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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 19:55
Rue89 - Mickey en CDI 28/11/2011 à 18h54

Nolwenn Le Blevennec


 

Jose et Irene ont profité d'une vague de recrutement du parc d'attraction pour fuir une Espagne minée par la crise et le chômage, « le temps que ça s'arrange ».


Irene à Disneyland Paris, en novembre 2011 (Audrey Cerdan/Rue89)

Fin novembre, en milieu de semaine, quasi-vide, Disneyland Paris a des bons côtés. De là à y travailler ?

Devant l'attraction pour enfants « Tapis volant », on retrouve Irene, 27 ans, souriante. Jose-Maria, 24 ans, nous rejoindra dès qu'il le pourra. Tous deux nous racontent le quotidien dans le monde merveilleux de Disney, loin de l'Espagne-qui-va-si-mal.

Tout serait parfait si Irene et Jose n'étaient pas en manque de famille et légèrement surqualifiés. Détenteurs d'un bac+5, ils ont été « castés » en septembre dernier par le parc de Marne-la-Vallée. Leur CDI « opérateur animateur d'attraction » a démarré le 15 octobre dernier, pour 1 500 euros brut par mois.

Le taux de chômage des jeunes Espagnols de moins de 25 ans a atteint environ 46% (selon les chiffres Eurostat), alors qu'il est d'environ 21% dans l'ensemble de l'Union européenne, et, à la différence de la France, il touche plus les diplômés. Les cerveaux espagnols partent en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Brésil, dans les pays d'Europe du Nord et en France.

« Je ne veux pas vivre de mes parents »

Des diplômés traversent les Pyrennées

En septembre dernier, Disneyland Paris a organisé un casting de quatre jours à Madrid. Le nombre de postulants était impressionnant : 950 personnes (deux fois plus qu'en Italie). « Il y avait 600 excellents profils, plus de diplômés et de vieux que lors des précédentes session de recrutement », dit Disney. Le prochain casting aura lieu à Alicante, en décembre.

Autre exemple : en avril, l'Allemagne a lancé un programme de recrutement de jeunes ingénieurs espagnols. En quelques mois, 17 000 candidatures ont été remplies, selon l'Agence allemande pour l'emploi.

Petit, Jose-Maria voulait être médecin. Il vient d'un petit village de campagne, au sud de l'Espagne.

Il a finalement fait des études de traduction à l'université de Cordoue (niveau master). Et il est parti parce que la situation de son pays n'est « pas très bonne », dit-il dans un français un peu maladroit.

Il a envoyé des dizaines de CV l'été dernier et n'a eu aucune réponse :

« Je suis réaliste, il va falloir que je passe une bonne période à l'étranger, le temps que ça s'arrange...

Moi, je ne veux pas vivre de mes parents. »

Si la France s'effondre à son tour (il n'y croit pas, il a confiance), il ira ailleurs. Où se voit-il dans cinq ans ? « En Espagne, ce serait bien. »

Derrière lui, il a laissé des copains au chômage. Un agronome, chômeur depuis deux ans. Un autre, architecte, exilé à Londres.

Dans le cadre de ce sujet, un espagnol kinésithérapeute nous a aussi parlé d'un ami doctorant en architecture « qui bosse chez Zara ». (Le syndicat des architectes espagnols dit que 73% de ces professionnels envisagent de s'installer à l'étranger à cause, essentiellement, des conditions de travail précaires et du taux de chômage élevé.)

« C'est difficile de quitter le foyer »

Irene est une optimiste énergique aux cheveux courts. Le genre agacée par les gens qui se plaignent ou remettent des choses au lendemain. Elle a commencé le français à 12 ans. En Espagne, elle a fait des études de maître d'école.

L'année dernière, elle était prof de français à Madrid (elle regrette un système scolaire espagnol sapé). Elle a choisi de partir en France pour apprendre des expressions courantes, comme « il pleut des cordes ». Mais surtout, Irene souhaitait s'éloigner de ses parents :

« En Espagne, il y a une chose qui s'appelle les parents. Je les aime, mais j'avais besoin d'air. C'est difficile de quitter le foyer : le logement revient au même prix qu'ici, mais notre smic est divisé par deux. On est coincés. Les jeunes de mon âge ne quittent pas le foyer ou vivent en colocation à trois ou quatre. »

C'est un choix. Irene subit moins que Jose. Avec son salaire de prof, elle aurait pu se payer un appartement, mais elle aurait dû serrer toutes les autres dépenses, « j'aurais dû dire au revoir aux petits vêtements ».

Parmi les amis espagnols de Disneyland d'Irene, il y a une fille qui est venue en France parce qu'elle n'en pouvait plus d'être payée au noir à Madrid (sans cotiser pour la retraite).

Emigrants « hautement qualifiés »

Un autre, Juan, qui travaillait à « un grand poste » dans une usine de voitures, et qui a fait deux ans de chômage, « a dû tout vendre », avant d'être embauché par Disney. Il travaille à l'attraction « Animagique », un spectacle avec Donald.

Selon l'Institut national de la statistique (INE), l'Espagne a perdu 36 967 nationaux au cours du premier semestre. 18 838 d'entre eux avaient entre 18 et 45 ans.

Jose Antonio Herce, ancien professeur d'économie à l'université Complutense et membre du conseil des analystes financiers, s'inquiète dans le quotidien argentin Clarin du phénomène d'exil « qui s'accélère » comme dans les années de crise de 1940 et 1950.

La différence, c'est que ces émigrants du XXIe siècles sont, comme Irene et Jose, « diplômés, hautement qualifiés et sans famille ».

Une véritable « fuite des cerveaux » selon la branche espagnole de l'agence l'Interim Adecco :

« Le nombre de candidats pour travailler hors d'Espagne s'est multiplié par dix. Ce sont des chiffres surprenants car traditionnellement, les Espagnols n'avaient pas une grand propension à la mobilité géographique. »


José Maria à Disneyland Paris, en novembre 2011 (Audrey Cerdan/Rue89)

Logés à la lisière du golf de Disney

Le soir, les Espagnols de Disney tente de recréer « un ambiente ». Ils vivent en autarcie (les Italiens sont parfois acceptés). Ils dînent toujours entre eux par groupe de cinq ou six.

Ils habitent dans des résidences proches du parc, gérées par Disney. A Magny-le-Hongre, à la lisière du golf de Disney, où Jose et Irene sont logés, l'activité nocturne est limitée. Même quand elle va à Paris, Irene est frustrée :

« En Espagne, on sort la nuit, puis on trouve un “after”, et on dort tout le lendemain. Ici, à 2 heures, c'est bon, c'est fini. »

Le matin, Irene et Jose prennent le bus, ligne 34, à 8h05, pour être devant leur attraction à 8h45, quinze minutes avant l'ouverture du parc. Tous les deux travaillent sur les attractions « Tapis Volant » ou « Cars », selon les jours. Irene préfère « Cars », parce que la musique est plus supportable :

« C'est du rock, c'est mieux que “hin hin hin” [elle imite la musique de charmeur de serpent de l'attraction “Tapis Volant”, ndlr]. »

La journée de travail dure dix heures (avec une pause pour le déjeuner à midi, un peu tôt pour eux).

« J'ai le temps de faire des choses à côté »

Tous les quinze minutes, il faut changer de poste sur l'attraction : accueil à l'entrée, démarrage du manège. « Cela permet de ne pas faire toujours les mêmes gestes », dit Irene. Le cycle – déroulé des opérations pour un tour de manège – est de quatre minutes. Les salariés ne doivent pas être aperçus assis dans les allées. Une question d'image.

Jose trouve le boulot « dynamique » et ne s'ennuie pas, mais il rêve déjà d'être transféré au « Crush's Coaster » – des montagnes russes dans l'univers du « Monde de Nemo », attraction plus excitante – ou devenir guide VIP du parc. Ce sont ses ambitions à moyen terme.

Souffrent-ils d'un manque de stimulation intellectuelle ? Irene :

« Il n'y en a pas beaucoup, on a seulement des petites conversations de quelques secondes avec les enfants, mais la journée n'est pas trop longue. J'ai le temps de faire des choses à côté, de parler à ma famille par téléphone. J'ai un week-end de trois jours [elle est aux 35 heures, ndlr]. »

Seule chose qui les contrarie : l'uniforme. Manteau bleu électrique, pantalon marron mal coupé et chemises à motifs « moches » (des cavaliers).

Le nouvel an sur les Champs-Elysées

Irene tient bon, elle est solide. Sa famille lui manque, mais elle a déjà prévu trois week-ends de retrouvailles d'ici la fin de l'année (« Vous n'avez pas le même sens de la famille que nous »). Son petit copain va venir le 31 décembre. « On va faire une soirée aux Champs-Elysée, avec du champagne », dit-elle en dansant.

Jose est, lui, clairement en manque. Il est plus jeune et quand il parle de sa famille, ses yeux s'humidifient :

« J'aimerais retourner les voir, mais je ne suis là que depuis un mois. »

L'idée est aussi de mettre de l'argent de côté : la chambre que Jose loue dans la résidence ne coûte que 300 euros. A la cantine, les repas ne coûtent que 4 euros, « pour un plateau copieux », dit la chargée de communication.

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Published by democratie-reelle-nimes - dans Economie et social
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