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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 17:57

 

Marianne - Samedi 8 Décembre 2012 à 12:00

 

PAR ÉLODIE EMERY

 

La baisse du pouvoir d'achat, la solitude et la crainte de «finir» en résidence médicalisée encouragent les retraités à s'installer en colocation. On n'est pas sérieux quand on a 60 ans bien tassés !

 


GILE MICHEL/SIPA
GILE MICHEL/SIPA
Ce jour-là, Hélène, 65 ans, revient d'un séjour chez sa fille à Bordeaux. Sur le quai de la gare, un homme aux cheveux gris et à la barbe impeccablement taillée l'attend, ponctuel et souriant. Jean-Marie n'est pas le mari d'Hélène et, pourtant, il la ramène chez eux, dans la grande maison qu'ils partagent avec Nicole, 73 ans, à une dizaine de kilomètres de Lourdes. Ces trois-là ne sont pourtant ni de la même famille ni des amis de longue date. Avant d'habiter ensemble, ils ne se connaissaient même pas. Et cela fait maintenant près de deux ans qu'ils sont «colocs». Comme des étudiants... Mais des étudiants à la retraite.

«Je n'avais plus envie de vivre seule, explique Hélène. Je viens d'une famille de quatre frères et sœurs dont je suis très proche, j'aime les maisons animées.» Ses enfants partis, Hélène lance une bouteille à la mer. Elle envoie un message sur le site Leboncoin.fr, entre deux annonces pour des meubles ou des scooters d'occasion. Histoire de voir si d'autres, comme elle, imaginent leurs vieux jours autrement que vissés dans un fauteuil, le Sonotone réglé au maximum, avec les héros des «Feux de l'amour» pour seuls compagnons. Miracle, elle reçoit une réponse de Jean-Marie, 69 ans et débordant d'énergie, à qui la vie en solo ne convient pas non plus. «J'avais entendu une émission de radio sur France Inter à propos de la colocation des seniors, et je me suis dit : ça, c'est pour moi ! s'enthousiasme-t-il. J'ai organisé un week-end dans un gîte au Pays basque auquel une dizaine de personnes intéressées par le principe ont participé. Mon idée, c'était une maisonnée de 7 à 10 personnes.»

Jean-Marie admet volontiers avoir un fantasme soixante-huitard inassouvi, lui qui a débuté une très sérieuse carrière d'informaticien à l'heure où d'autres fumaient des joints sur le plateau du Larzac. Certes, il n'a trouvé que deux colocataires, mais il reste un infatigable apôtre de la vie en communauté. Et, quand les enfants et petits-enfants des uns et des autres viennent en visite, Jean-Marie profite bien de la «tribu» qu'il appelait de ses vœux. «C'est vraiment dommage que les gens n'y pensent pas... C'est tellement bien !»  

Dès leur arrivée dans la maison de Lamarque-Pontacq, un petit village des Hautes-Pyréenées, Nicole et Hélène ont mis les points sur les i. Pas question de punaiser au mur un tableau des corvées ménagères – ce que Jean-Marie proposait pour assurer une répartition équitable des tâches. Aujourd'hui, aucun rôle n'est gravé dans le marbre, mais tout fonctionne. Deux voitures pour trois, un compte commun pour les dépenses de la maison... Et pas la moindre trace de tension entre ses occupants. «C'est celui qui y pense qui va faire les courses, affirme Nicole. Et, pour préparer les repas, c'est pareil, ça dépend : ça se fait naturellement.» Pas d'empoignade non plus avec celui qui n'a pas rabattu la lunette des toilettes (il serait du reste vite démasqué). Les trois ont trop de choses en commun : un rejet massif de la société de consommation, un goût pour les choses simples, la nature et les nouvelles rencontres.

Dans la voiture qui les ramène de la gare, Jean-Marie donne d'abord à Hélène des nouvelles de leur potager bio, puis annonce en passant : «Au fait, on a une woofeuse en ce moment à la maison, elle s'appelle Henriette.» Et, comme Hélène accueille la nouvelle sans le moindre étonnement, on est bien obligé de poser la question : une quoi ? «Le woofing, c'est une façon de voyager en participant au développement de l'agriculture biologique», explique un peu plus tard la sémillante Henriette, quatrième colocataire provisoire. En échange d'un coup de main dans le jardin, les woofeurs ont le gîte et le couvert offerts gracieusement par leurs hôtes. Le plus souvent, ces voyageurs «responsables» sont des jeunes qui souhaitent barouder à peu de frais. Mais pas toujours. La preuve avec Henriette.

« Les seuls vieux que l'on met en avant, ce sont ceux qui "font jeunes"! »

Elle se décrit comme «semi-nomade», voyageant d'une ferme à l'autre, de la Suisse au Portugal. Ce jour-là, après avoir embarqué Nicole, Hélène et Jean-Marie pour une partie de cueillette sauvage dans leur jardin, elle prépare le dîner à base de feuilletés aux orties, de purée de fèves à l'ail et de soupe aux mille et une herbes folles. A table, les convives sont enchantés de découvrir ces nouvelles saveurs 100 % naturelles. Pour le cliché des petits vieux aux habitudes indécrottables, il faudra repasser. A regarder Jean-Marie faire la vaisselle et Nicole ranger calmement la cuisine pendant qu'Hélène fume une cigarette sur le perron, on se demande si ces trois-là n'ont pas trouvé le remède à tous les maux d'une Europe vieillissante.

«Sept cent cinquante mille individus partent à la retraite chaque année. Aujourd'hui, personne n'est capable de les accueillir», avertit Eric Vialatel, fondateur des Maisons de Marianne, des immeubles de logements sociaux conçus pour pouvoir recevoir des seniors. D'après l'Insee, dans trente ans, un tiers des Français auront 60 ans ou plus et, au-delà de la question du financement des retraites, une autre se profile : où va-t-on loger nos millions de vieux ? Pour l'instant, ce débat n'intéresse personne, ou presque. La vieillesse, ce n'est pas glamour. Selon Pascal Champvert (1), président de l'Association des directeurs au service des personnes âgées (Adpa), cette peur du grand âge nous a conduits à une situation d'«apartheid», rien de moins ! «L'Occident n'aime pas les vieux ! tempête-t-il. Quand on parle de diminuer le droit de vote pour les plus de 80 ans, en expliquant qu'à cet âge-là on ne sait plus très bien, c'est le discours qu'on entendait il y a cinquante ans à propos des femmes. Les seuls vieux que l'on supporte et que l'on met en avant, ce sont ceux qui "font jeunes" ! C'est Charles Aznavour ou Line Renaud.»

Résultat : sur le dossier «vieux», la France est à la traîne, malgré un sévère avertissement lors de la canicule de 2003 : 20 000 décès, des personnes âgées isolées pour la plupart. En dehors des établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ephad), il n'existe aujourd'hui que 200 résidences spécialisées dans l'accueil des seniors. C'est peu et, surtout, c'est cher, très cher.

«Pour tous ceux qui n'ont pas beaucoup de moyens, il est impossible de payer 2 200 € pour une maison de retraite, ni même 1 000 € pour un appartement avec services intégrés», rappelle Eric Vialatel. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il a créé ses Maisons de Marianne en collaboration avec les offices HLM, avec ses appartements équipés de volets électriques, de veilleuses, et d'un système de détection de mouvements - qui donne l'alerte quand il n'y en a plus. D'autres initiatives commencent donc à voir le jour, timidement. «Nous sommes à une période d'expérimentations, explique Dominique Argoud, sociologue et président du comité personnes âgées de la Fondation de France. Pour l'instant, le seul modèle qui existe vraiment, c'est celui de la maison de retraite, et il sert plutôt de repoussoir. Beaucoup de choses vont être tentées pour trouver des modèles de vie alternatifs pour la retraite, parmi lesquelles les résidences autogérées et la colocation. Mais c'est une évolution sociétale qui va s'opérer sur dix, vingt ans.»

Un comble, même la Caisse nationale d'assurance vieillesse (Cnav) se désole de ne pas avoir plus souvent l'occasion de mettre la main au portefeuille. «La Cnav accompagne des promoteurs dans le développement de structures pour les personnes fragilisées, rappelle Antonin Blanckaert, adjoint à la direction nationale de l'action sociale. On apporte aussi des aides financières pour ceux qui veulent aménager leur maison : ça va de la barre d'appui à la rampe dans l'escalier, en passant par l'agrandissement des portes. Nous avons des budgets très significatifs ! Et, parfois, nous avons du mal à dépenser nos enveloppes... Il faut nous solliciter, l'argent existe.»

Pas de coloc pour les dépressifs !

En attendant, vieillir coûte cher. Hélène, Nicole et Jean-Marie, qui touchent entre 700 et 1 500 € de pension, font partie de l'écrasante majorité de ceux qui ne pourraient pas, s'ils le souhaitaient, s'offrir une chambre dans une résidence spécialisée. En colocation, ils paient chacun 450 € par mois, tout compris. Pour l'instant, ils débordent d'énergie : entre le potager, les meubles à retaper et les expéditions en randonnée, ils n'ont besoin de personne. Dans quelques années, le trio vieillissant et moins alerte pourra éventuellement mutualiser les dépenses d'un aide-soignant à domicile. A moins qu'ils ne s'en passent carrément. «Pour moi, c'est un projet de vie. Si, un jour, il faut faire une piqûre ou aider à monter les escaliers, cela ne me pose aucun problème, on n'a pas besoin de quelqu'un d'extérieur», affirme Jean-Marie.

Mais il n'y a pas que l'argent qui compte. A les entendre, tous ont une obsession : surtout, ne pas finir dans une maison de retraite. L'été dernier, une pensionnaire d'un établissement de l'Essonne a même organisé son évasion avec l'aide de son arrière-petit-fils. «Anthony a fait ça, car il sait exactement ce que je ressens, expliquait la nonagénaire à l'époque. La seule chose qui m'intéresse, c'est de rentrer chez moi. La liberté, la liberté, la liberté, un point, c'est tout !»

La solution, Claudine, 84 ans l'a trouvée en s'installant avec Bernadette, 62 ans, «une chic fille», dit-elle. «Ma mère et ma tante sont allées en maison de retraite, raconte-t-elle. Le manque de personnel, le mélange entre ceux qui perdent la tête et les autres, l'omniprésence de la mort... Rien que d'avoir vu ça, on se sent stimulé pour trouver des alternatives.» Les deux femmes vivent depuis deux ans dans un appartement d'une centaine de mètres carrés à Chambéry. Comme Jean-Marie, c'est en écoutant l'émission «Interception» sur France Inter que Bernadette a eu l'idée de la colocation. Et Christiane Baumelle, fondatrice du site Cocon3s.fr, qui conseille les candidats à la colocation, les a aidées à monter leur projet. 

Bernadette souhaitait vivre en Savoie, Claudine était partante. Après un an de conversations téléphoniques quasi quotidiennes, elles se sont lancées. «J'avais une grande pratique de la colocation, précise Claudine. Depuis que je suis jeune fille, j'ai toujours vécu à plusieurs, soit en hébergeant des étudiantes, soit avec mon frère...» Pas de mari dans la vie de Claudine et Bernadette. Pas d'enfant non plus. «J'étais passionnée par mon travail de coiffeuse, que j'ai dû arrêter à cause de mes problèmes de dos, dit la dernière. J'ai un grand besoin d'indépendance. Etre une bobonne à la maison, très peu pour moi.» Une génération sépare les deux femmes, qui se vouvoient respectueusement. Mais leur complicité saute aux yeux. Elles déjeunent et dînent ensemble mais chacune se prépare son repas : Claudine suit un régime qui lui interdit de toucher aux pâtisseries de Bernadette. L'une participe à une association où elle coupe les cheveux bénévolement, l'autre s'adonne à la peinture : «J'ai commencé un an avant de prendre ma retraite. J'ai travaillé toute ma vie de 7 heures du matin à 21 heures, je savais qu'il fallait me replonger dans une autre activité, pour éviter que la transition soit trop brutale.» Pour atténuer ce «choc», elles suivent ensemble des cours de philosophie une fois par semaine. «Heureusement, sinon j'aurais peut-être sombré dans la dépression», souffle Claudine.

Car, attention, pas de coloc pour les dépressifs ! C'est l'une des règles d'or édictées par Christiane Baumelle dans son Manuel de survie des seniors en colocation (2). «Le désespoir intérieur peut être tel qu'il effraie les candidats, écrit-elle. Ceux-ci ne considèrent pas, à juste titre, la cohabitation comme une prise en charge, ni un lieu de soins.» Pour être accepté par les autres, l'aspirant colocataire doit se soumettre à un cruel casting, et ceux qui souffrent de solitude ou ressassent leurs malheurs ont peu de chances de convaincre qui que ce soit de les accepter sous leur toit. Christiane Baumelle égrène volontiers les profils à éviter : «Les veuves qui n'ont jamais travaillé de leur vie et qui cherchent un nouveau mécène... Les hommes divorcés qui veulent qu'on s'occupe d'eux et qui partent dès qu'ils ont trouvé une femme. Mon ex, par exemple, je lui ai mis une colocataire, eh bien, il lui a sauté dessus.»

Avec la baisse du pouvoir d'achat et le désir de rompre avec la solitude, la colocation est dans l'air du temps. Deux films s'en sont fait récemment l'écho : Et si on vivait tous ensemble, de Stéphane Robelin, dans lequel Guy Bedos refuse que son vieux copain, incarné par Claude Rich, «crève dans cette baraque», la baraque en question étant une maison de retraite. Et Indian Palace, signé John Madden, sorti en mai dernier, qui raconte comment sept retraités fuient la grisaille britannique pour aller couler leurs vieux jours en Inde. Mais, dans la réalité, mettre sur pied une grande communauté s'avère bien plus compliqué qu'au cinéma. «Ah, tout le monde trouve ça génial, j'ai reçu plus de 1 000 appels ! s'exclame Christiane Baumelle. Mais la réussite dépend généralement d'une ou deux personnes qui sont vraiment motivées et qui prennent les choses en mains. Et ces gens sont assez rares, finalement.»

En témoigne la difficulté qu'ont nos deux maisonnées, à Chambéry comme à Lourdes, à recruter de nouveaux colocataires, mais aussi l'échec d'un bon nombre de projets. «Ça s'est très bien passé pendant un an, raconte une candidate à l'aventure, mais les deux hommes se sont disputés et plus personne ne s'entendait. On s'est séparés en septembre...» D'autres maisonnées refusent catégoriquement de recevoir les journalistes : soit parce que le succès de leur entreprise a déjà attiré trop de caméras et que cela nuit à leur tranquillité, soit au contraire parce que les habitants ne sont pas pressés de révéler que leur quotidien est fait de petites mesquineries. «Entre ceux qui ferment les radiateurs des chambres par souci d'économie, ceux qui dépensent plus parce qu'ils savent que les frais sont partagés... La réalité de la société, c'est qu'il y a beaucoup de gens qui ne s'intéressent qu'à eux», conclut Christiane Baumelle. Soit. Comme les autres, comme les jeunes à 20 ans, les vieux s'écharpent et se jalousent, ils se disputent et se séparent... La vie, quoi !

20,8 % de la population française avait plus de 60 ans en 2005. Une proportion qui passera à 30,6 % en 2035.

1,2 million de personnes seront dépendantes en 2040, contre 800 000 actuellement.

2 200 € C'est le prix moyen mensuel d'un hébergement en Ephad (maison de retraite).

1 000 € C'est le prix moyen mensuel d'un loyer dans une résidence avec services.

De 250 à 500 € C'est la fourchette de prix mensuel d'un loyer en colocation.

(Source : Insee.)

(1) Auteur de Prendre soin de nos aînés, c'est déjà prendre soin de nous, «Carnetsnord», éditions Montparnasse, 12 €.

(2) Editions Tournez la page, 14,95 €

 
Les Babayagas et le "putain de facteur humain"

Elles sont unanimement considérées comme des inspiratrices, des pionnières en matière de réflexion sur le vieillir autrement : les babayagas ont emménagé début novembre dans leur maison de Montreuil, près de Paris. Ce n'est pas trop tôt : voilà presque vingt ans que Thérèse Clerc, octogénaire à la forme olympique, en a eu l'idée ! Pour espérer entrer dans la maison des babayagas, il faut être une femme, mais pas seulement. Les futures colocataires, lesbiennes pour la plupart, ont en commun leur militantisme féministe et leur engagement écologique. Des femmes de poigne, ce qui n'a pas facilité l'entente de la communauté. «Au moment où nous signions enfin le permis de construire, sur 20 femmes, 13 sont parties, elles ont abandonné le projet», se souvient Thérèse. «C'est le PFH, soupire Dominique, une autre babayaga, le putain de facteur humain !» Aujourd'hui, le groupe s'est reconstitué et se rencontre régulièrement pour des repas ou pour partager un gîte pour les vacances. Les babayagas peuvent enfin profiter de leurs appartements individuels, mais aussi du salon collectif de 117 m2, ainsi que des deux grandes salles destinées à recevoir les cours et conférences qui leur permettront de ne pas être réduites «à l'état de tubes digestifs» ! «Rester intelligentes va nous permettre de rester en bonne santé, affirme Thérèse Clerc. C'est notre pari.»

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