseur de la théorie néoclassique » et des débats qu'elle a suscités depuis soixante ans. Il enseigne aujourd'hui en Angleterre, à la Kingston University, où il dirige le département d'économie, d'histoire et de science politique. Son travail est très influencé par Keynes, Marx, Minsky, Sraffa, Schumpeter et Quesnay. La première édition de son livre - Debunking Economics - a été très remarquée par la critique. Il s'en est vendu 20 000 exemplaires en langue anglaise et il a tout de suite été traduit en chinois. La seconde édition a connu un succès plus rapide et il est maintenant traduit en français.

 


* Théorie énoncée par l'économiste britannique David Ricardo (1772-1823) et reprise par Robert Barro, en 1974. Cette théorie postule que dans certaines circonstances il y aurait une équivalence entre l'augmentation de la dette publique et celle des impots requise, demain, par le remboursement de cette dette.
**Terme générique désignant plusieurs courants économiques qui étudient la formation des prix, de la production et de la distribution des revenus.


L'imposture économique, de Steve Keen, Les Éditions de l'atelier, 532 p., 27 €.

 

 

 

Source : www.marianne.net

 

 

 

 

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