Dimanche 4 novembre 2012 7 04 /11 /Nov /2012 14:47

 

 

 

 

La militante basque française Aurore Martin, recherchée par Madrid, a été interpellée jeudi 1er novembre dans les Pyrénées-Atlantiques. Elle a été aussitôt livrée à la police espagnole. Aurore Martin était visée depuis le 13 octobre 2010 par un mandat d'arrêt européen émis par un magistrat madrilène pour « faits de participation à une organisation terroriste, et terrorisme ». En l'occurrence : avoir participé en Espagne à des réunions publiques comme membre du mouvement Batasuna, un mouvement politique reconnu en France mais interdit en Espagne...

La jeune militante de 33 ans a été interpellée jeudi par des gendarmes à l'occasion d'un contrôle routier « fortuit » à Mauléon (Pyrénées-Atlantiques), non loin de Pau, selon la gendarmerie et le parquet de Bayonne. Sa remise à la police espagnole a aussitôt déclenché une vive polémique. Plusieurs élus protestent contre ce qu'ils considèrent comme une « provocation » du ministère de l'intérieur.

« Cette situation est ubuesque, incompréhensible en plein processus de paix », a réagi Kotte Ecenarro, vice-président socialiste du conseil général des Pyrénées-Atlantiques, évoquant le renoncement à la lutte armée par l'ETA depuis un an. « Ça tourne à la provocation de la part des gouvernements français et espagnol », a-t-il ajouté. L'adjointe écologiste au maire de Bayonne, Martine Bisauta, met en cause Manuel Valls, notant que le ministre de l'intérieur avait donné le ton, lundi, lorsqu'il a promis de mener une politique de « fermeté » contre l'ETA tant que le mouvement indépendantiste n'aurait pas déposé les armes.

« Le décor a été planté les jours précédents, ce n'est pas un hasard », a déclaré Mme Bisauta : « C'est dramatique (...). C'est une prise de risque qui pourrait créer des conditions de violence. » La députée PS des Pyrénées-Atlantiques Colette Capdevielle souligne que « le délit qui est reproché n'existe pas dans le droit pénal français », et que le mandat a été appliqué alors que « des choses importantes se sont passées », évoquant aussi « le processus de paix ». « C'est un mauvais signe pour la paix, a réagi, du côté de l'UMP, Max Brisson. La société civile du Pays basque et bon nombre d'élus ont dit combien ils pensaient que ce mandat d'arrêt était disproportionné par rapport aux faits reprochés à Aurore Martin. »

Mediapart avait rencontré Aurore Martin en juin 2011, lorsqu'elle avait fait le choix de sortir de la clandestinité. Nous republions ci-dessous l'entretien qu'elle nous avait alors accordé (lire notre Boîte noire).

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D'ici quelques jours, Aurore Martin va réapparaître au grand jour. En décembre 2010, cette militante basque de 32 ans, membre du mouvement Batasuna, a décidé de se cacher. Visée par un mandat d'arrêt européen délivré à son encontre par l'Espagne, validé en décembre par la Cour de cassation, elle risque d'être remise aux juges espagnols qui la réclament pour sa participation à plusieurs réunions publiques au Pays basque.

Les faits qui lui sont reprochés se limitent à une expression politique indépendantiste. Ils n'en sont pas moins qualifiés de « terrorisme » par les autorités espagnoles. Après avoir interdit Batasuna en 2002, elles ont ouvert depuis lors une enquête sur ce mouvement. Tout en effectuant des investigations à la demande de l'Espagne, la France, elle, n'a jamais interdit Batasuna. L'exécution d'un mandat européen peut être refusée s'il a été émis dans le but de poursuivre une personne en raison de ses opinions politiques (lire la Boîte noire de cet article).

Malgré la forte mobilisation en sa faveur, Aurore Martin craint d'être rapidement envoyée en Espagne. Elle s'est confiée en exclusivité à Mediapart et au Journal du Pays basque.


 


Mediapart : Voilà six mois que vous vous cachez…

Aurore Martin : Oui. Pendant six mois, j'ai bougé de maison en maison, de famille en famille. Voilà. Je pense que je suis aussi arrivée aux limites de ce que je suis prête à accepter. Six mois, c'est déjà long. J'envisage bientôt mon retour. Dans les jours, dans les semaines qui viennent, comment il se fera je ne sais pas encore, mais je compte revenir à la vie publique, à ma militance publique, et faire une apparition publique.

Un réseau s'est mis en place pour m'héberger, pour m'habiller, pour donner des nouvelles à ma famille, pour tout ce qui est technique, humain. Sans ce réseau de solidarité, je n'aurais pas fait ce choix-là. Même si c'est un choix personnel. C'est une vie difficile. Isolée. J'ai dû me couper de tout mon entourage, de ma famille, de mes amis. C'est très dur. Vous êtes votre propre gardien de prison… Ce n'est pas quelque chose qu'on envisage comme ça. Si j'avais pu, je ne l'aurais pas fait.

Quelles sont les charges retenues contre vous ?

Je suis accusée d'association de malfaiteurs, donc d'actes terroristes, pour le seul délit de m'être exprimée publiquement lors de différents événements, au nom de ma formation politique. Il y a un article d'opinion que j'ai écrit et signé avec un autre militant dans le journal Gara, journal diffusé au Pays basque. Un meeting à Pampelune où nous avons expliqué notre projet politique, ce n'est pas un projet de martien, et un autre meeting, à Uztaritz (côté français – ndlr). J'ai participé aux deux.

Ce qui m'est reproché, c'est d'avoir pris la parole et fait l'introduction du meeting où je contextualise 30 ans d'histoire du Pays basque. Je ne dis rien d'exceptionnel. A l'époque, nous étions en période de processus de paix. Donc, nos déclarations sont en faveur d'un processus de paix... Le contenu, je ne vois pas ce qu'il a de gênant. Une lettre dans le journal, une réunion publique et une conférence de presse du bureau national de Batasuna, au lendemain du cessez-le-feu, où l'on se réjouit des négociations qui pourront se mettre en place. Le contenu ne choque personne, a priori.

Mais la cour d'appel de Pau puis la Cour de cassation ont validé ces motifs…

Oui, alors qu'en principe, le mandat d'arrêt européen n'est pas applicable en cas de délit d'opinion. Or ce sont des délits politiques. Les délits qui sont reprochés ont été filmés, retransmis à la télé. On nous a laissés faire ces meetings, on nous a laissés faire ces conférences de presse. Cela a été relayé au nouveau médiatique. Il n'y a aucun problème avec le contenu et avec le fait que ce soit moi.

Vous n'avez pas pu faire entendre ces arguments…

J'ai senti que c'était un peu de la mascarade. Durant toute la procédure, on ne m'a interrogée qu'une seule fois. Le jour de l'audience, j'ai eu trois minutes pour m'expliquer. Même chez le procureur, on ne m'a jamais parlé. Jamais on ne m'a posé de questions. Tout ça était très frustrant pour moi, parce que je sentais que je n'avais pas d'espace de défense. Et même mon avocate, très peu. Les raisons de mon incarcération sont ridicules. Je l'ai quand même précisé le jour de l'audience au tribunal. J'ai eu l'impression que, depuis le début, je me soumettais un peu à tout ça.

 

Avec ce mandat d'arrêt, la France crée un précédent

Et vous n'avez pas été informée de l'audience de cassation…

Je n'ai pas eu la date de la cassation. Ça m'intéressait pourtant d'y aller. Ça sert à quoi de faire des recours juridiques, si vous n'êtes même pas présent, et même pas au courant. La Cour de cassation connaît mon adresse pour m'envoyer, une semaine avant, un courrier qui me donne la facture de ma plausible audience devant la cour. Combien me coûte mon recours: 368 euros, j'ai le courrier à la maison. Mais dans ce courrier, il n'y a aucune mention de la date d'audience, et par la suite, je n'ai pas reçu d'autre courrier. On sait où me joindre pour me réclamer de l'argent. Mais pas pour m'auditionner. Je comprends bien que cela dépasse le cadre juridique. Ce sont des choix politiques, des Etats français et espagnol.

Quelle est la peine encourue en Espagne pour les délits qui vous sont reprochés ?

La peine maximale requise est de douze ans. C'est ce qu'ils pourraient demander. Ce n'est pas forcément ce qu'ils mettraient en application. Mais c'est la peine qui est requise pour un délit d'opinion. Beaucoup de gens sont en prison pour du délit d'opinion. Ils n'ont pas pris douze ans, mais deux, trois, quatre, six ans... Mais c'est beaucoup.

Avec la fin de votre clandestinité que peut-il se passer demain ?

La France mettra en application son mandat d'arrêt européen. J'ai fait tous les recours juridiques possibles. Je n'ai plus de recours, à moins d'une décision politique de Paris, qui n'arrivera jamais concrètement. Donc, il n'y a aucun moyen que j'échappe à l'extradition. Je sais que je vais être extradée.
Je serais présentée à Madrid, on verra ce qui se passera à Madrid. Je suis consciente que je vais faire de la prison. Ce qui est sûr, c'est que je ne vais pas me rendre.

La mobilisation en votre faveur est forte au Pays basque. Elle pourrait peut-être encore empêcher votre transfert ?

Pour moi, il est possible que la mobilisation ici influe la décision de Madrid. Mais pas de Paris. Paris a dit oui. La France, le système judiciaire français et les courants politiques français ont dit oui. Désormais, ça se joue à Madrid.

Ce qu'ils n'ont peut-être pas mesuré, c'est qu'on ne peut pas appliquer un mandat d'arrêt pour des faits politiques. Pourtant, il s'applique pour moi. C'est un précédent en France. J'ai créé un précédent. C'est que demain n'importe quel pays pourra réclamer un ressortissant français pour x raisons. Au niveau politique, c'est grave.

 

Dans la deuxième partie de cet entretien, Aurore Martin revient en video sur son parcours militant.


Entretiens avec Aurore Martin. Images : Karl Laske. Montage : Aurélien Pic.

 


Par democratie-reelle-nimes - Publié dans : Ils réagissent
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