Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 16:54
| Par Jordan Pouille

«L’issue du conflit est beaucoup plus optimiste que ce que je pouvais imaginer. Même si les chefs du village sont peut-être déjà planqués à Hong Kong… avec la caisse», confie Malcolm Moore, correspondant flegmatique du Daily Telegraph à Pékin, de retour de Wukan. 

Depuis septembre, les habitants de cette bourgade au sud de la Chine ferraillaient contre les officiels locaux, accusés d’avoir saisi leurs terres et empoché des millions de yuans en les revendant à des promoteurs. Véhicules de police renversés, altercations violentes étaient le lot quotidien à Wukan. Jusqu’à l’arrestation de cinq paysans “meneurs” et la mort suspecte de l’un d’entre eux, il y a deux semaines. Les habitants se sont alors subitement barricadés, en prenant soin de bouter les officiels et les policiers hors du village tout en accueillant la presse étrangère et les blogueurs hongkongais, dans l’espoir que leurs revendications soient massivement diffusées.

Même s’il faudra rester vigilant – le chef de la préfecture, Zheng Yanxiong, enrage actuellement contre l’influence diabolique «des médias étrangers pourris, des sites pourris» –, la répression sourde que l’on craignait n’a pas eu lieu. Les 20.000 paysans ont obtenu la libération de trois de leurs camarades vendredi, la rétrocession de 27 hectares de terres et la garantie d’élections démocratiques pour désigner le prochain chef de village. Jusqu’ici muet sur le conflit, le Quotidien du Peuple félicitait jeudi une gestion exemplaire orchestrée par le Parti communiste chinois, désormais capable de remettre l’humain au centre.

Mais est-ce vraiment un tournant? Le Parti change-t-il de cap en acceptant l’instabilité et en satisfaisant les attentes rurales? Plusieurs tentatives de réponses.

1 – De la vente des terres dépend toujours le train de vie des potentats locaux

La bonne volonté des dirigeants du Guangdong ne saurait cacher une réalité: l’insatiable appétit foncier des gouvernements locaux. Au diapason de chaque plan quinquennal du gouvernement central, chaque province se fixe des objectifs de croissance qu’elle répercute à tous les niveaux: préfecture, commune et village. Pour faire entrer les recettes fiscales sans taxer les paysans pauvres et générer une activité économique, les péages routiers pléthoriques à la sortie des villes petites ou moyennes ne suffisent plus.

Quoi de plus simple en revanche que de confisquer et revendre les terres aux promoteurs, toujours grisés par la perspective d’importants bénéfices générés par la spéculation immobilière? En 2010, la vente des terres a rapporté 350 milliards d’euros aux autorités locales, contre seulement 16 milliards en 2001 d’après Guan Qingyou, économiste à l’université de Tsinghua, à Pékin. Le pourcentage moyen de la revente de terres dans les revenus des gouvernements locaux est passé de 0,24% en 1989 à 74,14% en 2010.

Un tel système laisse la part belle à la corruption, où officiels locaux, promoteurs et constructeurs – souvent d’État – se servent sur le dos des paysans, où policiers et démolisseurs sont de mèche pour chasser les habitants. «Il faut comprendre que les systèmes politique, judiciaire, et économique locaux, répondent d'abord aux intérêts personnels de l'Empereur de province, le secrétaire général du Parti local. C'est dans ce climat que les petits fonctionnaires ferment les yeux sur ces prises illégales de terres», nous explique Li Jinsong, avocat pékinois. Aux côtés des paysans (et du dissident Hu Jia), il s’est depuis rangé et travaille dans «la régulation des banques».

Il ne faut donc pas chercher bien loin pour trouver d'autres “Wukan” à retardement. À deux heures en taxi de Pékin, le village de Baigou a peu à peu laissé place à une zone industrielle dédiée à la confection de sacs à main. Toute l’année, les autorités ont envoyé des hommes de main saccager les terres et construire des murets autour. En journée, les paysans découvraient l’avancée des travaux et manifestaient vainement devant les bâtiments publics. Finalement, les autorités ont gagné leur pari et Baigou peut se targuer d’être devenue la “capitale du sac à main” comme d’avoir converti une grande partie des paysans au développement local : ils se retrouvent ouvriers à la chaîne. Un comble, quand la hausse du coût de la main-d’œuvre pousse de plus en plus d’industriels chinois à transporter leurs usines beaucoup plus loin, vers des provinces moins développées comme le Henan et le Sichuan où le salaire minimum défie les lois de la gravité : entre 800 (97 euros) et 1.050 yuans (126 euros) au 1er janvier 2012, heures supplémentaires non comprises.

 

Les paysans de Baigou dressent des banderoles demandant aux autorités locales de s'en tenir à la loi. Comme celle-ci: "il faut r  
Les paysans de Baigou dressent des banderoles demandant aux autorités locales de s'en tenir à la loi. Comme celle-ci: "il faut r© JP
Ce paysan cache son visage devant la photocopie d'un texte du "Conseil d'Etat" censé protéger les terres cultivables.  
Ce paysan cache son visage devant la photocopie d'un texte du "Conseil d'Etat" censé protéger les terres cultivables.© JP

 

Autre exemple signifiant : Ordos, en Mongolie intérieure, où la fièvre bâtisseuse atteint l’absurdité. Au milieu des steppes, une ville fantôme s’érige depuis quatre ans pour permettre aux nouveaux riches du charbon de placer leurs fortunes. Chassés de leurs fermes, les paysans deviennent balayeurs de rue et n’ont d’autre choix que de vivre dans les appartements construits par les promoteurs qui les indemnisent. «On a touché 750.000 yuans d’indemnités, mais on paye 40.000 yuans de loyer par an. On n’avait pas le choix», nous racontait, le 1er décembre, Shan Zhang accroché à son balai au milieu d’une avenue déserte. Sa femme et sa fille ne travaillent pas. «Il n’y a pas d’usine et elles n’ont pas les diplômes pour être fonctionnaires.»

 

Ordos Ordos© JP
Ordos Ordos© JP
Paysan à Ordos Paysan à Ordos© JP

 

En février dernier, l'Académie des sciences sociales de Pékin, considérée comme le think tank du gouvernement central, a publié une étude réalisée dans dix provinces rurales. Elle a mis à jour l'inhumanité du système: dans 29% des cas de réquisition de terres par les autorités locales, les fermiers ne sont jamais prévenus à l'avance; et pour 58% d’entre eux, aucune négociation sur le montant des indemnités n'est même envisagée.

2 – Les paysans redeviennent la bête noire du Parti

Selon les statistiques officielles, les “incidents de masse”, allant d'une simple bagarre collective à une véritable émeute, sont passés de 8.700 en 1993 à 90.000 en 2006 en Chine. Défiant la censure, une radio chinoise annonçait que ce chiffre avait doublé en 2010 : 65% concernant uniquement la spoliation des terres agricoles.

L’instabilité tant crainte par les dirigeants du parti unique ne viendrait donc pas des militants des droits de l'homme comme l’artiste Ai Weiwei, l’avocat aveugle Cheng Guangcheng ou l'écrivain Chen Wei, aisément neutralisés, ni des candidats indépendants terrassés lors des dernières élections locales, ni même des classes moyennes “éveillées” et adeptes des réseaux sociaux. Car les paysans aussi ont accès à Internet. Résultat : ils connaissent très bien les lois censées les protéger et dénoncent sans pudeur les “trois châtiments”: vol de leurs terres, démolition des maisons et construction illégale. À Wukan, leurs vidéos de castagne ont pris d'assaut Weibo, le Twitter chinois, déjouant la censure autant que faire se peut.

Toutefois, ils sont nombreux également à accepter leur destinée sans coup férir. Ils entrent alors dans une nouvelle catégorie sociale, sans ressources mais inoffensive : les paysans sans terre, subsistant grâce aux aides de l’État. Soit 50 millions de personnes d’après un rapport de l’Académie des sciences sociales daté d’août dernier.

De fait, dans la province du Gansu, la construction d’un barrage pour accélérer l’industrialisation de la ville toute proche a stoppé net la culture des vergers de Changpo, pourtant glorifiée en son temps par Mao. Les habitants ont été relogés à proximité dans des bungalows proprets mais à l'écart de toute activité économique, dans un décor lunaire, au sommet d'une montagne. Ils reçoivent plusieurs centaines de yuans par mois, une somme proportionnelle au nombre de personnes par foyer. Une aide qui leur est enlevée s’ils partent s’installer ailleurs.

 

Changpo Changpo© JP

 

Un scénario similaire est observé à Leshan, au Sichuan. En 2007, le Parti local a misé sur l’industrie solaire pour accélérer le développement “scientifique” de la ville (une terminologie chère au secrétaire général Hu Jintao) au-delà de son simple attrait touristique lié à la présence du Grand Bouddha, taillé dans la falaise du mont Lingyun. Bilan: les usines de panneaux solaires d’État se sont construites sur des zones franches plantées au milieu des champs de cacahuètes. Et les paysans qui acceptent sans rechigner les indemnités d’expropriation ont été relogés dans la cité-dortoir des ouvriers du photovoltaïque. Le choc des cultures est assuré.

 

Un paysan irréductible de Leshan
Un paysan irréductible de Leshan© JP

 

Dans le Shandong (lire notre reportage de février dernier), les paysans de Long Wan Tao assistent impuissants au détournement des cours d’eau qui irriguaient leurs terres, afin que se remplisse le lac artificiel de Long Wan Tao. Les autorités locales avaient dans l’idée d’édifier une ville moderne et attractive, truffée d’espaces verts au milieu des nouvelles tours résidentielles. «Nous sommes très en colère car, dans le même temps, le prix des aliments a beaucoup augmenté. Mais les gens ont peur de se plaindre, de manifester. Vous savez, personne n'a envie d'être le premier à le faire», grognait un paysan sur place

3 – La fin de la sécurité alimentaire ?

Pour permettre à chacun de manger à sa faim, l’État s'est engagé par écrit à protéger au moins 1,8 milliard de mu (= 120 millions d'hectares), soit un dixième des terres arables de la planète, pour nourrir un cinquième de la population mondiale. Ainsi, depuis novembre 2010, une loi interdit de convertir les terres agricoles à d'autres fins. Chaque demande de reconversion d'un grand champ doit passer par le Conseil d'État.

Mais selon l'avocat pékinois Wang Cai Liang, cette barrière des 1,8 milliard de mu n’est qu’une chimère. «Nous avons perdu au moins 900 millions de mu ces dix dernières années! Pour revenir à ce palier, il faudrait de la démocratie, c'est-à-dire une réforme du système politique qui permettrait au peuple de superviser l'urbanisation. Aujourd'hui, celui-ci assiste impuissant à une urbanisation tous azimuts, menée par des chefaillons obsédés par les objectifs de croissance fixés par Pékin et dont dépend leur promotion au sein du Parti.»

Face à de telles priorités, le redoutable Conseil d'État chinois n’est plus qu’un tigre de papier tant ses règles semblent aisées à transgresser. «Si un projet majeur est divisé en une centaine de petits projets, le Conseil d’État n’est plus concerné. Et un gouvernement local peut saisir des terres s’il déclare ces petits projets “d'intérêt public”. Libre ensuite aux officiels de la commune de les reclassifier en projet résidentiel, industriel ou commercial», explique Li Jinsong, avocat lui aussi. 

 

Li Jinsong Li Jinsong© JP

Ne pouvant plus faire machine arrière, certaines municipalités ayant converti la majorité de leurs territoires envisagent désormais des solutions radicales. Tianjin entend délocaliser son agriculture en Bulgarie. Cet automne, une ferme d’État répondant au doux nom de “Tianjin State Farms Agrobusiness Group Company” s’est offert l’exploitation de 2.000 hectares dans la province pauvre de Vidin contre 10 millions d’euros. Objectif: y produire du tournesol et du maïs pour les consommateurs de Tianjin. Vingt millions d’euros seront bientôt alloués à la production de bétail et de fourrage pour celui-ci. La production de riz et l’élevage de vers à soie seront également au menu. Plusieurs fermes d’État chinoises exploitent déjà leurs propres champs aux Philippines, à Cuba et en Argentine. Une petite question reste en suspens: ces “terres chinoises” dans un pays de l’Union européenne pourront-elles bénéficier des aides de la politique agricole commune ?

Deux espoirs pour 2012

- À l’approche du XVIIIe Congrès de septembre, durant lequel l’ensemble du bureau politique du Comité central du Parti sera chamboulé − provoquant, dans la foulée, le renouvellement du Président et du Premier ministre chinois − les leaders de province cherchent à se protéger de tout conflit social voyant et de toute répression impopulaire. En particulier les prétendants au trône comme Wang Yang, secrétaire général de la province du Guangdong où se trouve Wukan. Dans un rare élan d’empathie, l’homme a reconnu publiquement que les demandes des paysans étaient raisonnables mais qu’elles n’avaient pas été entendues suffisamment tôt.

Wang Yang est en guerre politique ouverte avec Bo Xilai, secrétaire général de Chongqing et partisan charismatique d’un grand retour aux valeurs communistes, de l’esprit révolutionnaire et du partage des richesses: un comble quand on sait qu'il surveille ses administrés grâce au déploiement de 500.000 caméras de télésurveillance. Ou qu'il a envoyé son fils en Occident pour y suivre toute sa scolarité. Invité à un dîner par la fille de l'ancien ambassadeur américain à Pékin, le jeune Bo Guagua, 23 ans, était arrivé au volant d'une rutilante Ferrari.

- Le dégonflement actuel de la bulle immobilière – provoqué par la baisse de la demande et les mesures antispéculation du gouvernement central – auquel les Chinois assistent depuis plusieurs mois pourrait calmer les ardeurs foncières des autorités locales. Les prix des logements baissent et les promoteurs ne se bousculent plus pour accepter les prix des terrains fixés par les officiels. Comme l’explique le magazine chinois Caixin, dans un article du 19 décembre : «D’un côté, les officiels locaux constatent la nécessité de maîtriser les prix de l’immobilier. En ce sens, jamais ils n’essaieraient de faire obstacle aux politiques du gouvernement central. Mais les ventes de terres ont chuté, gênant la capacité des gouvernements locaux à financer les services publics, comme les patrouilles de police ou les salaires des enseignants.» Résultat: «Aujourdhui, les officiels locaux sont beaucoup plus inquiets que les promoteurs immobiliers.»

Lourdement endettées, les provinces doivent donc apprendre à ne plus mettre tous leurs œufs dans le même panier et chercher très vite d’autres moyens de financement que l’extorsion de la masse paysanne.

Partager cet article

Repost 0
Published by democratie-reelle-nimes - dans Chine
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Démocratie Réelle Maintenant des Indignés de Nîmes
  • Démocratie Réelle Maintenant des Indignés de Nîmes
  • : Le blog des Indignés de Nimes et de la Démocratie Réelle Maintenant à Nimes
  • Contact

Texte Libre

INFO IMPORTANTE

 

DEPUIS DEBUT AOÛT 2014

OVERBLOG NOUS IMPOSE ET PLACE DES PUBS

SUR NOTRE BLOG

CELA VA A L'ENCONTRE DE NOTRE ETHIQUE ET DE NOS CHOIX


NE CLIQUEZ PAS SUR CES PUBS !

Recherche

Texte Libre

ter 

Nouvelle-image.JPG

Badge

 

          Depuis le 26 Mai 2011,

        Nous nous réunissons

                 tous les soirs

      devant la maison carrée

 

       A partir du 16 Juillet 2014

            et pendant l'été

                     RV

       chaque mercredi à 18h

                et samedi à 13h

    sur le terrain de Caveirac

                Rejoignez-nous  

et venez partager ce lieu avec nous !



  Th-o indign-(1)

55

9b22