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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 23:09

 

http://www.actuchomage.org/2012011118752/Mobilisations-luttes-et-solidarites/hiver-199798-quand-des-chomeurs-occupaient-des-anpe.html

 

Hiver 1997/98 : quand des chômeurs occupaient des ANPE


 

Alors que les Indignés ont lancé une campagne nationale d'occupation des Pôle Emploi, revenons quatorze ans en arrière, à Lyon...



Le sys­tème capi­ta­liste ne peut fonc­tion­ner sans un nombre impor­tant de chô­meurs, ce qui lui permet d'asseoir la sou­mis­sion et la concur­rence même au sein des clas­ses popu­lai­res, disloque la soli­da­rité qui était de mise au sein du monde ouvrier en laminant toute idée de révol­te, malgré les iné­ga­li­tés de trai­te­ments, les dis­cri­mi­na­tions et la répres­sion de plus en plus féroce.

Cet hiver 1997/1998 est celui du mou­ve­ment des chô­meurs et pré­cai­res où des dizai­nes de mil­liers de per­son­nes se révoltèrent malgré tout contre la misère et les humi­lia­tions. La vita­lité et l’énergie de ce mou­ve­ment a défrayé la chro­ni­que pen­dant quel­ques mois dans tous les médias hexa­go­naux, et ces quel­ques dizai­nes de mil­liers de per­son­nes ont réussi à faire      trem­bler - et céder - le gou­ver­ne­ment socia­liste de Lionel Jospin.

Ce sont en effet des occu­pa­tions d’Assedic, d’ANPE, de CAF, de CCAS, mais aussi des réqui­si­tions col­lec­ti­ves dans les super­mar­chés, un peu par­tout mais notam­ment dans le Nord au début du mou­ve­ment, des occupations de loge­ments vides et bien d’autres actions qui se suc­cé­dèrent pen­dant des mois.

Cette lutte des chô­meurs et pré­cai­res avait porté au grand jour les reven­di­ca­tions d’une revalorisa­tion impor­tante et immédiate de 1.500 francs (plus de 200 euros) des minima sociaux, l'ouver­ture du droit au revenu pour les jeunes et, réclamées par­tout en France, des aides finan­ciè­res d’urgence, en par­ti­cu­lier la fameuse «prime de Noël» qui fut accordée à tous les chômeurs et dont le montant était bien supérieur aux 152 € octroyés aujourd'hui... Mais ce n’était pas que cela.

A Lyon, les choses n'en sont pas restées là. Le samedi 10 janvier 1998, une manifestation contre le chômage institutionnalisé, partie de la Bourse du Travail, est arrivée dans un lieu symbolique pour l’occuper de façon permanente : l’ancienne ANPE de Lyon.

Le mou­ve­ment avait démarré avec l’occu­pa­tion du CCAS du 3e arron­dis­se­ment, qui n’aura pour­tant duré que quel­ques heures. En effet le maire, feu Raymond Barre, avait fait virer tout le monde manu mili­tari dès la fermeture de la mairie vers 17h. Il y avait beau­coup de monde pour ce ras­sem­ble­ment : pas mal de pré­cai­res, pas mal de chô­meurs, de nom­breux mili­tants, des militants d'orga­ni­sa­tions poli­ti­ques et syn­di­ca­les, des membres d’asso­cia­tions de sou­tien aux pré­cai­res et aux chô­meurs... Des gens motivés par­ti­ci­paient à cette action, et sur­tout cela créait un bras­sage assez inédit de per­son­nes qui avaient l’occa­sion d’échanger et de se décou­vrir.

C’est une bri­gade spé­ciale de poli­ciers (appe­lée BRAV), aidée de CRS, qui est inter­ve­nue pour délo­ger de façon mus­clée les occu­pants. Tout le monde a été mis par terre, et chaque participant a été emme­né par quatre flics les tirant par les pieds et par les bras. Cette opé­ra­tion plutôt vio­lente a permis de souder les mani­fes­tants qui n’avaient qu’une envie : poursuivre le combat.

Tous se sont retrou­vés ensuite à la Bourse du Travail, toute proche, où d’ailleurs de très nom­breu­ses réu­nions se sont tenues par la suite dans le cadre du mou­ve­ment. Ces réu­nions n’étaient pas faci­les car beau­coup n’avaient pas l’habi­tude de ce genre de ren­contres, d’assem­blées géné­ra­les. Le lan­gage était par­fois direct, mais sin­cère et sans bluff. Du coup, on pre­nait le temps que chaque per­sonne ait la pos­si­bi­lité de s’expri­mer et d’être écoutée.

Il y a eu d’autres occu­pa­tions, notam­ment celle de la mairie du 9e arron­dis­se­ment, qui n’a pas duré plus long­temps que dans le 3e, même si l’évacuation a été beau­coup plus calme.

Et il y en avait marre de se voir casser tous les regrou­pe­ments de chô­meurs ! Il sem­blait impor­tant de béné­fi­cier d’un lieu établi, défini qui puisse per­met­tre aux chô­meurs et aux pré­cai­res de se retrou­ver, et aussi au mou­ve­ment de pren­dre de l’ampleur. Il fal­lait trou­ver autre chose qu’un lieu public. Un pro­prié­taire privé doit faire une demande en bonne et due forme, préa­la­ble à une pro­cé­dure judi­ciaire, ce qui permet de gagner du temps. Et pour­quoi ne pas occu­per cette ancienne ANPE qui appar­tenait au Crédit Lyonnais ?

Lors de ce mou­ve­ment, comme chaque samedi ou pres­que des mani­fes­ta­tions étaient orga­ni­sées, l’idée est venue alors de ter­mi­ner la mani­fes­ta­tion du 10 jan­vier dans ce lieu si sym­bo­li­que, ce qui per­met­trait de le faire connaî­tre par le plus grand nombre.

Un leurre qui a bien fonctionné

C’est vers 14h30 qu’une mani­fes­ta­tion de 300 per­son­nes envi­ron, enjouée et rela­ti­ve­ment bruyante, déter­mi­née contre le chô­mage et la misère voulus par le sys­tème, est partie ce samedi 10 jan­vier 1998 devant la Bourse du Travail de Lyon, endroit déjà sym­bo­li­que sur la place Guichard.

En fin de mati­née, on apprit que la destination de cette mani­fes­ta­tion était l’Hôtel de Ville, place des Terreaux. Mais ce n’était qu’un leurre pour les poli­ciers qui s’y sont engouf­frés toutes sirè­nes hur­lan­tes, tandis que tous les participants de la manif, l’infor­ma­tion ayant filtré en cours de route, se sont engouffrés à l’inté­rieur de l’ancienne ANPE de Lyon, à l’angle de la rue de Brest et de la rue Grenette (remplacée aujourd’hui par le magasin Virgin), à quel­ques cen­tai­nes de mètres de la place des Terreaux.

L’action ayant été pré­pa­rée, quelques per­son­nes occupaient déjà ce lieu depuis plu­sieurs jours, et il suffit alors d’en ouvrir la porte pour que tout le monde puisse y entrer.

Se rassembler, passer un moment, rester la nuit dans ce lieu doublement symbolique

Les mani­fes­tants ont réa­lisé un joli coup. Ils ont investi un sym­bole en pre­nant pos­ses­sion de ces murs parce que c’était la prin­ci­pale Agence Nationale Pour l’Emploi de la ville, mais le symbole était double parce que le pro­prié­taire des lieux n’était autre que le Crédit Lyonnais.

Ce Crédit Lyonnais et son fameux trou de 140 mil­liards de francs (21,5 mil­liards d’euros) finan­cés… par la col­lec­ti­vité, alors que les chô­meurs n’en obten­aient au total qu’un seul mil­liard, toutes allo­ca­tions confon­dues. La com­pa­rai­son paraît bien déri­soire, ubues­que. On sait d’autre part que les res­pon­sa­bles du Crédit Lyonnais de l’époque ne seront jamais inquié­tés : c’est vrai qu’ils sont très pro­ches du pou­voir, du PS et sur­tout de l’UMP, tel Jean-Claude Trichet, l’actuel pré­si­dent de la Banque Centrale Européenne, ou Christian Noyer, gou­ver­neur de la Banque de France, l’homme d’affai­res François Pinault, etc.

Des ban­de­ro­les sont vite ins­tal­lées tout autour du bâti­ment, invi­tant les pas­sants à venir dia­lo­guer avec les chô­meurs. Elles invi­tent aussi sala­riés et chô­meurs à échanger et pré­pa­rer ensem­ble de nou­vel­les actions. La pres­sion doit être main­te­nue pour que le mou­ve­ment conti­nue à s’ampli­fier par­tout dans l’agglo­mé­ra­tion lyon­naise. Une dis­cus­sion s’engage par exem­ple sur une reven­di­ca­tion d’AC! Rhône (Agir contre le chômage) sur la pos­si­bi­lité d'un revenu garanti pour tous, avec ou sans emploi...

Il s’agit main­te­nant de remet­tre l’électricité, ce qui est fait en un tour de main. On com­mence à s’ins­tal­ler, à aller cher­cher des mate­las, de la nour­ri­ture arrive, pro­ve­nant visiblement pour une grande part de la mairie de Vénissieux, et des per­son­nes revien­nent avec leur duvet pour y passer la nuit.

Une ANPE trans­for­mée en squat social

L’action col­lec­tive contri­bue à donner une nou­velle légi­ti­mité sociale aux per­son­nes qui se sen­tent déva­lo­ri­sées, fra­gi­li­sées, iso­lées par le chô­mage, le manque d’argent. «Ça redonne des forces», «Tu bais­sais la tête, tu la relè­ves !»

«À partir de ce moment, au sein du col­lec­tif, elles vont chaque jour s’ins­crire dans cette lutte en occu­pant des locaux admi­nis­tra­tifs, en par­ti­ci­pant aux assem­blées géné­ra­les mais, sur­tout, en s’occu­pant de la ges­tion domes­ti­que des espa­ces mili­tants. En s’ins­cri­vant dans une lutte col­lec­tive, ces pra­ti­ques se voient confé­rer une valeur par­ti­cu­lière qui per­met­tent aux acteurs de s’affir­mer. Cette affir­ma­tion permet en retour de se redé­fi­nir posi­ti­ve­ment... Ainsi, l’une nous expli­quait : “Ça m’a permis de connaî­tre ma per­son­na­lité, de me rendre compte que j’étais pas si nulle que ça. Et avec le mou­ve­ment, j’ai pris cons­cience que j’avais des capa­ci­tés”», écrit Valérie Cohen, qui a fait une étude sur les col­lec­tifs de chô­meurs de Lille en 1998.

Et à Lyon, dans ce lieu occupé, c’était incroya­ble de voir tout ce mélange de gens très dif­fé­rents dans une même action col­lec­tive, si impor­tante pour cer­tains, pres­que quo­ti­dienne, ini­tiée dans ce local, avec tout le combat mené pour le conser­ver le plus long­temps pos­si­ble, mais qui pourra de toute façon conti­nuer plus tard ailleurs au sein de dif­fé­rents col­lec­tifs lyon­nais.

«Ah… c’était dans les bonnes années !» s’exclame quelqu’un, comme si Sarkozy avait imposé une chape de plomb sur les espoirs des habi­tants en France.

(Source : Rebellyon.org)

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