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12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 16:32

 

Source : www.article11.info

 

 

samedi 11 octobre 2014

Entretiens

posté à 14h13, par Lémi

« On est des ibu, et basta ! »

 

En 1983 était publié en Suisse alémanique un ouvrage des plus étranges : Bolo’bolo. Œuvre d’un certain P. M., il proposait rien de moins qu’un modèle alternatif de société à l’échelle mondiale. Une forme d’utopie concrète, basée sur la multiplication de communautés auto-suffisantes, les bolo. Trente ans plus tard, le modèle en question tient toujours la route. Plus que le capitalisme, en tout cas.

Cet entretien a été publié dans le numéro 15 d’Article11, et magnifiquement illustré par Baptiste Alchourroun1.

*

Il est déconseillé d’aborder Bolo’bolo en le feuilletant au petit bonheur la chance. Au risque, sinon, de buter sur d’étranges envolées, presque incompréhensibles. Page 149, par exemple : « Chaque IBU reçoit son NUGO de son BOLO comme c’est le cas du TAKU. » Ou encore, page 115 : « Un Islam-BOLO ne s’occupe jamais de cochons, un Franco-BOLO a besoin d’une basse-cour, d’herbes fraîches et de fromage. Un Hasch-BOLO plante du cannabis, un Alcolo-BOLO du malt et du houblon (et on trouve une distillerie dans l’une de ses étables). » Passé l’effet de surprise, l’ouvrage ainsi consulté est vite reposé, classé au rayon des loufoqueries New Age. Grave erreur ! Bolo’bolo, s’il clapote parfois en zone absurde, est plus sérieux qu’il n’en a l’air.

C’est en fait un livre bipolaire. À la fois drôle et sérieux. Zigzaguant dans le ciel des idées et solidement arrimé au concret. Les deux pieds dans le présent et la tête perchée dans un lointain futur. Dual de bout en bout. Et c’est sans doute cette dimension bicéphale qui explique l’aura mythique entourant Bolo’bolo, son magnétisme intemporel. Une première fois publié en Suisse allemande en 1983, l’ouvrage a depuis été traduit un peu partout dans le monde (en Chine, en Turquie, au Portugal, etc.) et a plusieurs fois été édité en français (en 1985, 1997 et 20132). Pour ajouter un brin au mystère, son auteur, l’écrivain suisse P. M. a opté pour l’anonymat, brouillant les pistes à dessein3. En trente ans, affirme-t-il en préambule à notre discussion dans un café parisien, c’est seulement le deuxième entretien qu’il accorde sur le sujet.

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Bolo’bolo est scindé en deux parties bien distinctes. La première est une dénonciation sans appel de l’âge industriel et de la servitude imposée à l’humanité par « la Machine-Travail Planétaire ». La seconde est plus surprenante : P. M. y dessine très précisément les contours d’une société post-capitaliste viable à l’échelle mondiale. Une forme d’utopie concrète, dotée de son propre langage (l’asa’pili), dans laquelle les individus (ibu) sont regroupés en bolo, des collectivités de cinq cents personnes privilégiant l’autonomie (alimentaire, énergétique, etc.) et l’hospitalité (sila). Le reste est à l’avenant : frontières mises à bas, propriété privée abolie, système fédératif mondial, conflits désamorcés par la collectivité, etc. Un doux rêve ? Balivernes, répond P. M., un tantinet provocateur : si tout le monde retrousse ses manches, « Bolo’bolo peut être réalisé à l’échelle mondiale en cinq ans4 ».

Ne pas s’y tromper, cependant : il n’y a rien de prophétique dans Bolo’bolo. Si l’ouvrage garde sa force de frappe plus de trente ans après sa première édition, c’est parce qu’il se veut avant tout force de proposition. Une première pierre, avec ses erreurs, ses maladresses revendiquées. Car P. M. n’a rien d’un gourou. Et il ne prétend nullement faire œuvre programmatique. Lui se contente de pointer les possibilités et invite le lecteur à poursuivre l’investigation – une forme d’utopie collaborative. À vous de jouer...

*

Dans quel contexte a été rédigé Bolo’bolo ?

« Pour comprendre l’essence de ce livre, il faut remonter au début des années 1980. Il se jouait alors une forme d’insurrection urbaine européenne, un moment historique très fort. Les squats se multipliaient à Paris, Vienne, Berlin ou Amsterdam, avec des actions en pagaille. À l’époque, j’habitais (et habite toujours) Zurich, et on enchaînait les manifestations : l’activisme se vivait sans relâche. En peu de temps, on a occupé une cinquantaine de maisons, dont un grand bâtiment qui servait plus ou moins de centre de jeunesse – c’était un lieu de rencontre inspiré par les centres sociaux italiens.

Il s’agissait d’un mouvement européen : tous ces gens se connaissaient et s’entraidaient. À Vienne, Hambourg, partout, des liens se tissaient, des méthodes se partageaient. On rêvait tous d’une forme d’insurrection indépendante, loin des partis et des syndicats. De quelque chose de différent. On ne savait pas quelle forme cette insurrection prendrait, mais on cherchait. Tout ce qui pouvait rendre la situation plus liquide nous semblait alors bon à prendre, en matière d’activisme, de communication (brochures, radios pirates) comme de théorie politique – dadaïsme, situationnisme, conseillisme... Bref, ça bouillonnait.

Malheureusement, cette forme d’insurrection européenne n’a pas fait long feu. Dès 1982, c’en était fini de la dernière révolte européenne contre le néolibéralisme – vainqueur par KO. L’élection de Mitterrand en 1981 et de Thatcher en 1982 ont (entre autres) entériné notre défaite, la droite et la gauche s’alliant pour accoucher d’un capitalisme encore plus féroce.

Une vague d’expulsions a suivi : la police est intervenue contre les squats de toutes les grandes villes européennes. Certains d’entre eux ont tenu bon ou ont essaimé ailleurs, mais dans l’ensemble on perdait du terrain. Au mieux, on stagnait. Notre révolte se réduisait à une guerre des espaces agitant les villes. Chez les activistes, le désespoir était la norme. »

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Illustration de Baptiste Alchourroun

C’est pour dépasser ce désespoir que tu as imaginé une utopie post-capitaliste se voulant viable à court terme ?

« À l’époque, j’étais à la fois impliqué dans le mouvement et observateur – j’écrivais beaucoup et j’avais déjà rédigé deux-trois romans. Et au beau milieu de cette dépression générale qui nous frappait tous, j’ai pris la décision de me rendre en Grèce avec quelques amis. Je voulais mettre les choses à plat, à l’écart. Là-bas, j’ai débuté la rédaction d’une liste, vue comme un prélude à la mise en place d’une autre société. Elle commençait en évoquant la question la plus basique qui soit : l’individu. Puis elle s’élargissait à d’autres problématiques, s’intéressant notamment aux rapports de l’individu à son voisinage et aux moyens de s’organiser autrement.

Il s’agissait de dresser un panorama de l’étendue des possibles. Qu’est-ce qui était réalisable ? Désirable ? Et comment ? Mon approche se voulait très modeste, sinon cela aurait demandé vingt volumes. Je souhaitais simplement produire un instantané, une sorte de base de recherche à compléter par la suite. Ma seule ambition était de donner naissance à une proposition pouvant être mise en actes sans attendre. »

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Illustration de Baptiste Alchourroun

Dans la préface à l’édition française de 1997, tu écrivais : « Cette esquisse n’a pas le caractère d’une utopie ou d’un système fondé sur une théorie particulière. Il s’agit d’un ensemble de propositions concrètes à partir desquelles nous pourrions discuter de l’avenir. »

« Je le pense toujours. Bien qu’il s’agisse d’une position un peu ingénue, parce que le livre porte quand même une idéologie très forte. Si tu le fais lire à un type de droite, il le considérera comme foncièrement gauchiste. Mais peu importe : l’ouvrage n’était pas conçu pour combattre des idées adverses, mais pour avancer celles me tenant à cœur. Il ne s’agissait pas d’inviter les gens à la résistance, plutôt de les inciter à continuer la réflexion, avec leurs propres points de vue. Ce qu’on n’aime pas, il faut le délaisser jusqu’à ce qu’il périsse de lui-même.

À l’époque où j’ai rédigé Bolo’bolo, je voulais dépasser le conflit inhérent aux années 1970. À mes yeux, il fallait abandonner la violence, alors si présente. J’avais bien sûr des contacts avec les désespérés du mouvement, qui s’étaient lancés dans la lutte armée ; mais si je comprenais leur désespoir, leur action me semblait contre-productive. On avait perdu et eux disaient : ’’Ok, on va gagner avec nos fusils.’’ Je n’y croyais pas, et je voulais proposer autre chose, rompre avec le négatif. »

Ce livre sonne en fait comme un encouragement...

« On peut aussi bien le lire comme une digression politique que comme une proposition pratique, à prendre au sérieux. Il a été utile à certains projets collectifs qui en ont retenu des éléments. Quoi qu’il en soit, je ne crois pas qu’il faille tout préméditer : l’important est de partir des bases. Au lieu d’inventer une société particulièrement raffinée, il convient d’abord d’envisager les besoins basiques : l’habitat, la nourriture, les formes élémentaires de vie sociale.

Quelques principes fondamentaux émergent pourtant. Un bolo anti-immigrés est par exemple inconcevable, puisqu’il irait contre les principes mêmes de cette organisation, basée sur l’hospitalité et la tolérance. Mais hors les cas de ce genre, il revient à chacun de touiller sa propre sauce, d’élaborer sa recette. Je crois évidemment aux utopies, mais pour peu qu’elles n’imposent pas un modèle précis. Il faut s’en inspirer, pas les dupliquer.

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Illustration de Baptiste Alchourroun

C’est pour ça que j’ai dressé dans le livre une longue liste de bolos, avec des déclinaisons particulières : chaque ville accueille ainsi des christo-bolo, des végé-bolo, des haschich-bolo... L’idée n’est pas de forcer les gens à adopter une identité donnée, mais plutôt de les laisser décider quel cadre culturel leur convient, sans en faire un élément déterminant. Au fond, le projet bolo’ repose sur une philosophie un peu existentialiste : on est des gens, on cause, on mange, voilà tout. On peut très bien vivre sans identité, et même sans nom. On est des ibu, et basta ! Le reste n’est que fardeau.

Bolo’bolo a été appréhendé différemment selon les contextes nationaux. Je sais par exemple que la version turque a beaucoup circulé à Istanbul, où elle était considérée comme une petite bible de l’anarchisme. Un contre-sens absolu : ma démarche s’inscrivait justement dans le refus d’un tel fétichisme. Il ne peut pas y avoir de boloïste. »

Dans le calendrier du livre, tu annonçais que le projet serait réalisé dans les cinq ans à venir. Trente ans après, il se fait toujours attendre...

« J’ai composé le calendrier avec l’idée qu’il n’avait pas vocation à être respecté. C’était juste une projection idéale, une provocation joyeuse. J’avais déjà 35 ans, et je savais que les choses vont toujours plus lentement qu’on ne le veut. Mais je crois qu’à tout projet ambitieux, il faut accoler un calendrier idéalisé. Si tu écris ’’on peut le faire dans un siècle’’, tu auras plus de mal à rendre ton projet attrayant et à provoquer l’étincelle. Il faut parfois ne pas hésiter à se montrer immodeste, au risque sinon de ne rien faire. Personnellement, je suis optimiste avec les idées et pessimiste avec les politiques. »

Cet optimisme est omniprésent dans le livre. On en ressort avec l’impression qu’il faudrait peu de choses pour que le modèle proposé devienne réalité...

« C’était le but. Ce qui est défendu dans Bolo’bolo n’est pas une recette du bonheur individuel, mais simplement une manière d’organiser collectivement et rationnellement un monde qui jusqu’ici marche sur la tête. Ce livre ne se base sur aucun système sociologique ou politique. C’est seulement du bon sens, une manière d’organiser la vie de la manière la plus agréable et écologique possible. Avec l’idée fondamentale de ne plus s’attacher à la croissance économique comme facteur prééminent d’une société humaine.

Il n’y a rien de nouveau dans Bolo’bolo. Il présente des éléments que tout le monde connaît, mais les agence différemment. L’idée n’était pas de créer un nouveau ’’-isme’’, mais plutôt un répertoire de la normalité. Avec cette évidence en filigrane : la normalité ne correspond pas à la réalité capitaliste. »

C’est pourtant cette « réalité capitaliste » qui domine le monde...

« Selon David Graeber, un ami new-yorkais qui se revendique de l’anarchisme, le capitalisme est un communisme mal géré. À ses yeux, nous vivons déjà dans une forme de communisme, parce que tout le monde coopère et que le capitalisme a besoin de la société pour survivre. Sans la collaboration constante des ouvriers, des consommateurs, etc., ce système ne tiendrait pas. Il se trouve simplement que le capitalisme gère très mal ce communisme, parce qu’il n’a d’autre obsession que la quête du profit.

J’aime cette approche parce qu’elle va à l’encontre de la vision classique des choses. On estime généralement qu’il faut d’abord se débarrasser du capitalisme avant d’instaurer le communisme, mais David Graeber renverse la marche à suivre. Le communisme a toujours été là, dit-il, il suffit juste de le débarrasser de sa croûte capitaliste.

Un changement d’ampleur peut advenir très vite. D’ailleurs, la nouvelle insurrection urbaine globale confirme cette hypothèse de la rapidité : quelques jours suffisent à se débarrasser d’un Moubarak ou d’un Ben Ali. Mais c’est ensuite que les choses se compliquent. Parce que le capitalisme mondial reste en place. Et parce que ce système ne nous est pas seulement extérieur : il existe aussi en nous.

La majorité des gens ne croient pas au capitalisme. Ils n’y adhèrent pas, ils acceptent simplement de vivre avec. Le psychologue allemand Harald Welzer parle à ce sujet de ’’dissonance cognitive’’ : on a beau savoir quelque chose, on fait le contraire. Bolo’bolo repose sur le postulat inverse : vivons dans la forme d’organisation à laquelle on adhère réellement. »

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Illustration de Baptiste Alchourroun

 


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2 L’édition 2013 est publiée aux éditions de l’Éclat.

3 Son éditeur français le présente comme habitant l’île fictive d’Amberland (sur laquelle il a d’ailleurs rédigé un guide de voyage imaginaire).

4 Dans la préface à l’édition de 2013, P. M. enfonce le clou : « Il est vrai que nous avons pris du retard, mais pourquoi ne pas prendre rendez-vous en 2018 pour danser sur les ruines de la Machine-Travail

 

 

Source : www.article11.info

 

 

 

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