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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 22:53

 

 

Médiapart - | Par Carine Fouteau

 

 

La Ville de Paris n'est pas seule en cause. Que des familles roms dorment dans les rues de la capitale est aussi le résultat d'une politique d'État particulièrement répressive à l'égard de cette population. Les démantèlements de campements au-delà du périphérique ont des répercussions sur les communes avoisinantes, en premier lieu Paris. Délogés, les occupants cherchent refuge un peu plus loin. Et c'est ainsi que, parfois, ils échouent dans les cabines téléphoniques de la place de la Bastille ou sur les trottoirs de la rue du faubourg Saint-Antoine.

Pourquoi ce quartier ? En partie parce que s'y trouve l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), où Roumains et Bulgares peuvent solliciter l'aide au retour. Problème : ce dispositif est victime de son succès... et de son inefficacité au point que le ministre de l'intérieur vient d'en abaisser drastiquement le montant. C'est la faillite d'un système qui a fait des évacuations et des reconduites à la frontière sa priorité

Lors de la campagne présidentielle, François Hollande s'était engagé à renoncer à la politique du chiffre inaugurée par Nicolas Sarkozy en 2002. Pourtant, même sans objectifs fixés, le bilan de l’année 2012 est plus élevé que jamais : 36 822 étrangers en situation irrégulière ont été expulsés, contre 33 000 en 2011 et 28 000 en 2010. Sous le gouvernement Jospin, en 2001, ce chiffre ne dépassait pas les 10 000. Ce record, Manuel Valls l'obtient grâce aux ressortissants roumains et bulgares, le plus souvent de la minorité rom, qui contribuent à hauteur d’un tiers environ aux retours.

 

À l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, le 18 décembre 2012, avant le départ d'un charter vers la Roumanie. © Sara Prestianni 
À l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, le 18 décembre 2012, avant le départ d'un charter vers la Roumanie. © Sara Prestianni

 

Via son « entourage » cité dans l’AFP, le ministre a adressé un double message : aux défenseurs d’une politique de « fermeté », il souligne que cette évolution représente une hausse de 11,9 % sur un an ; à ceux qui s’inquiéteraient d’un tel résultat, il précise que les premiers mois de l’année, lorsque la droite était au pouvoir, « furent sans précédent » et qu’une baisse a ensuite été amorcée.

Cette dernière information, invérifiable tant que les statistiques détaillées ne sont pas rendues publiques, en cache une autre : au second semestre, qui correspond à l’arrivée au pouvoir de la gauche, les indicateurs ne sont pas tous en recul. Car les démantèlements de campements mais aussi les rapatriements de Roumains et Bulgares se multiplient.

Selon les calculs de Philippe Goossens, membre du bureau de l’Association européenne pour la défense des droits de l’homme (AEDH) qui compile depuis plusieurs années des données sur les démolitions de campements, 11 803 personnes ont subi une évacuation forcée en 2012, dont 4 209 entre janvier et juin, et… 7 594 entre juillet et décembre. Là encore, c’est plus qu’auparavant. Ils étaient 9 396 à avoir été délogés en 2011 et 3 213 en 2010, l’année où Nicolas Sarkozy a violemment stigmatisé cette communauté.

Les charters collectifs suivent également une courbe ascendante : Philippe Goossens recense 220 personnes concernées par les vols groupés au cours de la première partie de l'année dernière, 1 293 lors de la seconde. Six fois plus ! Même tendance pour le nombre total d'éloignements de ressortissants roumains et bulgares, y compris les départs “individuels”. Dans son dernier bilan, l'Ofii en dénombre 8 713 en 2011. Selon un document interne de l'établissement public, ils seraient au moins un millier de plus en 2012, mais l'Ofii, tout comme le ministère de l'intérieur, refusent de communiquer l'évolution d'un semestre sur l'autre.

 

Un agent public, avec ses gants noirs, récupère les attestations de départ. © Sara Prestianni 
Un agent public, avec ses gants noirs, récupère les attestations de départ. © Sara Prestianni

En l’absence de résultats tangibles de la circulaire interministérielle du 26 août 2012 « relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites », l’orientation musclée adoptée par Manuel Valls l’emporte malgré les réticences de quelques collègues du gouvernement, comme Cécile Duflot ou George-Pau Langevin. Sa méthode, qui aurait provoqué des levées de boucliers lors du quinquennat précédent, ne rencontre plus guère d’opposition à gauche. Ses déclarations sur les Roms se raréfient : il n’a plus besoin de justifier sa politique comme il le faisait voilà encore quelques mois.

En fin de compte, le ministre de l’intérieur réussit le tour de force de faire passer ses options droitières comme les seules possibles. Il a banalisé les démantèlements et les expulsions aux yeux à la fois de l’opinion publique et des élus qui en appellent fréquemment aux services de police, et aux préfets et donc à lui, pour se débarrasser de cette population considérée comme indésirable.

 

En attendant d'entrer dans le terminal 3. © Sara Prestianni 
En attendant d'entrer dans le terminal 3. © Sara Prestianni

 

« Devenir xénophobe pour essayer d’être populaire »

Expulsions répétées de femmes enceintes et d’enfants à Marseille, refus de scolarisation dans le XVe arrondissement de Paris, classes ghettos à Ris-Orangis en Essonne et à Saint-Fons, près de Lyon, refus d’accès à la cantine à Deuil-la-Barre dans le Val-d’Oise… Manuel Valls fait des émules, aussi bien à droite qu’à gauche.

Les autorités européennes s’en émeuvent. Dans une décision du 21 janvier 2013, le Comité européen des droits sociaux du Conseil de l’Europe a condamné publiquement la France pour violations manifestes des droits des Roms en matière de logement, d’éducation et d’assistance sociale et médicale. Mais ces accusations de traitement discriminatoire, qui ne sont pas les premières, n’ont pas suscité de réactions de la part du gouvernement.

 

En file vers les guichets d'embarquement. © Sara Prestianni 
En file vers les guichets d'embarquement. © Sara Prestianni

Président du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), Stéphane Maugendre, dans une récente tribune à Libération, relève lui aussi la « brutalité » de l’exécutif à l’égard des étrangers et la « maltraitance » dont il fait preuve. « Manuel Valls peut en toute tranquillité s’affirmer l’héritier direct de Nicolas Sarkozy », souligne-t-il. Regrettant que les non-Français servent de nouveau de « monnaie d’échange » dans un contexte économique et social critique, il souligne le risque de « devenir xénophobe pour essayer d’être populaire ».

Pas sûr que le ministre soit sensible à ces mises en garde « droits-de-l'hommistes », selon son expression. Le coup de frein, paradoxalement, pourrait venir d'ailleurs. Le mécanisme auquel Manuel Valls doit sa popularité est dans un tel état de surchauffe qu'il revient cher à l'État. Avec près de 37 000 expulsions annuelles, le budget finit par exploser. Pragmatique, le ministre a sorti sa calculette et décidé de réduire le montant des aides au retour.

Proposée aux Européens dont les ressources ne sont pas « suffisantes » pour être autorisés à séjourner sur le territoire, l'aide dite “humanitaire” s'adresse, depuis sa création en 2006, principalement aux ressortissants roumains et bulgares. Mis en place par Nicolas Sarkozy, ce dispositif est inopérant, car les personnes reviennent, libre circulation oblige. Et coûteux : avec l’aide au retour dit “volontaire” prévue pour les ressortissants non-européens, les sommes dépensées ont atteint 20,8 millions d’euros en 2011 dont 9,4 pour le transport et 11,4 pour le pécule.

 

Une signature en échange de l'enveloppe contenant les billets de l'aide au retour. © Sara Prestianni 
Une signature en échange de l'enveloppe contenant les billets de l'aide au retour. © Sara Prestianni

Selon l’arrêt qui vient d’être publié au Journal officiel, la baisse est entré en vigueur le 1er février 2013. L’État continue à prendre en charge les frais de transport, mais l’aide financière est ramenée de 300 à 50 euros par adulte et de 100 à 30 par enfant. Conséquence prévisible : la chute du nombre de candidats au départ. En 2012, la politique du chiffre avait été boostée par les quelque 16 000 retours organisés par l'Ofii. Cette année, les reconduites à la frontière devraient, à l'inverse, diminuer. Enrayer les expulsions pour faire des économies ou polir la machine au risque d'aggraver les déficits, tel est le dilemme auquel est confronté Manuel Valls.

 

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Published by democratie-reelle-nimes - dans Economie et social
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