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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 11:28

| Par Mathieu Magnaudeix

Sur la place de la République, la République, justement, s'est fait la malle. Le tribunal de commerce a fermé en 2009. Le tribunal d'instance a déserté l'année suivante. Le café du Palais, juste en face, a baissé le rideau depuis des années. A l'exception de la boulangerie, les autres boutiques de la place ont mis la clé sous la porte.

A part quelques pigeons, on n'entend pas un bruit cet après-midi-là dans la vieille ville de Joigny,  jolie cité de l'Yonne classée « Ville d'art et d'histoire », avec maisons à colombages, vieilles demeures aristocratiques et rues tortueuses à souhait. Et 10 000 habitants. Tout récemment, le tribunal d'instance et sa chapelle classée ont trouvé preneurs : 200 000 euros. Le nouveau propriétaire est un numismate dijonnais. « Franchement, je ne pensais pas que ça se vendrait. Je ne sais pas trop ce qu'il va en faire », grommelle l'ancien patron du café, qui vit toujours dans son établissement fermé.

 

Joigny, 10.000 habitants au bord de l'Yonne. 
Joigny, 10.000 habitants au bord de l'Yonne.

Joigny la paisible, chef-lieu d'un territoire rural acquis à la droite depuis des lustres, n'en revient toujours pas. En quelques années, l'Etat s'est massivement désengagé. La maternité et la chirurgie avaient déjà quitté l'hôpital en 2004, alors qu'un bloc opératoire tout neuf venait juste d'être inauguré. Puis est arrivée la Révision générale des politiques publiques (RGPP), vaste mouvement de restructuration des services publics lancé en 2008 par Nicolas Sarkozy. Les tribunaux sont partis. Et puis le coup de massue : le départ de l'armée, en 2010. Le 28e Groupement géographique imprimait ici les cartes militaires. Les 400 militaires, leur famille et leurs 650 000 euros de salaires mensuels faisaient vivre le commerce local.


 

Le 28e Groupement militaire, fermé en 2010. 
Le 28e Groupement militaire, fermé en 2010.

La communauté de communes s'est retrouvée propriétaire pour l'euro symbolique d'une immense friche de 10 hectares en pleine ville, et de milliers de mètres carrés de bâtiments, pour certains amiantés.

« Un cadeau empoisonné, grince Nicolas Soret, le jeune président (PS) de la communauté de communes, en charge du développement économique. Ici, on a tout pris sur la tête : la carte judiciaire, la carte scolaire, les réformes de l'hôpital... On se dit parfois qu'on aurait voulu faire mettre un genou à terre à la ville qu'on ne s'y serait pas pris autrement. » Au total, Nicolas Soret estime que la ville a perdu 500 emplois en seulement quelques années.

« Joigny est un peu la ville-martyre de la RGPP, l'exemple de ce qu'elle a pu produire de pire », explique Romain Derache, chargé de mission à l'Association des petites villes de France (APVF). C'est le résultat d'une application mécanique, sans aucune volonté de concertation avec les élus. »

Le gouvernement, aidé par des cabinets privés, a défini des seuils de rentabilité (taux d'utilisation, nombre d'actes rédigés...) pour définir la carte des tribunaux et des services publics supprimés. 84 % des maires interrogés par l'APVF estiment que la RGPP a eu un impact « négatif ou très négatif » sur le fonctionnement de leurs services publics.

Désert médical


 

L'ancienne imprimerie militaire 
L'ancienne imprimerie militaire

A Joigny, le départ de l'armée a plombé le commerce local de 2,5 millions d'euros de chiffre d'affaires par an, selon la préfecture de l'Yonne. « Il y avait plein de locations dans le Vieux-Joigny. Le soir quand les militaires avaient fini leur journée, ils dépensaient, faisaient un peu la fête, ils vivaient quoi ! Ça nous faisait travailler. Du jour au lendemain, juillet 2010, on a fait 15 % en moins », raconte Yannick Dussault, qui tient avec son mari une supérette dans la rue piétonne du centre-ville. Les affiches « à vendre » et les devantures badigeonnées de blanc y pullulent. En général, les nouveaux magasins (des solderies, des discounts alimentaires) ne tiennent pas longtemps.

« Ça manque vraiment de dynamisme, ça descend, on est devenu une ville-dortoir », déplore Marie-Claude Ecosse, une ancienne aide-soignante de 69 ans. « Tout ferme peu à peu », se désole Irène, 66 ans. Elle habite Annecy, mais vient une fois par mois pour faire les courses avec sa mère, Renée, 90 ans. « On ne peut même pas acheter de jolies fringues. »

Le marché immobilier, déjà très bas, a été plombé plusieurs mois par l'afflux de biens. Et les assistantes maternelles qui gardaient les bébés des militaires ont dû se reconvertir.


 

A l'entrée de l'ancienne base militaire. 
A l'entrée de l'ancienne base militaire.

La liste des services publics qui ont supprimé des effectifs depuis quelques années est impressionnante. Pour son audition devant une mission d'information du Sénat sur les conséquences territoriales de la RGPP (on peut lire le rapport de juin 2011 ici), Nicolas Soret a fait son enquête. D'après ses calculs, EDF et GDF ont supprimé trente emplois (et le bâtiment près de la gare reste inoccupé), de même que l'assurance-maladie (huit agents en cinq ans), la trésorerie (dix agents en six ans), ou Pôle emploi.

Une vingtaine de postes ont été perdus au collège et au lycée, et les parents se mobilisent actuellement contre la fermeture d'une classe de primaire au Clos-Muscadet alors même que le quartier gagne des habitants. Selon la Ville, la gendarmerie a perdu treize temps-plein. La restructuration des services départementaux de l'équipement, autre conséquence de la RGPP, a aussi touché les communes rurales environnantes, selon Nicolas Soret : « Les DDE aidaient les collectivités à établir leurs plans locaux d'urbanisme (PLU). C'est fini. Résultat : la communauté de communes du Béon a dû récemment payer un cabinet privé pour établir le sien ! »

« On est en voie de désertification. Mieux vaut ne pas avoir de gros problèmes de santé », déplore Philippe Baron, le libraire de la rue piétonne. Le dernier pédiatre a pris sa retraite il y a plusieurs années : en cas d'urgence pour les enfants, il faut désormais se rendre à l'hôpital de Sens. Le seul ophtalmo de la ville n'est plus très loin de raccrocher. Certains habitants qui en ont les moyens ont même pris l'habitude de se rendre à Paris pour se soigner, raconte un médecin. Les autres encombrent les urgences de l'hôpital. « 80 % de l'activité des urgences, c'est de la bobologie », explique Viviane Mutti, la directrice des soins.

Avec 15 000 passages par an, les urgences tournent à plein (ce qui assure d'ailleurs l'équilibre financier de l'hôpital), un niveau d'activité enviable qui est aussi la conséquence de l'absence cruelle de spécialistes en ville. Les généralistes, débordés, sont de plus en plus nombreux à ne pas se déplacer après 20 heures, alors qu'ils doivent en théorie assurer les gardes.

La directrice des soins de l'hôpital assure que son établissement n'est pas menacé. « Nous nous sommes transformés et adaptés à la population locale, qui vieillit. La maternité ne faisait pas assez d'accouchements pour garantir la qualité maximum. Nous avons ouvert un service de réadaptation cardiaque et respiratoire reconnu, nous allons ouvrir un nouveau service de gériatrie. » Les élus croisent les doigts : l'hôpital avec ses 400 salariés est désormais le plus gros employeur de la ville. Réduction des coûts oblige, il embauche moins qu'auparavant. Qu'il disparaisse, et Joigny vivrait un nouveau drame.

« Mécanisme rouillé »

 

La rue piétonne de Joigny.La rue piétonne de Joigny.
Elue d'opposition de droite au conseil municipal, Isabelle Bourassin-Lange ne nie pas les difficultés induites par la RGPP. Mais elle les minimise. « Le départ de l'armée a été un moment dur. Ça a un peu déstabilisé le tissu économique et social. Mais plus on en parle, plus ça alimente la complainte. C'est comme la crise, si on en parlait moins on aurait un peu plus le moral ! »

Elle conteste tout de même le bien-fondé de certaines décisions. « L'idée de la RGPP est bonne mais certaines mesures ont été prises sans qu'on nous demande notre avis ! C'est très facile avec son papier et son crayon de faire des choses à Paris, mais les élus votent des lois dont ils ne mesurent pas toujours les conséquences. Les énarques oublient trop souvent que la proximité, ça coûte en réalité moins cher pour les finances publiques. La fermeture des tribunaux, par exemple, a obéi à la volonté de l'Etat de regrouper les pôles administratifs. Ça partait d'un bon sentiment, mais désormais il faut se rendre au tribunal d'instance à Sens pour les formalités », à une trentaine de kilomètres.

La crise économique et sociale a encore ajouté aux difficultés. En Bourgogne, le bassin d'emploi de Joigny, où vit une population d'ouvriers et d'employés en mal de qualification, a particulièrement souffert ­– le chômage avait augmenté d'un tiers au plus fort de la crise, record régional. Les stylos à plume Sypen (groupe Bic) ont été délocalisés à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). Strulik, un fabricant de conduits de ventilation qui a repris ses locaux, est en grande difficulté. Le tôlier Ertop, 115 postes début 2009, a supprimé depuis un tiers de son effectif par vagues successives. Mais l'essentiel des départs s'est fait au fil de l'eau dans la kyrielle de petites entreprises qui constituent le tissu économique local. L'industrie et la construction ont particulièrement souffert, touchant particulièrement les hommes. Joigny compte environ 850 chômeurs selon l'Insee. Les Restos du Cœur suivent en permanence 260 familles à Joigny et les communes alentour.


 

 

« Gauche ou droite, ils ne peuvent rien faire, c'est un mécanisme qui est rouillé », dit une habitante. Ce n'est pas l'avis de Nicolas Soret, le président de la communauté de communes (photo). Soret, 30 ans à peine, est aussi le maire-adjoint de Joigny : en 2008, ce fief de la droite longtemps dirigée par un cacique du RPR, Philippe Auberger, est passé à gauche, grâce à la division de la droite. Proche de Martine Aubry, Nicolas Soret espère bien ravir le siège de députée à l'élue sortante, l'UMP Marie-Louise Fort, aux prochaines législatives. Selon lui, la gauche va faire une percée aux législatives dans le département.

« Il y a un risque » que la circonscription passe à gauche, s'inquiète Isabelle Bourassin-Lange. Ce serait un séisme politique local. L'élue s'inquiète du score du FN, qui a fait une percée dans l'Yonne aux dernières cantonales : « Ce sera bordure pour Nicolas Sarkozy, dit-elle. Il y a une mode pour Marine Le Pen dans l'électorat ces derniers mois. Je mets en garde les électeurs contre cette attitude qui risque de provoquer un second tour entre Marine Le Pen et François Hollande, c'est évident. » L'élue défend mordicus son président, même si elle a quitté l'UMP à cause des divisions de la droite locale : « On parle souvent de la soirée au Fouquet's mais au Fouquet's on mange aussi des pizzas ! »

De son côté, Nicolas Soret mène campagne en insistant sur le sort réservé par l'Etat à la ville. Il estime que Joigny n'a pas eu assez de temps pour se retourner. « Entre l'annonce et le départ de l'armée, il s'est passé deux ans, le double n'aurait pas été un luxe », dit-il.

L'Etat, l'Union européenne et les collectivités territoriales se sont engagés à recréer en trois ans les emplois perdus en injectant 17 millions d'euros. Reste désormais à attirer des entreprises dans la nouvelle zone d'activités. La mairie veut faire de Joigny une capitale départementale de la formation. Dans l'ancien bâtiment de l'état-major de la base militaire, un centre de formation d'ambulanciers et d'aides-soignantes a ouvert. L'UIMM, le patronat de la métallurgie, va bientôt construire un pôle régional dédié à l'industrie. Un village d'artistes pourrait même s'installer dans les hangars où étaient stockées les cartes militaires.

Plus que jamais, Joigny parie sur sa proximité avec la région parisienne (1 h 10, avec un train par heure) pour se développer. Depuis quelques années, des banlieusards lassés des longs trajets quotidiens en RER louent ou achètent à Joigny, profitant d'un marché immobilier encore bas. Selon l'agence immobilière près du PMU, il s'agit plutôt de ménages modestes, gagnant un peu plus que le Smic. D'après la municipalité, leur arrivée a un peu compensé l'hémorragie due à la restructuration des services publics. Le matin, les trains régionaux à destination de Paris sont pleins. « Joigny est en train de devenir la grande banlieue de Paris », explique Aude Besson, une secrétaire médicale à la retraite. 

Il sera pourtant difficile de les attirer en masse si la présence des services publics continue de reculer.

 


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